• «  D'un maigre champ, on peut faire tout un horizon et la valeur d'un homme ne se mesure qu'à l'aune de ses décisions. »

    Le Sans Dieu ; Virginie Caillé-Bastide

     

    Publié en 2017

    Editions Héloïse d'Ormesson 

    350 pages 

    Résumé : 

    Bretagne, 1709. Une vague de froid sans précédent s'abat sur le royaume de France, déclenchant une famine effroyable. Arzhur de Kerloguen assiste impuissant à la mort du dernier de ses sept enfants. Sa femme ayant perdu la raison, il abandonne sa terre natale et les derniers fragments de sa foi. 

    Au large des Caraïbes, 1715. L'Ombre, farouche capitaine, fait régner la terreur sur ces mers du bout du monde qu'il écume sans relâche. Lors de l'attaque d'un galion espagnol, il épargne un prêtre jésuite et le retient prisonnier. Un affrontement s'engage alors entre les deux hommes sur l'épineuse question de l'existence de Dieu. 

    Dans ce roman de pirates, placé sous le signe de la vengeance, les tempêtes qui agitent les âmes sont bien plus redoutables que celles qui déchirent les voiles. Entre flibuste et duel spirituel, Le Sans Dieu flamboie comme un soleil noir. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Quand, pendant le terrible hiver 1709, Arzhur de Kerloguen, hobereau breton, perd son dernier fils et que sa femme en sombre dans la folie, son destin est scellé. Il disparaît et ne donne plus signe de vie, abandonnant ses terres à son frère cadet et, aux bons soins de celui-ci, sa femme qui a perdu la tête.
    En 1715, un capitaine charismatique et mystérieux sillonne la mer des Caraïbes, sur son navire, le Sans Dieu. Un jour, avec son équipage, il capture une frégate espagnole : parmi les survivants, un père jésuite, Anselme, qui devient son prisonnier et avec lequel il commence à s'affronter, opposant sa vision d'athée à celle pleine d'amour divin et de rédemption du Padre...
    Je ne vous ferais pas une grande révélation, même si vous n'avez pas lu le roman, en vous disant que, bien évidemment, Arzhur et ce mystérieux capitaine, dont même les matelots ne savent rien, sont une seule et même personne. Quittant la Bretagne où il a tout perdu, le petit seigneur est devenu un grand capitaine pirate, surnommé l'Ombre, sans scrupules et qui ne recule devant rien, pas même la violence, ce qui horrifie d'ailleurs le père jésuite. Mais, petit à petit, leur affrontement se mue en une sorte de relation de confiance, ce qui ne se fait pas sans heurts mais, en poussant l'Ombre à l'acceptation, Anselme découvre que, derrière une dure carapace se cache encore un cœur humain, capable d'éprouver des sentiments et justement devenu de pierre après avoir éprouvé une trop grande douleur. Et, dans un monde sans concession qui ne fait pas de cadeau, quand on n'a pas eu de chance, on s'endurcit ou on disparaît.
    Le Sans Dieu est un roman de piraterie mais, surtout, ce qui m'a poussée à le lire, c'est son cadre et l'époque dans laquelle il se déroule : Virginie Caillé-Bastide nous transporte en pleines Caraïbes au XVIIIème siècle et rien que cela me ravissait, déjà même avant que je me lance dans la lecture du roman.
    Au final, je l'ai apprécié comme il se doit. Je l'ai savouré et même si je l'ai lu en peu de temps, j'ai vraiment eu l'impression d'en profiter et de découvrir un univers à part entière.
    Le Sans Dieu est un roman très masculin, où les rares femmes que l'on croise sont de pauvres créatures désabusées, parfois à peine sorties de l'enfance et livrées, dans les bouges infâmes des colonies, aux appétits des marins en escale. Cela s'explique, bien sûr, par l'absence des femmes sur les navires -et quand l'un des matelots contrevient à cette interdiction, cela menace jusqu'à la hiérarchie instaurée par le capitaine sur son navire.

     

    Dessin de la Sainte-Geneviève, frégate corsaire de Dieppe (entre 1744 et 1746)


