• « Si tout récit de vie est une traversée, celle de Louise Elisabeth Vigée Le Brun l'est à plusieurs titres : périples à travers l'Europe, grand écart d'un siècle à l'autre dans un esprit de curiosité infinie. »

    Louise Elisabeth Vigée Le Brun : Histoire d'un regard ; Geneviève Haroche-Bouzinac

    Publié en 2011

    Editions Flammarion (collection Grandes Biographies)

    688 pages 

    Résumé :

    « Entre deux siècles comme au confluent de deux fleuves » : ces mots de Chateaubriand semblent avoir été écrits pour elle. Née sous le règne de Louis XV, Louise Elisabeth Vigée Le Brun est témoin des prémices de la Révolution, connaît l'Empire et la Restauration, avant de s'éteindre sous la monarchie de Juillet, dans sa quatre-vingt-septième année. Une longévité exceptionnelle qui accompagne une destinée hors du commun. Artiste précoce et talentueuse, elle pénètre, malgré les obstacles, dans le cercle prestigieux de l'Académie royale de peinture ; ses cachets sont parmi les plus élevés de son temps. Les troubles de la Révolution font d'elle une voyageuse : de l'Italie à la Russie en passant par l'Autriche, dans une Europe dont le français est la langue, elle conquiert à la force du poignet une clientèle princière. Mais les succès ne compensent pas les peines privées : sa fille chérie, Julie, s'oppose à elle, son frère la déçoit, son époux endetté réclame son aide.

    La postérité a retenu l'image du peintre gracieux de Marie-Antoinette ; on sait moins qu'au XIXe siècle, mue par un esprit de curiosité infinie, Mme Vigée Le Brun ouvrit grand son salon à la jeune génération romantique. Exploitant archives, lettres et carnets inédits qui éclairent la vie privée et publique de l'artiste, accordant toute sa place à son oeuvre peint, cette biographie retrace le destin de l'un des plus grands peintres de son époque.

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Appréhender Louise Elisabeth Vigée Le Brun à l'aune de sa carrière de portraitiste de la reine Marie-Antoinette serait réducteur et pourtant, ce sont ces œuvres-là qui nous viennent spontanément à l'esprit quand on évoque l'artiste : Marie-Antoinette en robe de gaulle immaculée jouant à la bergère, Marie-Antoinette portant une toilette bleue et tenant une rose dans la main ou encore, le majestueux tableau Marie-Antoinette et ses enfants où la reine de France, quelques années seulement avant la Révolution, pose en robe rouge près d'un berceau vide et accompagnée de ses enfants survivants. Ces années auprès de la reine et des grands de ce monde -elle portraiture la favorite de Marie-Antoinette, Yolande de Polignac, la sœur du roi, Madame Elisabeth, le comte de Provence, l'ancienne favorite de Louis XV, Madame du Barry- ne représentent finalement qu'une décennie et qu'est-ce que dix ans dans une vie, surtout celle de Madame Vigée Le Brun, qui prend fin à près de quatre-vingt-dix ans ? Dix ans, c'est une parenthèse. Mais une parenthèse qui va conditionner toute sa carrière future et modeler la réputation qu'elle se fera au cours des siècles suivants : Elisabeth Vigée-Lebrun est la portraitiste de la reine Marie-Antoinette et, rarement, on va voir plus loin. Ce qui est dommage, parce que quand on prend la peine de s'intéresser à elle, elle est n'est pas que cela, au contraire : elle est bien plus que cela.
    Louise Elisabeth Vigée voit le jour à Paris en 1755, la même année que la reine. Elle est la fille d'un peintre modeste, Louis Vigée et de Jeanne Maissin. Elle a un frère, Etienne, qui sera poète. Placée en nourrice avant de retrouver ses parents à cinq ans puis de suivre une petite scolarité au couvent avant de revenir dans sa famille, où elle va commencer à s'exercer à la peinture, Louise Elisabeth est une issue d'un milieu modeste, la bohème artiste comme le dit Geneviève Haroche-Bouzinac dans sa biographie. Mariée à dix-neuf ans à Jean-Baptiste Pierre Lebrun, marchands de tableaux, elle aura une fille, Julie, avec laquelle elle s'est souvent représentée, sur des tableaux à l'inspiration antique.
    Mais surtout, ce qu'elle aura, c'est une carrière. Et une carrière comme rarement on peut en rêver quand on est une femme et surtout, une femme du XVIIIème siècle. Car la société française est alors encore fortement patriarcale, les femmes sont des mineures, soumises au père, éventuellement au frère puis au mari. Souvent, une femme est considérée à l'aune de la profession de son époux et elle en est entièrement dépendante. Certes, il y'a des femmes instruites et cultivées, les salonnières, par exemple, comme Mmes de Genlis ou de Tencin. La fille du financier Necker, Germaine, connaître la célébrité au début du XIXème siècle avec son roman Corinne ou l'Italie. Mais, contrairement à elles, l'activité de Mme Lebrun est une activité professionnelle...elle est peintre de métier. Et va immanquablement se heurter à la misogynie instinctive qui place les femmes, même les plus talentueuses, au-dessous de leurs confrères masculins.

