• « Pour Louis XIII, l'historiographie française ou étrangère reste en retrait. Il est le mal aimé, l'inconsolé, le ténébreux chevalier dont le luth constellé, comme dirait le poète, porte " le soleil noir de la mélancolie." »

    Louis XIII ; Jean-Christian Petitfils

    Publié en 2008

    Editions Perrin 

    970 pages 

    Résumé :

    Au regard de l'Histoire, Louis XIII est un roi oublié. Éclipsé par le panache de son père Henri IV, occulté par l'éblouissante renommée de son fils Louis XIV, il laisse l'impression d'un monarque mélancolique, sans personnalité, fuyant son mal être dans la chasse, dominé par son Premier ministre, le tout-puissant cardinal de Richelieu. Erreur ! Ce n'est pas parce qu'il choisit un ministre d'une envergure exceptionnelle qu'il renonce pour autant à gouverner et à être pleinement roi. 

    Renversant les idées reçues, Jean-Christian Petitfils redonne ici toute sa place à ce souverain méconnu, à la personnalité déroutante, à la fois artiste, musicien, guerrier impétueux, extrêmement jaloux de son autorité, animé par la passion de la gloire et de la grandeur de la France. Sous son impulsion et celle du cardinal, le royaume se modernise. La monarchie dite absolue s'édifie. Son règne, traversé par une suite invraisemblable d'épreuves -lutte contre le parti protestant, conspirations des Grands, révoltes populaires, guerre contre la Maison d'Autriche-, prépare et annonce plus qu'on ne le croit celui de Louis XIV. 
    Sans négliger les faiblesses de l'homme, ses défauts, trop souvent exagérés, cet ouvrage se veut une réhabilitation. Celle d'un roi, d'un grand, d'un très grand roi. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★ 

    Mon Avis :

    On ne peut pas dire que le deuxième roi de la dynastie des Bourbons jouisse d'une image très positive, même encore aujourd'hui. Il n'est pas affligé d'une légende noire comme peuvent l'être Louis XI ou Charles IX, par exemple. Mais lorsqu'on pense à lui, c'est immanquablement avec un peu de pitié en se disant, comme Marie-Antoinette à propos de Louis XVI : le pauvre homme.
    Impuissant à honorer sa femme, incapable de gérer les affaires de l'Etat qu'il laisse aux mains d'un ministre omnipotent, à tel point que certains historiens, même des plus réputés ont opéré un lent glissement jusqu'à qualifier l'époque du règne de Louis XIII à travers uniquement le ministériat de Richelieu, comme si ce dernier avait finalement été le vrai monarque. L'image que nous avons aujourd'hui de Louis XIII a été figée par les auteurs du XIXème siècle, historiens et romanciers qui en ont fait un homme faible et inapte à l'exercice du pouvoir, terne et dominé par un ministre perfide.
    Il est vrai que, dans la triade royale du Grand Siècle, Louis XIII n'a pas la place la plus simple. Son règne est coincé entre celui de son père, Henri IV, qui fut un très bon roi, un très bon administrateur et celui, flamboyant de son fils, le Roi-Soleil. D'un tempérament plus timide, plus secret, Louis XIII ne se distingue pas. Cela ne veut pas dire pour autant qu'il n'a pas été un bon roi. En lisant cette biographie, je n'ai pu m'empêcher d'établir des parallèles entre lui et son descendant, Louis XVI... Tous deux sont accablés par les mêmes critiques : des rois faibles, incapables de gouverner, préférant à l'exercice du pouvoir des tâches peu ou pas du tout nobles -ils étaient tous deux passionnés par les travaux manuels, la serrurerie ou la menuiserie. Ils régnèrent aussi à des périodes pas faciles faites de troubles populaires et de conjonctures difficiles, notamment économiquement. Louis XIII put cependant s'appuyer sur un homme fort, Richelieu, qui n'en est pas pour autant tout puissant et qui n'était pas le roi effectif de la France. Louis XIII fut un bon roi et c'est ce que Jean-Christian Petitfils va s'employer à nous démontrer dans cette biographie.
    Conception du pouvoir, personnalité, sexualité, goûts personnels, mode de vie, tout y passe et l'historien nous remet les pendules à l'heure. Considéré aujourd'hui comme le biographe officiel de Louis XIII, Louis XVI ou encore Madame de Montespan, Jean-Christian Petitfils, historien spécialisé du Grand Siècle est une sommité ! On ne le présente plus et je sais que chacun de ses livres est une valeur sûre. Sa biographie du père du Roi-Soleil allait forcément en être une et, effectivement, elle ne déroge pas à la règle.
    Très dense et très documentée, cette biographie est foisonnante et brosse un portrait très large de l'époque. Chronique du règne, ce livre est aussi un portrait précis du personnage et de sa Cour. Il apparaît que le règne de Louis XIII est une vraie charnière entre la fin de la Renaissance et le siècle d'or du règne de Louis XIV. Transition et mutations en sont les maîtres mots. Le pays entre doucement dans une ère plus moderne, continuant les évolutions amorcées sous le règne d'Henri IV et préfigurant celles du grand règne de Louis XIV. Louis XIII fut le souverain d'un pays essentiellement rural mais très peuplé, épuisé par les Guerres de Religions encore proches et qui ne connaîtront d'ailleurs un point final que sous son règne grâce à la paix d'Alès.

    Louis XIII ; Jean-Christian Petitfils

     

    Détail d'un tableau de Philippe de Champaigne (XVIIème siècle)


