• A l'Orée du Verger ; Tracy Chevalier

    « La vie n'était souvent que la répétition des mêmes gestes dans un ordre différent, selon le jour qu'on était et l'endroit où on se trouvait. »

    A l'Orée du Verger ; Tracy Chevalier

     

    Publié en 2016 aux Etats-Unis ; en 2018 en France (pour la présente édition) 

    Titre original : At the Edge of the Orchard 

    Editions Folio 

    400 pages 

    Résumé :

    En 1838, la famille Goodenough s'installe sur les terres marécageuses du Black Swamp, dans l'Ohio. Chaque hiver, la fièvre vient orner d'une nouvelle croix le bout de verger qui fait péniblement vivre ces cultivateurs de pommes. Quinze ans et un drame plus tard, leur fils Robert part tenter sa chance dans l'Ouest et sa sœur Martha n'a qu'un rêve : traverser l'Amérique pour lui confier un lourd secret. 
    Des coupe-gorge de New York au port grouillant de San Francisco, A l'Orée du Verger nous plonge dans l'histoire des pionniers et dans celle, méconnue, des arbres, de la culture des pommiers au commerce des arbres millénaires de Californie. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

     A l'Orée du Verger fait partie de ces romans que je voulais lire depuis leur sortie, ce que finalement je ne fais pas, pour tout un tas de raisons, mais qui restent là, ancrés dans un coin de ma tête. Quand il a été édité en poche, je n'ai pas hésité et un peu plus d'un an après l'avoir ajouté à ma PAL, ça y'est, je l'en sors. Sa jolie couverture avec le bras de cette jeune femme tenant une pomme rouge et brillante m'évoque immanquablement la fin de l'été et le début de l'automne, quand les pommes mûrissent et commencent à tomber. Donc, logiquement, j'ai eu envie de lire A l'Orée du Verger en automne et c'est chose faite.
    Tracy Chevalier est de ces auteurs qui ne me déçoivent jamais : un peu comme Kate Morton, par exemple. Si, parfois, j'ai préféré certains romans à d'autres, ce qui est normal, en général, je n'ai jamais été franchement déçue. Chez Chevalier, ce que j'aime, c'est le côté un peu atypique des intrigues, l'impression que ce sujet n'aurait pu être traité que par elle, n'aurait pu germer que dans son esprit à elle.
    Comme beaucoup d'autres lecteurs, je l'ai découverte avec son fameux La Jeune Fille à la Perle, qui s'intéresse au célèbre tableau éponyme de Vermeer, en imaginant une identité et une existence au modèle -inconnu- du tableau. Ce roman a eu beaucoup de succès et a participé à faire connaître ce superbe tableau d'un des plus grands maîtres de la peinture néerlandaise. En ce qui me concerne, depuis que j'ai lu le roman, je ne peux m'empêcher d'appeler cette jeune fille inconnue Griet : Tracy Chevalier lui a redonné une existence, même si celle-ci est imaginaire. Par la suite, j'ai aussi beaucoup aimé La Dame à la Licorne, qui s'attache cette fois à un autre chef-d'oeuvre de notre patrimoine : la fameuse tapisserie du même nom et à ses commanditaires. Même bonne surprise avec Prodigieuses Créatures, La Vierge en Bleu ou, en 2017, avec La Dernière Fugitive, où il est question du Chemin de Fer Clandestin et des Quakers.
    Je me doutais que ce serait pareil avec A l'Orée du Verger et effectivement, je n'ai pas été déçue. Ce que j'aime avec Tracy Chevalier, c'est qu'on dirait qu'elle peut traiter de tous les sujets facilement, inventer des histoires toutes différentes les unes des autres mais qui ont toujours l'air d'être liées par un fil ténu mais bien présent, qui vous fait dire quand vous démarrez une lecture : « Ah oui, ça, c'est du Tracy Chevalier ! »  Dans ce roman, par exemple, j'ai beaucoup retrouvé La Dernière Fugitive, comme j'avais retrouvé La Jeune Fille à la Perle dans La Dame à la Licorne.