    Louise Elisabeth Vigée Le Brun : Histoire d'un regard ; Geneviève Haroche-Bouzinac  

    Détail du tableau dit Marie-Antoinette à la rose, peint en 1783


    Pourtant, on ne peut nier le talent d'Elisabeth Louise. On ne peut pas dire qu'elle est une mauvaise peintre, au contraire et, à l'instar de ses confrères masculins, elle a laissé à la postérité une oeuvre importante, de part la diversité et le nombre de tableaux et un regard, une manière de faire qui nous éclairent ce que c'était que d'être un peintre à la fin du XVIIIème siècle et dans les premières décennies du XIXème.
    De Louise Elisabeth Vigée Le Brun, jusqu'ici, je n'avais lu aucune biographie. Elle était un personnage certes important mais que je croisais surtout, au détour d'une biographie de Marie-Antoinette, entre les pages d'un livre plus général sur le XVIIIème siècle...Du coup, même si je savais déjà que son oeuvre ne se résumait effectivement pas qu'à ses portraits de la reine ou de la famille royale, je n'en savais pas grand chose non plus. Grâce à ce livre, j'ai découvert son milieu de naissance, un milieu somme toute assez modeste et qui ne la prédestine pas forcément à devenir un jour le peintre de prédilection de la reine de France. J'ai découvert aussi que son talent n'a pas suffi à faire d'elle ce qu'elle est devenue, parce que Louise Elisabeth Vigée Le Brun était une femme et qu'elle partait déjà avec un lourd handicap, celui de devoir prouver, sans arrêt, parce que la notoriété et la talent féminins ne vont jamais de soi. J'ai découvert une femme bien de son temps, attachée à des convictions dont elle ne variera jamais -certains diront que c'est de la raideur, de l'intransigeance, on peut aussi considérer cela comme de la constance-, une femme à la vie bien remplie, de bonheurs, comme de malheurs et de désillusions. Elisabeth Vigée Le Brun est un destin à part entière, une femme à part entière et non un faire-valoir ; elle méritait une biographie de cette dimension, plutôt de rester éternellement cachée derrière le prestige de ses commanditaires royaux.
    Cette biographie très dense et riche nous emmène en effet du début jusqu'à la fin, de 1755 à 1842. C'est une longue période, pas tout à fait un siècle mais presque. Et c'est justement pile l'époque où il va se passer tant de choses en France que cela en donnerait presque le tournis ! C'est la fin d'un pays aux institutions séculaires et le début d'un autre, en devenir, le nôtre. Elisabeth Vigée Le Brun, comme beaucoup d'autres, sera aux premières loges et cette place à cheval entre deux siècles, deux époques si différentes l'une de l'autre, presque comme deux univers, n'est pas facile et elle en est une bonne incarnation. Le seconde partie de sa vie sera d'ailleurs marquée par l'amertume et la nostalgie d'un monde disparu et sans cesse recherché par cette femme d'Ancien Régime, touchée désagréablement par sa disparition et le changement d'un pays qu'elle a quitté pendant une douzaine d'années, au moment de la Révolution. Dans le sillage de Louise Elisabeth, on découvre toute l'Europe du siècle finissant, de Rome en passant par Vienne, la Russie ou l'Angleterre. Cet exil forcé lui donnera le goût des voyages et lui fera découvrir avec intérêt de nouveaux pays et de nouvelles manières de vivre qui influenceront sa peinture. Même hors de France, Mme Vigée Le Brun restera le peintre des grands de ce monde, en portraiturant notamment le tsar Alexandre Ier et son épouse et les grands aristocrates russes.
    Ce serait mentir que de vous dire que vous lirez ce livre comme un roman si d'aventure vous vous lancez dans sa lecture. Mais, malgré tout, j'ai lu des biographies parfois plus difficiles d'accès. Geneviève Haroche-Bouzinac ne laisse pas de côté la qualité littéraire au profit de la rigueur historique, au contraire, elle allie les deux avec efficacités, ce qui fait qu'on ne s'ennuie pas en lisant un tel livre. Cela dit, certains passages sont peut-être plus ardus que d'autres et il faut alors accepter d'avancer moins vite, de lire moins vite pendant un moment...la vitesse de croisière revient rapidement, croyez-moi.
    Pour moi qui suis en admiration absolue devant le XVIIIème siècle, cette biographie a été un plaisir et j'ai été ravie de découvrir Louise Elisabeth Vigée Le Brun autrement qu'en premier peintre de la reine, dans l'ombre de cette figure écrasante et tragique qu'est celle de la reine exécutée. Geneviève Haroche-Bouzinac lui rend une vraie place, sa place, celle d'une artiste talentueuse et accomplie qui n'avait rien à envier à ses confrères masculins mais qui devra toute sa vie se battre pour justifier sa peinture, jugée trop ceci ou trop cela parce qu'elle sortait du pinceau d'une femme.
    Loin d'une quelconque analyse féministe ou orientée, cette biographie s'émancipe des témoignages à charge, de l'éclairage biaisé des souvenirs de Vigée Le Brun, qui furent pendant longtemps la source d'inspiration principale de ses biographes avant que ses Mémoires ne soient remis en question, de l'Histoire misogyne et faite par les hommes au XIXème siècle pour nous révéler une femme, épouse et mère qui fut aussi une professionnelle de la peinture, une artiste reconnue qui toute sa vie s’exerça pour rester à la hauteur de la réputation qu'elle se forgea au fil des ans et qui ne doit sa réussite qu'à elle-même et à sa constance. Les sentiments et sensations qui peuvent naître en nous, cent soixante-dix ans après sa mort lorsque l'on regarde ses toiles, qu'elles soient grandioses parce qu'elles reflètent la grandeur et la majesté royales ou plus authentiques parce qu'elles ne font que représenter le quotidien d'une société qui se pique de simplicité, de robe fleuries et de chapeau en paille, sont peut-être les meilleures gratifications de l'oeuvre d'une battante, une femme qu'on réduit trop souvent à son rôle de peintre de Cour en oubliant que Louise Elisabeth Vigée Le Brun n'était pas que cela, bien au contraire.
     