    Le Sans Dieu, enfin et peut-être un peu paradoxalement au vu de son titre, est un roman où la religion, en la personne du père Anselme, occupe une place essentielle. Peut-être pas aussi essentielle que je m'y attendais au départ, à la lecture du résumé, mais détenant somme toute une part importante dans ce roman et elle est vraiment là où on ne l'attend pas parce que, s'il y'a bien un endroit où il s'avère difficile de déceler la présence de Dieu, c'est bien au milieu de ces hommes sans foi ni loi.
    Mais la religion de bienveillance et de tolérance du père Anselme peut faire des miracles et on assiste petit à petit à des changements notoires qui réconcilient avec l'idée qu'il y'a toujours quelque chose à faire avec l'humain. Nous sommes tous imparfaits et nous ne détenons aucune science infuse mais nous pouvons toujours nous amender et devenir quelqu'un de meilleur, dans la mesure, bien sûr, où on en a envie et où l'on est bien accompagné. Ainsi, l'Ombre n'est-il pas qu'un capitaine de bateau pirate, capable de se livrer, sous le coup de la colère, à la plus affreuse des sauvageries et si sa « conversion » ne se fait pas sans mal et que de nombreux affrontements se produisent entre lui et le Padre, ce dernier, avec une pugnacité toute temporelle et presque guerrière, ne désespère pas de l'emmener là où il le souhaite parce que, derrière son statut d'homme d'Eglise, il est avant tout un homme, qui en a tout autant pour lui, pourrait-on dire et qui ne juge pas, enclin à comprendre sans condamner. On est loin de ces prêtres moralisateurs, enfermés dans un carcan de fausse piété et de ferveur hypocrite, prêchant un prosélytisme rageur, forçant à l'amendement mais sans comprendre l'essence humaine dans toute sa complexité. Pour cela, le personnage du père Anselme est intéressant et même attachant parce que, si sa foi est sincère et qu'il déplore de voir l'équipage du Sans Dieu ne plus croire, du moins a-t-il suffisamment d'intelligence pour comprendre pourquoi et admettre que, parfois, Dieu n'est pas une réponse en soi et que l'on peut alors se détourner de lui.
    Hormis cela, Le Sans Dieu, c'est un voyage dans un monde dépaysant, celui de la flibuste et de la piraterie en plein XVIIIème siècle, au milieu de paysages exotiques, ces terres de boucaniers petit à petit colonisées, habitées, développées, où, déjà, au début du XVIIIème, la traite négrière bat son plein, peuplant les différentes îles de la Caraïbe de ces esclaves noirs capturés en Afrique, arrachés à leurs terres pour travailler celles des Blancs, déjà spoliées, plusieurs centaines d'années auparavant, aux Indiens autochtones.
    Ce qui m'a surprise avec Le Sans Dieu, c'est que c'est finalement un roman très dense, qui aborde beaucoup de sujets, de notions mais en peu de temps, parce qu'il ne compte qu'un peu plus de trois cents pages. C'est un roman solide, qui amène à se questionner mais aussi à éprouver la même mansuétude et la même indulgence que le père Anselme pour ces âmes en apparence damnées que l'on apprend à connaître et surtout, à comprendre à défaut, peut-être, d'excuser, et, au premier chef, l'Ombre, plus mort que vivant depuis la perte irréparable de tout ce qui faisait sa vie auparavant mais qui, grâce à l'aide entêtée de l'homme d'Eglise, parviendra à entrevoir un peu la lumière et même, à faire le bien.
    J'ai apprécié cette lecture parce que c'est plus qu'un roman historique. C'est le genre de lecture au discours malgré tout très actuel, universel et qui peut trouver un écho chez des lecteurs contemporains car je suis intimement persuadée que l'essence humaine, si elle est certes conditionnée socialement, ne change pas foncièrement et que, sur certains aspects de l'existence, un homme du XXIème siècle ne raisonnera ni mieux ni moins bien qu'un homme du XVIIIème siècle et ces pirates, qui cachent, sous des abords rugueux, une humanité profonde, en sont le bon exemple.
    Virginie Caillé-Bastide a su me passionner avec un récit qui peut-être au départ est du déjà-vu et ne paye pas de mine, mais qu'elle a su sublimer, avec une belle langue, agréable à lire et colorée et des personnages travaillés, pleins de complexité et de relief.
    Si vous aimez la mer et les histoires de pirates et les romans historiques en général mâtinés d'un peu de réflexions métaphysiques, lancez-vous, vous aimerez sans doute autant que moi.

    En Bref :

    Les + : un récit dense, à la verve certaine, dépaysant, violent mais aussi porteur d'espoir et de rédemption. 
    Les - :
    je n'ai vraiment rien à reprocher à ce roman. Il m'a plu de bout en bout.

     

    Les Enquêtes de Quentin du Mesnil, Maître d'Hôtel à la Cour de François Ier, tome 1, Le Sang de l'Hermine ; Michèle Barrière 

    Thème de juillet, « Ohé, ohé Matelots ! », 7/12


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  • « A la minute où vous commencez à penser avec votre cœur au lieu de votre tête, vous êtes cuit. »

    La Vallée des Poupées ; Jacqueline Susann

     

