• INTERMÈDE VI

    INTERMÈDE LXVIII

     

    INTERMÈDE LXVIII

    La Liberté guidant le peuple (1831), Eugène Delacroix : sans doute le plus célèbre tableau représentant une femme au cœur d'une Révolution (ici, celle de 1830)

     

     

    I. Manon Roland, l'égérie des Girondins

     

    INTERMÈDE LXVIII

     

    Manon Philpon ou Philippon, voit le jour le 17 mars 1754. Elle est la fille de Gatien Philpon, maître graveur place Dauphine à Paris. Très intelligente, Manon montre dès son plus jeune âge qu'elle a un caractère ferme et résolu. Très vite, on se rend compte aussi des dispositions de la petite pour les études : elle a un esprit vif et enthousiaste, propice à l'étude. A huit ans déjà, elle se passionne pour Plutarque, dont elle lit La Vie des Hommes illustres. Il restera son auteur préféré. Elle lit également des auteurs plus récents tels que Bossuet, Massillon, Montesquieu ou encore, Voltaire. C'est grâce au livre de Rousseau, La Nouvelle Héloïse, qu'elle parvient à se consoler du profond chagrin qu'elle ressent à la mort de sa mère.
    Lorsqu'elle est un peu plus grande, la jeune Manon refuse d'entrer au couvent et se passionne pour les idées républicaines qui commencent à faire surface et qui l'a imprégnée depuis le début de ses études, notamment grâce à ses lectures. En 1774, la jeune Manon, âgée de vingt ans, séjourne quelques temps au château de Versailles. Ulcérée par le mépris dans lequel les nobles tiennent les bourgeois, la jeune femme en conçoit pour eux une haine tenace qu'elle n'oubliera plus.
    A la mort de sa mère, la jeune Manon s'est consacrée à ses études mais aussi à la tenue du ménage de son père. Jolie, assez séductrice, la jeune fille a de nombreux soupirants mais elle refuse toutes les promesses de mariage dans un premier temps. C'est en 1776, à l'âge de 22 ans, qu'elle fait la connaissance de Jean Marie Roland de la Platière, vertueux et sérieux, et de vingt ans son aîné. Ils ont de nombreux points communs : par exemple, Manon peut se placer comme son égal tant sur un niveau intellectuel que sur celui du caractère. Le 4 février 1780, après de multiples hésitations, Manon épouse finalement Jean Marie Roland. De cette union naîtra une fille, un an plus tard, en 1781 : elle se nomme Eudora.
    Pour autant, la vie conjugale n'enchante pas vraiment la jeune femme. Son mari finit par la négliger, à ne plus se préoccuper de ses propres aspirations tandis qu'il se sert d'elles pour ses propres recherches dans le cadre de son travail (il est inspecteur des manufactures). « Mariée dans tout le sérieux de la raison », avouera-t-elle dans ses Mémoires, « je ne trouvais rien qui m’en tirât ; je me dévouais avec une plénitude plus enthousiaste que calculée. À force de ne considérer que la félicité de mon partenaire, je m’aperçus qu’il manquait quelque chose à la mienne ».
    Le ménage habite tout d'abord la ville d'Amiens avant de déménager dans la région lyonnaise. Dans les premiers temps de leur mariage, d'ailleurs, Manon écrit quelques articles à caractère politique pour le Courrier de Lyon. Le couple gagne finalement Paris en 1791 et la Révolution donne à Manon l'occasion de mettre enfin un terme à cette vie conjugale qu'elle juge terne et monotone. Enthousiasmée par le mouvement révolutionnaire qui est alors en plein développement, elle s'y investit avec passion et commence à acquérir un rôle de plus en plus actif.
    Manon décide alors de mettre en place un salon, qui devient le rendez-vous des politiques influents du moment tels que Brissot, Pétion ou encore, un certain Robespierre. Manon se trouve au milieu de tous ces hommes qui font la politique de la France et préside son salon. Elle a des relations importants au sein du parti girondin, qui permettent à son mari de devenir Ministre de l'Intérieur, le 23 mars 1792. Le couple s'installe à l'hôtel ministériel de la rue Neuve-des-Petits-Champs et Manon devient littéralement l'égérie des Girondins. Manon tombe d'ailleurs amoureuse d'un certain Buzot, qui fait partie du cercle d'influents qui gravite à l'hôtel ministériel, mais elle reste pourtant fidèle à son mari, qu'elle aime comme un père. Aux côtés de ce dernier, d'ailleurs, elle joue un rôle prépondérant, rédigeant notamment la lettre dans laquelle Roland demande au roi Louis XVI de revenir sur son veto. Cette lettre provoque le renvoi de Roland le 13 juin 1792, à peine trois mois après son arrivée au ministère. Son mari retrouve son portefeuille après le 10 août et Manon est alors plus influente que jamais. Elle est révoltée par les Massacres de Septembre mais, au contraire de Thérésia Cabarrus, par exemple, elle ne réagit pas. Par contre, elle voue à Danton une haine qui grandit de jour en jour. Aussi entière dans ses affections que dans ses inimitiés, Manon Roland attaque Danton de plus en plus violemment, par la voix de Buzot, son amoureux transi. Comprenant d'où viennent ces attaques, voilà ce que dire le tribun Danton : « Nous avons besoin de ministres qui voient par d’autres yeux que ceux de leur femme ». Manon devient littéralement furieuse contre lui. Mais la Montagne en profite pour attaquer Jean Marie Roland, qu'ils surnomment « Coco Roland ». Manon devient alors « Madame Coco » ou « la reine Coco ».
    Le ministre de l'Intérieur finit par démissionner et Manon décide de s'éloigner de la politique mais aussi de Buzot, qui est épris d'elle et qu'elle aime également. Le 31 mai 1793 a lieu la proscription des Girondins mais elle n fuit pas, alors qu'elle aurait pu le faire, comme Buzot ou son mari, entre autres, qui préfèrent s'éloigner le temps que passe l'orage. Jean Marie Roland s'échappe vers Rouen, mais Manon, elle, se laisse arrêter le 1er juin 1793, à son domicile de la rue de la Vieille Bouclerie, à Paris. Elle est incarcérée à la prison de l'Abbaye. Détâchée de la vie, elle est aussi libérée de la présence de son mari et ressent son emprisonnement comme un soulagement. Elle l'écrit d'ailleurs à Buzot : « Je chéris ces fers où il m’est libre de t’aimer sans partage ». Elle est libérée 3 semaines plus tard, le 24 juin. Mais, une heure plus tard, elle est de nouveau arrêtée et placée à Sainte-Pélagie avant de gagner la Conciergerie, où elle restera cinq mois. En prison, elle bénéficie du respect de ses gardiens et de certains privilèges dont ne peuvent jouir d'autres prisonniers. Elle peut ainsi avoir du matériel pour écrire et elle peut aussi recevoir des visites occasionnelles de ses amis. C'est dans sa cellule de la Conciergerie qu'elle écrit son Appel à l'impartiale postérité, ses Mémoires destinés à sa fille Eudora.
    Elle est finalement jugée le 8 novembre 1793...Un peu avant, le mois précédent, une autre prisonnière de la Conciergerie a été jugée et menée à la guillotine : c'est l'ancienne reine Marie-Antoinette...Le procès, mené par le Tribunal Révolutionnaire, se déroule entre 9 heures et 14 heures 30. L'exécution est prévue pour le soir même. C'est avec un calme et une sérénité étonnants, presque de la joie, que Manon se laisse entraîner vers l'échafaud. Passant devant la statue de la Liberté, installée pour commémorer la journée du 10 août 1792, elle aurait dit : « Ô Liberté, comme on t'a jouée ! » ou encore « Ô Liberté, que de crimes on commet en ton nom ! ».
    Deux jours plus tard, le 10 novembre, Jean Marie Roland, toujours réfugié loin de Paris, apprend la mort de son épouse. Il se suicide, à Bourg-Beaudoin, dans l'Eure, sur la route entre Rouen et Paris. Buzot, l'amant platonique de Manon, ne l'apprend qu'en juin 1794 et se donne lui aussi la mort, alors qu'il est réfugié en Gironde, près de Saint-Emilion.
    La fille de Manon et Jean Marie Roland, Eudora, devenue orpheline à l'âge de douze ans, est recueillie par Jacques Antoine Creuzé-Latouche. Après la mort de celu-ci en 1800, c'est un grand admirateur de Manon Roland, le botaniste et minéraliste Louis-Augustin Bosc qui se chargea de l'éducation de la petite. Elle épousera Pierre Léon Champagneux, autre admirateur de sa mère.