    Buste de Louise Elisabeth Vigée Le Brun par le sculpteur Augustin Pajou (1785). 

    En Bref :

    Les + : Il y'a tout dans ce livre, ni plus ni moins. Geneviève Haroche-Bouzinac, l'auteure, saisit bien les complexités de la personnalité de celle que l'on a trop souvent considérée uniquement comme la peintre de Marie-Antoinette, alors qu'elle est plus que cela.
    Les - :
    Aucun. Pour moi, cette biographie est parfaite.


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  • « Pendant vingt ans, notre vie a été une parodie de bonheur. Je veux épanouir ma personnalité, être libre, comme les autres femmes, vivre ma propre vie. »

    Le Petit Sapin de Noël ; Stella Gibbons

     

    Publié en 2018

    Titre original : Christmas at Cold Comfort Farm and others stories

    Date de publication originale : 1940

    Editions Héloïse d'Ormesson 

    304 pages 

    Résumé :

    N’avez-vous jamais rêvé d’échapper à un quotidien étriqué ? Lorgné avec envie le salon si accueillant de votre voisine ? Voulu croire un instant encore à l’illusion de liberté de votre prime jeunesse ? Et si… Et si vous redescendiez sur terre ! Stella Gibbons, reine du coup de griffe dans la morale corsetée, prend un malin plaisir à confronter ses pairs à leur reflet bien souvent mensonger.
     

    Avec un humour so british, qu’elle manie avec doigté et malice, elle détricote, en quinze nouvelles, les us et coutumes de la bonne société anglaise à la fin des années 1930.

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Dans ce recueil de nouvelles caustiques et jubilatoires, Stella Gibbons se plaît à égratigner la société britannique du début du XXème siècle, corsetée et bien-pensante, encore empreinte de principes victoriens. Née en 1902, l'auteure a une vingtaine d'années dans les années 1920, elle est déjà une femme mûre pendant la Seconde guerre mondiale. Elle a trente-huit ans quand elle publie ce recueil en 1940. Autant dire qu'elle commence à avoir le recul suffisant et nécessaire pour écrire des nouvelles pleines d'ironie qui épinglent, mais sans méchanceté, une société qui a été la sienne, celle de sa jeunesse et de sa prime adolescence. Avec un style bien à elle, que certains ont comparé à Jane Austen, notamment pour l'utilisation commune d'une ironie savamment dosée, Stella Gibbons nous régale de plusieurs histoires qui se déroulent pendant l'entre-deux-guerres et abordent toutes des sujets de société : le célibat des femmes, les filles-mères, le qu'en dira-t-on, la morale et le respect de cette dernière.
    Je lis peu de recueils de nouvelles parce que je n'aime pas la juxtaposition de plusieurs histoires, plusieurs univers dans un même ouvrage...j'aime pouvoir me plonger dans une ambiance, la découvrir petit à petit, m'attacher aux personnages. Cela dit, le résumé de ce livre m'a interpellée, m'a intriguée...je m'attendais à quelque chose de vaguement décalé, de très britannique, d'irrévérencieux et effectivement, je n'ai pas été déçue. L'ironie saute aux yeux rapidement, elle est féroce et on sent que l'auteure s'est vraiment plu à pointer du doigt les travers d'une société qui punit sans pitié ceux qui s'écartent du chemin tracé par la morale mais qui peut aussi se montrer très excentrique (on est en Angleterre, non ?). Entre hypocrisie et sourires mielleux, mots acérés et jugements rapides, on se plaît à détester ses personnages et on se fait souvent la réflexion que, quand même, ils exagèrent mais en même temps on en redemande parce que si ces personnages ont défaut, on ne peut pas leur reprocher d'être lisses, au contraire.
    Ce livre est un petit condensé d'une société toute entière, la prise sur le vif de moments de vie certes romancés mais plausibles et qui nous font découvrir les années 1920-1930 en Angleterre de l'intérieur. On se plaît à naviguer d'une nouvelle à l'autre et on s'étonne, par moments, de la grande modernité de personnages imaginés il y'a plus de soixante-dix ans.
    Le lien avec Noël n'est que ténu, pour moi et ce serait peut-être la seule déconvenue que ce livre m'ait occasionné. Une belle couverture, un titre évocateur, une sortie l'année dernière au moment des fêtes : on se dit qu'on va se plonger dans des nouvelles qui sentent bon la cannelle et les aiguilles de pin car après tout, les réjouissances de fin d'année sont propices pour un auteur qui souhaiterait exercer sa férocité et son humour corrosif... Et finalement, à part dans la première nouvelle, qui porte le même titre que le recueil en français (Le Petit Sapin de Noël), Noël n'est pas ou presque pas évoqué. Du coup, j'ai été un peu surprise parce que je m'attendais à ce que cette fête soit un peu plus présente tout au long du recueil.
    A part cela, j'ai passé un bon moment. J'ai été surprise et il est sûr que cette lecture m'a fait sortir de ma zone de confort. Pour autant, j'y ai retrouvé aussi l'atmosphère familière de ces romans britanniques qui se passent au début du XXème siècle et qui me plaisent tout particulièrement. Si je partais en terre inconnue en démarrant cette lecture, au final j'ai retrouvé une atmosphère familière qui m'a plu. C'est distrayant et féroce et on sourit souvent devant ces moments saisis par l'auteure dans toute leur vivacité. Stella Gibbons ne s'embarrasse pas de licence poétique et se moque du qu'en dira-t-on comme de sa dernière chemise et c'est assez jubilatoire.
    A lire si vous aimez la littérature britannique et son humour bien particulier ! 