    Publié en 1966 aux Etats-Unis ; en 2016 en France (pour la présente édition) 

    Titre original : Valley of the Dolls

    Editions 10/18 (collection Domaine Etranger)

    480 pages 

    Résumé : 

    1945. Anne Welles quitte sa famille et son fiancé de Nouvelle-Angleterre pour s'installer à New York, la tête pleine de rêves. Devenue secrétaire d'un avocat spécialisé dans le théâtre, elle fait la connaissance de l'ambitieuse Neely et de la sublime Jennifer, toutes deux prêtes à tout pour faire carrière dans le monde du spectacle. Des coulisses de Broadway aux plateaux d'Hollywood, de la vie nocturne new-yorkaise aux cures de désintox, très vite, elles réalisent le prix à payer pour une victoire aussi précaire qu'éphémère...

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Ne vous laissez pas abuser par la couverture tendre et estivale de ce roman. La Vallée des Poupées, un roman sympa et léger pour l'été, à lire sur la plage ? Non, pas vraiment. C'est, au contraire, le genre de romans dont on ne pressent pas l'onde de choc, dont on ne se doute pas de ce qu'il peut cacher entre ses pages...J'ai découvert ce texte subversif de Jacqueline Susann, que l'auteure britannique Judith Burchill compare, dans la préface, au sulfureux Peyton Place, de Grace Metalious. J'ai découvert surtout un roman très bien écrit, bien que dérangeant par moments. C'est cru, c'est trash, en un mot, ça ne laisse ni indifférent, ni indemne.
    Et les poupées du titre, ce ne sont pas nos trois héroïnes, comme on pourrait le croire naïvement en démarrant la lecture du roman ; non, ces fameuses poupées, ce sont les pilules (dolls en anglais) dont nos héroïnes, petit à petit, pour soutenir un rythme de vie de plus en plus compliqué, pour dormir comme pour se réveiller, pour soigner un spleen ou oublier, vont devenir dépendantes : opiacés, somnifères, amphétamines, pilules pour maigrir, qui deviennent des compagnes de vie, destructrices mais indispensables Plus de contraintes, de régimes. A elle la bouffe et l'alcool. Et il y'avait les poupées, les rouges, les jaunes, et, merveille, même des nouvelles à rayures bleues ! ») 
    En 1945, juste après la guerre, Anne Welles, vingt ans, quitte sa ville paumée du
    Massachusetts pour New York, où elle souhaite démarrer une nouvelle vie. D'abord embauchée comme secrétaire par un avocat spécialisé dans la défense des intérêts des artistes -stars du music-hall, acteurs, chanteurs-, Anne, qui vit modestement, fait d'abord la connaissance de la jeune Neely, sa voisine de palier, une gamine de dix-sept ans qui n'a qu'un rêve : devenir chanteuse. Elles se lient d'amitié avant de rencontrer la spectaculaire Jennifer North, une jeune femme aux origines assez semblables à celles d'Anne, qui a connu des années chaotiques et commence enfin à se faire un nom, malgré son manque de talent.
    Le roman est à trois voix et on découvre donc un récit qui s'articule tantôt autour de l'une, tantôt autour de l'autre. On peut suivre Anne pendant plusieurs chapitres avant de passer à Neely, puis à Jennifer. Finalement, cela permet de les découvrir toutes les trois de la même façon, de manière assez égalitaire, même si au départ on pense que Anne sera l'héroïne et qu'on découvrira le destin de ses deux amies à travers le sien. En fait, ce n'est pas exactement le cas. De fêtes en représentations triomphantes, de une de journaux en gueules de bois du matin, les trois jeunes femmes courent après leurs rêves, au risque de se détruire : elles aimeront, elles quitteront, elle seront déçues, elles souffriront mais elles seront aussi heureuses, à leur manière, en brûlant la vie par les deux bouts dans une Amérique ivre, ivre de liberté, de fêtes, de vie, après un long conflit traumatisant et qui se modernise rapidement, offrant tout un panel de possibilités et de nouveautés à ces jeunes gens dont la tête tourne si facilement, surtout dans ce fameux monde de strass et de paillettes qu'est le show-biz.
    La Vallée des Poupées met mal à l'aise par moments et, en même temps, on se surprend à dévorer les chapitres et les pages sans même s'en rendre compte. Ce roman, on ne le lit pas ; quand on commence, on se plonge dedans et il est difficile d'en sortir. Pourquoi ? Peut-être parce qu'il excite un travers que l'on a tous un petit peu, qui est foncièrement humain, la curiosité malsaine, le voyeurisme... Sans s'embarrasser de circonlocutions et de métaphores, Jacqueline Susann nomme un chat un chat, parle de sexualité et de pornographie aussi facilement que des autres sujets de son roman. On découvre, assez fasciné, ces jeunes femmes dans leur intimité, qu'on a l'impression de regarder furtivement par le petit trou de la lorgnette, dans leur quotidien, dans leur trivialité. Attention, La Vallée des Poupées n'est pas un roman érotique, même si le sexe n'en est pas absent, c'est un roman qui englobe plein de sujets différents parmi lesquels, celui-ci, qui fait partie de la vie et participe à l'initiation et à l'évolution, bonne ou mauvaise, de ces trois jeunes femmes, nos héroïnes.