    Pour sa défense, on peut dire que le fils d'Henri IV accéda au pouvoir à une période vraiment difficile, tant sur le plan intérieur que sur le plan extérieur : les conflits seront récurrents notamment du fait de la Guerre de Trente Ans qui prendra fin en 1648, les tensions franco-espagnoles sont récurrentes, malgré le mariage de Louis avec Anne d'Autriche...
    Louis XIII n'en fut pas pour autant un mauvais roi ni un mauvais homme. Voilà de quoi veut nous convaincre Jean-Christian Petitfils et il y arrive très bien. En abordant le règne dans sa globalité, sans ignorer ses défauts mais sans minimiser pour autant le positif, l'historien signe là plus qu'une biographie. C'est le portrait élargi de toute une époque et de tout un pays.
    Cette lecture est très dense et assez érudite : je ne dis pas ça pour me jeter des fleurs en pensant que je suis trop forte d'y être arrivée ! C'est la vérité, ce livre est extrêmement scientifique dans sa conception, sur lequel on peut s'appuyer sans problème pour une dissertation ou une thèse : une énorme bibliographie, des notes nombreuses et précises. Oui, on est là dans un vrai livre d'Histoire et on comprend pourquoi l'auteur est aujourd'hui considéré comme un chercheur de référence et est recommandé par les enseignants en fac.
    Si j'ai été moins intéressée par les chapitres traitant de guerres, de diplomatie et de géopolitique -mais ils sont des maux nécessaires si je puis dire-, j'ai été captivée par ceux plus sociétaux ou domestiques, traitant de l'état du royaume, du mode de vie des Français sous Louis XIII, des sciences, des arts qui, justement, connaissent une forte émulation à l'époque : description de l'héliocentrisme par exemple, développement des mathématiques et du classicisme dans les arts et les lettres. J'aime aussi les portraits intimes des souverains qui nous permettent d'entrer dans leur particulier. Ici on rencontre un homme secret mais infiniment intelligent et ayant une grande conscience de son rang et des responsabilités qui en découlent. Traumatisé par la mort brutale de son père bien-aimé, quand il avait neuf ans, Louis XIII cherchera toujours à être à la hauteur de sa charge, tout en gardant, un peu comme son descendant Louis XV, une blessure de cette perte enfantine.
    Très inhibé par son bégaiement, il s'appuya sur un ministre puissant et loyal, toujours conscient d'être l'affidé du roi. En réhabilitant Louis XIII, c'est aussi Richelieu que Petitfils défend pour la postérité.
    Bref vous l'aurez compris, on est là dans un excellent livre d'Histoire. Il est difficile voire impossible de dire si on aime ou pas. On n'est pas là dans un roman, où les sentiments du lecteur entrent en ligne de compte. Lorsqu'on s'attelle à une lecture comme celle-ci, on sait qu'elle va nous prendre du temps mais qu'on va en retirer énormément de connaissances, malgré quelques chapitres peut-être moins captivants ou très techniques.
    Le Louis XIII de Jean-Christian Petitfils est d'ores et déjà une biographie de référence

    En Bref :

    Les + : une plume chaleureuse alliée aux connaissances solides de l'historien, un sujet d'étude intéressant. En un mot, une biographie très complète et assez passionnante. 
    Les - : quelques passages un peu techniques, mais nécessaires malgré tout, comme dans toute biographie.

     

     


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  • « Pour chaque jour qui passait, elle aurait eu besoin d'un jour supplémentaire afin de l'assimiler. »

    Brooklyn ; Colm Tóibín

     

    Publié en 2009 au Royaume-Uni et en Irlande ; en 2012 en France (pour la présente édition)

    Titre original : Brooklyn

    Editions 10/18 (collection Domaine Etranger)

    332 pages 

    Résumé :

    Années 1950. New York, terre d'exil et nouvelle Terre promise, s'étend à l'horizon. Alors qu'elle quitte l'Irlande pour travailler à Brooklyn, la jeune Eilis se perd dans cette ville anonyme. Mais bientôt un drame la rappelle dans son pays natal. Déchirée entre deux mondes, entre l'enfance et l'avenir, quels choix fera-t-elle pour tracer sa voie ? 

    Ma Note : ★★★★★★★★★ 

    Mon Avis :

    Brooklyn fait partie de ces romans que j'ai découverts grâce aux avis des autres lecteurs. Et puis il se trouve que le résumé m'a plu et que, avec ou sans la publicité que j'aie pu voir ici ou là, sur Instagram, Livraddict ou les blogs, j'aurais sûrement ajouté ce livre à ma PAL quoi qu'il arrive car dans le résumé se trouvait tout ce qui me plaît : les années 50, le portrait d'une jeune femme courageuse, entre Irlande et États-Unis.
    Le roman s'ouvre à Enniscorthy en Irlande -qui est aussi la ville de l'auteur, Colm Tóibín- dans les années 50, donc. Eilis Lacey, notre héroïne, habite là avec sa mère et sa sœur Rose. Elle poursuit des études de comptabilité tandis que sa sœur fait vivre la maison. Orphelines de père, les deux jeunes femmes ont trois frères, qui sont partis chercher un avenir meilleur en Angleterre.
    Aucun avenir n'étant possible en Irlande, Eilis part en Amérique sur les conseils de sa mère et de sa sœur. Là-bas, la jeune femme peut entrevoir un destin radicalement différent de ce qu'elle aurait pu espérer en Irlande. A Brooklyn où elle a trouvé un travail et un logement, dans une pension de famille tenue par une Irlandaise, Eilis construit petit à petit sa vie, jusqu'à ce qu'un drame la rappelle dans son pays. Alors elle se trouve écartelée entre les souvenirs, l'environnement, familier, qui a été le sien depuis toujours et son avenir à Brooklyn, où elle a commencé à se tisser un univers stable.
    Brooklyn est un roman relativement court, dans lequel l'auteur ne perd pas de temps. J'ai regretté que le début soit si abrupt : j'ai eu l'impression d'être jetée dans l'histoire sans préparation, comme si j'avais plongé à un endroit où je n'avais pas pied. Ça surprend un peu au départ et il faut un petit temps d'adaptation : c'est ce que j'ai ressenti à la lecture des premières pages de Brooklyn. J'aime quand les auteurs nous préparent un peu, nous donnent des informations sur les personnages que l'on va suivre. Ce début assez brutal m'a fait craindre le pire : au final, le reste du roman est intéressant même si, encore une fois, l'auteur ne se perd ni en détails ni en développements superflus ce qui, par certains aspects, peut s'avérer parfois bénéfique.
    Au final c'est surtout des informations sur Eilis qui m'ont manqué : à part le fait qu'elle vit à Enniscorthy avec sa mère, sa soeur Rose, que son père est décédé quelques années plus tôt et que ses trois frères ont quitté l'Irlande pour trouver un emploi en Angleterre, on ne sait rien. Vous me direz que c'est déjà pas mal mais par exemple, à aucun moment l'âge de la jeune femme n'est mentionné... Sa sœur Rose ayant trente ans et ses trois frères ayant déjà quitté la maison depuis un moment, j'en ai déduit que Eilis devait être la benjamine de la fratrie... Je lui ai donné une petite dizaine d'années de moins que sa soeur : pour moi Eilis a environ vingt ans. J'aurais aimé cependant que son age soit mentionné de façon précise, parfois cela permet de mieux comprendre les personnages et leurs réactions.
    Justement, parlons-en, d'Eilis. Pour ma part, je l'ai beaucoup aimée. Je sais que certains lecteurs ont eu un ressenti plus mitigé la concernant. Pour moi, cette jeune femme est une battante et je n'ai pas eu l'impression, comme certains lecteurs, qu'elle marchait à côté de sa vie, au contraire. Qu'elle subisse parfois, oui. Qu'elle soit indécise, aussi. Mais qui ne l'a jamais été et qui ne le serait pas dans la même situation ? Le départ en Amérique, s'il est envisagé par Rose, plus âgée, peut-être plus mâture et responsable, ne l'est d'abord pas par Eilis : on lui force la main. J'ai eu l'impression que la jeune femme se débattait souvent entre soumission et sens du devoir, ce qui, finalement, ne devrait pas nous surprendre quand on sait à quelle époque se passe le récit : les années 50 sont encore conservatrices et traditionalistes et les femmes n'y ont pas une place de choix. On se plie à des obligations, on s'y conforme et c'est ainsi.

