• « J'éprouvai la sensation aiguë que quelque chose ne tournait pas rond dans ce monde qui tolérait, et même encourageait, que l'on inflige des souffrances sans raison et en toute impunité. »

    Les Portraits de Joséphine ; Tara Conklin

     

    Publié en 2013 aux Etats-Unis ; en 2017 en France (pour la présente édition) 

    Titre original : The House Girl

    Editions Pocket 

    507 pages 

    Résumé : 

    Virginie, 1848. Joséphine, 17 ans, esclave depuis l'enfance dans une plantation, voit sa maîtresse, l'artiste peintre Lu Anne Bell, dépérir. Ne pouvant plus compter sur sa protection, elle s'enfuit dans l'espoir d'offrir une vie meilleure à l'enfant qu'elle porte. 
    New York, 2004. Lina Sparrow, avocate, défend les droits des descendants d'esclaves. Elle découvre l'histoire de Joséphine, que les experts soupçonnent d'être la véritable artiste à l'origine des tableaux signés Lu Anne Bell. Convaincue d'avoir trouvé le cas parfait pour illustrer la cause qu'elle défend, Lina entreprend de retracer son histoire. 
    Au fil de ses recherches, elle en vient à se questionner sur sa propre famille et sur les mystères entourant la mort de sa mère. En plongeant dans le passé d'une esclave en fuite, Lina pourrait bien se découvrir elle-même...

    Ma Note : ★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    En 1852, Joséphine, jeune esclave de dix-sept ans, s'enfuit une seconde fois de la plantation de Bell Creek, en Virginie et disparaît.
    En 2004, Lina Sparrow, avocate new-yorkaise, se voit confier un dossier en réparation qui a trait à l'esclavage : un grand industriel demande à son cabinet de lancer une procédure pour dresser le bilan humain et financier de l'esclavage. C'est un gros dossier et Lina et l'un de ses confrères se voient confier la mission de trouver un demandeur, c'est-à-dire une personne qui pourrait représenter cette cause devant les tribunaux. En faisant des recherches, la jeune femme remonte alors la piste de cette fameuse Joséphine, esclave domestique en Virginie entre la fin des années 1840 et le début des années 1850, date de sa deuxième fuite. Elle ne travaillait pas aux champs, contrairement aux autres esclaves de Bell Creek mais près de la maîtresse de maison, Lu Anne Bell, peintre renommée, considérée a posteriori comme une artiste à l'engagement féministe -j'ai fait quelques recherches et ce personnage est fictif, tout comme Joséphine. Lu Anne est surtout une femme malade, abandonnée par son mari et souffrant d'une sévère mélancolie depuis la mort successive de ses enfants et les nombreuses fausse-couches subies. Joséphine est une adolescente isolée, seule dans la grande maison, soumise au maître qui n'hésite pas à la rejoindre dans sa petite chambre au grenier et elle doit veiller sur sa maîtresse, particulièrement faible, physiquement comme mentalement. Lu Anne a appris à lire et écrire à Joséphine mais surtout, elle lui a appris à peindre et il se pourrait que certaines œuvres présentées depuis cent-cinquante ans comme celles de Lu Anne soient en fait celles de Joséphine, ce qui, bien évidemment, n'arrange personne. C'est un point de départ pour Lina qui va l'emmener jusqu'en Virginie, à Bell Creek devenu une sorte d'atelier communautaire et un musée et sur les traces de Joséphine, qui semble se volatiliser après la mort de sa maîtresse, en 1852.
    Le roman de Tara Conklin ressemble à bien d'autres que j'aie pu lire ces dernières années : j'ai retrouvé les univers de Katherine Webb, de Kate Morton et ce roman m'a aussi fortement évoqué Le Jardin au Clair de Lune que j'ai lu au début de l'été dernier et le roman de Sarah McCoy Un Parfum d'Encre et de Liberté qui traite sensiblement du même sujet : l'esclavage et le chemin de fer clandestin. En soi, il n'est pas révolutionnaire et l'auteure applique un schéma qui est effectivement vu et revu, mais qui, pour moi, est efficace...cette alternance des époques, le personnage contemporain qui part sur les traces du personnage historique et parvient, via cette quête, à exorciser ses propres démons. Ca pourrait être répétitif, j'en conviens mais je trouve que c'est une autre manière d'aborder le roman historique qui peut être intéressante, notamment pour ceux qui n'aiment pas forcément ce genre ou appréhendent de le découvrir. L'alternance des époques permet de ne pas se lasser, on découvre en parallèle les histoires de deux personnages qui finissent par se lier d'une manière ou d'une autre et c'est plutôt sympa.