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    Barbara Parkins, Sharon Tate et Pattie Duke incarnent, pour Mark Robson en 1967 Anne Welles, Jennifer North et Neely O'Hara dans l'adaptation du roman de Jacqueline Susann


    Non, ce livre c'est bien plus que ça, bien plus qu'un bête roman érotique ou hyper sexuel dans lequel on ne trouverait rien d'autre. C'est un roman désabusé, ultra cynique, violent, d'une certaine façon, comme si l'auteure nous balançait à la figure, avec les destins plutôt bien noirs de ses trois héroïnes, que la vie, après tout, c'est moche, c'est bien moche. On s'en prend plein la tronche, on réussit aussi vite qu'on échoue, on s'élève aussi vite qu'on se casse la figure et pour quoi, au final ? Pour être malheureux. Ah oui, je vous avais prévenu : si vous cherchez un petit roman léger pour vos vacances, passez votre chemin, ce n'est pas ce roman qu'il vous faut à ce moment-là ! Ces Emma Bovary américaines des 40's ne vont sûrement pas vous remonter le moral, mais, au contraire, bien vous le plomber tout en vous réconfortant aussi, paradoxalement, parce que, pour rien au monde on ne voudrait un destin comme celui que Jacqueline Susann a brossé pour Anne, Neely et Jennifer.
    Justement, ces trois jeunes filles, est-ce que je m'y suis attachée ? Oui et non. Ayant des projets de vie totalement différents des miens, des envies de célébrité qui, pour ma part, me feraient plus fuir qu'autre chose, je ne peux pas dire que je me sois retrouvée vraiment en elles. Leurs jeunesses pas évidentes, pour diverses raisons qui leur sont personnelles, d'ailleurs, me sont étrangères aussi et je n'ai pas l'impression de vivre dans une continuelle fuite éperdue donc non, je ne peux pas dire que je me suis sentie proche d'elles mais je les ai appréciées... Toutes les trois. Travaillées et intéressantes, chacune à leur manière, Anne, Neely et Jennifer apportent quelque chose au récit, on dirait qu'elles ne vont pas l'une sans l'autre.
    Moderne et en même temps très ancré dans son époque, La Vallée des Poupées, écrit dans les années 1960 -et il a fait scandale, d'ailleurs à l'époque- par une femme de quarante-huit ans ayant connu, dans sa jeunesse, une vie assez semblable à celles de ses héroïnes -Jacqueline Susann a été modèle pour une marque de lingerie, par exemple- ne peut pas ne pas faire écho en nous, plus de cinquante ans plus tard. Oui, cet étourdissement de la notoriété, le bling-bling, certains le connaissent encore et malheureusement, sont broyés, aussi facilement que dans les années 60 ou même avant... cette dépendance à l'alcool, aux médicaments, qui deviennent alors des drogues dures, oui, malheureusement, ça existe encore aussi. En revanche, le puritanisme forcené, l'homophobie latente de la société (le premier expliquant sûrement le deuxième, d'ailleurs), la dépendance des femmes aux hommes quoi qu'elles fassent, est très représentatif d'une époque. Par exemple, on peut être surprises, nous lectrices du XXIème siècle, de lire qu'une femme, à cette époque, sexuellement parlant, ne se réalise que dans les bras d'un homme et doit attendre le sauveur, le prince charmant sur son fidèle destrier pour enfin connaître la jouissance ou sinon, mourir vierge irrémédiablement. On peut être surpris de la dépendance de nos héroïnes aux hommes, des mots crus et violents parfois utilisés pour qualifier les homosexuels -surtout les hommes parce que les femmes lesbiennes bénéficient d'une certaine indulgence de l'auteure-, du cynisme de cette société artificielle du spectacle qui fait des femmes des corps, simplement des corps, que l'on utilise à l'envi, que l'on fait maigrir ou grossir, que l'on pare comme des poupées sans âme. Il ne faut pas oublier que ce roman a été écrit il y'a plus de cinquante ans et que, depuis, les mentalités ont évolué à grande vitesse. Alors oui, La Vallée des Poupées est peut-être moderne par moments mais il ne faut pas oublier pour autant qu'il est le reflet d'une époque révolue où cette modernité mâtinée d'émancipation devait encore combattre une rigueur puritaine et patriarcale. Toujours est-il que, bien souvent et cela est vrai encore aujourd'hui -et le constat en est amer, d'ailleurs-, les femmes sont les grandes perdantes.
    Ce mot-là est un peu fort mais pourtant, si vous lisez La Vallée des Poupées, vous sentirez aussi ce sentiment d'échec, il nous accompagne tout au long de la lecture, comme si on pressentait cette fin qui ne sera pas heureuse, pour aucune de nos trois filles. Sentiment d'échec aussi, peut-être, parce que l'auteure écrit au milieu des années 1960 et que l'époque qu'elle décrit -les quinze précédentes années- est révolue... Les « années folles » de l'Amérique, qui suivent tout de suite la fin de la Seconde Guerre Mondiale, sont en passe de se terminer (l'assassinat de Kennedy, bientôt, la guerre du Vietnam et les troubles sociaux qui en découlent en marquent la fin). Comme si, dans un contexte morose, où l'on regrette la légèreté et l'insouciance de jadis, l'auteure se retournait sur son passé à travers celui de ses héroïnes pour se rendre compte que tout a été vain : tout ça pour ça, en fin de compte. Tout ça pour rien ou pour pas grand chose, pour une vie insatisfaisante et pleine de frustrations, pour une vie qu'on a brûlée par les deux bouts et dont on n'a pas profité -et si Jacqueline Susann, dans l'écriture, a pu trouver une activité épanouissante, en revanche, aucune de ses héroïnes, elle, n'aura la chance de trouver un palliatif à sa déception. Plus haut, je vous ai parlé d'Emma Bovary et les héroïnes de Jacqueline Susann s'en rapprochent effectivement pas mal, avec des rêves et des aspirations bien de leur époque, certes, mais qui sont, dans leurs mécanismes, assez semblables à ceux de l'héroïne de Flaubert. Et leur fuite éperdue en avant au risque de méchamment se brûler les ailes est un peu la même, d'ailleurs.
    La Vallée des Poupées est un roman à lire, à découvrir, ne serait-ce que pour ses indéniables qualités littéraires. Jacqueline Susann a peut-être commencé à écrire un peu par hasard mais elle le fait avec talent, avec fougue, avec hargne. Son roman est percutant, c'est un choc à lui tout seul. Il vous dérange et il vous sort de votre zone de confort. 