    II. Olympe de Gouges, la féministe

    INTERMÈDE LXVIII

    Olympe de Gouges, dont le nom de naissance est Marie Gouze, voit le jour le 7 mai 1748 dans la ville de Montauban. Considérée comme une pionnière du féminisme, elle est la rédactrice de la Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne, sous la Révolution. Mais revenons à ses premières années. Marie est la fille de Pierre Gouze, un bourgeois de Montauban, boucher, et d'Anne Mouisset, une fille de drapier. Le couple s'est marié en 1731. Anne Mouisset, née en 1712, avait pour parrain Jean-Jacques Lefranc de Pompignan, avec qui elle aurait entretenu une liaison amoureuse. Certains ont affirmé qu'il était le père naturel de Marie. Le fait que Pierre Gouze n'ait pas signé l'acte de baptême de sa petite fille pourrait peut-être attester la bâtardise de l'enfant, mais nous n'en avons aucune preuve.
    En 1765, à l'âge de 16 ans, Marie est mariée à un traiteur parisien du nom de Louis-Yves Aubry. Il est officier de bouche de l'Intendant et, probablement, un client récurrent de la boucherie familiale des Gouze. Quelques mois après le mariage, la jeune Marie donne naissance à un fils, qu'elle prénomme Pierre. Peu de temps après, son mari meurt. Déçue par cette expérience conjugale, Marie décide de rester veuve et de ne pas se remarier. Elle va même jusqu'à qualifier le mariage comme le « tombeau de la confiance et de l’amour ». En société, Marie se met à porter couramment le nom de Marie-Olympe : elle signe plusieurs textes de ce nom, d'ailleurs. Parfois, elle se fait seulement appeler Olympe et ajoute une particule à son nom, qu'elle écrit parfois Gouges : Olympe de Gouges est née.
    Comme rien ne la rattache à Montauban, hormis sa mère, qu'elle aidera financièrement par la suite, Olympe décide de monter à Paris rejoindre sa soeur aînée, Jeanne. Au début des année 1770, elle est à Paris, accompagnée de son fils à qui elle fait donner une éducation sérieuse et soignée. C'est pendant ce séjour parisien qu'elle change définitivement de nom et adopte son célèbre pseudonyme qui ne la quittera plus.
    A Paris, Olympe rencontre Jacques Biétrix de Rozières, directeur d'une puissance compagnie de transports militaires. Il lui propose le mariage mais elle refuse. Pour autant, leur relation va perdurer jusqu'à la Révolution. C'est grâce au soutien financier de son compagnon qu'Olympe va pouvoir mener une vie de vraie bourgeoise parisienne. Dès 1774, elle figure d'ailleurs dans l'Almanach de Paris ou annuaire des personnes de condition. Dans la capitale, elle est demeure rue des Fossoyeurs.
    Issue de la bourgeoise aisée par sa mère, Anne Mouisset, Olympe avait reçu dès son plus jeune âge une éducation solide, qui lui permet de s'intégrer rapidement aux cercles de l'élite parisienne et de s'y sentir à l'aise. Dans les salons qu'elle fréquente, elle rencontre de nombreux hommes de lettres, ce qui lui donne envie de prendre la plume, elle aussi. Sa filiation supposée avec Lefranc de Pompignan, dont la réputation de dramaturge n'était plus à faire (sa pièce Didon avait récolté un franc succès), lui a sans doute permis d'entrer plus facilement dans le monde des lettres.
    Support privilégié des idées nouvelles, le théâtre demeure tout de même étroitement surveillée par l'Etat. Cela n'empêche pas Olympe de monter sa propre troupe, qui possède des décors et ses costumes. C'est un théâtre itinérant qui se produisait à Paris et dans la région. En 1787, c'est le marquis de La Maisonfort qui rachète le théâtre d'Olympe. Mais celle-ci conserve une partie de la troupe, dans laquelle jouait d'ailleurs son propre fils, Pierre Aubry.
    La pièce qui rendit célèbre Olympe est L'Esclavage des Noirs, publiée en 1792 mais inscrite au répertoire de la Comédie-Française dès 1785, sous le titre de Zamore et Mirza ou L'Heureux Naufrage. Cette pièce avait pour but d'attirer l'attention sur le sort des esclaves noirs dans les colonies. On peut penser que cette pièce fit l'effet d'un caillou dans la mare de l'Ancien Régime, qui ne songeait aucunement en mettre en cause l'esclavage. De plus, le Code Noir, édicté par Louis XIV était alors encore en vigueur et de nombreuses familles en tiraient alors un bénéfice considérable.
    En septembre 1785, Olympe de Gouges, qui s'était plainte de passe-droits et craignait de voir sa pièce escamotée, se plaignit de ses comédiens. L'un d'eux, Florence, se sentit insulté et en référa à son entourage. Le baron de Breteuil et le maréchal de Duras, gentilshommes de la Chambre mais aussi ministres, saisirent l'occasion et envoyèrent Olympe à la Bastille avant de retirer la pièce du répertoire de la Comédie-Française. Mais, grâce à ses protecteurs, notamment le chevalier Michel de Cubières, dont le frère était favori de Louis XVI, la lettre de cachet fut révoquée.
    Avec la Révolution, la Comédie-Française devient plus autonome. La pièce d'Olympe est enfin représentée, quatre ans après son inscription au répertoire. Malgré les changements politiques, le lobby colonial reste très actif et Olympe doit faire face à des harcèlements, des pressions, des menaces. Pour autant, elle persiste et signe : en 1790, elle compose une nouvelle pièce sur le même thème, intitulée Le Marché des Noirs. Cela vaudra à Olympe d'être inscrite au titre abolitionniste, dans la liste de l'abbé Grégoire, « Liste des Hommes courageux qui ont plaidé la cause des malheureux Noirs », en 1808.
    En 1788, le Journal général publie deux brochures à caractère politique écrites par Olympe de Gouges. Elle y expose par exemple son projet d'impôt patriotique, développé dans sa Lettre au Peuple. Sa seconde brochure est intitulée les « Remarques patriotiques, par l’auteur de la Lettre au Peuple ». Elle y expose un vaste programme de réformes sociales. Ces écrits furent ensuite suivis d'autres brochures, dans lesquelles elle s'adressait aux représentants des trois premières législatures de la Révolution, à savoir les Clubs patriotiques, Mirabeau ou encore, La Fayette et Necker, pour qui elle avait beaucoup d'admiration. Olympe défend aussi le principe de monarchie constitutionnelle. En 1790, elle s'installe à Auteuil, où un important salon littéraire se tenait sous l'égide d'Anne-Catherine Helvétius. Elle amménage dans un appartement rue du Buis et y demeurera jusqu'en 1793. Olympe est en relation avec le marquis de Condorcet et son épouse, Sophie de Grouchy, elle rejoint les Girondis, dès 1792. Elle y fréquente les Talma, mais aussi le marquis et la marquise de Villette, Louis-Sébastien Mercier, Michel de Cubières et bien d'autres encore...Avec eux, elle devient républicaine mais ne soutient pas pour autant la mort de Louis XVI. D'ailleurs, le 16 décembre 1792, Olympe se propose pour assister Malesherbes dans la défense du roi, mais sa demande est rejetée avec mépris.