    J'ai vite été captivée par ce roman. Pourquoi, je n'en sais rien, parce que ce n'est pas le premier que je lis sur le sujet, mais j'ai trouvé que Tara Conklin décrivait avec finesse ce que pouvait être la vie sur une plantation américaine quelques années seulement avant le début de la Guerre de Sécession : la résignation, les mauvais traitements, le travail harassant, les chasseurs d'esclaves, sans pitié et puis, au milieu de tout cela, les abolitionnistes qui se battent pour offrir leur liberté aux esclaves en risquant leurs propres biens et leur vie et ceux qui ne font pas forcément partie du réseau abolitionniste ou du chemin de fer clandestin mais vont les aider, comme le docteur Harper que l'on découvre à la fin du roman. L'esclavage est une tâche sur l'Histoire du monde, pas seulement celle des Etats-Unis, même si l'économie de ce futur pays va se fonder dessus : de 1619 aux débuts de la Guerre de Sécession (et même après), il existe des plantations employant des esclaves, dans le Sud des Etats-Unis... Pour Lina et ses confrères chargés du dossier, il va falloir se dépouiller de l'aspect affectif de cette affaire, la considérer comme n'importe laquelle, même si, évidemment, le sort des esclaves ne peut laisser indifférent. Ils vont se heurter au temps qui a passé, à l'absence de descendants ou au refus de ceux-ci de devenir demandeurs et de remuer le passé peu évident voir horrible de leurs ancêtres. J'ai trouvé intéressant de découvrir pas à pas, dans le sillage de Lina, le travail de ces jeunes avocats qui jouent leur carrière et leur réputation, pour qui la pression et l'attente de résultats sont grandes, qui n'ont finalement pas droit à l'échec, sous peine que celui-ci ne rejaillisse sur leur cabinet. C'est du chacun pour soi, un monde de requins finement décrit par Tara Conklin qui, avant d'être auteure, était justement avocate elle-même. Ce qu'elle raconte est donc sûrement à peine exagéré.
    Ce roman est particulièrement riche et met en évidence, également, que la question de l'esclavage n'est pas encore réglée, malgré les abolitions successives qui eurent lieu au XIXème siècle et après : en France, on apprend tous que le combat de Victor Schoelcher permit, en 1848, l'abolition définitive de l'esclavage dans les colonies. Aux Etats-Unis, c'est la Guerre de Sécession qui permettra aux esclaves du Sud de devenir libres. Et pourtant...aujourd'hui, plus d'un siècle plus tard, le combat des populations afro-américaines n'est pas terminé : ce que raconte Kathryn Stockett dans La Couleur des Sentiments se passe dans les années 1960...la Marche pour les Droits de Martin Luther King date également de cette époque là...cela fait cinquante, soixante ans en arrière et, à l'échelle de l'Histoire, ce n'est rien et surtout, cela montre bien que l'abolition officielle n'a pas tout solutionné. Et on comprend rapidement que ce dossier est explosif, pour le cabinet comme pour les jeunes avocats qui en ont la charge, parce que parler d'esclavage dérange, parce qu'aujourd'hui, c'est un sujet qui suscite encore de la honte, parce que c'est tabou, tout simplement et que cette attitude-là n'est pas inhérente aux Etats-Unis mais à tous les pays qui l'ont pratiqué à un moment ou un autre. Mais je trouve que c'est une belle démarche des auteurs de continuer, via des intrigues certes romancées mais qui décrivent une réalité qui fut celle de centaines de personnes que l'on a maintenant oubliées, à contribuer au devoir de mémoire.
    Les Portraits de Joséphine m'a énormément plu et j'ai lu ce roman avec beaucoup d'intérêt. J'avais un peu peur au départ parce que j'ai lu des avis assez mitigés, qui parlaient notamment de longueurs...personnellement, je ne les ai pas ressenties et j'ai aimé la manière dont l'auteure a construit son roman, émaillé de lettres et de récits à la première personne, qui lui donnent du dynamisme. J'ai voyagé jusqu'en Virginie dans les années 1850, j'ai découvert la plantation de Bell Creek et la vie monotone et triste de cette jeune fille pour laquelle on souhaite le meilleur. Cette Joséphine que l'Histoire a dépouillé de son talent et de son don, pour l'attribuer à sa maîtresse blanche n'est-elle pas un bon porte-flambeau de tous ces hommes et de ces femmes qui ont été considérés froidement comme des marchandises, à qui on a refusé jusqu'à la plus petite considération humaine ? Quoique fictive, Joséphine les représente tous et on se prend à imaginer qu'elle a peut-être existé, cette jeune fille, sous un autre nom, dans un autre endroit, mais que son destin n'est pas si imaginaire que cela. Les personnages de Tara Conklin sont assurément très finement travaillés et servent efficacement son récit.
    Les Portraits de Joséphine est un roman à lire. Émouvant et percutant, il ne laisse pas indifférent.