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    L'actrice Saoirse Ronan tient le rôle d'Eilis dans l'adaptation du livre par John Crowley (2016)


    A part ça, j'ai beaucoup aimé découvrir le New York des années 50 au travers des yeux d'Eilis, jeune femme qui n'a jamais quitté son pays natal. Les États-Unis ont toujours été une terre d'élection pour l'émigration irlandaise et, là-bas, Eilis va retrouver une communauté soudée autour de traditions et d'une langue commune mais elle va aussi approcher un mode de vie totalement différent de ce qu'elle avait connu jusque là. Pour moi, la découverte de sa nouvelle vie par Eilis est une vraie conquête ! Bien qu'intégrée à une communauté irlandaise, l'expérience des États-Unis est quelque chose d'extrêmement bouleversant pour la jeune femme, on comprend que sa vie après ça ne sera plus jamais la même. Eilis se métamorphose et devient adulte, plus sérieuse et plus mâture. Je n'ai pas ressenti son courage dans une détermination à toute épreuve, une rage de vaincre comme on peut en voir chez d'autres héros de roman. Certains lecteurs ont soulevé la passivité d'Eilis : quelque part, ils n'ont peut-être pas tort... Le départ en Amérique n'est pas de son fait, au début. Quant à son retour, après qu'elle soit revenue passer quelques semaines en Irlande, on comprend qu'il n'est pas motivé non plus par l'envie mais plus par le devoir ou le sacrifice. Pourtant, Eilis a toute mon admiration : partir alors qu'on ne l'a pas voulu, faire preuve d'abnégation au risque de mettre son propre bonheur sur la sellette... Je me suis sentie frustrée pour elle parce que j'aurais peut-être voulu prendre qu'elle prenne d'autres décisions. Mais cela n'enlève en rien à l'héroïne ses qualités. Pour moi, elle en a beaucoup.
    Brooklyn est un roman relativement court, donc mais il est très fluide et c'est le genre de roman dans lequel vous ne devez pas avoir peur de vous lancer. Je n'ai pas vu les pages défiler. Personnellement, je n'ai pas ressenti de longueurs : au contraire, je trouve que l'auteur aurait peut-être plus expliciter un peu plus certains passages, notamment le début. J'aurais aimé en savoir plus sur Eilis, qui, si je l'ai aimée ne m'en reste pas moins assez étrangère dans la mesure où je ne sais pas grand chose d'elle. J'ai parfois déploré des passages un peu saccadés qui me rappelaient un peu une rédaction : beaucoup de puis et de soudain qui n'allègent pas du tout le style, même si dans l'ensemble je l'ai trouvé assez juste, précis et tout à fait plaisant à lire.
    Quant à la fin eh bien... Je ne m'y attendais pas du tout mais j'ai ressenti une vraie émotion ! Je ne pleure pas souvent en lisant un livre... Et là, je crois que les mots m'ont touchée et j'ai versé ma petite larme. Mais, encore une fois, comme au début, c'est très brutal. J'ai eu l'impression que la fin de Brooklyn était comme un tremplin... Je suis persuadée qu'une suite ne serait pas superflue ! Je l'ai lu à plusieurs reprises, sur des blogs et je comprends effectivement pourquoi énormément de lectrices ont pensé cela parce que je le pense aussi...Les dernières pages du roman appellent une suite. A part ça, j'ai malgré tout passé un bon moment. J'ai été touchée par Eilis et j'ai trouvé son histoire plutôt jolie. Eilis Lacey personnifie à elle seule tous ces Irlandais qui sont partis, dès le XIXème siècle, pour émigrer aux États-Unis dans l'espoir d'une vie meilleure, qui ont quitté leur terre pour souvent ne jamais y revenir mais sans pour autant en oublier leurs racines.
    En démarrant ce roman, j'avoue que ma curiosité était un peu tempérée par les avis mitigés que j'avais pu lire ici ou là. Cette petite appréhension a été renforcée par le début un peu trop rapide à mon goût. Il a juste fallu que je rentre dans l'histoire et alors, j'ai passé un très bon moment. Brooklyn a été une bonne et belle surprise

     

    En Bref :

    Les + : un roman touchant, servi par une plume simple mais efficace, une héroïne émouvante mais qui force en même temps le respect. 
    Les - : un début et une fin un peu abrupts, un manque de repères spatio-temporels. 

     



    Bande-annonce du film (John Crowley, 2016)
     
     

    Brooklyn ; Colm Tóibín

    Thème de janvier, « Silence, ça tourne », 1/12


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  • « D'après mon expérience, nous sommes trop versés dans l'art de draper les actes les plus vénaux d'une intention vertueuse. »

    Francesca, Empoisonneuse à la Cour des Borgia, tome 2, La Trahison des Borgia ; Sara Poole

     

    Publié en 2011 aux Etats-Unis ; en 2014 en France (pour la présente édition) 

    Titre original : Poisoner Mysteries, book 2, The Borgia Betrayal

    Editions Pocket

    505 pages

    Deuxième tome de la saga Francesca

    Résumé :

    1493. Voilà un an que les Borgia règnent sur la chrétienté, depuis que Rodrigo est devenu le pape Alexandre VI. Et si les talents d'empoisonneuse de Francesca ont grandement contribué à son ascension, sa science est désormais le seul rempart contre tous ceux qui veulent attenter à la vie du pape. 
    Car de ses cryptes cachées à ses rues écrasées de soleil, Rome abrite autant de traîtres que de fanatiques. Et Francesca va devoir affronter ses propres démons pour déjouer un complot visant à détruire les Borgia, à prendre le contrôle de la chrétienté et à plonger pour toujours dans le monde des ténèbres. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★ 