    Ici, elle nous emmène en 1838, dans l'Ohio, à la rencontre de la famille Goodenough. Plus précisément, nous sommes dans le Black Swamp, une région qui s'étend aux abords de la ville de Perrysburg et du lac Erié. Le Black Swamp, c'est une région aussi marécageuse qu'hostile et mortifère où Sadie et James Goodenough sont venus s'installer avec leurs enfants après avoir quitté le Connecticut. Seuls, isolés, ils doivent se battre pour domestiquer une nature rétive et dangereuse, où les marais, omniprésents, sont porteurs de maladies et de mort. Chaque année, les habitants du Black Swamp sont assaillis par les moustiques qui transmettent la fièvre des marais. Certains ont la chance de s'en sortir, d'autres en meurent irrémédiablement, surtout les enfants. Et, chaque année, le fond du verger des Goodenough se voit doté d'une petite croix de plus, une petite croix qui surmonte la tombe sommaire de l'un des enfants. Alors que le père, James, se jette à corps perdu dans la culture des pommiers, taillant, greffant, récoltant, domptant la terre, essayant d'en tirer le maximum comme pour s'en venger, la mère, Sadie, à l'esprit embrumé par l'alcool, parle à ses enfants morts et rudoie ceux qui lui restent. La vie est dure et rugueuse à l'image des habitants des marais.
    Après un drame, le benjamin, Robert s'enfuit et gagne l'ouest, encore sauvage en ces années 1840-1860 et fait la connaissance d'un agent horticole anglais, William Lobb qui prélève en Californie graines et plants de ces arbres millénaires et si impressionnants, les Redwoods et les séquoias, qu'il achemine ensuite vers l'Europe. Dans ce pays où tout est possible, où tout est à construire, où les Indiens côtoient les nouveaux arrivés, où l'on cherche l'or et où les villes poussent comme des champignons, dans ce Far West digne des plus grands westerns, Robert tente d'échapper à son passé et à ses meurtrissures d'enfant tandis que sa sœur Martha le recherche désespérément.
    A l'Orée du Verger est un grand roman, où les arbres ont autant de place que l'humain. Ils sont des personnages à part entière du récit, des petits pommiers des Goodenough qui, dans le Black Swamp, leur assurent une subsistance plutôt régulière, mais que, pour ça, il faut garder en vie quitte à se tuer à la tâche, jusqu'aux grands séquoias de Californie, témoins naturels des siècles passés, gardiens d'une terre encore préservée, patrimoine universel au même titre que nos plus beaux édifices.
    Si les premiers chapitres, par leur aspérité, leur rugosité, leur rudesse en un mot, m'ont un peu déroutée et parfois un peu choquée, ils sont cependant révélateurs de ce que peut être une vie qu'on n'a pas choisie, sur une terre inhospitalière où l'on ne se sent pas chez soi. Les Goodenough sont monstrueux et touchants à la fois, abandonnés dans un isolement qui les déshumanise peu à peu. A l'exception de Martha et Robert, chez qui l'on sent une humanité débordante, l'espoir malgré tout et chez le père James, que sa passion des pommiers maintient en vie, la famille plonge petit à petit dans une vie presque animale, violente, sournoise et dénuée de sentiments.
    Par la suite, après avoir été centré essentiellement sur les parents -Sadie, la mère, est d'ailleurs l'une des narratrices directe-, le récit se resserre sur Robert, le seul de la fratrie à avoir pu s'émanciper et s'extraire de la vie misérable dans le Black Swamp. Parti vers l'ouest, il a voyagé, découvert de nouvelles terres où tout est possible, expérimenté l'orpaillage puis, plus tard, la prospection horticole, qui, d'une certaine manière, le relie à son ancienne vie et à la passion qu'il partageait, enfant, avec son père, pour les pommiers.