    Olympe va donc se consacrer à la défense des femmes dans la Révolution. Elle considère par exemple que les femmes sont tout à fait capables d'assumer des tâches qui sont traditionnellement confiées aux hommes. Par exemple, elle demande à ce que les femmes soient associées aux débats politiques et de société. Puis, elle rédige sa fameuse Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne, qu'elle adresse en premier lieu à la reine Marie-Antoinette, pour, dit-elle, protéger « son sexe » qu'elle estime malheureux. Dans cette déclaration, calquée sur celle des Droits de l'Homme publiée en 1789, elle affirme l'égalité des droits civils et politiques pour les deux sexes, insistant aussi pour que l'on rendît à la femme des droits naturels que les préjugés avaient fini par lui retirer. Ainsi, elle écrit cette phrase, qui reste sans doute la plus célèbre de sa Déclaration : « La femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune. ». C'est Olympe de Gouges également qui obtint la première que les femmes soient associées aux commémorations nationales : La Fête de la Loi en 1792 puis la commémoration de la Prise de la Bastille le 14 juillet 1792.
    Elle demande aussi l'instauration du divorce (le premier et le seul droit conféré aux femmes par la Révolution) qui fut adopté sous la pression des Girondins. Elle demande aussi la suppression du mariage religieux qui serait remplacé par une sorte de contrat civil. Très avance sur son époque, Olympe de Gouges militait aussi pour la libre recherche de la paternité et la reconnaissance des enfants nés hors mariage. C'est véritablement révolutionnaire et particulièrement moderne pour l'époque !
    C'est elle aussi qui fut la première à théoriser, dans les grandes lignes, le système de la protection maternelle et infantile, que l'on connaît encore aujourd'hui. Olympe s'indignait en effet de voir les femmes accoucher dans des hôpitaux ordinaires, où les soins n'étaient pas adaptés. Elle demande la création de maternités. Elle est aussi sensible à la pauvreté endémique qui touche la France de la fin du XVIIIème siècle et demande la création d'ateliers nationaux où les plus pauvres, sans emploi, pourraient travailler. Elle demande aussi l'institution de foyers pour les mendiants.
    En 1793, Olympe s'attaque violemment à ceux qu'elle considère comme responsables des massacres du 2 et 3 septembre 1792, qui l'ont révoltée. Voilà ce qu'elle écrit : « le sang, même des coupables, versé avec cruauté et profusion, souille éternellement les Révolutions ». Elle vise particulièrement Marat, l'un des signataires de la circulaire du 3 septembre qui proposait d'étendre les massacres à toutes les prisons de France. Elle soupçonne aussi Robespierre d'aspirer à la dictature et elle l'interpelle à plusieurs reprises dans différents écrits. Cela lui valut une dénonciation de Bourdon de l'Oise au Club des Jacobins.
    Au printemps 1793, elle dénonce la montée en puissance de la dictature du parti de la Montagne, estimant que c'est un véritable danger, à l'instar de Vergniaud, par exemple. Après la mise en accusation du parti Girondin dans son ensemble, le 2 juin 1793, Olympe de Gouges écrit au président de la Convention, où elle s'indignait de cette mesure, qu'elle considérait comme un attentat contre les principes démocratiques (cette lettre est datée du 9 juin 1793). Ce courrier est censuré.
    Le 6 août 1793, Olympe est déférée devant le Tribunal Révolutionnaire. En effet, elle n'a pas respecté la loi de mars 1793 sur la répression des écrits remettant en causa le principe républicain. Par la suite, elle est incarcérée. Malade, à la suite d'une blessure qui s'est infectée à la prison de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, Olympe demande des soins. Elle est envoyée à l'infirmerie de la Petite-Force, où elle partage la cellule d'une condamnée à mort en sursis, qui prétend être enceinte et se nomme Madame de Kolly. En octobre, Olympe met en gage ses bijoux au Mont-de-Piété et parvient à être transférée à la maison de santé de Marie-Catherine Mahay, sorte de prison pour riches où le régime est un peu plus souple. Olympe est désormais désireuse de justifier ses actes et elle le fait en réclamant sa mise en jugement dans deux affiches qu'elle réussit à faire sortir clandestinement de sa prison. La première s'appelle « Olympe de Gouges au Tribunal révolutionnaire ». L'autre, « Une patriote persécutée », est son dernier texte. Ces affiches sont largement diffusées et remarquées par les inspecteurs de police qui les signalent aussitôt.
    Le matin du 2 novembre 1793, Olympe est traduite devant le Tribunal Révolutionnaire. Elle est interrogée plus que sommairement et ne bénéficie pas de la défense d'un avocat, dont elle a été privée. Mais elle se défend avec finesse, adresse et intelligence. Elle est condamnée à la peine capitale pour avoir tenté de rétablir un autre gouvernement autre « un et indivisible ». Olympe se déclare alors enceinte, sûrement pour gagner du temps ! Il est vrai, que dans sa dernière prison, elle avait eu une relation avec un homme...les médecins consultés ne peuvent affirmer s'il y'a effectivement une grossesse. Mais Fouquier-Tinville, lui, décrète que la condamnée n'est pas enceinte. Olympe profite alors du peu de temps qui lui reste avant son exécution pour écrire à son fils, Pierre.
    Elle monte sur l'échafaud avec courage et dignité, selon les témoignages de l'époque et contrairement à ce que prétendaient l'auteur des mémoires apocryphes du bourreau Sanson ou encore, des historiens comme Michelet. Elle aurait dit, avant que la lame ne tombe : « Enfants de la Patrie vous vengerez ma mort. » Elle avait alors 45 ans.
    Par la suite, son fils, adjudant, craignant d'être inquiété pour les actions de sa mère, la renie publiquement dans une profession de voie civique. Le procureur de la Commune de Paris, Pierre-Gaspard Chaumette fustigea Olympe de Gouges : cette « virago, la femme-homme, l’impudente Olympe de Gouges qui la première institua des sociétés de femmes, abandonna les soins de son ménage, voulut politiquer et commit des crimes [...] Tous ces êtres immoraux ont été anéantis sous le fer vengeur des lois. Et vous voudriez les imiter ? Non ! Vous sentirez que vous ne serez vraiment intéressantes et dignes d’estime que lorsque vous serez ce que la nature a voulu que vous fussiez. Nous voulons que les femmes soient respectées, c’est pourquoi nous les forcerons à se respecter elles-mêmes. »
    Le personne d'Olympe de Gouges sort de la caricature après 1945. Mais ce n'est pas en France qu'elle est le plus étudiée, c'est surtout aux Etats-Unis, en Allemagne et au Japon ! En France, ce sont surtout des érudits régionalistes qui se sont intéressés à la figure d'Olympe de Gouges. Depuis octobre 1989, à l'instigation de l'historienne Catherine Marand-Fouquet, plusieurs pétitions ont demandé le transfert du corps d'Olympe au Panthéon, nécropole des grands hommes de la République. Plusieurs municipalités françaises, dont Paris dans le 3e arrondissement, ont voulu rendre hommage à Olympe de Gouges en baptisant de son nom des établissements scolaires ou des voies publiques.

