• INTERMÈDE XX

    INTERMÈDE XX

    Zita lors de son couronnement comme reine de Hongrie, à Budapest, en 1916

     

    I. Jeunesse

    Dix-septième enfant du duc Robert Ier de Parme et de l'infante Maria Antonia de Portugal, sa seconde épouse, Zita, la future impératrice d'Autriche, voit le jour le 9 mai 1892 dans la Villa Pianore, belle propriété se situant entre Pietrasanta et Viareggio, dans la région de Lucques, en Italie. Ses parents ont choisi de lui donner le prénom d'une sainte ayant vécu dans la région au XIIIème siècle, Zita de Lucques.
    Son père, bien qu'héritier du duché de Parme et de Plaisance, n'a jamais régné étant donné qu'il a été dépossédé de ses terres lors de l'unification italienne en 1859, au profit du Royaume de Piémont-Sardaigne. Marié une première fois à Maria Pia de Bourbon-Siciles, il a eu douze premiers enfants dont six étaient handicapés et trois morts en bas âge. Sa seconde femme lui donnera douze nouveaux enfants.
    La vie de la famille se partage entre la Villa Pianore, où Zita a vu le jour et le château de Schwarzau, en Basse-Autriche. Il semblerait que ce soit dans ces deux résidences que la petite Zita ait passé la majorité de son enfance. Ils vivaient quasiment toute l'année en Autriche avant de redescendre vers Pianore pour y passer l'hiver.
    L'éducation de Zita et de ses frères et sœurs est prise très au sérieux et les enfants apprennent plusieurs langues. Ainsi, les enfants sont tout autant capables de parler italien et allemand, bien entendu, mais aussi, l'anglais, le français, l'espagnol et le portugais. Par la suite, l'impératrice se souviendra : « Nous avons grandi dans un environnement international. Mon père se considérait d'abord comme un Français et passait quelques semaines chaque année avec les aînés de ses enfants au château de Chambord, sa principale propriété sur la Loire. Je lui demandai un jour comment nous devions nous décrire. Il répondit : “Nous sommes des princes français qui ont régné en Italie”. En fait, des vingt-quatre enfants seuls trois, dont moi, sont nés en Italie. »
    Jolie petite fille brune aux yeux foncés, la future impératrice a dix ans lorsqu'elle est envoyée en pension en Haute-Bavière, chez les Soeurs de la Visitation à Zangberg. Elle va y expérimenter un rythme de vie particulièrement strict et rigoureux mais, cinq ans plus tard, en 1907, la petite fille est rappelée dans sa famille, à la mort de son père, qui s'éteint à l'automne de 1907. C'est sa grand-mère maternelle qui prend la décision d'envoyer alors Zita, qui a quinze ans et sa sœur Françoise dans un couvent bénédictin se situant sur l'île de Wight, afin de parfaire leur éducation. Élevés dans une foi catholique fervente, les enfants de Robert Ier de Parme se distingueront toute leur vie par leur investissement dans les bonnes œuvres en faveur des démunis. Ainsi, Zita et sa soeur se consacrent aux pauvres de Schwarzau et de Pianore, transformant des surplus de tissus en vêtements et les deux petites princesses distribuent elles-mêmes vêtements, nourriture et médicaments aux pauvres. Trois des sœurs de Zita choisissent la voie religieuse et il semblerait qu'elle ait, pendant un moment, envisagé de faire de même. Peut-être est-ce le déclin de sa santé qui la verra d'ailleurs suivre une cure de deux ans dans un spa européen qui met un terme à ses aspirations religieuses...

