• Ce que le Jour doit à la Nuit ; Yasmina Khadra

    « Il n'y a ni honte ni crime en amour, sauf quand on le sacrifie, y compris pour les bonnes causes. »

    Ce que le Jour doit à la Nuit ; Yasmina Khadra

     

    Publié en 2014

    Editions Pocket 

    441 pages 

    Résumé : 

    Algérie, années 1930. Les champs de blé frissonnent. Dans trois jours, les moissons, le salut. Mais une triste nuit vient consumer l'espoir. Le feu. Les cendres. Pour la première fois, le jeune Younes voit pleurer son père. 
    Confier à un oncle pharmacien, dans un village de l'Oranais, le jeune garçon s'intègre à la communauté pied-noire. Noue des amitiés indissolubles. Et le bonheur s'appelle Emilie, une princesse que les jeunes gens se disputent. Alors que l'Algérie coloniale vit ses derniers feux, dans un déchaînement de violences et de trahisons, les ententes se disloquent. Femme ou pays, l'homme ne peut jamais oublier un amour d'enfance...

    Ma Note : ★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Ce que le Jour doit à la Nuit est mon premier Khadra et ce fut, je dois bien l'avouer, une très forte expérience littéraire.
    Comment, quand on termine un roman comme celui-là, parvenir à y poser ses propres mots, sans avoir l'impression de commettre un blasphème ?
    Comment retranscrire le plus fidèlement possible les différents sentiments qui déferlent en flots et en ondes de choc tout au long de cette lecture ? Le roman n'est pas très long : un peu plus de quatre cents pages et pourtant, il est d'une puissance certaine et rare.
    C'est la première fois que je lis un roman sur la guerre d'Algérie. Je dois avouer que l'Histoire contemporaine après 1945 ne me passionne pas et surtout, l'omerta soigneuse que l'opinion française et ses politiques se plaisent à respecter quand il s'agit de cette guerre me déplaît profondément, à tel point que je n'ai pas forcément lu ni cherché à me renseigner sur cette époque, par crainte d'être confrontée à des textes orientés, partiaux et c'est tout ce que je n'aime pas, parce que l'Histoire se doit d'être objective.
    La guerre d'Algérie est une plaie suppurante, près de soixante ans après le cessez-le-feu du 19 mars 1962. Pourquoi ? Pourquoi ne pas reconnaître fermement et une bonne fois pour toutes que la France a plus que sa part de responsabilité dans ce que certains se bornent à appeler encore pudiquement les événements d'Algérie, comme pour nier que ce fut une véritable guerre, laide et sale, et éprouvante, comme tout conflit ?
    Colonisée un peu plus de cent ans auparavant, sous Louis-Philippe, l'Algérie était devenue un satellite un peu particulier de la France, où des familles entières ont émigré, pour faire fructifier une terre, s'y construire une existence meilleure. Certains des exilés de 1962 n'avaient jamais rien connu d'autre de la France que l'Algérie. Aujourd'hui, soixante ans plus tard, il n'est pas question de nier leur véritable souffrance au moment du déracinement et de l'exil, parfois avec rien. Il n'est pas non plus question d'oublier que certains se sont conduits en colons de la pire espèce, en grands féodaux exploitant sans vergogne les populations locales, à peine mieux considérées que des esclaves. Il n'est pas non plus question de reconnaître comme illégitimes les désirs de liberté d'un peuple. Toute émancipation et toute révolution ne peut se faire sans morts et sans que le sang ne coule... Des innocents sont morts des deux côtés et des injustices ont été commises par les deux parties. Aujourd'hui nous sommes en 2019 et, plus nous avançons dans le temps et plus ce conflit s'ancre dans notre Histoire : c'est pour cette raison qu'il serait temps d'y réfléchir de manière sensée en laissant de côté les sentiments susceptibles de nous parasiter.
    Et c'est justement ce que fait Khadra dans ce roman. Il est plein de sentiments ce roman, mais il ne juge pas et il ne prend pas parti.

    Image associée

    Nora Arnezeder et Fu'ad Aït Aattou interprètent Emilie et Younes dans le film d'Alexandre Arcady (2012)