    III. Charlotte Corday : elle a assassiné Marat !

    INTERMÈDE LXVIII

    Charlotte Corday, née Marie-Anne-Charlotte de Corday d'Armont voit le jour le 27 juillet 1768 en Normandie, à Saint-Saturnin-des-Ligneries. L'Histoire a retenu son nom pour avoir assassiné le montagnard Jean-Paul Marat.
    Charlotte est le troisième enfant de Jacques-François de Corday d'Armont, gentilhomme normand et ancien lieutenant aux armées du roi et de Charlotte-Marie-Jacqueline de Gautier des Authieux de Mesnival. Charlotte est aussi l'arrière-arrière-arrière-petite-fille du dramaturge Pierre Corneille, par la fille de ce dernier. Sa famille est noble mais déclassé et la légende qui veut qu'elle se soit introduite chez Marat grâce à ses relations familiales est fausse. Charlotte vit dans une petite maison qui ne paye pas de mine près de Vimoutiers : elle y passera toute son enfance. Les Corday ont eu cinq enfants dont quatre survivront à la petite enfance.
    Confronté à divers conflits familiaux concernant la répartition de l'héritage entre lui et ses frères, Jacques-François déménage à Caen, la grande ville la plus proche. En 1782, il perd sa femme. Charlotte a quatorze ans. Il se trouve alors dans la difficulté, et, comme bon nombre d'autres membres de la petite noblesse, il cherche à placer ses quatre enfants. Refusée quelques années plus tôt par la maison de Saint-Cyr, réservée aux filles de la noblesse désargentée, Charlotte est placée, avec sa sœur cadette à l'abbaye des Dames de Caen, qui se doit d'accueillir les jeunes filles issues de la noblesse mais pauvres. Elle y reste jusqu'en février 1791 et y reçoit une éducation plus que soignée. Lorsqu'elle en sort, Charlotte a 23 ans. Le vote de la loi établissant la Constitution Civile du clergé entraîne la suppression des ordres religieux et donc, par ricochet, la fermeture des couvents déclarés biens nationaux.
    Charlotte aime lire et ses lectures sont sérieuses. Elle lit beaucoup d'auteurs classiques et montre une vraie curiosité intellectuelle. Son père lui prête quelques livres de Rousseau ou encore, Montesquieu. On peut donc supposer que Charlotte a acquis une certaine culture philosophique et politique, chose fréquente, au demeurant, chez les femmes de la noblesse. Charlotte, d'ailleurs, admire les philosophes, mais elle n'en dénigre pas moins la religion et reste très pieuse. Elle cultive le goût du sacrifice, de la mort jeune et de la foi intérieure. C'est au nom de cette foi, portée à son comble, qu'elle vivra son exécution, à l'âge de 24 ans (dix jours plus tard, elle allait avoir 25 ans...).
    Un de ses parents, Frédéric de Corday, fera plus tard d'elle ce portrait : « Charlotte avait le feu sacré de l’indépendance, ses idées étaient arrêtées et absolues. Elle ne faisait que ce qu’elle voulait. On ne pouvait pas la contrarier, c’était inutile, elle n’avait jamais de doutes, jamais d’incertitudes. Son parti une fois pris, elle n’admettait plus de contradiction. Son oncle, le pauvre abbé de Corday m’en a parlé dans les mêmes termes, comme d’une personne qui avait un caractère d’homme. Elle avait, en outre un esprit assez railleur, assez moqueur… Elle était susceptible de sentiments nobles et élevés, de beaux mouvements. Avec l’énergie dont elle était douée, elle s’imposait et n’en faisait jamais qu’à sa tête. Quoique dans la famille les femmes soient toutes énergiques, il n’y en avait pas qui eussent un caractère aussi décidé, aussi capable. Si elle eût commandé un régiment, elle l’eût bien mené, cela se devine . »
    Rendue au siècle, selon l'expression, la jeune femme de 23 ans retourne vivre chez son père, qui avait vendu entre temps la ferme du Ronceray, où Charlotte était née et où elle avait passé toute son enfance, pour acheter de nouveaux fermages dit « la ferme des Bois ». Mais, dès juin 1791, Charlotte Corday quitte la campagne pour retourner vivre à Caen, chez sa tante, Madame de Bretteville-Gouville, rue des Carmes. La jeune femme défend ses idées constitutionnelles au milieu de royalistes convaincus. C'est là qu'elle apprit avec stupeur la fuite du roi et de la famille royale à Varennes, fuite qui provoqua un fort émoi en France.
    A la suite des massacres de septembre, en 1792, Charlotte découvre avec fureur que le député montagnard Jean-Paul Marat se réjouit de ces massacres, qu'il propose d'ailleurs d'étendre à toutes les prisons de France. Marat est vilipendé par les Girondins et par une autre femme qui n'hésite pas, depuis Paris, à prendre la plume : Olympe de Gouges, qui surnomme d'ailleurs Marat le « boutefeu Marat ».
    Convaincue que la France doit en être débarrassée, Charlotte est confortée dans son idée lorsqu'elle entend le député girondin Pezenas déclamer contre Marat : « Faites tomber la tête de Marat et la patrie est sauvée ». Le 9 juillet 1793, Charlotte quitte Caen pour le quartier du Palais-Royal, à Paris. Elle descend à l'hôtel de la Providence, rue des Vieux-Augustins, le 11 juillet. Munie d'une lettre d'introduction signée par le député Barbaroux, elle se rend chez le député Claude Romain Lauze de Perret qui lui fait un bon accueil. Dans la conversation, il lui apprend que Marat, souffrant d'une maladie de peau qui le mine, ne se présente plus à la Convention. Dans la matinée du 13 juillet, elle cherche par deux fois à se faire introduire dans la maison de celui que l'on surnomme l'Ami du Peuple. En vain. C'est alors qu'elle a l'idée de lui faire parvenir un billet, au message bref : « Je viens de Caen, votre amour pour la patrie doit vous faire désirer connaître les complots qu’on y médite. J’attends votre réponse. ». En fin de journée, comme son premier billet n'a pas eu de réponse, Charlotte insiste, elle en rédige un second : « Je vous ai écrit ce matin, Marat, avez-vous reçu ma lettre ? Je ne puis le croire, puisqu'on m'a refusé votre porte ; j’espère que demain vous m'accorderez une entrevue. Je vous le répète, j'arrive de Caen ; j'ai à vous révéler les secrets les plus importants pour le salut de la République. D'ailleurs je suis persécutée pour la cause de la liberté ; je suis malheureuse, il suffit que je le sois pour avoir droit à votre protection. ».