    En Bref :

    Les + : une belle histoire, malgré un schéma vu et revu...si certains lecteurs n'ont pas été convaincus par la manière dont Tara Conklin aborde l'esclavage, pour ma part, j'ai trouvé que ce roman était un bel hommage à tous ces hommes et femmes que l'Histoire a oubliés...
    Les - : je n'ai pas vraiment de points négatifs à soulever concernant cette lecture, bien au contraire.


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  • « C'est une ruse de la mémoire que de garder exclusivement les bons souvenirs, comme cela, on peut vieillir en se disant qu'on n'a pas trop raté sa vie. »

    La Casati ; Camille de Peretti

    Publié en 2012

    Editions Le Livre de Poche 

    288 pages 

    Résumé :

    La marquise Casati avait eu des chaussures en diamant, teint ses cheveux en vert, fréquenté les plus grands artistes, pris toutes les drogues possibles, organisé des bals spectaculaires, aimé un boa constrictor, défrayé la chroniqué et habité au Ritz...
    Elle offrait désormais le spectacle terrifiant d'une reine déchue, d'une femme qui a connu toutes les splendeurs de ce monde et fini dans la misère. S vie ressemble à un conte de fées qui vire au drame : née héritière de l'une des plus grosses fortunes d'Italie, elle mourut clocharde. C'est peut-être cela qui m'a le plus attirée, le vertige de la perte. Moi qui suis si raisonnable. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Un jour de 2004, la romancière Camille de Peretti découvre le personnage de la Casati, une marquise italienne du début du XXème siècle. Elle ne le sait pas encore, mais ce personnage fera l'objet d'un roman et deviendra pour elle une muse, une icône.
    La Casati, c'est Luisa Adele Rosa Maria von Amann de son vrai nom, née à Milan en 1881. Elle est la seconde fille d'un riche industriel italien d'origine autrichienne, Alberto von Amann. Orpheline jeune de ses deux parents, elle grandit en compagnie de sa sœur aînée, Francesca, dans un relatif isolement. Petite fille choyée puis adolescente négligée, Luisa se marie à dix-neuf ans avec Camillo Casati Stampa di Soncino. Ils auront ensemble une fille, qui naît en 1901 et sera rapidement délaissée par sa mère. Mondaine et excentrique, celle qui deviendra bientôt la Casati, ce qui personnifie en soi tout le phénomène, anime cette première moitié du XXème siècle, entre horreur de la guerre de Quatorze et ferveur des Années Folles. La Casati est un personnage à part : ce n'est pas une jolie femme, elle a des yeux trop grands, des traits trop marqués et pourtant, elle fait tourner toutes les têtes. Elle sera la maîtresse du poète et écrivain italien Gabriele D'Annunzio, par exemple. A Paris, à l'instar de Colette, sa contemporaine, elle aura des relations lesbiennes avec une artiste peintre qui finira par la quitter. Luisa, dans une fuite en avant éperdue, s’enivre de la vie et joue avec...tout ce qu'elle veut, c'est la croquer à pleines dents, elle aime l'originalité et tant pis si elle passe pour une illuminée : ainsi, jeune mariée, elle fait accrocher le squelette d'un dinosaure au plafond du salon de la villa qu'elle partage avec Camillo...elle possède des serpents et notamment un boa constrictor qu'elle promène enroulé autour de son cou et de ses bras. Droguée et opiomane, adepte des sciences occultes, on a l'impression que Luisa Casati navigue dans une dimension étrangère à la nôtre, bien au-dessus d'un monde trop fade et collet-monté à son goût. Et on ressent alors pour elle un mélange d'admiration incrédule et de répulsion.
    La Casati va connaître des années fastes : elle fera la pluie et le beau temps à Paris, à Londres, en Italie...elle semble entièrement déconnectée de la réalité, diva qui veut exaucer ses moindres désirs, jette l'argent par les fenêtres et exige des autres qu'ils s'exécutent immédiatement. Plus dure sera la chute...et effectivement, pour la Casati, qui meurt en 1957, réduite à la mendicité, la fin est amère. Elle n'est plus que l'ombre d'elle-même, un personnage caricatural, une vieille femme diminuée aux yeux cerclés de charbon parce qu'elle n'a plus les moyens de se payer du khôl, qui a fui dettes et créanciers et vit dans un logement miteux de Londres. On dit que, pour survivre, elle sera obligée de fouiller les poubelles des grands magasins à la recherche d'objets ou chutes de tissu à vendre pour assurer son quotidien.
    Quand Camille de Peretti découvre Luisa Casati, c'est une jeune femme, elle a une vingtaine d'années. Enlisée dans un mariage raté mais malgré tout toujours très amoureuse de son mari, elle est encore fragilisée par l'anorexie mentale dont elle a souffert plusieurs années plus tôt et dont elle s'est remise tant bien que mal (elle a raconté cet épisode de sa vie dans le livre Thornytorinx). Ayant des désirs de jouer la comédie, rêvant de devenir actrice, elle s'est laissée convaincre par Henry, un réalisateur new-yorkais raté, de venir tourner pour lui un film à petit budget, dans un appartement glauque de la Grosse Pomme. C'est cet Henry, soit-disant plus ou moins amoureux d'elle et qui veut absolument faire d'elle son actrice principale, qui lui parle de la Casati. Rentrée en France, Camille se lance sur ses traces pour écrire ce livre, qui est...qui est quoi, d'ailleurs ? On a tendance à tout ranger dans des cases, on est bien d'accord et on le fait aussi pour les livres : roman historique, roman policier, romance, biographie, essai...des genres littéraires, il y'en a à la pelle...Et ce livre-là est assez inclassable...je me demande d'ailleurs si ce n'est pas pour cette raison qu'il a suscité parfois des avis particulièrement secs et péremptoires, comme celui d'une lectrice, lu sur internet, qui n'a pas du tout aimé le livre et conclut son avis par « un on m'a vendu la biographie de La Casati et non de Camille de Peretti !! » qui a au moins le mérite d'être clair. C'est vrai que le résumé est assez trompeur et je n'aurais pas lu l'avis de cette lectrice avant de me lancer, pour sûr, j'aurais été aussi très surprise parce ce qui semble être, de prime abord, la biographie -à la limite, la biographie romancée- de Luisa Casati, et qui est en fait un livre assez étrange, où tout se mélange...car Camille de Peretti, loin de se contenter de raconter le destin extraordinaire de cette femme, parle d'elle. Beaucoup. Et notamment de ce mariage raté avec un peintre raté qui se prend pour un grand artiste et tyrannise ses proches et notamment sa jeune femme soumise et silencieuse qui n'arrive pas à s'imposer et supporte jusqu'à finalement tout envoyer balader. J'étais prévenue, donc je n'ai pas été surprise par cette approche pour le moins étrange : cela dit, si je n'ai pas été forcément étonnée et que, au fond, je n'ai pas détesté ce parti-pris, je dois avouer que je ne l'ai pas spécialement compris. Que l'auteure, éventuellement, nous parle dans une préface de son intérêt pour le personnage, de ce qui l'a emmenée à s'intéresser à la Casati, pourquoi pas ? Mais qu'elle insère des passages entiers dans le livre, des blocs devrais-je dire, où elle raconte sa vie...n'étant pas du tout à l'aise avec ces grands déballages dont notre société est coutumière et friande, des plateaux de télés jusqu'aux bouquins où l'on étale et décortique notre vie privée, j'avoue que j'ai parfois eu la désagréable impression d'être une voyeuse, de lire quelque chose qui ne m'appartient pas et qui ne devrait pas m'appartenir, jamais. Ce qui s'est passé dans la vie de Camille de Peretti ne me concerne pas et en soi, je n'avais pas spécialement envie de l'être, concernée, justement...