    II. Le mariage autrichien

    L'une des tantes maternelles de Zita, la princesse Marie-Thérèse de Bragance, s'était mariée en 1873 en Autriche. Elle avait épousé Charles-Louis d'Autriche, frère cadet de l'empereur François-Joseph Ier. D'un premier lit, son époux avait eu un fils, Otto, qui lui-même était le père de l'archiduc Charles, futur époux de Zita. Par conséquent, sa tante Marie-Thérèse était en quelque sorte « belle grand-mère » de Charles. Marie-Thérèse de Bragance avait eu deux filles de son mariage avec Charles-Louis, Marie-Annonciade et Elisabeth, que Zita fréquenta dans son enfance, tout comme le jeune archiduc Charles, alors deuxième dans l'ordre de succession au trône d'Autriche. Mais les études des uns et des autres avaient fini par séparer les jeunes gens et cela, pendant près de dix années.
    Mais, en 1909, le régiment de dragons de l'archiduc Charles stationne près de Brandeis an der Elbe et il rend visite à Marie-Thérèse à Franzensbad. C'est là qu'il va retrouver la jeune Zita, âgée de dix-sept ans. Le jeune homme, lui, à vingt-deux ans. Le jeune prince est alors pressé de toute part pour se marier. En effet, son oncle, François-Ferdinand, celui-là même qui sera assassiné à Sarajevo au mois de juin 1914, a contracté un mariage morganatique et donc, ses enfants sont exclus de la succession au trône. Le jeune Charles, son neveu, est donc son héritier et il serait donc tout à fait important qu'il pense à se marier. Zita, même si elle est la fille d'un duc qui a été déchu de ses titres, a une ascendance suffisamment royale pour constituer un bon parti. Elle dira quelques années plus tard : « Nous étions bien sûr heureux de nous revoir et devînmes proches. De mon côté, les sentiments se développèrent graduellement au cours des deux années suivantes. Il semble s'être décidé beaucoup plus rapidement, cependant, et le fut encore plus quand, à l'automne 1910, la rumeur courut que je m'étais fiancée à un lointain cousin espagnol, Don Jaime, le duc de Madrid. En entendant cela, l'archiduc descendit avec hâte de sa garnison à Brandeis et se rendit auprès de sa grand-mère, l'archiduchesse Marie-Thérèse, qui était aussi ma tante et la confidente naturelle pour de tels sujets. Il lui demanda si la rumeur était vraie et quand elle lui dit que non, il répondit : “Bien, je ferais mieux de me dépêcher quand même, ou elle se fiancera à quelqu'un d'autre. »
    Très vite, le jeune archiduc se rend à la Villa Pianore, où il demande solennellement la main de Zita et les fiançailles religieuses ont lieu le 13 juin 1911. L'impératrice se souviendra par la suite qu'elle avait exprimé, un peu après ses fiançailles, ses craintes et ses doutes à propos du destin de l'empire d'Autriche et des défis que la monarchie serait amenée à relever.