    Des années 1930 jusqu'aux derniers soubresauts qui aboutissent à l'indépendance de l'Algérie, on suit Younes, né algérien mais élevé par son oncle et sa tante comme un pied-noir et qui se trouvera écartelé, au moment du conflit, entre, d'une côté, le milieu où il a été élevé et la fidélité à ses valeurs et, de l'autre, sa naissance qui, pour certains, le place immédiatement dans le camp des indépendantistes.
    Younes a une dizaine d'années quand ses parents, des paysans modestes, perdent tout en l'espace d'une nuit. Issa, son père, décide alors de tout laisser derrière lui et prenant femme et enfants, il va s'installer à Oran où la famille connaîtra la misère et le dénuement. Confié à son oncle Mahi, pharmacien ayant épousé une Française, Younes sera choyé par ce couple dont le malheur a été de ne pas avoir d'enfants. Il va grandir dans une bulle de chaleur, entouré, son oncle et sa tante vont lui offrir un avenir mais parfois, cette bulle éclatera devant les mots sans pitié de certains, devant les préjugés desquels découlent une haine aveugle et le racisme que ceux qui en sont l'objet ne comprennent pas.
    Après quelques années passées à Oran, Younes déménage dans un village au milieu des vignes, un village de pied-noirs d'origine espagnole, où il va, adolescent, expérimenter ses premiers émois amoureux et se lier d'amitié avec des fils de colons, Jean-Christophe, Simon et Fabrice. Et puis il y'aura Émilie, la belle Émilie qui sera le grand amour de sa vie, un amour distant et qui ne grandira jamais. Un immense gâchis qui empoisonne la vie jusqu'à la fin en laissant dans la gorge un désagréable arrière goût de frustration.
    Grande fresque historique et dépaysante, Ce que le Jour doit à la Nuit est aussi un très beau roman extrêmement poignant que j'ai lu souvent la gorge serrée et les larmes au bord des yeux. Les derniers chapitres les ont fait couler à flots et ce livre m'a fait pleurer comme, je crois, jamais un livre ne l'avait fait avant, avec autant de force. Les mots de Khadra m'ont remuée parce qu'ils m'ont parlé, parce qu'ils m'ont évoqué quelque chose et parce qu'ils l'ont fait avec pudeur et sans tapage. Les mots de l'auteur sont d'une force phénoménale et c'est, je pense, ce qui m'a permis de m'immerger aussi facilement et aussi pleinement dans ce récit. Ils sont concrets et tangibles et j'ai trouvé que Khadra, que je ne connaissais pas, écrivait formidablement bien. Quelle force et quel talent il a pour parler si bien de sentiments et pour décrire cette époque si complexe qui voit se forger dans le sang et dans les larmes l'identité d'un pays.
    Raconté par un Younes âgé et qui se retourne avec nostalgie, bonheur et parfois chagrin, sur son passé, Ce que le jour doit à la nuit ressemble à une longue confession, le besoin d'un homme de partager ce qu'il a vu. Pas manichéen pour deux sous, ce roman au contraire nous offre une vision nuancée et nous pousse nous aussi à revoir nos positions. Sans cautionner la colonisation, on s'émeut devant ces flopées de familles poussées à l'exil, attendant les bateaux sur les jetées d'Oran. On se révolte aussi devant les assassinats gratuits et les brimades des colons envers les Algériens où leurs propos condescendants.
    Puis on se prend aussi d'amitié pour Younes et Émilie, on découvre les émois de deux jeunes gens dans une époque troublée, leur apprentissage de la vie qui n'est pas évidente et bien souvent amère.
    Ce fut une lecture éprouvante qui m'a beaucoup émue et beaucoup remuée. Je me suis sentie touchée comme rarement je l'ai été, comme si ce roman soulevait quelque chose en moi et faisait vibrer une corde sensible.
    Je ne sais pas si vous avez entendu parlé de cette histoire de plagiat : peu de temps après la sortie de ce roman, Khadra a été accusé d'avoir plagié un autre livre, qui mettait en scène deux jeunes gens en pleine guerre d'Algérie, séparés par leurs origines (Les amants de Padovani, de Youcef Dris). Certes, on peut voir un point de départ assez similaire effectivement mais dans ce cas - là, pourquoi ne pas dire que Ce que le jour doit à la nuit est une copie d'Autant en emporte le vent ? Après tout, c'est un peu la même chose, non ? Dans ce cas, tous les romans sur la Seconde guerre mondiale qui mettent en scène un couple franco allemand sont des plagiats les uns des autres ? Personnellement, j'ai préféré me concentrer sur les qualités littéraires de ce récit, sur sa beauté toute en pudeur et en subtilité. Pourquoi ne pas se contenter seulement d'en profiter quand on l'a sous les yeux ? Pourquoi ne pas seulement se dire qu'on vit un moment de bonheur suspendu, de temps interrompu, si rare mais si important dans une vie de lecteur ?
    Se faire un avis est essentiel. Je me suis fait le mien en passant outre les voix discordantes et je ne le regrette pas. En terminant ce roman, j'ai l'impression de descendre d'un train en marche, de revenir brutalement à la réalité mais aussi avec le sentiment, assez parfait, d'avoir découvert quelque chose d'immensément parlant, d'immensément talentueux, poignant et beau. Je ne demandais rien de plus.

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    En Bref :

    Les + : une superbe histoire, dans un pays déchiré, comme son personnage principal, entre des valeurs opposées et qui luttent. Un véritable drame qui prend corps dans une fresque historique de toute beauté. 
    Les - :
    Aucun !

     


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