    Charlotte, munie de son billet, quitte alors sa chambre et prend un fiacre pour se rendre au numéro 20 de la rue des Cordeliers, où loge Marat. Dans son corsage, elle avait caché un couteau de cuisine, acheté le matin même, pour 40 sous, dans la boutique du coutelier Badin, au Palais-Royal. Il est environ 7 heures du soir, ce 13 juillet 1793, quand Charlotte se présente une nouvelle fois devant la porte de Marat.
    Donnons la parole à Lamartine, qui, au XIXème siècle, imagina comme suit l'attentat de Charlotte Corday contre Marat :
    « Elle descendit de voiture du côté opposé de la rue, en face de la demeure de Marat. Le jour commençait à baisser, surtout dans ce quartier assombri par des maisons hautes et par des rues étroites. La portière refusa d’abord de laisser pénétrer la jeune inconnue dans la cour. Celle-ci insista néanmoins et franchit quelques degrés de l’escalier, rappelée en vain par la voix de la concierge. À ce bruit, la maîtresse de Marat entrouvrit la porte, et refusa l’entrée de l’appartement à l’étrangère. La sourde altercation entre ces femmes, dont l’une suppliait qu’on la laissât parler à l’Ami du peuple, dont l’autre s’obstinait à barrer la porte, arriva jusqu’aux oreilles de Marat. Il comprit, à ces explications entrecoupées, que la visiteuse était l’étrangère dont il avait reçu deux lettres dans la journée. D’une voix impérative et forte, il ordonna qu’on la laissât pénétrer.
    Soit jalousie, soit défiance, Albertine Marat obéit avec répugnance. Elle introduisit la jeune fille dans la petite pièce où se tenait Marat, et laissa, en se retirant, la porte du corridor entrouverte, pour entendre le moindre mot ou le moindre mouvement de son frère.
    Cette pièce était faiblement éclairée. Marat était dans son bain. Dans ce repos forcé de son corps, il ne laissait pas reposer son âme. Une planche mal rabotée, posée sur la baignoire, était couverte de papiers, de lettres ouvertes et de feuilles commencées.
    Charlotte évita d’arrêter son regard sur lui, de peur de trahir l’horreur de son âme à cet aspect. Debout, les yeux baissés, les mains pendantes auprès de la baignoire, elle attend que Marat l’interroge sur la situation de la Normandie. Elle répond brièvement, en donnant à ses réponses le sens et la couleur propres à flatter les dispositions présumées du journaliste. Il lui demande ensuite les noms des députés réfugiés à Caen. Elle les lui dicte. Il les note, puis, quand il a fini d’écrire ces noms : " C’est bien ! dit-il de l’accent d’un homme sûr de sa vengeance, avant huit jours ils iront tous à la guillotine ! "
    À ces mots, comme si l’âme de Charlotte eût attendu un dernier forfait pour se résoudre à frapper le coup, elle tire de son sein le couteau et le plonge, avec une force surnaturelle, jusqu’au manche dans le cœur de Marat. Charlotte retire du même mouvement le couteau ensanglanté du corps de la victime et le laisse glisser à ses pieds. - « À moi ! ma chère amie ! à moi ! », s'écrie Marat, et il expire sous le coup. »
    Charlotte, qui n'a pas fui après avoir poignardé Marat, est maîtrisée par Simone Evrard, la maîtresse de l'Ami du Peuple et les gens de la maison appelés au secours. Protégée de la foule en furie, Charlotte est conduite non loin d'ici, à la prison de l'Abbaye, où elle est fouillée. Quelques objets personnels sont trouvés ainsi qu'une feuille de papier pliée en huit, dans laquelle elle expliquait son geste.
    Dès le 15 juillet, Charlotte est transférée à la Conciergerie et comparaît le lendemain au Tribunal Révolutionnaire. C'est Jacques Bernard Marie Montané, assisté des juges Foucault, Roussillon et Ardouin, qui préside le tribunal. Fouquier-Tinville, comme à son habitude, occupait sa place d'accusateur public. L'avocat choisi par l'accusée est un girondin, Doulcet de Pontécoulant, mais ce dernier ne répond pas à l'invitation qui lui est adressée. Le président nomme donc d'office Chauveau-Lagarde comme défenseur de Charlotte. Après lecture de l'acte d'accusation et l'audition des divers témoins, on donna lecture de la lettre écrite à son père le 16 juillet et qui avait été interceptée. Charlotte y explique en ses termes son geste irrémédiable : « Pardonnez-moi, mon cher papa, d’avoir disposé de mon existence sans votre permission. J’ai vengé bien d’innocentes victimes, j’ai prévenu bien d’autres désastres. Le peuple, un jour désabusé, se réjouira d’être délivré d’un tyran. Si j’ai cherché à vous persuader que je passais en Angleterre, c’est que j’espérais garder l’incognito, mais j’en ai reconnu l’impossibilité. J’espère que vous ne serez point tourmenté. En tout cas, je crois que vous auriez des défenseurs à Caen. J’ai pris pour défenseur Gustave Doulcet : un tel attentat ne permet nulle défense, c’est pour la forme. Adieu, mon cher papa, je vous prie de m’oublier, ou plutôt de vous réjouir de mon sort, la cause en est belle. J’embrasse ma sœur que j’aime de tout mon cœur, ainsi que tous mes parents. N’oubliez pas ce vers de Corneille :
    Le Crime fait la honte, et non pas l’échafaud !
    C’est demain à huit heures, qu’on me juge. Ce 16 juillet. »
    Charlotte Corday est donc conduite à l'échafaud dès le lendemain, 17 juillet 1793 : dix jours plus tard, elle aurait fêté ses 25 ans. A sa mort, les jacobins pensent que Charlotte Corday n'a pas pu agir par conscience politique mais par amour pour un homme. En conséquence, on fait vérifier sa virginité, mais à leur grand dam, elle est déclarée vierge (virgo intacta). Son corps est transféré au cimetière de la Madeleine tandis que son crâne est conservé par le bourreau Sanson avant d'être mis à Roussin Corbeau de Saint Albin, le secrétaire de Danton. Le crâne de Charlotte Corday sera acquis par la famille Bonaparte et se trouverait désormais chez les descendants du prince Radziwill.
    Le cimetière de la Madeleine ayant été désaffecté en 1794, les ossements de Charlotte Corday ont été transférés aux Catacombes de Paris.