    Après ses fiançailles, la jeune femme, en raison d'une situation politique un peu compliquée, se rend seule à Rome afin de solliciter la bénédiction du pape Pie X, qui la leur accorde. Finalement, le 21 octobre, Zita et Charles unissent leurs destins au château de Schwarzau. C'est le majordome du pape, le cardinal Bisleti, qui les marie. Le grand-oncle de Charles, François-Joseph, bien que très âgé -il a quatre-vingt-un ans- assiste avec bonne humeur au mariage de son petit-neveu et de la jeune Italienne. Il est en effet très soulagé de voir l'un de ses héritiers faire un mariage convenable, après le mariage morganatique de François-Ferdinand.
    Très rapidement enceinte, Zita a vingt ans lorsqu'elle accouche de son premier fils, Otto, le 20 novembre 1912. Sept autres enfants suivront. A cette époque-là, son époux, qui a vingt-cinq ans, ne prévoit pas de monter sur le trône avant un moment. François-Joseph, malgré son âge, est encore en bonne santé et François-Ferdinand doit d'abord régner avant de lui céder la couronne. Mais c'est un coup de tonnerre qui éclate, le 28 juin 1914, quand François-Ferdinand et son épouse Sophie sont assassinés par Gavrilo Princip lors d'un voyage dans les Balkans. Le jour même, Charles et Zita reçoivent le nouvelle par télégramme. La jeune femme dira de son mari : « Même si c'était une belle journée, je vis son visage pâlir au soleil. »
    Dans la guerre qui s'ensuit, Charles est nommé général de l'armée autrichienne et prend le commandement du 20ème Corps, qui doit mener une offensive dans le Tyrol. La période de la guerre sera très difficile à vivre pour Zita. Déjà, son mari est appelé au front mais elle voit aussi ses frères se battre des deux côtés durant le conflit. En effet, les princes Félix et René ont rallié l'armée autrichienne tandis que deux autres de ses frères, Sixte et Xavier se sont, eux, engagés dans l'armée belge. Et, comble de malheur pour elle, l'Italie, son pays natal, rejoint la guerre contre l'Autriche en 1915 ce qui fait que les Autrichiens commencent à voir d'un mauvais œil « Zita l’italienne ». C'est à la demande du vieil empereur François-Joseph que Zita et ses petits quittent leur résidence d'Hetzendorf, pour aller vivre dans une suite du palais de Schönbrunn, plus près de Vienne. Zita y vit auprès du vieil empereur et celu-ci, à plusieurs reprises, confie à sa petite-nièce ses craintes pour l'avenir. Zita, comme d'autres souveraines, visitera les hôpitaux de guerre, sur le front roumain.
    François-Joseph meurt d'une bronchite et d'une pneumonie, le 21 novembre 1916. Le légendaire époux de l'impératrice Sissi avait quatre-vingt six ans et il laisse sa couronne à Charles, l'époux de Zita. En effet, selon la Pragmatica Sanctio, la Pragmatique Sanction, effective depuis le XVIIIème siècle, Charles devient, automatiquement titulaire des titres du défunt. « Je me souviens de la chère silhouette dodue du prince Lobkowitz allant vers mon mari », racontera-t-elle plus tard, « et faisant le signe de la croix sur le front de Charles avec les larmes aux yeux. Ce faisant, il dit : “Que Dieu bénisse Votre Majesté.” C'était la première fois que nous entendions le titre impérial s'adressant à nous. »