    Mon Avis :

    Quel plaisir de retrouver Francesca dans ce deuxième volume ! J'avais beaucoup aimé le premier : son intrigue, son contexte et surtout, son héroïne, atypique mais tellement intéressante et charismatique.
    En 1493, Rodrigo Borgia est pape depuis quelques mois, sous le nom d'Alexandre VI et le moins qu'on puisse dire, c'est que son pontificat ne démarre pas sous les meilleurs auspices. Sur fond de découverte d'un nouveau monde, Alexandre VI doit faire face aux appétits et ambitions des grandes familles italiennes, tandis que les Rois Catholiques en Espagne sont tapis dans l'ombre en attendant leur heure. A Rome, l'empoisonneuse de la famille, Francesca Giordano a fort à faire pour protéger le pape et les siens, notamment ses enfants illégitimes, à commencer par la petite Lucrezia, qui s'apprête à épouser le seigneur de Pesaro. Quant au pape, malgré sa position, il n'est pas à l'abri de tentatives d'homicide répétées que la jeune femme doit contrer tant bien que mal. Et à une époque où on manie les poisons et autres poudres aussi facilement que nous, nos Smartphones, il est sûr qu'un pape aussi sulfureux que Borgia est une cible toute trouvée pour les empoisonneurs et autres ennherbeurs de tout poil !
    Cinq cents plus tard, les Borgia fascinent toujours et je trouve ça tellement fou ! Comment cette famille, non seulement a pu se hisser à la fonction suprême à l’époque, le pontificat, mais aussi s'insinuer, un peu comme les Médicis, au sein des plus grandes familles ? Et tout ça en se traînant une légende noire des plus indélébiles... Qui n'a jamais entendu parler des hypothétiques relations incestueuses entre Lucrèce Borgia et son frère César voire avec son propre père ? Qui n'a jamais entendu dire qu'ils savaient manier mieux que personnes poudres et poisons et notamment la fameuse cantarelle ?
    Et si les Borgia c'était aussi bien plus que ça ? Aujourd'hui, on s'accorde à les considérer ni plus ni moins que les autres grands de l'époque, les Sforza, les Médicis, les d'Este et j'en passe. D'origine espagnole, la famille Borgia donnera plusieurs princes de l'Église et notamment deux papes. Corrompus, ils l'ont sûrement été, riches et peu respectueux des préceptes de l'Église, certainement aussi. Mais ils sont aussi inscrits complètement dans une époque d'émulation artistique et culturelle, en plein humanisme naissant. Cultivés et mécènes, les Borgia devinrent en l'espace de quelques décennies une grande famille de la péninsule italienne. Alexandre VI, s'il fut un pape atypique religieusement parlant, a certainement été, malgré quelques faux pas, un bon politique car il ne faut pas oublier que le pape à l'époque était un chef d'Etat à part entière, qui avait toute sa place dans la diplomatie européenne, au-dela du fait qu'il soit le chef de la Chrétienté.
    Francesca est un personnage très atypique et qui a su tout de suite me séduire, par son charisme d'une part mais aussi de part sa différence. La jeune femme, par fidélité filiale à son père, a repris le flambeau : seulement ce n'était pas n'importe quelle activité que son père exerçait avant sa mort, mais bien celle d'empoisonneur officiel du cardinal Rodrigo Borgia. Un métier à haut risque on s'en doute mais qui place de facto celui qui l'exerce au ban de la société. Un peu comme un bourreau, en fait : indispensable mais relégué malgré tout aux marges de la société. Il est alors très difficile voire impossible de prétendre à une vie normale, un mariage, des enfants ou autres, à plus forte raison quand on est une femme.
    Au départ, je me suis qu'en cette fin de XVème siècle, Francesca était un peu un précurseur, ces femmes qui, à une époque où ce n'était pas la norme, choisissaient de vivre libres, indépendantes. Et puis petit à petit, j'ai compris que la jeune femme n'était finalement pas si libre que ça, dans la mesure où elle la subit, cette liberté, qui est d'ailleurs bien plus un fardeau pour elle qu'autre chose. Certes, à une époque où cela ne se faisait pas, Francesca choisit de vivre célibataire, s'offrant quelques moments charnels avec le fils du pape. Et elle exerce un métier à part entière. Mais sans avoir rien choisi pour autant. Au final, Francesca n'est pas plus libre que la petite Lucrezia, aimée de son père mais tout de même considéré comme un pion sur l'échiquier diplomatique.
    Quant au métier exercé par les Giordano, père et fille, parlons-en : à ce jour, sans être une experte pour autant, j'ai pas mal lu sur les Borgia et rien ne me permet de croire que ce métier a bien existé. Mais, quand on y pense, il est pertinent et cohérent à une époque où le poison est
    une arme comme les autres et où, faiblesse de la médecine oblige, on est relativement peu préparé à le contrer. Le poison faisait peur et que les grands de ce monde se soient entourées de personnes connaissant bien l'usage des poisons et des plantes...Pourquoi pas ? Catherine de Médicis en son temps, aura bien ses fameux parfumeurs...
    Vous l'aurez compris, Francesca est donc un personnage complètement fictif mais inséré dans un contexte authentique. Cela donne une bonne fiction historique, comme je les aime, avec un contexte historique bien relaté et de petites histoires imaginaires qui viennent s'y ajouter, comme à une trame. Ainsi, sur fond de Grandes découvertes et de guerre larvée entre les puissances européennes qui retrouvent toutes un certain équilibre après les troubles des décennies voire des siècles précédents, on découvre une Francesca de plus en plus enchaînée à sa vengeance qui devient une idée fixe. On la découvre de plus en plus instable et de plus en plus menacée, incapable de mener une vie normale. Relativement normale, dirions-nous.
    Ce deuxième tome était un peu lent à démarrer et peut-être un peu confus au départ. J'ai eu l'impression que l'intrigue se mettait en place difficilement mais, une fois que c'était parti, c'était parfait. Sara Poole signe encore une fois un roman très abouti. Assez poisseuse, l'intrigue nous enveloppe comme un brouillard. J'ai trouvé ce premier tome à la hauteur du premier : l'intrigue, les personnages, l'ambiance de la saga se peaufinent et deviennent ainsi de plus en plus ciselés. J'apprécie aussi que Sara Poole, suivant ainsi l'historiographie actuelle qui, sans dénier totalement la sulfureuse réputation des Borgia, la tempère et la minore, mettant aussi en avant leurs qualités : génie militaire et politique pour César, sens politique tout aussi satisfaisant chez le pape Alexandre VI. Effectivement, ils entretinrent des maîtresses, ils eurent des bâtards, pratiquèrent allègrement le meurtre, la simonie, le népotisme, mais ni plus ni moins que les autres grandes familles de l'époque et c'est ça qui est agréable. Découvrir des personnages débarrassés des traits les plus grossiers de leur légende noire, comme l'inceste odieux entre César et sa sœur Lucrèce ou bien encore entre la jeune fille et son père. De tous les Borgia, c'est d'ailleurs peut-être la fille unique du pape qui bénéficie de la meilleure presse, actuellement : Lucrèce, comme les princesses européennes de cette fin de XVème siècle, comme les filles des grandes familles italiennes, n'était rien qu'un pion, un jouet entre les mains ambitieuses des siens. On est loin du stupre et de la réputation de luxure que lui feront les auteurs du XIXème siècle et elle est d'ailleurs présentée par Sara Poole comme une adolescente douce et gentille, lucide mais qui parvient à rêver encore un peu. Comme Francesca, qui est nuancée à l'extrême, faisant d'elle un être ambivalent où combattent le Bien et le Mal, tous les membres de la famille Borgia sont représentés tout en nuances et c'est cela que j'apprécie vraiment dans cette saga.
    Bref, ce deuxième tome, La Trahison des Borgia, avait, sur le papier, tout pour me plaire. Et ce bon a priori s'est vraiment confirmé à sa lecture. Malgré un début un peu confus qui m'a empêchée de vite rentrer dans l'intrigue, j'ai ensuite été totalement happée et j'ai suivi Francesca dans ses pérégrinations et sa traque de Morozzi avec beaucoup de tension, parfois et d'intérêt.
    J'ai passé un bon moment de lecture et encore une fois, j'ai vraiment aimé retrouver ce personnage pour le moins surprenant et original mais assez attachant, par certains aspects de sa personnalité. Cette saga est à conseiller à tous ceux qui aiment l'Histoire et l'aventure. Car évidemment, les bouquins de Sara Poole sont truffés d'aventures, rebondissements et autres péripéties, suspense en tout genre mais toujours bien dosés et crédibles. Ce deuxième tome ne me donnait, à la lecture des dernières pages, qu'une seule envie : celle de me lancer aussitôt dans le troisième et ultime volume, mais...je vais attendre un peu avant de retrouver Francesca une dernière fois, afin de faire durer le plaisir.