    En Bref :

    Les + : un humour corrosif et un peu caustique, une ironie très fine qui rappelle un peu Jane Austen, effectivement. Une lecture plutôt sympathique, même si je n'aime pas vraiment les nouvelles.
    Les - :
     une couverture à laquelle il ne faut pas s'arrêter parce que ce recueil de nouvelles ne parle finalement pas beaucoup de Noël !


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  • « On n'a que peu de secondes chances dans une vie et quand elles se présentent il faut parfois les saisir. Tu n'as pas envie de te dire, plus tard : Ah, si seulement...Tu n'as pas envie d'être rongée par le regret. »

    La Ferme du Bout du Monde ; Sarah Vaughan

    Publié en 2016 en Angleterre ; en 2018 en France (pour la présente édition)

    Titre original : The Farm at the Edge of the World

    Editions Le Livre de Poche

    470 pages 

    Résumé : 

    Cornouailles, 1939. Will et Alice trouvent refuge auprès de Maggie, la fille du fermier. Ils vivent une enfance protégée des ravages de la guerre. Jusqu'à cet été 1943 qui bouleverse leur destin. 
    Eté 2014. La jeune Lucy, trompée par son mari, rejoint la ferme de sa grand-mère Maggie. Mais rien ne l'a préparée à ce qu'elle va y découvrir. 
    Deux étés, séparés par un drame inavouable. Peut-on tout réparer soixante-dix ans plus tard ? 
    Destinées prises dans les tourments de la Seconde Guerre mondiale, enfant disparu, paysages envoûtants, un roman vibrant, une saga inoubliable. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Entre les années 2010 et le début des années 40, Sarah Vaughan nous emporte dans une saga familiale comme je les aime !
    En 2014, Lucy, jeune infirmière londonienne manque comettre une erreur qui aurait pu être fatale à un petit patient. Plus tard, des soucis dans son couple la poussent à rejoindre pour un été la ferme familiale en Cornouailles, où vivent encore sa grand-mère, Maggie, sa mère Judith et son frère Tom, qui travaillent sur l'exploitation. Une exploitation qui ne va pas très bien mais que la famille est bien déterminée à sauver malgré tout, surtout par fidélité aux différentes générations qui se sont succedées sur ces terres et les lui ont léguée. Et pourtant, les découverts s'accumulent et la ferme se délabre...
    En même temps, on la découvre au début des années 1940, encore florissante. Elle est alors la propriété des parents de Maggie et va servir de refuge pour de petits londoniens, lorsque la ville est assaillie par le Blitz. Là, ils trouvent des familles de substitution avant de pouvoir retrouver leurs parents, vont à l'école avec les enfants de la région et donnent un coup de main aux champs ou à la ferme, comme Will et Alice, le frère et la soeur adolescents installés chez Joe et Evelyn et leur fille Maggie. Les deux petits citadins découvrent, dans cette ferme isolée et battue par les embruns, tout au bord de l'Atlantique, un mode de vie qu'ils ne connaissent pas, loin de la grande ville et de son confinement, une vie en contact permanent avec les animaux et la nature. Et puis le temps passe et les enfants deviennent des adolescents, et les coeurs se mettent à parler, pour le meilleur comme pour le pire...Mais comment tomber amoureux fou en pleine guerre, quand l'avenir est incertain et quand la société réprouve l'amour hors mariage et que le risque, pour les jeunes filles, de se trouver enceinte, entraîne aussi celui d'être renié par sa famille ?
    En 1944, sans explications, Alice quitte la ferme et est relogée plus loin, tandis que son frère Will quitte la ferme pour ne jamais y revenir... Que s'est-il passé ? C'est ce que l'on va découvrir grâce à des aller-retours incessants entre deux époques.
    Soixante-dix ans plus tard, à la faveur d'un événement inattendu, Maggie, alors âgée de quatre-vingt-huit ans et fatiguée par les soucis traversés par l'exploitation de son enfance et qu'elle veut sauver coûte que coûte, va révéler aux siens ce qui s'est passé en ces années 1943-1944 qui a fait basculer leurs vies à tous, alors que la guerre touche à sa fin et que l'espoir renaît...
    En cet été 2014, Lucy va également faire un point sur sa propre vie et découvrir que, comme sa mère et son frère et aussi son père disparu, elle est viscéralement attachée à cette terre qui l'a vue naître, qu'elle a rêvé de quitter plus jeune mais qu'elle n'aspire plus, à trente ans passés, qu'à retrouver définitivement et le nouveau tournant amorcé dans la gestion de la ferme va lui permettre de prendre aussi un nouveau départ.
