• Cinq-Mars ; Alfred de Vigny

    « Quand la jeunesse et le désespoir viennent à se réunir, on ne peut dire à quelles fureurs ils porteront, ou quelle sera leur résignation subite; on ne sait si le volcan va faire éclater la montagne, ou s’il s’éteindra tout à coup dans ses entrailles. »

    Cinq-Mars ; Alfred de Vigny

    Publié en 2012

    Date de parution originale : 1827

    Editions Folio (collection Classique) 

    594 pages 

    Résumé : 

    1640 : un procès de sorcellerie. Un bûcher. Un complot. Louis XIII défaillant d'amour, de culpabilité et de haine devant son jeune et gracieux favori. Richelieu remontant le Rhône dans un bateau tapissé de velours cramoisi qui traîne derrière lui l'embarcation où Cinq-Mars et de Thou enchaînés sont conduits au supplice : leur mort signifiera la fin de la vieille noblesse écrasée par le pouvoir et la raison d'Etat. Dans la foulée de Walter Scott et en attendant Dumas, Cinq-Mars est le premier en date, le plus dramatique et sans doute le plus réussi des romans historiques français. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★★ 

    Mon Avis : 

    Publié en 1827, le Cinq-Mars d'Alfred de Vigny est considéré comme le premier roman historique français, avant les grandes fresques de Dumas ou de Hugo. Le XIXeme siècle permet aux auteurs français de s'intéresser à un genre littéraire auquel ils n'auraient pas pu toucher auparavant. Sous l'ancien Régime, il aurait été hors de question de mettre en scène la Cour et les souverains, à moins de le faire, comme Madame de Lafayette dans La Princesse de Clèves, en déguisant son propos. Après la Révolution, tout est possible et Alfred de Vigny sera l'un des premiers à expérimenter le genre. Il prépare aussi en quelque sorte le terrain aux grands romans feuilletons de la seconde moitié du siècle et qui ont eu tant de succès, un succès qui ne se dément d'ailleurs pas : qui n'a pas frémi avec Esmeralda, qui ne s'est pas laissé emporter par la fougue des Trois Mousquetaires, qui n'est pas tombé amoureux en même temps que Buckingham de la jeune reine Anne d'Autriche, abandonnée dans son jardin d'Amiens ? Qui ne s'est pas non plus laissé séduire par la reine Margot ou par la dame de Monsoreau ? Les romans historiques français du XIXème siècle ont beaucoup de charme, je trouve. Bien sûr, ils sont totalement fantaisistes mais... C'est ça aussi qui fait tout leur intérêt, à mon avis !
    Le Cinq-Mars de Vigny a été cependant totalement occulté par les autres, très connus. Pour ma part, c'est totalement par hasard que je l'ai découvert il y'a quelques années, sans jamais en avoir entendu parler auparavant mais je me suis intéressée à ce roman grâce à sa figure centrale : Henri Coiffié de Ruzé d'Effiat, marquis de Cinq-Mars.
    J'ai une opinion assez ambivalente du personnage. Le nom de Cinq-Mars fait aussitôt naître à mon esprit l'image d'un jeune homme très beau, un peu fat, vain et orgueilleux qui, par désillusion et déception, va se retourner contre la main qui l'a nourri et fait s'élever, trahison et ingratitude qu'il paiera de sa vie. Mais je ne peux aussi m'empêcher de nuancer cette image et de me dire que, peut-être, Cinq-Mars n'a été qu'un objet, aisément manipulable et qui a permis à plus grand que lui de mener à bien intrigues et conspirations, à une époque passée maîtresse en la matière. Cinq-Mars a laissé son nom à la toute dernière conspiration contre Richelieu, en 1642, qui visait à se débarrasser du ministre de Louis XIII mais aussi à s'entendre avec l'Espagne. Pour la postérité, il porte la tâche de cette conjuration mais, comme Chalais avant lui, Cinq-Mars a certainement assumé et payé de sa vie une conspiration qui n'est pas réellement ou du moins, pas totalement son oeuvre. On a usé de son mécontentement et, une fois la conjuration découverte, on l'a envoyé payer tout seul. Mort à vingt-deux ans à peine, après avoir connu une ascension fulgurante et la faveur assumée du roi, Cinq-Mars qui n'est, à l'origine, qu'un petit noble de province comme il y'en avait tant à l'époque et qui ne s'élevèrent jamais au dessus de leur condition.
    Alors justement, ce fameux Cinq-Mars, qui inspira suffisamment Vigny pour qu'il lui consacre un roman, qui est-il ?
    Avant de nous intéresser plus particulièrement au roman, quelques petits points historiques. Ben oui, déformation professionnelle et puis, si vous me lisez, vous savez que j'aime bien ça !
    Henri Coiffié de Ruzé d'Effiat naît en 1620, d'Antoine Coëffier-Ruzé, marquis d'Effiat et de Marie de Fourcy. Son père était un ami proche de Richelieu qui a l'idée, en 1639, de présenter le jeune homme à Louis XIII. Après avoir faire s'éloigner de la Cour mademoiselle de La Fayette puis Marie de Hautefort, le tout puissant ministre a l'idée d'installer près du roi un favori masculin qu'il manipulerait à sa guise, comptant sur le lien qui l'unissait autrefois au père de Cinq-Mars pour s'attacher le jeune homme. Mais, en trois ans, Cinq-Mars devient un électron libre : il déçoit le roi en passant du temps chez la courtisane Marion de Lorme et se met le cardinal à dos après s'être mis en tête d'épouser Marie de Gonzague, d'un rang bien plus élevé que le sien. Il sera ensuite le représentant d'une énième conjuration contre Richelieu, la dernière et servira brillamment ce dernier qui pourra, à l'occasion de son jugement et de son exécution, le 12 septembre 1642, manifester une dernière fois de son pouvoir. C'est le dernier coup d'éclat d'un soleil couchant puisque Richelieu va mourir moins de trois mois plus tard. Exécuté en même temps que son ami de Thou, Cinq-Mars est resté, pour la postérité, le renégat qui a voulu vendre la France à l'Espagne, l'ingrat qui, après s'être élevé très haut, en a voulu plus encore et a conspiré par dépit.