    III. Zita, impératrice d'Autriche

    Le 30 décembre 1916, Zita et Charles sont couronnés roi et reine de Hongrie, à Budapest. Charles devient donc le roi Charles IV de Hongrie et il est investi par le prince-primat cardinal János Czernoch. Ce couronnement est suivi d'un banquet mais les festivités s'arrêtent là car le nouvel empereur et son épouse jugent qu'il serait malséant de continuer les célébrations en temps de guerre.
    Au début de son règne, à cause de la guerre, Charles est souvent loin de Vienne et il fait donc installer une ligne de téléphone entre Baden, où se situe son quartier général et la Hofburg. Il appelle son épouse plusieurs fois au téléphone lorsqu'ils sont séparés. L'impératrice a un peu d'influence sur son mari et elle assiste discrètement aux audiences avec le Premier ministre mais aussi aux entretiens militaires. Zita, peut-être de part son éducation basée sur la charité, a un intérêt tout particulier pour les politiques sociales. Énergique et désireuse de montrer sa bonne volonté, l'impératrice fait face à la guerre aux côtés de son mari ; elle l'accompagne en province et n'hésite pas à se rendre sur le front et continue de s'occuper d’œuvres charitables et de se rendre au chevet des blessés de guerre dans les hôpitaux de guerre.
    Alors que la guerre entame sa quatrième année, l'affaire Sixte, du nom de l'un des frères de Zita, va éclater en Autriche. Rappelons-nous, Sixte, avec son frère Xavier, servaient dans l'armée belge et le jeune prince avait tenu une place importante dans un projet de plan pour que l'empire autrichien signe une paix séparée avec la France. L'empereur Charles a pris contact avec son beau-frère et l'a rencontré à plusieurs reprises en Suisse, en compagnie du prince Erdödy. Zita a même écrit à son frère, l'invitant à Vienne et leur mère, Antonia, a remis la lettre en personne à Sixte.
    Sixte arrive aux pourparlers porteur des revendications de la France qui souhaite le retour de l'Alsace-Lorraine dans son giron -on se rappelle que la région a été annexée par l'Allemagne en 1870-, le rétablissement de la Belgique mais aussi du royaume de Serbie et du transfert de la ville de Constantinople à la Russie. Sur le principe, l'empereur Charles ne voit aucun inconvénient à satisfaire les exigences françaises et il écrit une lettre au prince Sixte, le 25 mars 1917, dans laquelle il donne « le message secret et non-officiel que j'utiliserai tous les moyens et toute mon influence personnelle » au président français. Cela dit, cette tentative de paix échoue car l'Allemagne se montre particulièrement peu disposée à rendre l'Alsace-Lorraine et, prévoyant un effondrement de la Russie, qui connaît alors des bouleversements révolutionnaires, le pays du Kaiser renâcle vivement à abandonner la guerre. Cela dit, le prince Sixte multiplie ses efforts et rencontre même, à Londres, le ministre de George V, Lloyd George, afin de discuter avec lui des demandes territoriales italiennes à l'Autriche, incluses dans ce que l'on appelle le Pacte de Londres, traité secret signé le 26 avril 1915 entre le gouvernement italien et les représentants de la Triple-Entente. Par ce traité, l'Italie consentait à entrer en guerre contre les Empires centraux en échange de compensations territoriales. Mais le ministre britannique échoue à convaincre ses généraux de faire la paix avec l'Autriche, notamment car celle-ci refuse toute cession territoriale à l'Italie.. Pendant cette même période, Zita parvient à empêcher le plan allemand qui prévoyait un bombardement de la maison du roi et de la reine de Belgique, le jour de la fête de leur saint-patron. Le prince Sixte est de nouveau à Vienne le 6 mai 1917, il rencontre l'empereur son beau-frère mais la situation reste bloquée.
    En avril 1918, après la ratification du traité de Brest-Litovsk, le comte Ottokar Czernin, ministre des Affaires étrangères autrichien, prononce un discours particulièrement offensif contre Georges Clémenceau, le dépeignant comme principal obstacle à une paix favorable aux Empires centraux. Furieux, Clemenceau fait alors publier la lettre du 25 mars 1917, lettre que l'empereur Charles avait remise à son beau-frère. Pendant un moment, la vie du prince Sixte semble menacée et l'on craint de plus en plus une invasion allemande sur l'Autriche. Les attaques contre la famille impériale ne cessent plus, tant dans la haute aristocratie que dans la presse pangermaniste. L'ambassadeur allemand à Vienne écrira à Berlin : « L'impératrice descend d'une famille princière italienne… Le peuple ne fait pas entièrement confiance à l'Italienne et aux membres de sa famille. »
    Czernin persuade alors l'empereur d'envoyer solennellement sa parole d'honneur aux alliés de l'empire austro-hongrois et de jurer que Sixte n'a aucunement été autorisé à montrer cette lettre au gouvernement français, que la Belgique n'y est pas mentionnée et enfin, que Clemenceau a menti à propos de la mention de l'Alsace. Pendant toute l'affaire, le ministre des Affaires étrangères reste en contact étroit avec l'Allemagne et tente comme il peut de persuader l'empereur de se retirer. Après son échec, Czernin démissionnera.