    En Bref :

    Les + : une intrigue enlevée et pleine de surprises, un personnage principal certes fictif mais toujours travaillé, poussé plus loin et intéressant, enfin, un contexte des plus palpitants !
    Les - : un début peut-être un peu confus qui m'a empêchée d'entrer rapidement dans l'intrigue. 

     

     


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  • « On peut construire sa vie à son gré si on le veut vraiment, et si la Providence vous aide un peu. »

    Les Aventures de Guilhem d'Ussel, chevalier troubadour : L'Evasion de Richard Coeur de Lion et Autres Aventures

     

    Publié en 2016

    Editions J'ai Lu

    564 pages

    Tome hors-série de la saga Les Aventures de Guilhem d'Ussel, chevalier troubadour

    Résumé :

    Des serfs opprimés par un seigneur violent et cruel. Une troupe de chevaliers réunis pour libérer Richard Coeur de Lion, emprisonné en Allemagne. Un bien curieux chat botté. Un crime ménager. Un retour à l'abbaye de Cluny perturbé par des fresques qui saignent. Un loup démoniaque à combattre. Autant d'intrigues dans lesquelles Guilhem d'Ussel se retrouve plongé entre 1193 et 1201. Au fil de ces péripéties, on découvre que le mensonge se cache souvent derrière une apparente vérité, que l'évidence peut être un leurre, que la loyauté fait parfois défaut et que la vengeance justifie bien des crimes. Guilhem, quant à lui, aussi vif d'esprit qu'agile à l'épée, cherche sans relâche à faire justice. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★★ 

    Mon Avis :

    Cela fait deux ans que je ne m'étais pas plongée dans une aventure de Guilhem d'Ussel, le chevalier troubadour de Jean d'Aillon. Il est vrai qu'après ma lecture de Rouen, 1203  alors le dernier tome de la saga en date, j'ai attendu la sortie en poche de Béziers, 1209, qui va me permettre de raccrocher les wagons et de reprendre le fil, après deux ans loin de cette saga.
    Pour me remettre un peu dans l'ambiance je me suis dit que la lecture de ce tome hors série, dont les nouvelles s'intercalent, de part leur chronologie, entre les romans de la saga, serait une bonne alternative. Guilhem est l'un de mes héros préférés chez Jean d'Aillon, que j'ai un peu délaissé à partir du moment où je me suis plongée dans Les Enquêtes de Louis Fronsac mais que, je le savais, je retrouverai forcément un jour. A mon sens, Guilhem d'Ussel, personnage particulier au passé lourd et pas forcément sans tâche est bien plus complexe que Louis Fronsac ou Olivier Hauteville, deux autres héros de Jean d'Aillon, très intéressants eux aussi, cela va sans dire, mais différemment, toutefois.
    Dans ce recueil d'un peu plus de cinq cents pages, l'auteur nous balade ainsi de 1193 jusqu'au début du XIIIème siècle : un peu naïvement, au départ, j'ai cru que chacune des nouvelles allait tourner autour de l'évasion de Richard Coeur de Lion qui, après son retour de croisade, se trouva otage, d'abord du duc d'Autriche puis de l'empereur Henri VI. Ca prouve que j'avais encore une fois bien lu le résumé, car si je l'avais fait, j'aurais vu que la chronologie des nouvelles s'étend sur près de dix ans.
    La plupart des nouvelles présentes dans ce recueil avaient d'abord été publiées en format numérique et j'avais été frustrée de ne pas pouvoir les lire, surtout que des notes de bas de page parfois renvoyaient vers l'intrigue de telle ou telle nouvelle et je me disais : « dommage, quand même... »