    Richelieu traînant ses prisonniers sur le Rhône, tableau de Paul Delaroche (1829)


    Cinq-Mars est un personnage romantique avant la lettre et nul doute qu'il ait inspiré un auteur du XIXème, époque romantique par excellence : sa beauté, le tragique de son destin, la fulgurance de son passage et de son ascension, comme un éphémère météore, son exécution à vingt ans et le courage dont il fit preuve sur l'échafaud...Tout y est. Et Alfred de Vigny a trouvé dans ce destin un terreau fertile dans lequel il a fait pousser l'intrigue du premier roman historique français !
    Malheureusement, il a fallu que j'attende les ultimes chapitres pour que mon intérêt ouvre un oeil et se dise : « ah tiens ? Mais c'est intéressant, ça. »
    Mais c'est arrivé bien trop tard. Je ne dis pas que l'auteur n'a pas de talent et que le roman est sans intérêt, loin de là. Seulement, je l'ai trouvé un peu plat, pas aussi dynamique et enlevé qu'un bon Dumas, par exemple. Je m'attendais à un roman de cape et d'épée que je n'ai pas eu. L'orientation un peu plus romantique, qui fait de Cinq-Mars un héros presque sacrificiel et expiatoire, avec dès le départ des prémonitions qui semblent annoncer sa propre fin ne m'a pas gênée pour autant mais j'ai trouvé que les deux premiers tiers du livre étaient très longs. Cinq-Mars n'est finalement pas toujours au centre du récit, il disparaît souvent au profit d'autres personnages... Je n'ai pas non plus compris pourquoi l'auteur a choisi de se servir de l'affaire des possédées de Loudun comme trame à son roman. Certes, l'arrivée de Cinq-Mars alors que la ville est en ébullition et que le prêtre Urbain Grandier est en passe d'être jugé puis brûlé vif rappelle la fin imminente et similaire du héros. Mais que de fréquents rappels à cette histoire soient faits... Non vraiment, je n'en ai pas réellement vu l'utilité. Le destin de Cinq-Mars est court mais suffisamment dense pour se suffir à lui - même à mon avis.
    Parlons du style, maintenant. Si vous me suivez depuis longtemps ou que vous me lisez régulièrement, vous savez que j'aime beaucoup les classiques et notamment pour la qualité des textes et le savoir-faire des auteurs qui semble presque inné ! Nos auteurs du XIXème sont talentueux et méritent d'être lus : il y'avait à l'époque une vraie qualité de la langue, qu'on n'a peut-être plus aujourd'hui ou, du moins, qu'on ne retrouve plus aussi systématiquement. Chacun à un univers propre mais intéressant. J'aime les textes classiques pour leur force et leur capacité à sublimer les mots. J'ai retrouvé ça chez Vigny : un vrai talent, une écriture intéressante mais parfois un peu alambiquée, peut-être. D'où parfois, des moments où je me suis surprise à lire mécaniquement et à ne vraiment pas comprendre ce que j'avais sous les yeux. Le roman demande beaucoup de concentration, que je n'ai peut-être pas eue au bon moment, malheureusement.
    Je ressors de cette lecture avec un sentiment assez étrange. J'ai conscience que ce que j'ai écrit plus haut peut vous faire douter et que vous vous dites que je n'ai pas aimé. En fait, c'est plus compliqué que ça ! Disons que certaines choses m'ont déplu, mais j'ai trouvé cette lecture intéressante par bien des aspects. Lire un classique historique pour nous, lecteurs contemporains, c'est un peu comme une mise en abyme : c'est l'Histoire qui parle d'Histoire. Né en 1797, Alfred de Vigny a traversé l'Empire puis a vu les Bourbons restaurés. Il écrit sous le règne de Charles X, descendant direct de ce Louis XIII au centre de l'intrigue et qui fit du jeune Cinq-Mars son favori. Il est clair que la vision qu'on avait de l'Histoire à cette époque n'est pas la même qu'aujourd'hui. La discipline n'est plus considérée ni abordée de la même manière. Au XIXème siècle, l'Histoire se raconte avec beaucoup de fougue, mais on la romance à souhait, même dans les livres qui se veulent scientifiques. C'est souvent par eux, d'ailleurs, qu'ont été forgées et véhiculées des légendes noires. C'est le cas pour Louis XIII et Richelieu, qui apparaissent dans ce roman exactement tels qu'on les percevait au XIXème : le machiavélique et tout puissant ministre, prêt à tout pour arriver à ses fins, le roi faible, malléable et manipulable, suspendu comme un pantin aux moindres désirs et décisions de son éminence rouge. S'il y'a un peu de vrai là dedans il y'a aussi beaucoup de faux et on sait aujourd'hui que la relation qui a uni Louis XIII à Richelieu est plus complexe. J'ai retrouvé aussi chez Vigny, comme chez Dumas aussi, d'ailleurs, cette absence d'hésitation à manipuler les faits et les dates à sa convenance quoique cela soit peut-être moins flagrant chez Vigny. Cela ne me dérange pourtant pas. Un roman historique bien documenté et aussi proche de la réalité que possible est très intéressant mais cela ne me gêne pas quand l'imaginaire et la fiction prend le dessus, dans la mesure où c'est assumé et qu'on commet l'erreur sciemment. Dans ce roman, j'ai retrouvé tous ces grands personnages qui ont gravité, de manière plus ou moins proche, autour de Cinq-Mars, le dernier favori de Louis XIII, le dernier coup de génie de Richelieu. On retrouve dans ce roman la pieuse mère du héros, la maréchale d'Effiat, l'ami fidèle jusque dans la mort, de Thou, l'amoureuse sincère mais promise à un trône, Marie de Gonzague. Les Grands dominent l'intrigue : le roi, son ministre, la reine, Gaston d'Orléans etc... Brigands prêts à tout, moniales immaculées viennent compléter le tableau qui s'avère effectivement chargé mais qui fonctionne.
    Il y'a beaucoup de bonnes choses dans ce roman. Beaucoup de points positifs, malheureusement, j'ai trouvé qu'ils arrivaient un peu tard et c'est dommage. Je déplore aussi que le personnage qui est censé être le héros disparaisse parfois de longs moments au profit d'autres personnages sans grand intérêt pour le développement de l'intrigue.
    Mais j'ai aimé cette touche de romantisme que l'auteur a donné à Cinq-Mars ! Oui, c'est anachronique mais ça marche ! Il y'a du Werther et du Chateaubriand dans ce favori royal ! Finalement quand on y pense, c'est vrai et c'est donc cohérent. J'ai aimé aussi que l'auteur oriente tout son roman vers la fin, pressentie et inéluctable grâce à des signes ou des présages qui émaillent le récit et avertissent autant le lecteur que Cinq-Mars de la fin qui l'attend.
    Le roman est plutôt efficace et bien senti. C'est un bon roman historique, un bon classique mais qui n'a pas su me convaincre complètement pour autant. Il m'a manqué un petit quelque chose pour me sentir réellement investie. 