    Portrait photographique de Luisa Casati, intitulé « Pearls », par Adolf de Meyer 


    Cela dit, une fois habituée, je dois dire que je n'ai pas passé un mauvais moment et j'ai trouvé qu'elle écrivait très bien, cette auteure que je ne connaissais pas...c'est peut-être parfois un peu affecté, oui...mais dans l'ensemble, c'est d'une plume fluide et bien dosée que Camille de Peretti construit son récit. Cette Luisa, qui devient sa muse, une idole, reste entourée de bien parts d'ombres. On ne sait pas exactement qui est la Casati, elle qui s'est plu à brouiller les pistes, à tel point que si vous lisez sa biographie sur Wikipédia, vous verrez qu'on lui attribue deux dates de mort, l'une en 1957 et l'autre en 1983 ! L'auteure émet des hypothèses, avec des si et des peut-être...elle ne prétend pas raconter la vérité vraie d'une femme qui, elle-même très certainement, ne la connaissait pas. Nous sommes plus dans une biographie romancée que dans une véritable biographie rigoureuse, basée sur des sources, des recherches... Camille de Peretti a suivi la trace de la Casati, notamment en Italie, visitant la villa Amalia, où elle a vécu enfant puis adolescente. Ayant résidé un temps à Londres, elle s'est rendue sur sa tombe, dans le cimetière de Brompton...mais ce qu'elle a voulu restituer avant tout, du moins je le vois comme ça, c'est une Luisa Casati de chair et de sang. Un peu comme l'ont fait les deux sœurs Anne et Claire Berest dans le roman Gabriële, où elles partent à la rencontre de cette femme mystérieuse (leur arrière-grand-mère) et qu'elles racontent, en acceptant que des parts de mystère ne soient jamais élucidées et disparues à jamais dans les brumes du passé. Alors, le travail du romancier, c'est de se dire : et si ? Et Camille de Peretti le fait très bien. Cette Casati dont elle brosse le portrait devient très vraisemblable. Peut-être la vraie marquise n'était-elle pas, de son vivant, exactement telle que la décrit ici Camille de Peretti...peut-être celle-ci a-t-elle mis d'elle-même dans son personnage, de ses propres expériences...et alors ? Au final, la marquise de Casati a été un personnage tellement hors normes qu'on croit volontiers tout ce que l'on peut lire sur elle dans ce livre ! Après tout, on ne prête qu'aux riches, comme on dit...
    Ce livre a été un roman extrêmement surprenant et s'il m'a laissée perplexe parfois, dans l'ensemble, j'ai aimé découvrir cette femme que je ne connaissais absolument pas auparavant...je n'avais jamais entendu parler de la Casati, je n'ai jamais même lu son nom mentionné dans un livre, un roman, comme si on l'avait complètement oubliée. Cette mondaine qui est la contemporaine de tout un monde -Sarah Bernhardt, Liane de Pougy, Man Ray, De Meyer, les surréalistes- semble avoir été engloutie par l'Histoire. Et Camille de Peretti, dans ce roman, lui rend sa voix et lui redonne un peu de visibilité. Rien que pour cela, en tant que lectrice, je ne peux que me féliciter qu'elle l'ait fait et peu importe, au final, comment elle l'a fait. Bien sûr, le livre aurait été absolument horrible à lire, je ne vous dirais pas ça...mais même si on ne comprend pas vraiment pourquoi l'auteure a tenu absolument à se raconter en même temps qu'elle raconte Luisa, si parfois ce déballage intime met un peu mal à l'aise, pour ma part, j'ai surtout envie de me souvenir des chapitres concentrés sur la Casati et je me dis que son travail d'auteure a été bien mené par Camille de Peretti. Elle trouve les mots justes et son style est agréable. La Casati sera peut-être pour moi la lecture la plus surprenante de l'année mais sûrement pas une déception. J'ai voyagé au début de ce XXème siècle plein de fougue et de fièvre, dans un monde révolu et qui nous fait ouvrir de grands yeux ronds. Nos aïeux étaient bien plus extravagants et vivants que toutes les photos sépia que l'on conserve d'eux peuvent nous le laisser croire ! Si vous aimez les livres qui sortent du lot, les livres inclassables mais qui vous font vous interroger, alors lisez La Casati, en n'oubliant pas que ce n'est pas un récit entièrement centré sur elle et que, peut-être, le résumé induit légèrement en erreur et alors, j'espère que comme moi, vous saurez vous laisser convaincre. 

    En Bref :

    Les + : une approche intéressante, un personnage central intéressant parce que tellement hors normes et excentrique et une plume fluide et agréable à lire. 
    Les - :
    le résumé un peu trompeur qui nous laisse penser qu'on va lire une biographie alors que ce livre est assez inclassable. 


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  • « Nous avons encore le reste de la vie devant nous, non ? »

    L'Ange de Marchmont Hall ; Lucinda Riley

     

    Publié en 2015 en Angleterre ; en 2018 en France (pour la présente édition)

    Titre original : The Angel Tree

    Editions Charleston (collection Poche) 

    710 pages 

    Résumé :

    Trente ans ont passé depuis que Greta a quitté Marchmont Hall, une magnifique demeure nichée dans les collines du Monmouthshire. Lorsqu'elle y retourne pour Noël, sur l'invitation de son vieil ami David Marchmont, elle n'a aucun souvenir de la maison – le résultat de l'accident tragique qui a effacé de sa mémoire plus de vingt ans de sa vie.
    Mais durant une promenade dans le parc enneigé, elle trébuche sur une tombe. L'inscription érodée lui indique qu'un petit garçon est enterré là. Cette découverte bouleversante allume une lumière dans les souvenirs de Greta, et va entraîner des réminiscences.
    Avec l'aide de David, elle commence à reconstruire non seulement sa propre histoire, mais aussi celle de sa fille, Cheska…