    En Bref :

    Les + : un récit choc et percutant, des héroïnes intéressantes et une belle plume ce qui, bien sûr, ne gâche rien ! 
    Les - :
    pas vraiment de points négatifs à soulever.


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  • « Le commun des mortels est toujours surpris par les événements, et en général ça n'est pas plaisant. »

    Francesca, tome 3, Maîtresse de Borgia ; Sara Poole

    Publié en 2012 aux Etats-Unis ; en 2015 en France (pour la présente édition) 

    Titre original : Poisoner Mysteries, book 3, The Borgia Mistress

    Editions Pocket

    499 pages 

    Troisième tome de la saga Francesca

     

    Résumé : 

    Octobre 1493. Rodrigo Borgia, devenu le pape Alexandre VI, se rend à Viterbe afin d'inspecter les défenses militaires de la ville en vue de la guerre qui se prépare. Francesca, l'empoisonneuse de la famille Borgia, l'y accompagne. Mais, à peine arrivée, la jeune femme apprend qu'un assassin est en route pour Viterbe. Vient-il pour Sa Sainteté ? Pour son fils ? Ou encore pour le neveu du roi d'Espagne ? Francesca ne peut plus faire confiance à personne et devra mobiliser tout son courage afin de déjouer ce complot. 

    Ma Note : ★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Avec cette troisième aventure de Francesca, l'auteure américaine Sara Poole clôture sa saga Empoisonneuse à la Cour des Borgia (et, avouons-le, un titre comme celui-là a le mérite d'attirer le chaland). J'ai commencé cette saga il y'a plusieurs années et j'en avais beaucoup aimé l'ambiance et l'atmosphère sulfureuses propres à cette époque : s'il y'a bien une époque qui sent le soufre et où l'on manie le poison aussi sûrement que le couteau, c'est bien cette fin de XVème siècle italien et quand, en plus, il est question des Borgia, éminente famille papale, le mélange est parfait.
    Ce troisième tome s'ouvre à l'automne 1493, quand Sa Sainteté, Alexandre VI, décide de quitter Rome en grande pompe pour Viterbe, où il doit aller contrôler des fortifications ; car la guerre n'a jamais été plus proche, la France du jeune roi Charles VIII se fait vindicative et menace le pape d'envahir ses Etats ainsi que l'Italie toute entière et l'Espagne d'Isabelle la Catholique et Ferdinand d'Aragon s'avère un piètre et fragile allié pour la papauté. Autant dire que Rodrigo Borgia, élu pape depuis à peine un an, a un du pain sur la planche et une multitude d'ennemis à circonvenir.
    Dans ses bagages, il n'a pas manqué d'emmener celle qui est notre héroïne depuis le début de la saga maintenant, Francesca. Francesca qui a succédé à son père en tant qu'empoisonneur officiel de la famille Borgia, une charge qui, je le suppose, est totalement fictive -sans être une spécialiste des Borgia, rien, dans ce que j'ai pu lire ici ou là ne laisse penser que les Borgia avaient des empoisonneurs attitrés- mais aussi cohérente parce que souvent, qui dit Borgia, dit aussi poison et meurtres en tous genres de toute façon. Donc, cette fonction de Francesca, si elle est fausse et non avérée historiquement, fonctionne malgré tout à la perfection dans cette saga romanesque mais cela dit basée sur des faits historiques authentiques, à commencer par le pontificat agité d'Alexandre VI, pape plus guerrier que prélat, chef temporel bien plus que spirituel, qui sacrifia sa fille Lucrèce selon ses désirs d'alliance, fit de son fils César un prince de l'Eglise contre sa volonté, entretint maîtresses et amantes de passage, voire de véritables favorites comme la célèbre Giulia Farnese.
    Francesca, au milieu de tout cela, est une domestique un peu à part ; indispensable mais aussi mise au ban de la société, un peu comme les bourreaux, au final. Elle bénéficie de la confiance du pape et des proches de ce dernier, à commencer par Lucrèce et César, mais évolue malgré tout dans une grande solitude, dont elle ne peut espérer sortir à cause de cette fonction qui, si elle consiste avant tout à préserver Borgia et ses proches d'attaques extérieures, lui donne aussi un pouvoir absolu et illimité : celui de tuer, grâce à sa grande connaissance et expérience des poisons.
    Malgré tout, dès le premier tome, on s'attache à cette jeune femme à travers les yeux de laquelle on découvre ces dernières années du XVème siècle, marquées par la flamboyance d'une Renaissance extraordinaire mais aussi par la laideur d'une Eglise romaine corrompue, gangrenée par l'ambition, les meurtres et le scandale. L'époque des Borgia ne cessera pas, j'imagine, de nous fasciner, à cause de ça. Et il est vrai que cette période a quelque chose d'attirant et de fascinant, peut-être justement parce qu'elle fleure bon l'interdit et l'absence de règles. Et Francesca, là-dedans, se débrouille comme elle peut...Au début, on pourrait être tenté de penser qu'elle est une tueuse implacable mais au final, ce n'est pas du tout le cas. Elle n'est rien d'autre qu'un serviteur zélé, dépendante des Borgia et de leur pouvoir, car celui-ci implique le sien. Plus de Borgia et son sort est scellé. Et la jeune femme, qui a succédé à son père dans une fonction des plus précaires et dangereuses, n'est pas dupe : elle sait que la chute de la famille Borgia signerait sa propre fin. Aussi, en cette fin d'année 1493, alors que des menaces de plus en plus importantes semblent planer au-dessus du pape Alexandre VI, elle a fort à faire pour se distinguer, prendre ses ennemis de vitesse et triompher.
    Dans cette ultime aventure de Francesca, on la retrouve plus torturée que jamais et se posant mille questions, tiraillée entre son existence auprès de Borgia et son envie d'une vie plus tranquille, plus normale. Depuis le premier tome, on sait que Francesca a perdu sa mère très tôt et ne l'a jamais connue, tandis que son père, lui, a été assassiné quelques temps auparavant et, au début du premier tome, Francesca prend sa place auprès de Borgia, qui n'est encore que cardinal, candidat à la papauté. Dans ce dernier tome, on va en apprendre un peu plus, en même temps que Francesca, sur son passé et la comprendre un peu mieux, comme elle-même parvient à lever le voile de beaucoup d'interrogations qui la rongeaient. Mais cela ne va pas aller sans encombre car, plus fragile, la jeune femme va devoir se débattre entre des révélations intimes qui la bouleversent et son service auprès du pape. Dans ce troisième tome plein de tension, elle est souvent au bord du gouffre, prête à y tomber, mais se rattrapant sans cesse et sa position est aussi vacillante que celle du pape, menacé par les appétits du jeune roi de France, Charles VIII, qui menace d'envahir la péninsule italienne -ce qu'il fera, amorçant ce que l'on appelle les Guerres d'Italie, qui prendront fin au milieu du XVIème siècle- et dépendant de l'alliance plus que capricieuse des Espagnols.
    Malgré tout, j'ai trouvé ce dernier tome un peu décevant. Je l'ai apprécié et une fois démarré, j'ai retrouvé cette ambiance que j'avais tant aimée dès le premier tome ! Mais, en même temps, il ne m'a pas pleinement convaincue : je l'ai trouvé un peu plus brouillon, parfois un peu confus. Il m'a fallu parfois revenir en arrière dans ma lecture, parce que je ne comprenais pas réellement ce que j'étais en train de lire. Mais pourquoi ce personnage réagit comme cela ? Pourquoi dit-il cela ? Alors, il fallait que je retourne en arrière pour tenter de comprendre. Parfois, le rythme retombait un peu aussi, malgré la présence invisible mais menaçante de cet assassin dans l'entourage du pape. Si j'ai trouvé le roman fluide et facile à lire, comme les deux précédents, j'avoue que j'ai eu plus de mal à me plonger complètement dans l'intrigue, à me laisser porter... Revenir en arrière, essayer de comprendre, casse un peu le rythme de lecture et agace, surtout quand on le sentiment que l'auteure a su parfaitement, elle, ce qu'elle voulait dire, mais que pour le lecteur, c'est franchement moins évident.
    Pour autant, toujours aussi bien documentée, cette dernière aventure de Francesca, a de sérieux atouts et le roman clôture assez bien la trilogie. Francesca nous apparaît peut-être plus humaine dans ce tome-là, et l'on est témoin d'une véritable introspection de sa part. La jeune femme avoue plus volontiers ses regrets, ses défaillances et ses limites et l'empoisonneuse du pape apparaît finalement comme quelqu'un d'assez sympathique et attachant parce que Francesca, finalement, n'exerce pas de gaieté de cœur et n'a pas remplacé son père par goût du meurtre ou attirance pour la mort, bien au contraire : c'était avant pour sauver sa propre peau.
    J'ai terminé la lecture de sa saga avec un léger goût de déconvenue et je le regrette : j'aurais aimé que ce dernier opus soit aussi travaillé et plein de rythme et de rebondissements que les deux premiers mais dans l'ensemble, j'ai passé un bon moment de lecture et j'ai suivi avec attention les péripéties de Francesca dans un climat tendu et plein de dangers et admiré son sens inné de la déduction qui fait d'elle, au final, une très bonne enquêtrice, en plus d'une empoisonneuse zélée.
    Si vous aimez la Renaissance italienne, son ambiance particulière pleine de meurtres, d'ambitions et de flamboyance, alors vous aimerez sûrement cette saga de Sara Poole qui concentre tous ces éléments pour nous transporter dans une Rome corrompue et sale, où les cardinaux et les prélats ne sont peut-être pas ceux que l'on croit... 

    En Bref :

    Les + : retrouver Francesca pour une nouvelle aventure est bien sûr plaisant et alors que la jeune femme apprend des choses bouleversantes la concernant, elle doit affronter la trahison et un assassin implacable...
    Les - :
     un troisième tome un peu moins entraînant, j'ai eu l'impression qu'il était aussi un peu plus confus et brouillon. Dommage. 