    Si j'ai peiné à être convaincue dès le départ, ce serait mentir que de dire que ce roman n'est pas captivant. Je pense surtout que ma propre concentration n'était pas forcément extrêmement mobilisée quand j'ai démarré cette lecture et que mon inattention n'est pas forcément imputable au livre en lui-même. En effet, il avait tout pour me plaire et il m'a immédiatement fait penser à un roman de Kate Morton, Les Heures Lointaines, où il est aussi question du Blitz et de l'arrivée d'une jeune citadine dans un grand domaine du Kent. Ensuite, j'ai trouvé que les deux univers, s'ils ont bien sûr des points communs -on est dans un roman à secrets tels que Kate Morton sait les écrire à la perfection-, s'éloignent malgré tout l'un de l'autre et si, chez Morton, les secrets sont parfois assez spectaculaires et ses personnages impressionnants parce que hauts en couleurs, j'ai trouvé chez Sarah Vaughan beaucoup de simplicité, ce qui amène inévitablement authenticité, sincérité et vraisemblance. Ses personnages m'ont tous intéressée, à leur échelle, parce qu'ils sont un échantillon d'une époque : Maggie, adolescente et jeune adulte au milieu des années 1940 est une jeune femme libre et passionnée mais qui fera amèrement l'expérience de la rigidité morale de son époque ; Lucy, quant à elle, est un pur produit de ces années 2010 qui nous sont familières, une jeune femme qui semble bien dans sa vie, qui a rempli plusieurs cases de ce que la bienséance actuelle nous impose plus ou moins tacitement, à commencer par le métier stable, la maison, le mari...Et puis finalement, elle se rend compte, comme beaucoup de gens aujourd'hui, qu'elle n'est pas à l'aise dans cette vie et plusieurs événements perturbateurs vont l'amener à se questionner et à tout envoyer balader pour retrouver plus de sincérité dans une existence qui, au final, en manquait.
    De plus, que ce soient les problèmes rencontrés actuellement par la ruralité, en Grande-Bretagne comme en France, d'ailleurs, parce que les soucis sont les mêmes (perte de rentabilité, des fermes qui sont obligées d'étendre leur gamme de compétences, découverts, problèmes financiers permanents, pression de plus en plus difficile à supporter pour les exploitants etc...) ou bien la guerre, j'ai trouvé que Sarah Vaughan maîtrisait parfaitement bien son sujet. Elle nous emmène au coeur d'une nature encore très sauvage et préservée, qui évoque un peu la Bretagne et ses côtes déchiquetées, qui donnent un effet de bout du monde. Dans ce petit coin verdoyant de l'Angleterre, dans un isolement encore profond en 2014, on fait une pause, une parenthèse iodée et qui sent l'algue, dans le sillage de Lucy. Et puis on y revient en 1943 et 1944, dans les pas de Maggie, qui grandit si vite en l'espace de quelques mois et se heurte à ce qui sera pour elle le drame de toute une vie.
    L'amour ne se termine pas toujours très bien et l'on passe par des événements tragiques ou difficiles mais il est toujours possible de relever la tête même quand on pense qu'on n'y arrivera pas, voilà finalement le message de ce livre, un message d'une simplicité monstre mais qui peut tous nous toucher.
    Je me suis retrouvée dans le personnage de Lucy, un peu plus âgée que moi et n'ayant, au début du roman, pas du tout la même vie que moi. Et petit à petit, quand elle revient sur ses terres d'enfance, je me suis vue en elle, parce que j'ai toujours vécu à la campagne, sur des terres qui appartiennent à la même famille depuis plusieurs générations et que c'est un patrimoine qu'il me semble important de préserver et de sauvegarder.
    J'ai aimé aussi le personnage de Maggie, qui se dévoile petit à petit et qui peut apparaître au départ comme un peu hautaine, se sentant supérieure aux petits citadins émerveillés par la campagne qu'ils découvrent pour la première fois et qui est, pour elle, le quotidien depuis toujours. Et puis la carapace se fendille et nous montre une Maggie bien plus vivante et bien moins corsetée -c'est le moins que l'on puisse dire- que ce que l'on pourrait croire au départ.
    La Ferme du bout du Monde m'a vraiment beaucoup plu et j'ai dévoré ce roman. Je crois que j'y ai tout aimé et que j'ai vraiment voyagé en Cornouailles tout en ressentant beaucoup d'empathie pour ses personnages qui pourraient être réels. Ce ne sont pas des super héros et c'est vraiment ça qui m'a plu chez eux et m'a émue à plusieurs reprises.
    Comme la plupart de ces romans qui ont beaucoup de succès ces dernières années, de Kate Morton à Sarah McCoy en passant par Katherine Webb ou encore Kate Mosse, on ne peut pas dire que La Ferme du bout du Monde révolutionne le genre, non, et une fois que les fils commencent à se dénouer, on pressent rapidement la fin. Et pourtant, je trouve que ce sont des romans qui donnent parfois de l'espoir...oui, certes c'est de la fiction mais souvent, ils démontrent bien que nous sommes dépositaires de notre vie et qu'il n'appartient qu'à nous d'en faire ce que l'on en veut. Souvent, les héros de ces romans arrivent à cette conclusion après avoir percé à jour un secret et, en retour, le livre permet au lecteur de se dire que c'est possible. Alors pourquoi s'en priver ? La Ferme du bout du Monde est à mettre entre toutes les mains. Nul doute que vous passerez un excellent moment dans des paysages verdoyants qui m'ont évoqué la série Poldark