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Pour Noël en 1985, Greta revient à Marchmont Hall, un domaine du Pays du Galles, qu'elle avait quitté plusieurs années auparavant. Depuis, un accident lui a fait perdre la mémoire et elle cherche à retrouver ses souvenirs. Une découverte dans les bois de Marchmont, lors d'une promenade, va la faire partir sur les traces de son passé, sa vie à Londres pendant la guerre et après, la naissance de sa fille Cheska, la célébrité précoce de celle-ci...Auprès des siens, Greta rassemble un puzzle qui avait volé en éclats.
    A la lecture du résumé, on s'attend à un roman à la Kate Morton : une famille, des secrets, un grand domaine perdu dans la campagne britannique...tout y est ! Et vous savez comme j'aime Kate Morton, qui ne m'a jamais déçue jusqu'ici...Et puis surtout, Lucinda Riley n'est pas une inconnue pour moi. Si je n'ai pas lu sa fameuse saga des Sept Sœurs, qui lui a fait connaître le succès, j'ai beaucoup aimé La Jeune Fille sur la Falaise, lu l'année dernière. Alors, j'attendais beaucoup de L'Ange de Marchmont Hall.
    Malheureusement, ça n'a pas pris avec moi. Oh, je n'ai pas détesté, loin de là et ce livre a beaucoup de qualités mais...il n'aura pas réussi à me convaincre. Déjà, j'ai trouvé le début confus ; l'auteure nous plonge tête la première dans une intrigue dont on ne sait rien et j'ai peiné à comprendre les liens entre les personnages...il m'a fallu un petit peu de temps avant de tout comprendre. Une fois ce petit inconvénient surmonté, je me suis dit que ça allait le faire et que j'allais pouvoir apprécier cette lecture, d'autant plus que c'est un bon pavé...Et puis non, l'impression mitigée du départ a fini par s'installer pour ne plus repartir. Je l'ai lu jusqu'au bout et si certains chapitres, notamment en milieu de roman, ont réussi à m'intéresser, dans l'ensemble, j'ai trouvé que L'Ange de Marchmont Hall était too much...trop romanesque, trop caricatural, trop...tout. Ce n'était pas une lecture désagréable, mais je ne pouvais pas m'empêcher de me dire que cette intrigue n'était pas du tout à la hauteur de celle de La Jeune Fille sur la Falaise qui, pour moi, révèle un talent de conteuse certain chez Lucinda Riley. Ici, je n'ai pas réussi à croire ce qu'il arrivait aux personnages, cela me paraissait bien trop téléphoné. Et surtout, les personnages n'ont pas réussi à me toucher. J'imagine que je ne suis pas la seule mais, au-delà de l'intrigue, ce qui est le plus important, ce sont les personnages...parfois, ils peuvent même sauver un récit un peu bancal. Des personnages touchants et bien travaillés font la moitié du boulot, pour moi. Ici, à l'exception d'Ava, toute simple, ayant vécu toute sa vie au contact de la nature sauvage du Pays de Galles et des animaux, au point d'en faire son métier et peut-être un peu de David plein d'abnégation et d'empathie, je n'ai pas réussi à me sentir spécialement proche des personnages. Greta m'a laissée relativement indifférente et j'ai franchement détesté Cheska, même si, petite fille, elle est touchante. Ce qu'elle devient par la suite ne m'a pas donné envie de m'intéresser à elle.
    Dernière chose, alors que j'avais aimé l'écriture de Lucinda Riley dans La Jeune Fille sur la Falaise, là, j'ai trouvé le style bien moins fluide et les dialogues qui commencent sans arrêt par « Bon » m'ont horripilée, clairement.
    Mais parce qu'un livre ne peut pas avoir que des défauts -comme il ne peut pas avoir que des qualités-, parlons maintenant de ses points positifs. J'ai trouvé que l'auteure abordait parfaitement bien la célébrité précoce et ce qu'elle peut engendrer comme troubles sur une personne déjà un peu fragile psychiquement. Cheska devient par hasard actrice à l'âge de quatre ans, en faisant de la figuration dans un film. Mais, de fil en aiguille, son talent se révèle et, poussée par sa mère, qui joue auprès d'elle un véritable rôle d'agent, elle devient actrice à plein temps, soumise à une pression constante et à une obligation de résultat bien trop lourdes pour ses fragiles épaules d'adolescente puis de jeune femme isolée dans un monde factice. Evidemment, on ne peut s'empêcher de se dire qu'elle n'est pas responsable de ses actes, même si le personnage peut apparaître monstrueux parfois. J'ai espéré très fort que cela me permettrait de m'attacher un petit peu à elle, mais malheureusement, ça n'a pas fonctionné. Quoi qu'il en soit, Cheska est le symbole de tous ces jeunes enfants brisés par une célébrité trop soudaine et trop brutale qu'ils ne savent pas gérer, au point, parfois, de détruire toute leur vie. Enfin, j'ai admiré le dévouement et l'abnégation de David, l'un des rares personnages masculins de ce récit, qui se dévoue corps et âme, d'abord à Greta, dont il est un ami, puis à Cheska et enfin à Ava, la seule qui semble d'ailleurs avoir un peu de reconnaissance pour lui.
    Ce sont les seuls points positifs que je peux soulever dans L'Ange de Marchmont Hall. J'ai été déçue de ne pas aimer ce roman, de ne pas m'attacher et de me sentir indifférente devant ce récit qui avait pourtant tout pour me plaire. Pour moi, il est inconcevable de comparer ce roman à ceux de Kate Morton, toujours menés d'une main de maître. Ici, ça s'essouffle trop vite pour être crédible, c'est trop long et les personnages ne se bonifient franchement pas avec le temps et c'est dommage. Ce roman avait du potentiel, c'est une belle histoire qu'avait forgée au départ Lucinda Riley. Dommage que sa restitution par écrit ne marche pas. Pour moi, c'est un gros flop

    En Bref :

    Les + : une bonne idée de départ ; le cadre et l'ambiance sont sympathiques...
    Les - : des personnages caricaturaux et pas du tout attachants, un style lourd, des longueurs...ce roman a vraiment peiné à trouver grâce à mes yeux, je suis totalement restée indifférente.


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  • «  Le monde se remet toujours debout. Quoi qu'il arrive, il renaît de ses cendres. Les catastrophes ont été de tous les temps. »

    Les Nuits Blanches de Lena ; Madeleine Mansiet-Berthaud

     

    Publié en 2016

    Editions Presses de la Cité

    493 pages 

    Résumé : 

    A la suite d'une déception amoureuse, Lena décide de tout quitter : Paris, son métier d'infirmière à l'Hôtel-Dieu. Encouragée en cela par sa mère, d'origine russe, la jeune femme part pour Saint-Pétersbourg au printemps 1914. Dans la famille du prince Noboranski, où elle est préceptrice, Lena découvre le faste et la misère de la Russie des tsars. En même temps qu'elle éprouve une attraction croissante pour ce pays qui fut celui de son arrière grand-père cosaque, elle voit venir les troubles annonciateurs d'une révolution. La jeune femme est en proie à de nombreux doutes. Saura-t-elle résister au charme du prince, dont les sentiments se révèlent au grand jour ? Qui est ce mystérieux docteur Anton rencontré à l'hôpital, que l'on dit proche des bolcheviks ? Devrait-elle fuir ce vieux monde qui bascule sous ses yeux ? Le courage et l'amour vont lui apporter les réponses qu'elle attend...