     

    Charles et Zita, en exil en Suisse avec leurs enfants, en 1921

    IV. La chute et l'exil

    La situation de l'empereur est très critique et la fin semble proche. La cour part s'installer près de Baden, où se trouve le Grand quartier général, où elle sera plus en sûreté. Le 13 avril 1918, une union de députés tchèques prête serment à un nouvel état, indépendant de l'empire des Habsbourg, la Tchécoslovaquie. En août, le prestige de l'armée allemande flanche au cours de la bataille d'Amiens. Le 25 septembre, Ferdinand Ier, souverain de Bulgarie et ses alliés sollicitent une paix séparée. Zita est auprès de son époux lorsque le télégramme annonçant la chute de la Bulgarie lui parvient. Cette chute d'un royaume allié rend encore plus urgent le commencement des négociations avec les puissances de l'ouest, tant qu'il en est encore tant. Le 16 octobre, l'empereur Charles publie un Manifeste du peuple, dans lequel il propose une restructuration fédérale de la Cisleithanie, dans laquelle chaque nationalité bénéficierait de son propre État. Mais la proposition vient trop tard. Partout dans l'empire, les populations slaves déclarent leur indépendance et, de fait, l'empereur se désagrège de lui-même.
    Laissant leurs enfants en sûreté à Gödöllo, en Hongrie, Charles et Zita reviennent à Schönbrunn. Déjà, des ministres ont été nommé pour administrer la nouvelle République d'Autriche allemande. Le 11 novembre ils préparent, avec le porte-parole de l'empereur, un manifeste que Charles doit signer. Zita, pensant alors que son époux doit abdiquer, aurait eu cette phrase : « Jamais, un souverain ne peut abdiquer, il peut être déposé, déchu de ses droits. C'est la force. [...] Mais abdiquer, jamais, jamais. J'aime mieux mourir avec toi. Alors Otto nous succédera. Et même si nous devions tous tomber, il reste encore d'autres Habsbourg. ». Mais son époux signe le manifeste et donne sa permission à sa publication. Il part alors, avec son épouse, ses enfants et ce qui reste de la Cour, vers le relais de chasse de Eckartsau, non loin de la frontière avec la Hongrie et la toute nouvelle Tchécoslovaquie. La République d'Autriche allemande est déclarée dès le lendemain.
    Après avoir passé quelque mois relativement difficiles à Eckartsau, la famille reçoit alors une proposition inattendue, arrivant tout droit d'Angleterre. Le roi George V se montre tout à fait disposé à les aider, visiblement ému par le prince Sixte, qui lui a demandé d'aider la famille impériale déchue. Peut-être le souverain britannique vivait-il encore avec la culpabilité d'avoir laissé sans aide son cousin, le tsar Nicolas II, exécuté par les révolutionnaires au mois de juillet 1918 ? Quoi qu'il en soit, il promet de faire tout ce qui est nécessaire pour Charles, Zita et leur famille.
    Plusieurs officiers de l'armée britannique sont envoyés auprès de Charles et, le 19 mars 1919, le War Office leur donne l'ordre formel de « faire quitter l'Autriche à l'empereur sans attendre ». Un train est affrété pour la Suisse, ce qui permet à l'empereur de quitter le pays dans la dignité, sans avoir à abdiquer. Au soir du 23 mars, Charles, Zita et les enfants quittent l'Autriche.
    La famille exilée s'installe d'abord au château de Wartegg à Rorschach, propriété des Bourbon-Parme. Cela dit, la présence si proche des Habsbourg non loin de la frontière autrichienne ne manque pas d'inquiéter les autorités suisses qui poussent Charles et les siens à venir s'installer plus à l'ouest dans le pays. Un mois après leur arrivée à Wartegg, ils repartent donc pour la Villa Prangins non loin du lac de Genève, où l'ex-empereur reprennent une vie de famille calme et paisible. Mais cette période de tranquillité cesse brutalement en mars 1920 lorsque Miklós Horthy est élu régent du royaume de Hongrie après une période de grande instabilité. En théorie, Charles est toujours le roi de Hongrie mais le régent lui envoie un émissaire en Suisse qui lui conseille de ne pas se rendre en Hongrie tant que la situation est encore si embrasée. En mars et octobre 1921, alors que les exigences du régent de Hongrie n'ont cessé d'être revues à la hausse, Charles tente, par deux fois, de reprendre le pouvoir en Hongrie. Il est soutenu en cela par son épouse, Zita mais les deux tentatives échouent. L'ex-impératrice n'hésitera pas à accompagner son époux lors du dernier voyage en train vers Budapest.