     


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  • « Il faut marcher une lieue dans les souliers d’un autre pour comprendre ce qu’il sent. »

    Hope ou le Secret des Harvey ; Lesley Pearse

     

    Publié en 2006 en Angleterre ; en 2017 en France (pour la présente édition)

    Titre original : Hope

    Editions Charleston (collection Poche) 

    662 pages 

    Résumé :

    Somerset, XIXe siècle. 
    Dans le château de Briargate, Lady Anne Harvey accouche en secret d'une fille, fruit de ses amours adultères avec le trop séduisant capitaine Pettigrew. Ne pouvant se résoudre à ce que l'enfant soit condamnée à la misère et désireuse de sauver l'honneur de sa maîtresse, la servante, Nell Renton, la confie à sa mère. 
    Celle qu'ils ont baptisée Hope grandit ainsi dans une famille aimante, au milieu de dix frères et sœurs, dans l'ignorance du secret de ses origines. 
    Mais à la mort des parents Renton, Nell choisit de la faire entrer au service de la famille Harvey. 
    C'en est fini de l'enfance, et Hope va être rapidement confrontée à la violence d'Albert, le jardinier, nouveau mari de Nell. Malheureusement, la vie lui réserve encore bien des surprises...
    Dans l'Angleterre victorienne du XIXe siècle, un roman bouleversant sur le destin chaotique d'une jeune femme qui, toute sa vie, puisera au fond de son cœur l'espoir de trouver un jour le bonheur qu'elle mérite tant. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Si vous aimez les ambiances anglaises à la Jane Austen ou la Downton Abbey, alors cette grande fresque de Lesley Pearse est faite pour vous. Imaginez : un grand domaine au milieu de ses fabuleux jardins, Briargate, quelque part au milieu du Somerset. Des serviteurs dévoués, un village entouré de champs dans lesquels pâturent les moutons...Vous êtes en Angleterre, pas de doute.
    En 1832, lady Anne Harvey met au monde un enfant illégitime. Sa nourrice et sa jeune femme de chambre de seize ans qui l'accouchent décident de lui dire que l'enfant est mort-né alors que la jeune Nell, prise de pitié, emmène la petite chez elle, où elle l'a confie à sa mère. Prénommée Hope, l'enfant grandira dans l'ignorance de ses origines, au milieu d'une famille adoptive aimante et soudée...jusqu'à la mort des parents. Alors, Hope devra, comme ses frères et sœurs avant elle, devenir domestique à Briargate et sera malgré elle -et pour le pire- associée à l'intimité du couple Harvey, qui se délite lentement sous les yeux du personnel en même temps que le domaine sombre dans la décrépitude.
    Contrainte de quitter Briargate, Hope connaîtra la vie misérable dans les bas-fonds de Bristol, la pauvreté et la maladie, puis les vastes champs de bataille de la guerre de Crimée, pendant laquelle elle assistera, presque aux premières loges, au siège de Sébastopol. Mais, par-dessus tout, elle ne perdra jamais l'espoir de connaître une vie meilleure, de retrouver Nell, sa soeur adorée et le Somerset, qu'elle a quitté dans le sillage de son époux, médecin militaire.
    Hope ou le Secret des Harvey est une grande fresque, une grande saga comme je les aime. En plein cœur du XIXème siècle, dans une jolie région qui m'a évoqué, par les descriptions de l'auteure, les paysages d'Orgueil et Préjugés, par exemple, dans cette campagne anglaise inimitable, Lesley Pearse nous emporte dans le tourbillon d'un grand domaine, de la flamboyance jusqu'à la ruine. Rien ne nous est caché : adultère, alcoolisme, homosexualité, misère, pauvreté, maladie et même la guerre traversent la vie des personnages, pour le meilleur et pour le pire. Portrait sans concession d'une époque où les riches brûlent la vie par les deux bouts au risque de se consumer et où les pauvres se débattent dans des conditions de vie plus que précaires, ce roman est dense et particulièrement riche mais aussi étonnamment fluide et on se laisse rapidement prendre au jeu.
    Si le secret du titre est celui des Harvey, en revanche, il n'est pas le nôtre. Dans certains romans, le lecteur est associé à la quête du personnage principal et se laisse petit à petit happer par l'enquête : ici, rien de tout ça. On sait dès le début que la petite Hope est la fille de lady Harvey mais pas celle du lord. On la suit tout du long en sachant qui est elle alors qu'elle-même est ignorante de ses véritables origines mais, au final, on se prend au jeu parce qu'on pressent le moment où elle saura enfin qui elle est, on se prend à l'espérer, à le guetter, à se demander qui lui apprendra et comment elle réagira.
    Peut-être que, comme moi, vous aimez les romans où le secret occupe une place de choix... Je suis une fan de Kate Morton, par exemple et je ne vous dirais pas le contraire : c'est vrai que le suspense qu'instaure quasi d'emblée le secret donne envie, indéniablement, de poursuivre sa lecture pour enfin lever le voile et tout comprendre.
    Mais je ne peux raisonnablement pas vous déconseiller Hope ou le Secret des Harvey ! Est-ce que le roman aurait été meilleur si le secret avait été celui du lecteur aussi ? Je ne pense pas. Peut-être qu'il aurait été aussi bon, mais pas meilleur, au contraire, parce que le suspense qu'on pourrait croire absent ne l'est pas du tout : Hope va évoluer très vite dans l'univers qui l'a vue naître, ce que, bien sûr, elle ne sait pas. Mais le lecteur, comme sa soeur Nell, le sait, lui. Et c'est avec parfois appréhension, en retenant son souffle, qu'on la voit nouer une forte amitié avec le fils de lady Anne et lord William, Rufus. Que va-t-il se passer si jamais ils tombent amoureux, se dit-on ? On se surprend à imaginer Hope découvrir une ressemblance, des points communs avec son demi-frère, avec sa mère biologique. Finalement, j'ai autant aimé le parti-pris de l'auteure que si elle avait décidé finalement de nous taire à nous aussi la vérité.
    Enfin, le gros point positif de ce roman, c'est qu'il nous offre au final bien plus qu'on n'en attendait. En lisant le résumé, je me doutais de ce que j'allais y trouver, mais je ne pensais pas que j'allais me plonger dans la lecture d'un roman aussi dense, aussi riche, et qui allait m'emmener jusque sur le front de Crimée, au milieu des troupes britanniques, françaises, turques et Russe, alors que le port de Sébastopol est en passe de tomber. Je ne pensais pas non plus que l'auteure serait si peu tendre avec ses personnages, notamment avec Anne et William, qui, malgré leurs failles et le fait qu'ils font de temps en temps tomber le masque, ne sont pas vraiment attachants, peut-être parce qu'ils sont le reflet de cette époque victorienne, aux multiples facettes et dont certaines sont bien laides. En revanche, j'ai beaucoup aimé le duo formé par Nell et Hope : les deux jeunes femmes sont unies par un lien compliqué, qui est plus que de la sororité. Pour Nell, de seize ans l'aînée de Hope et qui l'a vue naître, littéralement, elle est un peu comme la fille qu'elle n'a pas eue et pour Hope elle est une mère de substitution, une femme sur qui elle peut compter sans contrepartie et sans limites. C'est un lien touchant qui se noue entre elles et qui m'a énormément plu, parce que finalement, si Hope, jamais, ne tissera aucune relation avec lady Anne, trop distante, trop hautaine, trop arc-boutée sur des principes et des préjugés de classe qui la rendent parfois injuste ou méprisante, elle aimera par-dessus tout et sera aimée en retour, sans condition, par une femme avec laquelle elle n'a rien en commun et finalement, ce roman illustre bien que le lien parental ou fraternel n'est pas forcément inhérent aux liens du sang, bien au contraire.
    C'est une belle histoire que celle de cette jeune Hope, si bien nommée et qui, si elle doute parfois, n'abandonne jamais. Ce qu'elle traverse n'est pas évident et je me suis surprise à m'apitoyer plusieurs fois sur son sort et elle rebondit toujours, illustrant à merveille le fameux adage : « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort ».
    Fresque familiale sur un fond historique qui n'est malgré tout pas absent (l'auteure aborde beaucoup de sujets de cette époque victorienne si intéressante historiquement et socialement, des épidémies à la guerre, de la pauvreté à la plus grande et insolente richesse), Hope ou le Secret des Harvey est mené tambour battant et ne nous ennuie pas une seconde. Parfois, on est horrifié devant ce que peut faire faire la nature humaine. Et puis, parfois, on se dit que l'humain, s'il est souvent mauvais, peut être aussi fondamentalement bon : des personnages comme cela, si bien ciselés, attachants ou au contraire pas du tout, on en voudrait tous les jours.
    Bien écrit enfin, ce roman se lit avec plaisir et avec beaucoup d'aisance. L'auteure parvient à poser des mots touchants sur les ressentis des différents protagonistes et ne juge jamais leurs erreurs, qui pourraient être celles de n'importe qui. Oui, on s'attache plus ou moins à certains personnages et si on n'excuse pas, malgré tout, parfois, on se surprend à les comprendre tous.
    Hope ou le Secret des Harvey est un bon pavé, qui court sur plusieurs décennies mais, si vous vous lancez dans cette lecture, j'ose espérer que vous ne serez pas déçus. Amoureux de l'Angleterre victorienne, vous vous régalerez sans nul doute ! !