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Au printemps 1914, Lena est une jeune parisienne, infirmière à l'Hôtel-Dieu. Elle fait la connaissance d'un jeune homme mais, suite à une déception amoureuse, la jeune femme décide, sur un coup de tête, de quitter la France pour la Russie, dont sa mère est originaire et qui a gardé une véritable nostalgie des années passées là-bas.
    A Saint-Pétersbourg, la capitale des tsars, Lena devient préceptrice auprès des enfants du ministre de la Justice, Boris Noboranski. Elle découvre un monde incroyable, figé dans des traditions et des convenances séculaires mais qui vacillent déjà depuis plusieurs années sur leurs bases, car le temps de la Russie des tsars est compté. Quelques mois plus tard, à la suite de l'attentat de Sarajevo, les puissances européennes sont entraînées par le jeu des alliances dans un conflit sanglant sans précédent, un conflit qui va fragiliser encore le grand empire des steppes jusqu'à conduire à une révolution dont le régime tsariste ne se relèvera pas et qui jettera des milliers de Russes sur les routes de l'exil, pour certains définitif.
    Mais lorsque Lena arrive en Russie, elle découvre un pays immense, grandiose, superbe, qui la séduit entièrement : les grandes étendues, les hivers spectaculaires, les étés où le soleil ne se couche pas (les fameuses nuits blanches), la grande ville du tsar Pierre Ier construite dans le delta marécageux de la Neva, les immenses palais aux façades colorées, les églises aux bulbes dorés...un pays où rien ne semble pouvoir changer jamais...
    Auprès des Noboranski, elle découvre le train de vie d'une famille princière russe au début du XXème siècle, une famille qui mène grand train et possède une flopée de serviteurs dévoués et de biens, une famille qui n'a jamais appris à compter parce qu'elle n'en a pas besoin et qui est proche de la famille impériale...une famille qui, malgré cela, a aussi connu les revers de ce bonheur qui semble complet, parce que Gricha, le petit héritier dont Lena devient la préceptrice, a hérité d'une maladie incurable qui obscurcit de culpabilité et de tristesse l'avenir de ses parents, Boris et Natalya. Petit à petit, Lena se fait une place dans cette famille, s'attache aux enfants et leur enseigne le français, l'écriture et les chiffres.
    Mais les nuages noirs s'amoncellent et bientôt, les Noboranski se trouvent à la croisée des chemins, obligés de faire un choix et de sauver leur peau, quand la Révolution bolchevique éclate au début de l'année 1917. Partir et risquer de ne plus jamais revoir la mère patrue ou rester et mettre en danger sa vie, voilà la douloureuse alternative de bien des familles bourgeoises ou nobles, prises dans un tourbillon qui les dépasse. Lena découvre alors les failles de ce grand pays qui l'a séduite, l'impuissance du tsar, la maladie du petit tsarévitch Alexis, la nationalité de l'impératrice, allemande de naissance, ce qui provoque une certaine crispation en pleine guerre contre l'Allemagne, la pauvreté du peuple et le dénuement des paysans, certes délivrés du servage depuis 1861 mais laissés pour certains livrés à eux-mêmes dans une extrême pauvreté et souvent tributaires de leurs maîtres malgré leur liberté toute neuve... un pays à bout de souffle et au système obsolète et gangréné par les revendications d'un peuple prêt à tout. Alors, bien que Française, Lena devra elle aussi faire des choix, soutenir les Noboranski auxquels elle s'est attachée, mais aussi se sauver elle-même, ce qui ne sera pas évident, d'autant plus qu'en Russie, elle a posé les yeux sur le séduisant docteur Anton, qui est loin de la laisser indifférente et qui, par son mystère savemment cultivé, ne cesse de la faire s'interroger...

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    La ville de Saint-Pétersbourg sous la neige. 