    IV. Thérésia Cabarrus, héroïne du Directoire

    INTERMÈDE LXVIII

    Thérésia Tallien, aussi appelée Thérésa, est née le 31 juillet 1773 au palais de San Pedro à Carabanchel Alto, à Madrid. Elle est surtout connue pour avoir été une salonnière et personnalité de la Révolution Française.
    Son nom de naissance est Juana Maria Ignazia Thérésa Cabarrus et elle est la fille du financier François Cabarrus, fondateur de la banque San Carlos en 1782. Il est anobli en 1789 par Charles IV d'Espagne, avec le titre de comte. Sa mère, Maria Antonia Galabert, est la fille d'un industriel français établi en Espagne. La famille Cabarrus est originaire de la Navarre espagnole et vient au début du xviie siècle se fixer à Capbreton
    Jusqu'à l'âge de trois ans, la petite fille est élevée par une nourrice, en Espagne, puis elle est ramenée à Carabanchel par son grand-père. Elle ne va pourtant rester que deux ans dans sa famille avant de partir pour la France, où elle est élevée par des religieuses de 1778 à 1783, soit jusqu'à ses dix ans. En 1785, âgée de 12 ans, elle peut revenir, provisoirement, au château de sa famille à Madrid.
    Thérésa est déjà une très jolie enfant et elle est remarquée par l'un des jeunes frères de sa mère qui demande sa main à François Cabarrus. Ce dernier est scandalisé et chasse aussitôt son beau-frère. Il décide aussi de renvoyer Thérésa à Paris, pour y parfaire son éducation et surtout, trouver un mari. Cette fois, sa mère l'accompagne.
    Thérésa tombe d'abord amoureuse d'Alexandre Laborde : les deux adolescents se plaisent beaucoup mais Jean-Joseph Laborde, qui est marquis, considère que marier son fils à une Cabarrus serait une mésalliance. Le mariage ne se fera donc pas, malgré l'attirance mutuelle des deux jeunes gens. Finalement, comme François Cabarrus veut renforcer ses positions en France, il marie sa fille, le 21 février 1788, avec Jean Jacques Devin de Fontenay, conseiller à la troisième chambre des enquêtes du Parlement de Paris. L'époux est également le fils d'un président de la Chambre des Comptes et le petit-fils d'une Lecoulteux, une très riche et puissante famille. La jeune mariée n'a que 15 ans et elle apporte en dot 500 000 livres, ce qui est peu au regard des biens de l'époux, estimés à 800 000 livres, plus les revenus de sa charge qui sont estimés à 60 000 !
    Jeune mariée, Thérésa est présentée à la Cour de Louis XVI. Jean Jacques et Thérésa de Fontenay se rendent aussi en Espagne, patrie de la jeune femme, où un accueil chaleureux est réservé à Thérésa. Dans le même temps, son mari, qui se sent méprisé, écourte leur voyage.
    De retour à Paris, Thérésa devient l'ornement de la bonne société du Marais. Ainsi, dans ses salons, elle reçoit le général La Fayette, les trois frères Lameth, Félix Lepeltier de Saint-Fargeau, Antoine de Rivarol, Honoré Gabriel Riqueti, comte de Mirabeau et bien d'autres encore...En 1789, la jeune femme s'affilie à la loge maçonnique Olympique. Moderne, Thérésa s'enthousiasme pour les idées à la mode et participe même à a fête de la Fédération en 1789.
    Le 2 mai 1789, Thérésa, âgée de seize ans, donne naissance à un fils, prénommé Théodore. Le père putatif de l'enfant pourrait être Félix Lepeltier de Saint-Fargeau, mais nous n'en avons pas la preuve formelle. Au début des années 1790, Thérésa doit faire face au malheur de son père, qui subit un revers de fortune. Il est arrêté le 21 juin 1790, et détenu avec une extrême rigueur. En novembre 1792, son époux, Devin de Fontenay, qui a épuisé toute sa dot se voit dans l'obligation d'émigrer. Un an plus tard, ils se rendent en famille, avec leur petit garçon, à Bordeaux. Elle lui fait cadeau de tous ses bijoux puis Devin de Fontenay abandonne femme et enfant après que le divorce ait été prononcé le 5 avril 1793.
    Thérésa, jusque là amatrice de plaisir, de mode et de fêtes, devient bienfaitrice des pauvres et, lors de la persécusion des Girondins elle refuse de rejoindre l’Espagne. Thérésa est alors enfermée au château du Hâ (ou Fort du Hâ), à Bordeaux. La ville est alors complètement soumise aux rigueurs de la Montagne, qui poursuit avec acharnement les derniers Girondins et les partisans de ces derniers. Thérésa intervient alors auprès des révolutionnaires pour faire libérer des membres de sa famille mais aussi, d'autres victimes de la Terreur, comme les Boyer-Fonfrède.
    Début décembre 1793, elle est donc emprisonnée au Fort du Hâ où elle doit faire face à des conditions de détention particulièrement difficiles. Elle s'adresse alors par écrit Jean-Lambert Tallien, représentant gouvernemental en mission, et qui l'a déjà aidé. Elle réclame sa liberté et tente de l'intéresser à son sort.
    Tallien est séduit par la beauté de la piquante Espagnole...Il la fait aussitôt libérer et s'installer avec elle. Thérésa, qui a beaucoup d'influence sur lui, en use et abuse pour protéger tous ceux qu'elle peut. Le dévouement de la jeune femme lui vaudra le surnom de Notre-Dame de Bon Secours. En décembre 1793, toujours, elle écrit un Discours sur l'éducation, par la citoyenne Thérésa Cabarrus, lu lors de la séance tenue au temple de la Raison de Bordeaux, le 1er décadi du mois de nivôse qui est jour de la fête nationale et qui est célébrée à l'occasion de la reprise de la ville de Toulon par les armées de la République.
    Mais, en voulant à tout force sauver des vies, Thérésa va finir par mettre en danger la sienne. La liaison de Tallien avec une riche aristocrate, qui plus est, espagnole, fait grand bruit et provoque le scandale. Tallien est obligé de revenir à Paris pour se justifier. Thérésa quitte Bordeaux et le rejoint. Elle est en effet devenue suspecte dans la ville girondine, après le décret du 16 avril, interdisant les nobles de séjourner à Paris et dans les ports. Mais, à la suite d'un ordre signé par Robespierre, Collot d'Herbois et Prieur de la Côte d'Or, elle est de nouveau arrêtée et, cette fois, enfermée à la prison de la Force, puis à la prison des Carmes. C'est là qu'elle aurait rencontré Joséphine de Beauharnais, une Martiniquaise mariée en France. Celle-ci aurait écrit sur un mur de sa geôle, un message, contresigné par Thérésa elle-même : « Liberté, quand cesseras-tu d’être un vain mot ? Voilà dix-sept jours que nous sommes enfermées. On nous dit que nous sortirons demain, mais n’est-ce pas là un vain espoir ? ».