    En Bref : 

    Les + : l'intrigue et la fiction historique qu'en fait Vigny, cohérente et vraisemblable. 
    Les - : j'ai trouvé beaucoup de longueurs aux deux premiers tiers du roman et je me suis un peu ennuyée ; le style, pas forcément très facile d'accès tant qu'on est pas habitué. 

     


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  • Commentaires

    1
    Mardi 28 Août à 12:13

    Je ne suis pas très surprise par ton avis car j'ai dû lire il y a longtemps des critiques plutôt négatives et le fait que l'oeuvre ne soit pas aussi connue que ça aujourd'hui prouve que l'oeuvre n'est pas si accessible que cela. Je pense qu'il faudra que je fasse un effort avec le style mais j'ai quand même bien envie de faire cette lecture car il s'agit du premier roman historique français. J'aime tellement Dumas que je ne pense pas que Vigny ne le détrônera pas de mes favoris...

      • Mercredi 29 Août à 13:10

        Non, je ne pense pas que ce roman détrônera Dumas, en tous cas, ça ne m'est pas arrivé et je considère toujours ses romans comme les meilleurs du genre, malgré ses chronologies fantaisistes ! Dumas n'a franchement rien à envier à Vigny : j'avais eu envie de lire ce roman à une période où je m'intéressais beaucoup à l'époque... Logiquement, j'étais tombée sur Les Trois Mousquetaires, que j'ai évidemment beaucoup aimé ! Et celui-ci me tentait parce qu'il était centré sur la figure de Cinq-Mars, assez fascinant malgré sa fatuité. Et finalement, je n'ai pas été emportée, même si le style est soigné et de qualité ! Pour moi qui aime les classiques, j'ai apprécié le style mais le reste de l'intrigue m'a profondément ennuyée... Si je devais retenir un seul qualificatif pour ce roman, au-delà de ses qualités comme de ses défauts, c'est : laborieux. J'ai vraiment eu du mal à arriver au bout et même si je ne regrette pas cette lecture, je n'en garderai pas un souvenir impérissable.

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