    En Bref :

    Les + : un roman articulé autour d'un secret de famille vieux de soixante-dix ans, comme je les aime, une intrigue touchante et des personnages attachants. Il ne m'en fallait pas plus pour passer un excellent moment. 
    Les - :
    peut-être deux ou trois longueurs, mais sinon rien de grave. C'est un très bon roman.


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  • « Entre les deux exigences de son corps qui voulait toujours plus de femmes et de son esprit qui voulait toujours plus de connaissances, l'homme mûrissant avait choisi de plutôt satisfaire son esprit. »

    La Bougainvillée, tome 1, Le Jardin du Roi ; Fanny Deschamps

    Publié en 2017

    Editions Le Livre de Poche

    864 pages

    Premier tome de la saga La Bougainvillée

    Résumé :

    1er avril 1762. Jeanne a quinze ans. Orpheline, elle a été recueillie quelques années plus tôt par la baronne de Bouhey au château de Charmont. Curieuse et intelligente, elle a attiré l'attention du médecin et botaniste Philibert Aubriot, qui lui a transmis sa passion des plantes. Et Jeanne, qui ne l'a pourtant pas revu depuis son mariage en 1760, est amoureuse de celui avec lequel elle parcourait les sentiers du pays de Dombes avec ses boîtes à herbes. Du moins le croit-elle, jusqu'à sa rencontre avec Vincent de Cotignac, un chevalier de l'ordre de Malte. 
    Dans ce temps de la fin du règne de Louis XV où le plaisir de vivre est une religion, Jeanne, belle, vive, audacieuse autant que timide, sait croquer ses bonheurs. A la fois éducation sentimentale, roman historique, d'amour, d'aventures et de mœurs, l'œuvre de Fanny Deschamps, écrite dans une langue superbe, est peuplée de personnages colorés, sensuels et spirituels.