    Sur le point de passer en jugement et donc, de monter à l'échafaud (les prisons des Carmes et de la Force sont célèbres pour être les antichambres de la guillotine), Thérésa adresse un message à Tallien : : « Je meurs d'appartenir à un lâche. ». Cette missive le détermine à entrer dans la conjuration qui est en train de se nouer contre Robespierre, l’instigateur de la Terreur. Il s'illustre, le 9-Thermidor, à la tribune de la Convention, où il empêche Saint-Just, partisan de Robespierre, de prendre la parole.
    Libérée, Thérésa hérite d'un nouveau surnom : Notre-Dame de Thermidor, car la révolution thermidorienne sauve de nombreuses vies. William Pitt le Jeune, en Angleterre, en apprenant l'action de Thérésa qui a poussé Tallien à agir, s'exclame : « Cette femme serait capable de fermer les portes de l’enfer ».
    De nouveau installée à Paris, Thérésa tient salon. C'est elle qui lance la mode néo-grecque, qui fera fureur sous le Directoire. Elle apprend le dessin avec Jean-Baptiste Isabey et épouse Tallien le 26 décembre 1794. Ils auront une fille, Rose Thermidor, qui naît en 1795.
    Son mariage avec Tallien lui vaut un nouveau surnom : Notre-Dame de Septembre. En effet, si son époux est en partie responsable des massacres, elle, les as condamnés. Elle est ulcérée par la conduite de son époux envers des prisonniers, qui ont été fusillés et elle confie à une amie : « Trop de sang dans les mains de cet homme, je fus à jamais dégoûtée de lui ». Elle finit par se séparer de lui en 1795 mais ne divorce qu'en 1802. Elle aura plusieurs autres enfants, avec différents amants et avec son troisième époux.
    En 1796, les biens des époux Devin de Fontenay sont vendus et, l'année suivante, Thérésa, devenue une figure influente, rencontre Lazare Hoche et Juliette Récamier, dont elle devient une amie proche. En 1797 toujours, Thérésa devient la maîtresse de Paul Barras, homme fort du Directoire, qui a aussi des bontés pour Rose de Beauharnais, future Joséphine...D'ailleurs, dans son château de Grosbois, où Thérésa fait figure de maîtresse de maison, il reçoit Rose, mais aussi madame de Mailly, madame de Chateaurenard, Cambacerès, Talleyrand, Fouché, Choderlos de Laclos, Juliette Récamier, entre autres...
    Au même moment, Thérésa a la joie d'apprendre que son père est sorti de prison et que des mesures de réhabilitation ont été prises. Le 20 décembre 1797, Thérésa accouche d'un enfant de Barras, mais il meurt à la naissance.
    A l’automne de 1798, Thérésa rencontre le riche financier Gabriel-Julien Ouvrard lors d'une partie de chasse donnée à Grosbois, chez Barras. Il semble que ce soit ce dernier qui ait jeté sa maîtresse entre les bras du financier, comme il le fera par la suite pour Joséphine avec un certain Bonaparte...Quoi qu'il en soit, on voit désormais Thérésa s'afficher régulièrement avec Ouvrard. Entre 1800 et 1804, ils ont quatre enfants : Clémence, en 1800, Jules Adolphe Edouard, en 1801, Clarisse Gabriel Thérésa en 1802 et Stéphanie Caroline Thérésa en 1803. Ils naissent tous rue de Babylone, à Paris, où Gabriel-Julien Ouvrard a installé sa maîtresse. A noter que les deux premiers enfants, nés avant le divorce de Thérésa et Tallien, sont considérés comme les enfants de celui-ci. En effet, Jules Adolphe Edouard, qui devient médecin, est connu sous le nom de Jules Adolphe Edouard Tallien de Cabarrus.
    Sous le Directoire également, Thérésa rencontre un petit général corse, Bonaparte. Elle n'aura pas de liaison avec lui mais le prend en quelque sorte sous sa protection, voyant son indigence. Ainsi, elle lui fait fournir du drap par l'intendance car son uniforme est, juge-t-elle, en très mauvais état. Lorsqu'elle le revoit paraître avec un nouvel uniforme flambant neuf, elle lui lance : « Eh bien, mon ami, vous les avez eues vos culottes ! ». La plaisanterie n'est pas, on s'en doute, au goût de Bonaparte et elle fera d'ailleurs rire tous ses futurs ennemis ! Il semble que Bonaparte ait tenté de faire la Cour à Thérésa mais la jeune femme n'y prêta aucune attention. Alors, le général corse se serait rabattu sur la meilleure amie de Notre-Dame de Septembre, Joséphine de Beauharnais, qui sera son grand amour.
    Le coup d'Etat du 18-Brumaire met un terme à la carrière publique de la Merveilleuse. Bonaparte, qui l'a pourtant autrefois beaucoup aimée mais n'a pas supporté d'être moqué par elle, ne l'accueille pas à sa Cour. Leurs relations sont particulièrement tendues. Il écrira même une fois à Joséphine : « Je te défends de voir madame Tallien, sous quelque prétexte que ce soit. Je n'admettrai aucune excuse. Si tu tiens à mon estime, ne transgresse jamais le présent ordre ». Devenu empereur, il lui refuse un jour une invitation pour le bal des Tuileries, au prétexte qu'elle avait « eu deux ou trois maris, et des enfants de tout le monde ».
    Repoussée par la société officielle, Thérésa fait alors la connaissance de madame de Staël, laide mais à l'esprit particulièrement fin et aiguisé. Elle est née Germaine Necker, elle est la fille de l'ancien ministre de Louis XVI. C'est chez elle que Thérésa va faire la connaissance du prince de Chimay. Il sera son troisième époux : ils se marient le 9 août 1805.
    Thérésa et François Joseph de Riquet de Caraman, prince de Chimay, vivent entre Paris et les Pays-Bas. Le prince possède, en actuelle Belgique, le château de Chimay. C'est là que Thérésa achève sa vie le 15 janvier 1835. Elle est enterrée avec son dernier époux dans la sacristie de l'église locale. Elle aura trois enfants de son troisième mariage : deux garçons et une fille. François-Joseph-Philippe, né en 1808 deviendra le 17ème prince de Chimay en 1843.