    En Bref :

    Les + : un roman dense et qui offre plus que ce que l'on attendait au départ. Une belle histoire qui nous emmène jusqu'en Crimée et dans les paysages verdoyants de l'ouest de l'Angleterre. 
    Les - :
    pas vraiment de points négatifs dans ce roman, je dois dire !


    2 commentaires
  • « Il n'y a ni honte ni crime en amour, sauf quand on le sacrifie, y compris pour les bonnes causes. »

    Ce que le Jour doit à la Nuit ; Yasmina Khadra

     

    Publié en 2014

    Editions Pocket 

    441 pages 

    Résumé : 

    Algérie, années 1930. Les champs de blé frissonnent. Dans trois jours, les moissons, le salut. Mais une triste nuit vient consumer l'espoir. Le feu. Les cendres. Pour la première fois, le jeune Younes voit pleurer son père. 
    Confier à un oncle pharmacien, dans un village de l'Oranais, le jeune garçon s'intègre à la communauté pied-noire. Noue des amitiés indissolubles. Et le bonheur s'appelle Emilie, une princesse que les jeunes gens se disputent. Alors que l'Algérie coloniale vit ses derniers feux, dans un déchaînement de violences et de trahisons, les ententes se disloquent. Femme ou pays, l'homme ne peut jamais oublier un amour d'enfance...

    Ma Note : ★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Ce que le Jour doit à la Nuit est mon premier Khadra et ce fut, je dois bien l'avouer, une très forte expérience littéraire.
    Comment, quand on termine un roman comme celui-là, parvenir à y poser ses propres mots, sans avoir l'impression de commettre un blasphème ?
    Comment retranscrire le plus fidèlement possible les différents sentiments qui déferlent en flots et en ondes de choc tout au long de cette lecture ? Le roman n'est pas très long : un peu plus de quatre cents pages et pourtant, il est d'une puissance certaine et rare.
    C'est la première fois que je lis un roman sur la guerre d'Algérie. Je dois avouer que l'Histoire contemporaine après 1945 ne me passionne pas et surtout, l'omerta soigneuse que l'opinion française et ses politiques se plaisent à respecter quand il s'agit de cette guerre me déplaît profondément, à tel point que je n'ai pas forcément lu ni cherché à me renseigner sur cette époque, par crainte d'être confrontée à des textes orientés, partiaux et c'est tout ce que je n'aime pas, parce que l'Histoire se doit d'être objective.
    La guerre d'Algérie est une plaie suppurante, près de soixante ans après le cessez-le-feu du 19 mars 1962. Pourquoi ? Pourquoi ne pas reconnaître fermement et une bonne fois pour toutes que la France a plus que sa part de responsabilité dans ce que certains se bornent à appeler encore pudiquement les événements d'Algérie, comme pour nier que ce fut une véritable guerre, laide et sale, et éprouvante, comme tout conflit ?
    Colonisée un peu plus de cent ans auparavant, sous Louis-Philippe, l'Algérie était devenue un satellite un peu particulier de la France, où des familles entières ont émigré, pour faire fructifier une terre, s'y construire une existence meilleure. Certains des exilés de 1962 n'avaient jamais rien connu d'autre de la France que l'Algérie. Aujourd'hui, soixante ans plus tard, il n'est pas question de nier leur véritable souffrance au moment du déracinement et de l'exil, parfois avec rien. Il n'est pas non plus question d'oublier que certains se sont conduits en colons de la pire espèce, en grands féodaux exploitant sans vergogne les populations locales, à peine mieux considérées que des esclaves. Il n'est pas non plus question de reconnaître comme illégitimes les désirs de liberté d'un peuple. Toute émancipation et toute révolution ne peut se faire sans morts et sans que le sang ne coule... Des innocents sont morts des deux côtés et des injustices ont été commises par les deux parties. Aujourd'hui nous sommes en 2019 et, plus nous avançons dans le temps et plus ce conflit s'ancre dans notre Histoire : c'est pour cette raison qu'il serait temps d'y réfléchir de manière sensée en laissant de côté les sentiments susceptibles de nous parasiter.
    Et c'est justement ce que fait Khadra dans ce roman. Il est plein de sentiments ce roman, mais il ne juge pas et il ne prend pas parti.