    Ma Note : ★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Au début des années 1760, Jeanne a quinze ans et vit dans la quiétude du domaine de la baronne de Bouhey, sa bienfaitrice, au milieu des paysages verdoyants de la Dombes, où elle a appris, enfant, à herboriser avec le docteur Aubriot. Le docteur pour lequel elle a conçu un doux sentiment juvénile que le prochain passage à l'âge adulte rend plus fort encore. Et, alors que certaines de ses amies se marient, que d'autres professent, en bonnes égéries de leur temps, une liberté de mœurs à l'égale des hommes, Jeanne fait la connaissance d'un mystérieux chevalier de Malte, Vincent, qui, sans détrôner dans son cœur Philibert Aubriot ne la laisse pas pour autant indifférente.
    Puis c'est Paris... ! La capitale grouillante du royaume de France est une grande ville tentaculaire où se font et défont les mondes, un mode de bouillonnements intellectuels et philosophiques sans précédent. Au Jardin du Roi, Jeanne herborise au milieu des sommités de son temps, de Jussieu à Buffon et rencontre Diderot, d'Alembert, Crébillon fils mais aussi Casanova...Jeanne découvre une nouvelle vie loin de sa province natale, une vie passionnante et citadine où tous les rêves semblent permis et surtout, qui semble diablement leste et libertine. Et toujours, cette valse des sentiments et cette oscillation de son cœur tout neuf entre deux hommes, celui qui, de part sa vie de corsaire fleure bon les mers du Sud, les conquêtes et les épices et celui qui incarne la stabilité de l'enfance et, d'une certaine manière, une figure paternelle rassurante et protectrice. Dans un monde en pleine mutation, encore fabuleusement aristocrate mais qui penche déjà dangereusement et inéluctablement vers la Révolution, Jeanne quitte son adolescence de sauvageonne pour devenir une jeune Parisienne à la mode et une jeune femme qui va devoir faire des choix pour être heureuse.
    Le Jardin du Roi est le premier tome d'une saga en deux tomes, La Bougainvillée. Écrits dans les années 1980, ces deux romans m'étaient entièrement inconnus et ils ont été réédités il y'a un peu plus de deux ans chez Le Livre de Poche, ce qui m'a permis de les découvrir, un peu par hasard, dans les rayonnages d'une librairie. Je ne connaissais pas du tout Fanny Deschamps et encore moins cette saga, qui a pourtant tout pour me plaire. Si je n'ai pas vraiment hésité, au vu du résumé, à ajouter d'emblée les deux tomes à ma PAL, ceci dit, j'avais un peu peur, en en démarrant la lecture, de m'enferrer dans une romance historique un peu trop facile et décevante, comme Les Ailes du Matin, où le contexte historique finement restitué n'avait pu compenser le caractère absolument insupportable d'une héroïne profondément désagréable.
    Dès les premières pages, cela dit, j'ai été détrompée. Certes, la romance est extrêmement présente et ce, quasiment dès le début du roman. Mais elle est savamment dosée et fait partie intégrante du récit sans être mièvre ou cucul, au contraire. La langue est belle, très travaillée... Je suis sensible aux dialogues en général et j'ai trouvé que l'auteure les privilégiait autant que les parties narratives : les longues conversations des personnages, loin d'ennuyer, reflètent pour moi parfaitement bien cet esprit de salon très présent au XVIIIème siècle, où l'on aime bien discuter de tout et de rien pendant de longues heures.
    Les premiers chapitres qui se passent en province, en plein cœur de la Dombes -une région naturelle qui se trouve dans le département de l'Ain, pour vous situer-, évoquent ce retour à la nature prôné notamment par Rousseau, j'y ai retrouvé l'ambiance également du film Mademoiselle de Jonquières, que j'ai vu il y'a quelques mois et que j'ai beaucoup aimé. A Paris, c'est une ville sulfureuse à la Liaisons Dangereuses, que découvre Jeanne, émerveillée en même temps qu'effrayée par cette ferveur qu'elle ne connaît pas. Autant vous dire qu'on est immédiatement plongé dans l'ambiance paradoxale d'une époque qui se cherche et est annonciatrice de bien des bouleversements. La fin du règne de Louis XV est éclairante pour nous qui avons aujourd'hui un recul de plus de deux cents ans : ce sont les dernières véritables années d'insouciance, alors que les nuages commencent à s'amonceler déjà dans le ciel, que le peuple gronde déjà. On commence déjà à critiquer le régime, la royauté, la personne même du roi...le feu couve doucement sans que personne ne s'en rende compte, ou presque.
    A Paris, Jeanne découvre plusieurs mondes, celui des scientifiques, auteurs de L'Encyclopédie ou encore de L'Histoire Naturelle, qui font un travail colossal pour apporter le savoir au plus grand nombre mais se heurtent notamment aux préceptes rigoristes d'une Eglise encore très puissante ; celui des intellectuels, des philosophes, qui se battent pour des causes considérées comme justes : Calas, le chevalier de La Barre etc... et puis elle touche aussi du doigt, notamment en la personne du maréchal-duc de Richelieu, la grandeur et parfois la corruption des grands de ce monde qui ne reculent devant rien et s'étourdissent d'argent, d'alcool et de sexe.
    Le XVIIIème siècle est une époque à nulle autre pareille et c'est bien ce qui transparaît dans ce roman. Je me suis passionnée pour ce Paris de roman mais tellement vraisemblable, un Paris multi-facettes et qui nous emmène loin des fastes et des dorures de Versailles. Paris où l'Histoire commence à s'écrire doucement.
    Si j'ai été tout à fait conquise par ce roman, malgré tout, j'ai quelques petits bémols à soulever : c'est un gros pavé et, fatalement, il y'a quelques longueurs. Oui, je ne vais pas vous mentir mais j'ai trouvé que parfois le récit s'essoufflait un peu, et puis d'un coup ça repart !
    Mais surtout, c'est la trop grande maturité des jeunes héroïnes en début du roman qui m'a laissée absolument perplexe. Nous avons affaire à des jeunes filles qui ont quatorze ou quinze ans, seize tout au plus, mais qui vivent et réagissent comme des femmes faites. Les propos lestes dans la bouche de trop jeunes et trop jolies chanoinesses, leur implication dans les cercles des causeries des plus âgées... on est loin de l'image douce et ingénue d'une Cécile de Volanges à peine sortie du couvent ! Toutes ces jeunes filles qui sont encore des enfants ou tant s'en faut, vivent et parlent comme des marquises de Mertueil ! Alors oui, j'avoue que cela m'a surprise un peu même si, on en conviendra, certains sont plus matures que d'autres et que l'adolescence n'est pas l'âge bête pour tout le monde.
    Malgré cela, j'ai trouvé que Jeanne était un personnage intéressant et plein de profondeur, loin des héroïnes parfois un peu écervelées des romans historiques : j'adore Juliette Benzoni, par exemple, mais il arrive que ses héroïnes n'aient pas beaucoup plomb dans la cervelle. Ici, Fanny Deschamps fait de Jeanne un personnage bien de son temps, une jeune fille puis une jeune femme qui se passionne pour les sciences et notamment pour la botanique qu'elle pratique avec beaucoup de ferveur et d'intérêt. Personnellement, je ne suis pas spécialement fan de botanique mais je me suis complètement retrouvée dans la passion de Jeanne et j'ai aimé qu'elle s'intéresse à autre chose qu'à ses amours ou aux bals -même si, on ne va pas se mentir, la romance est quand même très présente.
    Bref, ce premier tome de La Bougainvillée a été une vraiment bonne surprise, je ne m'attendais pas à ça ! C'est vrai que la langue est belle et que j'ai pris un grand plaisir à la lire ! C'est vrai aussi que Jeanne est un personnage attachant et que l'on a envie de suivre, c'est indéniable. Le résumé était prometteur et ce qu'il m'a promis, je l'ai eu donc c'est parfait. La preuve ? J'ai enchaîné directement avec le tome deux et je suis toujours aussi captivée. Après le Paris des Lumières, l'exploration et le récit de voyages, que je rattache aussi beaucoup au XVIIIème siècle m'assurent aussi de bons moments.