    V. Théroigne de Méricourt, la révolutionnaire folle

    INTERMÈDE LXVIII

    Anne-Josèphe Terwagne, surnommée Théroigne de Méricourt, est née le 13 août 1762 à Marcourt, dans l'actuelle Belgique et ancienne principauté de Liège. Elle est connue pour avoir été une femme politique française et une figure de la Révolution Française.
    Anne-Josèphe est la fille de Pierre Terwagne, laboureur de son état à Xhoris et d'Elisabeth Lahaye, originaire de Marcourt. Anne-Josèphe, plus tard prénommée Lambertine est confiée à diverses tantes, dès l'âge de cinq ans, lorsqu'elle perd sa mère puis à un couvent. Elle a douze ans lorsqu'elle revient chez son père, qui s'est remarié depuis. Et, l'année suivante, à cause d'une mésentente avec sa belle-mère, Anne-Josèphe s'enfuit pour ne plus jamais y revenir. Elle se fait vachère, à Sougné-Remouchamps puis servante dans une maison bourgeoise. Au fil des ans, la jeune Anne-Josèphe devient ce que l'on pourrait appeler une demi-mondaine. Elle est remarquée, à l'âge de 17 ans, par une femme du monde d'origine anglaise, nommée Madame Colbert. Cette dernière fait de la jeune fille sa dame d'honneur.
    Anne-Josèphe va aller vivre à Paris puis à Londres, où elle tente une carrière de chanteuse. Elle est séduite par un officier anglais. Elle se rend ensuite en Italie où elle connaît des aventures multiples. Elle se trouve à Naples lorsqu'elle apprend la convocation des Etats Généraux en France, en 1789. Elle se jette alors de toutes ses forces dans le tourbillon révolutionnaire en gagnant la France dès le 11 mai 1789. Elle participe, deux mois plus tard, à la prise de la Bastille. C'est à ce moment-là qu'elle prend le nom de Anne-Josèphe Théroigne de Méricourt, sous lequel elle sera désormais la plus connue. Au mois d'octobre 1789, portant le sabre à la main et un pistolet à la ceinture, Théroigne de Méricourt conduit le cortège des insurgés qui se rendent à Versailles pour réclamer le « boulanger, la boulangère et le petit mitron » (Louis XVI, Marie-Antoinette et le Petit Dauphin Louis). On dit que Théroigne, dans cet épisode, aurait servi de modèle à Eugène Delacroix pour sa Liberté dans sa célèbre toile La Liberté Guidant le Peuple. C'est elle qui présente les réclamations du peuple à la reine Marie-Antoinette, qu'elle considère avec mépris.
    A Paris, où Théroigne est connue sous diverses dénominations (« la Belle Liégeoise », de « l'Amazone rouge » ou de « la furie de la Gironde »), elle tient un salon, rue de Boulay, où se réunissent Siéyès, Camille Desmoulins, Pétion, Brisson, Fabre d'Eglatine et d'autres...Cependant, celui qu'elle affectionne le plus est son amoureux transi, Romme...
    C'est d'ailleurs aec lui qu'elle crée le « Club des Amis de la loi », qui se fond dans le célèbre Club des Cordeliers. Fin 1790, la chance tourne. Théroigne n'est plus une égérie qu'on admire. Elle est endettée et, qui plus est, accusée d'avoir participé aux excès des 5 et 6 octobre 1789, restés dans l'Histoire comme les « Journées d'Octobre 1789 ». Théroigne est raillée par la presse et les chansonniers et choisit de revenir s'installer non loin de Liège, dans sa région natale. C'est là qu'elle est arrêtée, dans la nuit du 15 au 16 février 1791, par les agents du nouveau pouvoir autrichien. Elle est soupçonnée, effectivement, d'avoir voulu assassiner la reine Marie-Antoinette, qui, comme tout le monde le sait, est autrichienne. Théroigne est aussi envoyée dans le Tyrol, où elle est internée dans la forteresse de Kufstein, sous le nom de Madame de Theobald. Elle est interrogée pendant des semaines par les transfuges du chancelier Kaunitz qui soupçonne Théroigne de vouloir organiser un vaste complot révolutionnaire contre les principautés de Liège et les Pays-Bas autrichiens. Mais, finalement, elle est liberée 9 mois plus tard par l'empereur Léopold II. Cette séquestration a eu au moins le mérite de lui rendre toute sa popularité en France, où elle revient à la fin de l'année 1791.
    Le 26 janvier 1792, elle fait son entrée aux Jacobins et se range du côté de Brissot, défendant la République contre les royalistes, qu'elle appelle dédaigneusement le « parti des aristocrates », mais également contre les bourgeois qui souhaiteraient voir les femmes au foyer et ne se mêlant pas de politique. Cela va lui valoir des amis même du côté de la Révolution...
    Infatiguable, Théroigne est tous les combats. Favorable à la guerre, au printemps de 1792, elle tente de créer une armée exclusivement composée de femme : la « phalange d'amazones ». Au mois d'août 1792, elle participe à l'invasion du palais des Tuileries, à Paris, où la famille royale résidait depuis son départ de Versailles. Elle pousse la foule à massacrer le pamphlétaire François-Louis Suleau.
    En mai 1793, à l'Assemblée, Théroigne de Méricourt est de nouveau mise en accusation. On l'accuse de soutenir Brissot, qui est le chef de file du partie des Girondins, pas vraiment en odeur de sainteté à ce moment-là. Elle est prise à partie par des femmes jacobines qui la traitent de brissotine et de girondine. Elles s'emparent d'elle, la déshabillent et la fessent publiquement, jusqu'à l'intervention de Marat, qui fait cesser ce pugilat.
    Cet acte, particulièrement dégradant mais aussi, l'impression d'une révolution « ratée » précipitent Théroigne dans la folie. C'est cela qui l'empêche d'être guillotiné à la fin de l'année 1793, contrairement à Madame Roland ou encore, Olympe de Gouges, qui montent sur l'échafaud les 3 et 8 novembre 1793. C'est le frère de Théroigne qui prend la décision de la faire interner à la Salpêtrière, où elle passera les 23 prochaines années de sa vie. Là-bas, obsédée par le sang de Suleau, le pamphlétaire massacré par la foule sous ses instances en 1792, elle vit nue et demande sans cesse des baquets d'eau glacée qu'elle vide ensuite sur son corps. Elle y meurt le 23 juin 1817.
    Sa vie qui fit d'elle, on peut le dire, l'une des premières féministes, inspira Baudelaire dans Les Fleurs du Mal. Récemment, elle fit l'objet d'un roman, Et embrasser la liberté sur la bouche, de Philippe Séguy et, en 1900, un opéra sur la vie de Théroigne fut écrit et composé. Au théâtre, la grande Sarah Bernhardt lui prêta sa voix.

     

    © Le texte est de moi, je vous demanderais donc de ne pas le copier, merci.

    Pour en savoir plus :

    -Le Ruban Rouge, Carmen Posadas. Biographie romancée de Madame Tallien
    -Les femmes et la Révolution, Paule-Marie Duhuet. Essai
    -Et embrasser la liberté sur la bouche, Philippe Séguy. Roman dont l'héroïne et Théroigne de Méricourt
    -Mémoires de Charlotte Corday : écrits dans les jours qui précédèrent son exécution, Catherine Decours. Mémoires apocryphes
    -Déclaration des droits de la Femme et de la Citoyenne, Olympe de Gouges. Texte juridique.

     


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  • Commentaires

    1
    Vendredi 9 Janvier 2015 à 16:28

    Comme tu peux le deviner ton article me plait à 1000000% , je trouve ton article vraiment très bien fait ! La révolution française est vraiment une période riche à mon coeur et ses femmes dans prise dans la tourmente ont toute ma sympathie (même si j'ai tendance à prendre le parti de la royauté hihi)

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