    J'ai été donc ravie de les voir rassemblées en un seul et même ouvrage. Ça m'a fait un peu bizarre de faire un bond dans le temps, de revenir dans le passé et il a parfois fallu que je fasse un effort de mémoire pour me rappeler l'intrigue de certains tomes notamment de De Taille et d'Estoc et Férir ou Périr, les deux romans hors série qui racontent la jeunesse de Guilhem. J'ai apprécié qu'une chronologie soit disponible en fin d'ouvrage pour nous permettre de savoir entre quels tomes chaque nouvelle s'intercale. A la limite, cela permet de se rafraîchir la mémoire en allant relire les résumés mais, dans l'ensemble, je n'ai jamais été perdue. Sans me souvenir de tout, je me suis rendu compte que les tomes de la saga lus il y'a pourtant un moment étaient encore assez présents à mon esprit. Il est vrai que j'ai toujours beaucoup aimé Guilhem d'Ussel, un personnage assez atypique.
    Les nouvelles démarrent en 1193, avec La Charte Maudite et L'Evasion de Richard Cœur de Lion. Viennent ensuite, en 1198, Le Noël du Chat Botté, en 1199 Les Perdrix de Lectoure, en 1200 Retour à Cluny et enfin, en 1201, Le Loup maléfique, celle que j'avais très envie de découvrir car je pressentais encore l'utilisation d'un personnage très connu de notre imaginaire -peut-être la Bête du Gévaudan ?- un peu comme pour le chat botté, qu'on ne s'attend pas forcément à retrouver au Moyen Âge mais que l'auteur utilise cependant habilement.
    Ensuite, la grande question, qui m'est revenue sans cesse au cours de ma lecture mais à laquelle je n'ai pas réellement réussi à répondre c'est : est-ce que ces nouvelles présentent un intérêt à la compréhension de la saga dans son ensemble ? Si j'étais très encline à dire oui pour De Taille et d'Estoc et Férir ou Périr, qui nous permettent de mieux comprendre Guilhem, ses réactions et qui nous éclairent sur son passé, je dirais que ce n'est pas vraiment le cas pour ces nouvelles. Elles émaillent la chronologie de la saga mais ne sont cependant pas, à mon sens, nécessaires à la compréhension globale de l'intrigue. Du moins ne l'ai-je pas ressenti comme ça à leur lecture. Je les ai appréciées -même si La Charte Maudite m'a un peu ennuyée je dois le dire- mais je ne pense pas que leur lecture soit réellement nécessaire pour appréhender la saga dans son ensemble. Parfois j'ai même eu l'impression de lire autre chose que du Guilhem d'Ussel, c'était assez perturbant parce que je n'ai finalement pas vraiment perçu la continuité avec les autres tomes, malgré les références qui y sont faites. Je crois que ce qui m'a un peu perturbée, c'est l'absence ou, du moins, la mise à l'écart de l'aspect policier de la saga, surtout dans la première nouvelle. Les enquêtes y sont moins présentes et cela m'a surprise. Mais au final, cela permet à l'auteur d'aborder d'autres domaines, de nous livrer un roman encore plus historique, si tant est que cela soit possible ! Disons que le côté historique parfois un peu inhibé par le policier et celui-ci revient un peu plus sur le devant de la scène dans les dernières nouvelles et ce, pour mon plus grand plaisir de lectrice ! 
    J'ai cependant été ravie de retrouver en fin de volume des enquêtes ressemblant bien plus à ce à quoi Jean d'Aillon nous a habitués, notamment celle prenant corps à Lamaguère, le fief de Guilhem en Toulousain et mettant en scène ce fameux loup maléfique qui n'est pas sans rappeler certaines affaires de bêtes s'attaquant aux hommes, aux XVIIème ou XVIIIème siècles.
    Chaque nouvelle est originale, à sa manière. Jean d'Aillon excelle toujours à dépeindre un Moyen Âge assez grandiose, peut-être pas complètement conforme à la réalité mais qui essaie, du moins, de s'en rapprocher au mieux. C'est le condensé d'une époque finalement : relations entre vassaux et suzerains, entre seigneurs et vilains, croyances plus ou moins superstitieuses, cultes des reliques et des miracles etc... Sa plume est toujours vive, tout à fait adaptée à un récit d'aventures. Ces nouvelles m'ont permis de raccrocher les wagons et de me replonger dans l'ambiance de la saga, dont je m'étais un peu éloignée, avant ensuite de reprendre le fil chronologique. La prochaine fois, c'est donc à Béziers, au moment du siège de la ville par les croisés du Nord, que je retrouverai Guilhem et ses compagnons et, j'avoue, j'ai hâte ! 

    En Bref : 

    Les + : la diversité des thèmes et des ambiances et les personnages, bien sûr. 
    Les - : le recueil est peut-être un peu lent à démarrer. La Charte Maudite m'a un peu ennuyée, peut-être me serais-je plus vite plongée dedans en commençant ma lecture par une autre des nouvelles...

     

     


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  • « Il n'y a pas de progrès en art, seulement des innovations techniques, des changements de point de vue, de si légères variations... »

    L'Obsession Vinci ; Sophie Chauveau

     

    Publié en 2009

    Editions Folio

    528 pages

    Troisième tome de la saga Le Siècle de Florence

    Résumé :

    Qui était vraiment Léonard de Vinci ? 
    On connaît l'inventeur virtuose, le scientifique précurseur...mais qu'en est-il de l'homme, des ressorts de sa créativité ? Des bas-fonds de Florence à la forteresse de Ludovic le More, des campagnes guerrières de Borgia à la cour de François Ier, Léonard veut tout connaître, tout essayer, tout explorer. 
    Sa ville, Florence, le boude. Rome le rejette. Venise se méfie de lui...Pourquoi ? Quelles relations eut-il avec ses pairs, Michel-Ange et Botticelli ? 
    Sophie Chauveau nous raconte la vie de Léonard de Vinci avec la rigueur et la puissance narrative qui ont fait le succès de La Passion Lippi et du Rêve Botticelli. Elle rend ainsi hommage aux artistes qui ont, il y'a cinq siècles, conquis leur liberté. « Le siècle de Florence » s'éteint avec le plus mystérieux d'entre eux. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★ 

    Mon Avis :