    Image associée

    Nora Arnezeder et Fu'ad Aït Aattou interprètent Emilie et Younes dans le film d'Alexandre Arcady (2012)


    Des années 1930 jusqu'aux derniers soubresauts qui aboutissent à l'indépendance de l'Algérie, on suit Younes, né algérien mais élevé par son oncle et sa tante comme un pied-noir et qui se trouvera écartelé, au moment du conflit, entre, d'une côté, le milieu où il a été élevé et la fidélité à ses valeurs et, de l'autre, sa naissance qui, pour certains, le place immédiatement dans le camp des indépendantistes.
    Younes a une dizaine d'années quand ses parents, des paysans modestes, perdent tout en l'espace d'une nuit. Issa, son père, décide alors de tout laisser derrière lui et prenant femme et enfants, il va s'installer à Oran où la famille connaîtra la misère et le dénuement. Confié à son oncle Mahi, pharmacien ayant épousé une Française, Younes sera choyé par ce couple dont le malheur a été de ne pas avoir d'enfants. Il va grandir dans une bulle de chaleur, entouré, son oncle et sa tante vont lui offrir un avenir mais parfois, cette bulle éclatera devant les mots sans pitié de certains, devant les préjugés desquels découlent une haine aveugle et le racisme que ceux qui en sont l'objet ne comprennent pas.
    Après quelques années passées à Oran, Younes déménage dans un village au milieu des vignes, un village de pied-noirs d'origine espagnole, où il va, adolescent, expérimenter ses premiers émois amoureux et se lier d'amitié avec des fils de colons, Jean-Christophe, Simon et Fabrice. Et puis il y'aura Émilie, la belle Émilie qui sera le grand amour de sa vie, un amour distant et qui ne grandira jamais. Un immense gâchis qui empoisonne la vie jusqu'à la fin en laissant dans la gorge un désagréable arrière goût de frustration.
    Grande fresque historique et dépaysante, Ce que le Jour doit à la Nuit est aussi un très beau roman extrêmement poignant que j'ai lu souvent la gorge serrée et les larmes au bord des yeux. Les derniers chapitres les ont fait couler à flots et ce livre m'a fait pleurer comme, je crois, jamais un livre ne l'avait fait avant, avec autant de force. Les mots de Khadra m'ont remuée parce qu'ils m'ont parlé, parce qu'ils m'ont évoqué quelque chose et parce qu'ils l'ont fait avec pudeur et sans tapage. Les mots de l'auteur sont d'une force phénoménale et c'est, je pense, ce qui m'a permis de m'immerger aussi facilement et aussi pleinement dans ce récit. Ils sont concrets et tangibles et j'ai trouvé que Khadra, que je ne connaissais pas, écrivait formidablement bien. Quelle force et quel talent il a pour parler si bien de sentiments et pour décrire cette époque si complexe qui voit se forger dans le sang et dans les larmes l'identité d'un pays.
    Raconté par un Younes âgé et qui se retourne avec nostalgie, bonheur et parfois chagrin, sur son passé, Ce que le jour doit à la nuit ressemble à une longue confession, le besoin d'un homme de partager ce qu'il a vu. Pas manichéen pour deux sous, ce roman au contraire nous offre une vision nuancée et nous pousse nous aussi à revoir nos positions. Sans cautionner la colonisation, on s'émeut devant ces flopées de familles poussées à l'exil, attendant les bateaux sur les jetées d'Oran. On se révolte aussi devant les assassinats gratuits et les brimades des colons envers les Algériens où leurs propos condescendants.
    Puis on se prend aussi d'amitié pour Younes et Émilie, on découvre les émois de deux jeunes gens dans une époque troublée, leur apprentissage de la vie qui n'est pas évidente et bien souvent amère.
    Ce fut une lecture éprouvante qui m'a beaucoup émue et beaucoup remuée. Je me suis sentie touchée comme rarement je l'ai été, comme si ce roman soulevait quelque chose en moi et faisait vibrer une corde sensible.
    Je ne sais pas si vous avez entendu parlé de cette histoire de plagiat : peu de temps après la sortie de ce roman, Khadra a été accusé d'avoir plagié un autre livre, qui mettait en scène deux jeunes gens en pleine guerre d'Algérie, séparés par leurs origines (Les amants de Padovani, de Youcef Dris). Certes, on peut voir un point de départ assez similaire effectivement mais dans ce cas - là, pourquoi ne pas dire que Ce que le jour doit à la nuit est une copie d'Autant en emporte le vent ? Après tout, c'est un peu la même chose, non ? Dans ce cas, tous les romans sur la Seconde guerre mondiale qui mettent en scène un couple franco allemand sont des plagiats les uns des autres ? Personnellement, j'ai préféré me concentrer sur les qualités littéraires de ce récit, sur sa beauté toute en pudeur et en subtilité. Pourquoi ne pas se contenter seulement d'en profiter quand on l'a sous les yeux ? Pourquoi ne pas seulement se dire qu'on vit un moment de bonheur suspendu, de temps interrompu, si rare mais si important dans une vie de lecteur ?
    Se faire un avis est essentiel. Je me suis fait le mien en passant outre les voix discordantes et je ne le regrette pas. En terminant ce roman, j'ai l'impression de descendre d'un train en marche, de revenir brutalement à la réalité mais aussi avec le sentiment, assez parfait, d'avoir découvert quelque chose d'immensément parlant, d'immensément talentueux, poignant et beau. Je ne demandais rien de plus.

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    En Bref :

    Les + : une superbe histoire, dans un pays déchiré, comme son personnage principal, entre des valeurs opposées et qui luttent. Un véritable drame qui prend corps dans une fresque historique de toute beauté. 
    Les - :
    Aucun !

     


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