    En Bref :

    Les + : une langue belle et travaillée, des personnages bien de leur époque qui se passionnent pour les sciences ou les lettres, une romance bien plus profonde que ce à quoi on pourrait s'attendre. 
    Les - :
    des personnages adolescents peut-être un peu trop matures à mon goût, en début de roman. A part ça, je n'ai rien à reprocher à ce premier tome de La Bougainvillée.


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  • « Un proverbe espagnol dit aussi : Ne t'inquiète pas de savoir si le paradis existe ou non ; va sur le chemin qui y mène, car c'est lui-même le paradis. »

    La Bougainvillée, tome 2, Quatre-Épices ; Fanny Deschamps

     

    Publié en 2017

    Editions Le Livre de Poche

    960 pages

    Deuxième tome de la saga La Bougainvillée

    Résumé : 

    29 septembre 1766. Jeanne embarque à Lorient sur une flûte de la Royale, l'Etoile des Mers, pour un long périple en direction de l'Isle de France. Déguisée en valet du botaniste du Roi -le docteur Philibert Aubriot, qu'elle aime depuis son enfance-, Jeanne devenue Jeannot n'a qu'un seul but : retrouver le chevalier Vincent de Cotignac, un corsaire dont elle s'est également éprise. Fanny Deschamps déploie toute la richesse et la sensualité de son écriture et poursuit, après Le Jardin du Roi, son récit des aventures de Jeanne et de ses mille plaisirs. Quatre-Epices est une découverte des éblouissements des nuits et des jours dans les mers du Sud et un XVIIIe siècle inoubliable, où l'Isle de France est encore l'oasis romantique de Paul et Virginie. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Au début de ce deuxième tome, on retrouve Jeanne là où on l'a laissée, c'est-à-dire à bord du navire L'Etoile des Mers, en partance pour les Mascareignes. Se faisant passer pour le valet du docteur Aubriot, elle a pu l'accompagner dans son formidable voyage destiné à herboriser et répertorier les beautés de mondes inconnus pour le compte du Jardin du Roi, à Paris.
    De Rio, aux plaines sauvages de la Plata jusqu'aux douceurs sucrées de l'Isle de France (la future île Maurice), Jeanne grandit et découvre avec émerveillement tout ce que le monde a de beau à offrir. Et elle retrouve aussi un fantôme de son passé, cet homme qu'elle n'a jamais réussi à oublier vraiment, le mystérieux Vincent de Cotignac, corsaire et chevalier de Malte.
    Si vous avez lu ma chronique du premier tome, vous avez pu voir que je l'ai beaucoup aimé et que la si jolie langue utilisée par l'auteure m'a fait forte impression : il est vrai que la langue est le meilleur moyen de se plonger entièrement dans une époque, il n'y a qu'à voir L'Allée du Roi, de Chandernagor. Eh bien là, c'est pareil : en choisissant méticuleusement les mots et les assemblant, Fanny Deschamps recrée entièrement le XVIIIème siècle. C'est parfois leste, on appelle un chat un chat, on parle d'amour et même de sexe avec parfois un langage assez châtié. Mais c'est toujours bien écrit et plaisant à lire. La plume de l'auteure sait s'adapter à toutes les situations et peut se faire tendre ou incisive au besoin.
    Mais ce que j'ai peut-être encore plus aimé dans ce tome-là et ce que j'attendais d'ailleurs avec impatience depuis la fin du premier, c'est cet exotisme qui se dégage dès la lecture du titre : Quatre-Épices...Je m'imaginais un voyage plein de senteurs et de couleurs et je les ai eues : les forêts d'aloès, les montagnes noyées dans une brume de chaleur, les odeurs des fruits et des fleurs, leurs couleurs exubérantes. On suit Jeanne dans toutes ses découvertes, en Amérique du sud comme ensuite sur sa petite île humide perdue en plein océan Indien, qui n'est encore qu'une colonie mineure mais que pour laquelle son gouverneur a beaucoup d'ambition et qui va savoir séduire Jeanne, suffisamment en tout cas pour lui donner envie de s'établir dans une petite plantation qu'elle va faire fructifier et transformer. En même temps, c'est elle qui se métamorphose, qui change et qui grandit, tout en étant toujours écartelée entre deux sentiments très forts : celui qu'elle porte, depuis ses dix ans, au docteur Aubriot et qui s'est au fil des ans mué en une affection forte mais dénuée de passion et celui, plein de désir, de fougue et de chaleur qui la pousse vers Vincent. Il est vrai que le personnage est plein de mystères et on comprend aisément qu'il puisse autant intriguer et intéresser Jeanne.
    D'ailleurs, est-ce qu'on en parle, des personnages ? Eh bien oui, parce qu'ils le méritent. En démarrant la lecture du premier tome, Le Jardin du Roi, j'avais un peu peur : qui serait Jeanne ? Comment s'identifier à une jeune fille de quinze ans quand on en a presque le double ? Et puis j'ai été surprise par la profondeur que lui donne l'auteure. Jeanne n'est pas vaine, au contraire et elle est habitée par une passion pour la botanique qui a parlé à la mienne pour l'Histoire. Du coup, j'ai aimé Jeanne dès le départ et j'ai été ravie de la retrouver dans Quatre-Épices. En grandissant, elle ne perd pas sa fraîcheur et sa spontanéité et, en gagnant en maturité, elle devient encore plus attachante. J'avoue avoir éprouvé beaucoup de tendresse pour cette jeune femme qui en veut, qui croit en sa bonne étoile et se bat pour avoir ce qu'elle veut et s'épanouir, à une époque où cela n'allait pas forcément de soi. Si j'ai eu peur au départ de me trouver face à un personnage un peu superficiel avec lequel je peinerai à tisser des liens, je dois dire que Fanny Deschamps m'a très heureusement détrompée.
    Mais surtout, c'est de Vincent que j'aimerais vous parler... Je ne sais pas si cela vous arrive à vous aussi, de tomber amoureux de personnages de roman, de ressentir comme une véritable attirance pour eux ? Cela m'est arrivé plusieurs fois et c'est un sentiment vraiment plaisant, je dois dire et le signe que le livre a réussi à m'accrocher...Et là...ce chevalier Vincent m'a d'abord intriguée avant de me faire fondre littéralement, malgré sa brusquerie et ses paroles parfois assez directes. C'est un personnage masculin qui contrebalance efficacement le personnage de Jeanne, qui forme avec elle un duo qui fonctionne vraiment et apporte beaucoup au roman. J'ai aimé le duo qu'elle formait avec Aubriot, unis tous deux par une même passion : il est extraordinaire de partager celle-ci avec quelqu'un qu'on aime. Mais avec Vincent, Jeanne découvre l'amour adulte, toute la joie qu'il peut apporter mais aussi la peine et les cruelles désillusions. Toujours est-il que je suis absolument tombée sous son charme et que j'ai aimé le retrouver plus présent dans ce deuxième tome.
    Quatre-Épices est un roman historique réussi de bout en bout, pour moi ce fut un pur régal et même si j'ai mis du temps à le lire, je ne regrette pas d'y avoir passé presque deux semaines et c'est même avec une certaine nostalgie que j'ai tourné la dernière page. J'avais aimé Le Jardin du Roi mais j'ai aimé plus encore Quatre-Épices et j'ai encore l'impression de sentir la caresse du vent de l'Isle de France, sa douceur chargée d'odeur d'épices, de bougainvillées et de l'iode de la mer omniprésente. Entre roman historique et récit de voyages, ce roman nous transporte, nous fait voyager et nous fait entrevoir les beautés du monde telles que devaient les voir les hommes du XVIIIème siècle.
    Pour conclure, je dirais que j'ai passé un excellent moment et que je recommande cette saga à tous ceux qui aiment les romans historiques. Vous serez sûrement conquis comme je l'ai été et comme l'ont été aussi beaucoup d'autres lecteurs. 

    En Bref :

    Les + : un roman historique passionnant et bien écrit, un univers qui se met en place au fil des pages et dans lequel on se sent bien et intégré à part entière. 
    Les - :
    Aucun. J'ai passé un excellent moment avec cette lecture.


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