    L'Obsession Vinci clôture la saga florentine de Sophie Chauveau, Le Siècle de Florence -tout simplement-, commencée avec La Passion Lippi, continuée avec Le Rêve Botticelli et terminé, donc, avec le personnage le plus riche, peut-être, le plus complet : Leonardo di ser Piero da Vinci, plus connu sous le nom de Léonard de Vinci, le plus génial des artistes florentins, le plus scientifique et surtout, le plus français -même s'il ne passe finalement que les trois dernières années de sa vie à Amboise. 
    Léonard de Vinci est un personnage particulièrement fascinant et qui avait bien sûr toute sa place dans ce triptyque sur le Quattrocento florentin. Après m'être émerveillée de la perfection des anges et des madones de Lippi, dont le modèle était une nonne qu'il enlèvera et qui sera la mère de ses enfants, Lucrezia Buti, avoir vibré avec Botticelli, le plus torturé, le plus à fleur de peau, le formidable auteur du Printemps et de La Naissance de Vénus, c'est donc avec de Vinci que Sophie Chauveau nous donne rendez-vous.
    Né en 1452, le futur grand Léonard est de petite naissance. Il est le fils d'un notaire, Piero da Vinci et d'une servante, Catarina. En un mot, c'est un bâtard. Tout jeune, il est vite remarqué par Verrocchio, sculpteur, peintre et orfèvre, qui en fait son élève. Homosexuel invétéré, le très beau Léonard se perd dans une vie dissolue avec ses compagnons. S'il y'a bien d'une chose dont on peu taxer les artistes florentins de l'époque, c'est bien d'anticonformisme. Que ce soient Lippi, moine lui-même qui se défroque pour épouser une religieuse ou bien les autres artistes qui s'adonnent à la sodomie, considérée comme un péché, parfois même puni de mort, une chose est sûre, c'est que la morale est le cadet de leurs soucis et que flotte sur la Florence de la fin du XVème siècle un parfum de licence et de corruption. Mais c'est aussi l'époque qui va nous donner le plus de talentueux artistes et des tableaux devenus emblématiques. Déçu par les Médicis, Léonoard décide de quitter leur cité. Il va s'installer à Milan, où il travaillera plusieurs années au service de Ludovico Sforza, surnommé le More. Ce sont ensuite Rome, Bologne, Venise qui l'accueillent, mais jamais tout à fait. Puis la France, qui sera sa dernière demeure, car à l'époque de Léonard, les rois français caressent le doux rêve d'établir leur puissance de l'autre côté des Alpes. L'utopie commence avec Charles VIII puis se poursuit avec Louis XII, fort de sa filiation avec les Visconti, supplantés à Milan par les Sforza et qui se verrait bien mettre la main sur le duché qui a autrefois vu naître sa grand-mère, Valentine Visconti. Son successeur, François Ier, marche dans ses pas, pour son malheur pourrait-on dire puisque la terrible défaite de Pavie sonne le glas des espérances françaises dans la péninsule. Mais, de ses voyages, le roi a ramené le goût de l'Italie, des influences qui se traduiront tout au long du XVIème siècle en France. Et surtout, il a proposé à Léonard de se mettre à son service. C'est donc en France, au bord de la Loire, à Amboise, que Léonard de Vinci passe ses dernières années, meurt -en 1519- et est inhumé. Il connaît alors une notoriété qui ne s'éteindra pas et perdure encore aujourd'hui. Pour nous, très souvent, le nom de Vinci est synonyme de génie.
    Et pourtant, de son vivant, comme pour beaucoup d'autres artistes dont il est le contemporain, rien n'est simple. Homosexuel invétéré, jouisseur, grandiloquent, gaucher -donc inverti, sur tous les plans-, Léonard est différent, trop peut-être pour être facilement compris. Sa carrière démarre doucement, il scandalise, il choque, se voit refuser les oeuvres qui avaient été commandées parce que non conventionnelles. Nomade, il ne connaît pas vraiment le succès jusqu'à devenir le protégé du roi de France, qui l'accueille et le loge, au château du Clos-Lucé, où Léonard va pouvoir, au cours des dernières années de sa vie, s'adonner pleinement à toutes ses passions.
    Car elles étaient nombreuses, ces passions. Autodidacte, Léonard va pousser la curiosité jusqu'au génie. Artiste, mais pas que, il se passionne pour la médecine -les dissections auxquelles il s'adonne lui permettent non seulement de bien connaître le corps humain et son fonctionnement mais aussi de le rendre, en peinture, le plus précisément possible-, pour les sciences en tous genres. Amateur de musique, il est aussi compositeur et poète. Philosophe. Mathématicien et j'en passe. Curieux de tout et jusqu'au bout, Léonard, en avance sur son temps -mais peut-être pas aussi visionnaire qu'on a pu cependant le penser à une époque-, est un grand homme, un grand scientifique, un grand artiste, un grand intellectuel qui essaie par tous les moyens de comprendre le monde dans lequel il vit, retranscrivant le théorique en pratique, sans cesse, tout le temps. Mais rien n'a été évident pour lui, comme pour la plupart des artistes du temps, dépendants des Grands ou de l'Eglise, parfois contraints à la misère faute de commandes ou condamnés pour leurs mœurs.

    L'Annonciation par Léonard de Vinci (1475-1480)