    Giantsequoias.JPG

    Les superbes séquoias géants de Californie au Sequoia National Park 


    Certains lecteurs ont trouvé Robert un peu fade à la longue, alors que je l'ai apprécié de bout en bout : j'ai trouvé qu'il gagnait en teneur et en relief à mesure que l'on avance dans le roman. Enfant, il est trop mature pour son âge. Adulte, on sent chez lui une fêlure, une cassure qui le pousse à fuir en avant et sans jamais s'attacher, en le faisant jamais se sentir à sa place nulle part, mais la vie aura tôt fait de le rattraper et de le faire ralentir. Pour moi, il est un personnage intéressant et plein de courage, un être un peu cassé comme il y'en a tant et qu'on a envie de voir réparé. Finalement, les personnages féminins hormis Sadie, en début de roman -Sadie, pour laquelle j'ai oscillé entre répulsion et parfois compréhension, devant la détresse terrible que ce personnage cache sous sa violence et son comportement- sont peu présents. On suit longtemps Robert sans que ses relations avec les femmes ne soient vraiment présentes dans le récit. Puis on rencontre Molly, Molly qui sera en quelque sorte sa rédemption, sa guérison. On retrouve Martha, devenue adulte. On rencontre les femmes de San Francisco, une ville encore pleine de l'effervescence de la nouveauté, pleine de mineurs et d'orpailleurs où les femmes, à l'exemple de madame Bienenstock, sont obligées de se comporter comme les hommes.
    A l'Orée du Verger, c'est un portrait de ce grand ouest encore si sauvage au milieu du XIXème siècle. Comme Autant en Emporte le Vent a pu être un portrait du Grand Sud américain, Tracy Chevalier, elle, s'attache à nous faire traverser, dans les pas des pionniers et notamment de Robert, les grandes plaines et les déserts après les Rocheuses que l'on découvre alors avec émerveillement mais où la vie est rude et ne fait pas de cadeau.
    J'ai été captivée par ce roman. J'y ai retrouvé une Tracy Chevalier très en forme et toujours aussi talentueuse, j'y ai retrouvé un sujet plutôt passionnant -oui oui, même pour moi qui ne sais pas garder une plante en vie, même un cactus, ces Redwoods californiens ont quelque chose de fascinant et d'impressionnant- et je me suis laissée porter par ce récit formidablement porteur d'espoir. Si je ne m'attendais pas forcément à la dureté des premiers chapitres -qui m'ont notamment évoqué La Terre, de Zola ; tout du moins j'ai ressenti, en lisant A l'Orée du Verger, la même chose qu'en lisant La Terre, cette horreur mêlée d'une certaine fascination-, j'ai trouvé que la lumière pointait dans la deuxième partie comme au bout d'un tunnel, avec l'idée que, quoiqu'on traverse, il y'a toujours une place pour nous quelque part et que la lumière ne s'éteint jamais vraiment. Déshérités, les personnages de ce roman n'en perdent pas pour autant leur combativité et l'envie de s'en sortir. En un mot, ils gardent quoi qu'il arrive leur optimisme et l'envie d'aller de l'avant.
    J'ai refermé le roman un peu triste de quitter ces personnages, avec l'envie d'en avoir encore un peu plus. Le roman s'achève sur une note plutôt positive et laisse carte blanche à notre imaginaire : on est libre d'imaginer la suite de l'histoire et de bâtir pour Robert l'avenir qu'on lui souhaite. Pour ma part, je l'ai souhaité très positif et plein de bonheur.
    Je recommande très chaleureusement ce roman. 

    En Bref :

    Les + : une intrigue atypique, parfois dure mais toujours humaine et révélatrice. J'ai retrouvé avec plaisir le style inimitable de l'auteure.  
    Les - :
    aucun point négatif à soulever pour ma part ! C'était, encore une fois, un très bon Tracy Chevalier.


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  • Commentaires

    1
    Samedi 28 Septembre à 18:50

    Bon, me voilà convaincue ! Allez, je me lance

      • Samedi 28 Septembre à 19:40

        Ah, je suis contente que ma chronique soit parvenue à te convaincre mais j'ai la pression aussi maintenant... Si tu n'aimes pas et que tu es déçue, ce sera en partie ma faute. sarcastic Je vais donc croiser les doigts pour que ce roman te réconcilie avec Tracy Chevalier et puis, je vais me répéter, mais je crois que la réconciliation sera complète si tu lis La jeune fille à la perle qui est vraiment, vraiment un très beau roman donc je garde un excellent souvenir. 

        Sur Instagram, tu me citais Le Récital des Anges que j'ai lu mais qui, en effet, ne m'a pas marquée tant que ça parce que je ne le cite pas dans cette chronique et que j'avais même allègrement oublié. Je confirme que, à mes yeux, ce n'est pas le meilleur de l'auteure (la preuve, je l'avais carrément zappé). Et c'est vrai que, quand on est déçu lors d'une première lecture, c'est difficile de se continuer et de lire les autres livres de l'auteur en question. J'espère que tu ne resteras pas sur une note négative avec Tracy Chevalier. happy

    2
    Vendredi 4 Octobre à 10:16

    C'est vrai que j'imagine bien cette lecture en automne... Je n'ai lu que "La jeune fille à la perle" de cette autrice mais je suis bine curieuse de lire ses autres oeuvres, dont tu parles ici !

      • Vendredi 4 Octobre à 17:45

        Avec un bon thé à la cannelle bien chaud, un plaid, une forêt canadienne à perte de vue...c'est vrai qu'on s'y croirait ! cool Si tu as aimé La jeune fille à la perle, et si mes souvenirs sont bons, ce fut le cas, il faut que tu lises d'autres romans de Tracy Chevalier. Je sais que beaucoup de lecteurs n'ont pas gardé un souvenir impérissable du Récital des Anges et ce fut aussi mon cas : je n'avais pas été déçue mais je ne garde pas un immense souvenir de ce roman. sarcastic En revanche, j'ai beaucoup aimé les autres et notamment A l'orée du verger, que j'ai vraiment savouré même si je l'ai parfois trouvé assez dur. Franchement, je te le conseille chaudement et j'espère que tu aimeras. ^^

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