    Les Nuits Blanches de Lena est un roman extrêmement dépaysant qui nous emmène à la rencontre d'un pays sur le point de basculer radicalement, un pays fragile mais encore grandiose, qui parvient à sauver la face jusqu'au bout, derrière les riches façades de ses palais et à l'ombre de ses églises richement décorées. Dans le sillage de l'héroïne, vraiment attachante, on découvre la vie de ces grands aristocrates qui, pour la plupart, ne voient pas le cataclysme qui les menace ou, pour les plus clairvoyants, le pressentent tout en étant impuissants. Au sein de la famille Noboranski, Lena côtoie le prince Boris, ministre de Nicolas II qui assiste aux premières loges au naufrage du tsar, miné par la maladie de son unique fils, sous l'influence de Raspoutine et incapable de mener à bien des réformes dont le pays aurait pourtant grand besoin et qui s'enlise en plus dans un conflit hors normes ; elle a aussi l'occasion d'échanger avec la princesse douairière, Anna, particulièrement fine et qui, sentant approcher la catastrophe, tente comme elle peut d'accoutumer les siens à une vie bien différente de celle qu'ils ont menée jusque là.
    Avec ce roman j'ai littéralement voyagé et j'ai eu l'impression moi aussi de découvrir cette Russie si proche et pourtant si différente, aux coutumes et traditions marquées par l'Orient comme par l'Europe. C'était dépaysant et en cela, le roman comble parfaitement bien nos attentes.
    Les personnages eux aussi sont attachants... Lena m'a beaucoup plu même si ce n'était pas forcément évident au départ. Finalement, son caractère s'affirme au fur et à mesure que se développe le récit et on découvre une jeune femme équilibrée, qui sait ce qu'elle veut et prend les bonnes décisions au bon moment. Les Noboranski eux aussi sont attachants à leur manière, même Natalya qui peut parfois se montrer excessive voire désagréable...j'ai aimé le personnage de Gricha, qui a sept ou huit ans quand Lena arrive en Russie mais qui aborde déjà la vie du haut d'une maturité que lui confère sa maladie, qu'il sait incurable et qui le handicape quotidiennement. J'ai trouvé ce petit garçon vraiment touchant et il incarne bien l'injustice de la maladie touchant un enfant condamné à ne jamais connaître l'insouciance propre à cet âge de la vie. J'ai beaucoup aimé Anna également, cette femme d'une autre époque mais qui est la seule à s'efforcer de modifier son train de vie et ses privilèges, pressentant que la classe aisée n'en profite plus pour bien longtemps. Quant au prince Boris, il ne laissera assurément pas indifférentes les lectrices de ce roman, comme il attire vaguement Lena à son arrivée sous son toit.
    J'ai été un peu moins séduite par le style de l'auteure, surtout les dialogues. J'aime quand ceux-ci sont fluides ce qui n'est pas vraiment le cas ici...on ressent beaucoup trop qu'ils sont écrits et on peine à les imaginer dans la bouche de quelqu'un, ils ne sont pas vraiment naturels, ce qui est dommage parce que cela m'a empêchée d'apprécier d'emblée ma lecture. Il m'a fallu un petit moment avant de m'habituer et de passer au-dessus de cette petite faiblesse.
    Dans l'ensemble cependant, Les Nuits Blanches de Lena est un roman historique comme je les aime et qui a en plus eu le mérite de me faire voyager. On sent que Madeleine Mansiet-Berthaud s'est documentée et renseignée pour nous livrer la meilleure description possible de Saint-Pétersbourg et du mode de vie de ses habitants au début du XXème siècle et les faits historiques ne sont pas laissés de côté, loin de là. On les vit avec ferveur, aux côtés des personnages. Je ne connais pas suffisamment l'histoire russe pour savoir si l'auteure a pris quelques libertés -dans l'ensemble je ne crois pas, à l'exception du prince Noboranski, ministre du tsar, alors que c'est un personnage fictif- ou des raccourcis, mais j'ai trouvé que cela apportait un plus au récit, une teneur certaine et bienvenue qui l'empêche justement de tomber dans le gros cliché de la romance historique un peu trop évidente. Je ne vais pas vous cacher que les sentiments des personnages sont malgré tout au centre du récit, mais celui-ci ne tourne pas qu'autour de ça ce qui est malgré tout appréciable. Il aurait été dommage que l'auteure ne se serve pas du contexte riche dans lequel elle situe son intrigue et qui la sert parfaitement bien.
    Ce roman n'a pas été un coup de cœur, il m'a manqué d'être immédiatement séduite par la plume de l'auteure mais j'ai trouvé ce récit vraiment très beau, plein de souffle et de vie. Il nous fait passer par tout un tas d'émotions, du début à la fin et là où Madeleine Mansiet-Berthaud aurait pu céder à la facilité, elle ne le fait pas, ce qui est tout à son honneur. Pour moi, ce roman est une réussite malgré quelques petites inégalités. Si vous aimez les romans historiques, comme moi et si vous aimez vous dépayser, alors ce roman est fait pour vous.

    En Bref :

    Les + : une belle histoire, dans le sillage d'une héroïne attachante, Lena, attachée à deux patries et qui découvre, fascinée, la grande Russie des tsars. Le roman est dépaysant, plein de souffle et de vie. 
    Les - :
    des dialogues pas vraiment naturels, des passages un peu lourds...

     

    Les Enquêtes de Quentin du Mesnil, Maître d'Hôtel à la Cour de François Ier, tome 1, Le Sang de l'Hermine ; Michèle Barrière 

    Thème de décembre, « Voyage chez Baba Yaga », 12/12


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  • «  Pour Milka, qui avait vécu presque toute sa vie derrière les grilles sculptées des fenêtre de la maison de Chernek, le Blecinga devint un pays enchanté où elle était entourée d'êtres dont elle n'avait jamais pu imaginer l'existence. »

    Le Viking qui voulait épouser la Fille de Soie ; Katarina Mazetti

     

    Publié en 2008 en Suède ; en 2015 en France (pour la présente édition) 

    Titre original : Blandat Blod 

    Editions Babel 

    304 pages 

    Résumé :