    Le roman de Sophie Chauveau nous emmène des années 1470 jusqu'en 1519, des rives de l'Arno, jusqu'à celles de la Loire -plus tard chantées par Joachim du Bellay. Léonard a alors une vingtaine d'années. Il peint déjà, il est entouré de toute une clique d'accolytes plus ou moins talentueux -parmi eux, même s'il arrive sur le tard, on citera le fameux Salaï, petit voyou milanais mais au visage d'ange qui le prêtera à plusieurs tableaux de Léonard et notamment son Jean-Baptiste. La plupart sont ses amants, ce qui révulse son père, qui peine à admettre sa bâtardise -même s'il en est responsable- et surtout, sa sexualité scandaleuse, qui ternit le nom de Vinci. Léonard est un beau jeune homme, courtisé, ayant du succès, aimant se perdre dans les lieux de plaisir. Les années se déroulent, la jeunesse, puis l'âge mûr et enfin, la vieillesse, passée loin de son pays natal. C'est elle la plus connue de nous, finalement. Lorsqu'on évoque aujourd'hui Léonard de Vinci, c'est l'image d'un sage vieillard, les cheveux blancs et la barbe longue, telle que représentée sur l'un de ses autoportraits, daté d'entre 1512 et 1515. Mais on oublie qu'il a été jeune, comme tout un chacun et que Léonard a été un homme beau, sensuel, dans la fleur de l'âge, désiré et désirable. Une force de la nature, qui plaît aux hommes comme aux femmes mais qui n'aime que ceux de son sexe.
    L'Obsession Vinci est d'ailleurs un roman extrêmement érotique et sensuel, dans lequel transparaît le désir, affleurant sur les pages. Sophie Chaveau dépeint son personnage comme un très bel homme, grand, les cheveux longs, les yeux sombres. Beau, en un mot, jeune et plein de vie. On en deviendrait presque un peu amoureux de lui, comme si le désir que sème Léonard sur son passage se communiquait au lecteur. Oublié, le vieillard aux allures de philosophe, Léonard est un être qui jouit, qui donne du plaisir et qui se perd dans son art. Car cette dimension très sexuelle de sa vie -le sexe, qu'il considère comme une nécessité, un vrai besoin vital- se communique vite à son art et à la manière dont il le perçoit. La passion qu'il peut éprouver pour un bel homme, il va la ressentir aussi pour un projet, une sculpture, une toile, une fresque, une nouvelle toquade. Léonard aime, beaucoup et très fort. Et il aime tout, il est curieux de tout. C'est un être extrêmement riche et complexe que l'auteure parvient à nous décrire avec le plus de précision possible.
    Au-delà de ce destin exceptionnel, ce que j'aime dans les romans de Sophie Chaveau, ce que j'aime infiniment pourrais-je même dire, c'est son style. Il est puissant et racé et s'il s'adaptait déjà parfaitement à la relation des destins de Lippi et Botticelli, il épouse totalement la grandiose destinée de Léonard, le fils de notaire devenu le génie universel. J'ai vraiment l'impression que l'auteure s'adapte totalement à son sujet, le vit, le ressent, le porte. C'est ce qui transparaît dans l'écriture, très vivante, en tous cas. Les phrases sont courtes, le récit est au présent : cela pourrait lui donner un rythme monocorde, un peu saccadé mais il n'en est rien, au contraire. J'ai pris énormément de plaisir à la lire, encore une fois. Son style, unique et vraiment plaisant fait beaucoup pour le roman, je crois.
    Petit bémol, note discordante dans ce concert de louanges : quelques approximations historiques, c'est dommage et cela a fait s'éloigner le coup de cœur, pour moi. Par exemple, lorsque Léonard arrive, au début des années 1480, à Milan, pour se mettre au service de Ludovico Sforza, le pape n'est pas encore Alexandre VI Borgia ; Charles VIII n'est pas mort en jouant à la paume mais en s'y rendant ; enfin Louis XII est mort le 1er janvier 1515 et non pas le neuf -c'est sa première épouse, Anne de Bretagne, qui est morte un 9 janvier.

    La Cène, peinte à fresque pour le réfectoire du couvent Santa Maria delle Grazie à Milan (1495-1498) : jusqu'au XIXème siècle, cette oeuvre, qui a depuis nécessité d'importants travaux de restauration, était considérée comme le chef-d'oeuvre de Léonard

    A part ça, je n'ai pas vraiment grand chose à reprocher au roman. Quelle est la part d'imaginaire, de vérité ? Je n'ai pas envie d'entrer dans ce jeu-là et de chercher. J'ai aimé ce que Sophie Chauveau a fait de Léonard et ça suffit, je crois. Le roman, très intime, faisant la part belle aux sentiments, est bien évidemment mâtiné d'imaginaire, sans que cela vienne pour autant entacher l'aspect plus historique du récit -car Léonard vit à une époque très riche où se croisent beaucoup de grandes figures : Laurent le Magnifique, Savonarole, des grands artistes, des papes...
    Le côté très psychologique de l'oeuvre m'a plu, comme il m'avait déjà plu dans La Passion Lippi et Le Rêve Botticelli. Si l'auteure s'était contentée de faire une banale relation du destin d'artiste de son sujet, sans creuser l'intime, le personnel, cela serait devenu une accumulation d’œuvres, d'événements, sans aucune saveur. Aborder le caractère un peu plus personnel du personnage principal, c'est lui rendre un peu de vie. Qui, aujourd'hui, même le meilleur des historiens, peut prétendre connaître à la perfection l'intellect et le moi intérieur de Léonard ou de tout autre personnage historique ? Peut-on considérer alors que Sophie Chauveau extrapole ? Je ne crois pas. Je me plais à penser que, même si l'époque ne connaissait pas aussi bien que nous les sentiments humains et leurs mécanismes, ils ont toujours été sensiblement les mêmes. Peut-être pas abordés de la même façon, mais les mêmes. Pour moi, l'homme du XXIème siècle raisonne et s'articule, intimement, de la même façon que l'homme de la Renaissance. Prêter à ce caractère universel à ces grands peintres, c'est les faire descendre un peu du piédestal que l'Histoire leur a créé. C'est les remettre à notre portée et les faire redevenir, le temps d'un livre, des humains, qui sont peut-être morts depuis longtemps mais ont vécu, mus par des désirs, des passions, des peines, des désillusions, des joies. Plus haut, j'ai évoqué la sensualité du roman et c'est vrai qu'elle est très présente, très perceptible. Sensualité et désir. Mais j'ai omis de parler aussi de l'émotion. Le roman est extrême en tout, comme Léonard et, notamment, dans les impressions qu'il suscite en nous, lecteurs. On en vient à désirer Léonard ou à pleurer pour lui. Personnellement, je suis passée par tout un panel d'émotions et de ressentis à la lecture de ce roman qui a le mérite d'être tout sauf linéaire.
    L'Obsession Vinci est un bon cru, un bon roman historique -ne perdons pas de vue cependant qu'il s'agit avant tout d'une fiction. Mon intérêt pour la saga n'a cessé de grandir à mesure que je la découvrais. J'ai même un réel coup de coeur pour Le Rêve Botticelli, lors de ma lecture en 2015. Un roman qui reste encore très présent à mon esprit, comme le restera L'Obsession Vinci. Le bouquet final est vraiment grandiose et ce roman clôture merveilleusement bien cette trilogie très artistique et masculine, où trois portraits d'hommes sont magnifiquement racontés par une plume de femme qui a su se mettre à leur place, mieux, leur redonner une voix, cinq cents plus tard.
    Je n'ai été déçue par aucune de ces biographies romancées consacrées aux grands artistes que j'aie pu lire depuis plusieurs années... Et ils sont nombreux les auteurs à s'être sentis inspirés par ces grandes destinées : Mathias Enard et Léonor de Récondo par Michel Ange, Dominique Fernandez par Le Caravage et enfin, Sophie Chauveau par la Renaissance florentine, entre ombres et lumières, toute en contraste et en clair-obscur dont Léonard, en perfecteur du fameux sfumato, est certainement le meilleur et le plus formidable des symboles.

    La fameuse Joconde, peinte entre 1503 et 1506, l'un des tableaux les plus mondialement connus

     

    En Bref :

    Les + : le style de l'auteure qui s'adapte très facilement à son sujet et l'épouse parfaitement ; le sujet en lui-même, pour son génie et sa richesse. 
    Les - : quelques approximations historiques, c'est dommage. 


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