    Sur une île du Sud de la Suède au Xe siècle, un homme vit seul à la ferme avec ses deux fils. Le chemin de ceux-ci est tout tracé : naviguer au loin, pour guerroyer au-delà des mers à l'Ouest ou pour faire commerce sur les voies fluviales de l'Est. 
    De l'autre côté de la Baltique, à Kiev, vivent un marchand de soie et sa famille. Radoslav rêve de devenir soldat, sa sœur Milka est une jeune fille raffinée qui joue avec ses deux esclaves : Petite Marmite à la peau sombre et Poisson d'Or aux yeux bridés. Quand la belle ville d'Orient tombe aux mains des pillards, Milka et Radoslav trouvent refuge auprès de rustres navigateurs venus du Nord. Dès lors le destin des deux familles est à jamais mêlé. 
    Pour écrire ce roman historique plein de suspense, Katarina Mazetti s'est appuyée sur une documentation solide. Mêlant l'humour franc qu'on lui connaît à un goût pour la poésie et la légende qu'on lui découvre, elle réussit une enthousiasmante variation sur le choc des cultures. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Au Xème siècle, quelque part sur une petite île de Scandinavie, Säbjörn est un modeste fermier et constructeur de bateaux. Il a deux fils, Svarte et Kåre qui, une fois adolescents, quittent la ferme paternelle pour parcourir le vaste monde. Svarte, le fils aîné, qui a hérité de la beauté de sa mère, devient commerçant tandis que son cadet s'embarque un peu par hasard et connaîtra bien des revers avant de pouvoir revenir au bercail.
    De l'autre côté de la Baltique, il y'a quelques comptoirs boueux avec lesquels les Vikings font des échanges. En descendant plus dans les terres, au sud, on découvre le territoire de la Rus et la richissime ville de Kiev, sur les bords du Dniepr. C'est là que Svarte va rencontrer la fille d'un marchand de soieries, Milka, une petite brune au teint pâle qui le séduit immédiatement et qui a donné son nom au roman : la fille de soie.
    Très superficiellement, ce qui m'a d'abord attirée dans ce roman, c'est son titre et sa très jolie couverture qui évoque un vitrail. Ensuite, le résumé a fini de m'intriguer et a emporté mes dernières hésitations : ce voyage dans la Scandinavie du Xème siècle et sur la route des Varègues, qui s'enfonce alors dans les territoires d'Europe de l'est, ne pouvait que me plaire. Pensant que l'auteure, Katarina Mazetti, écrivait surtout des romans contemporains -j'avais en tête Le Mec de la Tombe d'à côté, par exemple-, j'ai été surprise de voir que Le Viking qui voulait épouser la Fille de Soie était un roman historique mais cela n'était pas pour me déplaire, au contraire.
    Je m'y suis plongée avec, sinon beaucoup d'attentes, du moins beaucoup de curiosité. Je sais que certains lecteurs ont été déçus et j'ai l'impression que ce livre suscite des avis assez tranchés. On aime, ou pas. En ce qui me concerne, j'ai vraiment beaucoup aimé ce roman qui n'est pas, pour moi, un roman historique comme les autres. Très onirique et dépaysant, ce roman est pour moi, un mélange entre une saga nordique et un conte oriental. Je me suis plongée dedans comme on s'immerge dans une histoire merveilleuse et, en même temps, Katarina Mazetti apporte un éclairage bienvenu sur la société de l'époque, ce qui est finalement typique du roman historique. Vous l'aurez compris, Le Viking qui voulait épouser la Fille de Soie est un livre hors normes et assez inclassable, à bien des égards. Pour autant, j'ai été absolument séduite par cette forme qui n'appartient finalement à aucun genre défini et qui nous fait naviguer un peu dans le flou. Et cela, finalement, correspond bien à une époque dont on ne sait que peu de choses et qui reste assez mystérieuse.
    Cela dit, c'est une société viking débarrassée de ses clichés que Katarina Mazetti nous présente, une société du début du Moyen Âge qui ne va pas tarder à se structurer et à se christianiser, notamment du fait des contacts nourris avec les peuples d'Europe de l'est, qui le sont déjà. Nous sommes dans les années 960-970 et à ce moment-là, en Occident, une dynastie d'origine scandinave règne sur la Normandie depuis 911. Les conquêtes s'arrêtent progressivement, les échanges commerciaux deviennent de plus en plus importants. En Scandinavie, les habitants ne sont pas tous d'imposants géants qui ne pensent qu'à se battre sur leurs drakkars, une hache à la main. On rencontre de modestes fermiers, qui cultivent leurs lopins de terre, des artisans, des marchands, des religieux (devins, prêtresses comme la mystérieuse Arnlög etc). La société viking n'est pas bien différente de celles des autres pays à l'époque, elle est en train de se développer doucement autour des mêmes couches sociales qu'ailleurs.
    Mais dans ce roman, fortement imprégné d'une culture et d'une époque, Katarina Mazetti aborde aussi des sujets bien plus universaux et qui ne concernent pas forcément les hommes du Xème siècle uniquement. Säbjörn le pauvre fermier doit faire face à l'absence de ses proches, parfois incomprise. Svarte et Kåre sont deux frères que la disparité d'affection des parents a fini par opposer, l'aîné cherchant à égaler le cadet qu'il sent plus choyé et plus écouté. Enfin, à travers les personnages de Milka et de ses deux petites esclaves, Petite Marmite et Poisson d'Or (qui sont respectivement originaires d'Afrique du Nord et d'Asie), le roman est l'occasion d'aborder l'arrachement à la terre natale et le manque que cela peut occasionner, le deuil pourrait-on dire, de ce qui a fait toute une vie et disparaît soudainement.
    Le Viking qui voulait épouser la Fille de Soie est un roman très vivant où tout un tas de cultures se rencontrent et se côtoient, loin de cet enclavement et de cette autarcie que l'on prête souvent au Moyen Âge. C'est aussi un roman bien plus universel qu'on ne pourrait le croire et qui peut trouver une certaine résonance chez nous, plus de mille ans plus tard, preuve que les préoccupations et les sentiments humains n'ont pas beaucoup changé depuis des siècles. C'est cela aussi qui m'a évoqué le conte, dans ce livre, l'impression qu'il a été écrit pour chacun d'entre nous tout en restant, aussi, un hommage à une civilisation qui a fini par se diluer progressivement dans une autre.
    Je peux comprendre que sa forme surprenne beaucoup et que le roman suscite des avis tranchés. On aime, ou pas mais l'essentiel est de le lire. Le Viking qui voulait épouser la Fille de Soie fera sortir chacun d'entre nous de notre zone de confort pour nous emporter dans un monde révolu mais que Katarina Mazetti, grâce à de longues et solides recherches, fait revivre dans ce roman. Pour moi, il est justement dosé, il n'en fallait pas plus, il n'en fallait pas moins et ce fut une bonne surprise, un point de départ, aussi : après cette lecture, j'ai très envie de découvrir les vraies sagas nordiques qui semblent avoir beaucoup inspiré l'auteure.
    Je peux donc dire que cette lecture a été une véritable réussite et ce n'est qu'à regret que j'ai quitté ses personnages et les paysages de cette Scandinavie très sauvage du début du Moyen Âge.

    En Bref :

    Les + : une histoire inclassable, pleine de magie mais en même temps appuyée sur des recherches historiques solides. 
    Les - : Aucun. 


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