    Le couple réside temporairement au chateau du comte Móric Esterházy à Tata, puis est finalement emprisonné dans l'abbaye de Tihany. La Suisse refuse d'accueillir une seconde fois la famille impériale et il leur faut donc trouver un nouveau lieu d'exil. Malte est un temps envisagée mais l'idée est finalement rejetée, comme celle de s'installer en France, sur le conseil de lord Curzon, qui leur expose les possibilités d'intrigues des frères de Zita en faveur de Charles. Finalement, c'est la petite île portugaise de Madère qui est choisie et, le 31 octobre 1921, l'ex-couple impérial prend le train depuis Tihany pour se rendre à Baja, où le monitor britannique HMS Glowworm les attend. Ils arrivent finalement dans la capitale de Madère, Funchal, le 19 novembre. Le couple logera d'abord en la Villa Victoria puis en la Villa Quinta, plus loin du centre mais surtout moins onéreuse et plus sûre. En effet, la pension annuelle de 20 000 livres qui avait été envisagée ne sera jamais versée à Charles et Zita qui doivent donc faire attention à leurs finances. Leurs enfants ne les ont pas suivis dans leur exil à Madère, résidant toujours à Wartegg, en Suisse, sous la garde de Marie-Thérèse, la tante de Zita. Zita parvient cependant à les entrevoir brièvement à Zurich lors de l'opération de l'appendicite de son fils Robert. Les enfants du couple les rejoindront à Madère en février 1922.
    Mais depuis longtemps, la santé de l'ex-empereur est mauvaise et, le 9 mars 1922, il contracte une bronchite sévère en rentrant à la ville, après être allé acheter des jouets pour Charles-Louis, dont c'est l'anniversaire. Faute de soins appropriés, la bronchite se transforme rapidement en pneumonie. Plusieurs enfants et membres du personnel sont également atteints. Zita est alors enceinte de huit mois mais aide à tous les soigner. Quoi qu'il en soit, son époux, très affaibli, s'éteint finalement le 1er avril 1922. Ses derniers mots s'adressaient à sa femme et lui proclamaient tout son amour : « Je t'aime tant. » Zita affronta les funérailles de son époux avec tant de dignité qu'un témoin n'hésite pas à parler d'elle en ces termes : « Cette femme devrait vraiment être admirée. Elle n'a pas, pendant une seconde, perdue sa contenance… elle salua les gens de tous les côtés et parla ensuite à ceux qui avaient aidé au déroulement des funérailles. Ils étaient tous sous son charme. » Sincèrement éprise de son époux, Zita décida de ne jamais se remarier et de porter le deuil de Charles toute sa vie.
    Après la mort de Charles, le roi d'Espagne Alphonse XIII prend contact, via son ambassadeur au Royaume-Uni, avec le Foreign Office et se mettent d'accord pour un rapatriement de Zita et de ses enfants en Espagne. Alphonse envoie donc le navire Infanta Isabel vers Funchal et celui-ci amène Zita et ses enfants vers le port de Cadix. Ils sont ensuite escortés vers le palais du Pardo, non loin de Madrid. C'est là que Zita accouche de son dernier enfant, l'archiduchesse Elisabeth, peu après son arrivée en Espagne. Le roi Alphonse propose alors à la famille l'usage du Palacio Uribarria à Lekeitio, dans le nord de l'Espagne, sur le golfe de Gascogne. Cette alternative convient très bien à Zita, soucieuse de ne pas encombrer ceux qui ont la bonté de l'accueillir. Pendant les six annés suivantes, Zita et les siens habitent donc Lekeitio et l'ex-impératrice consacre une bonne partie de sa vie à l'éducation de ses enfants. Elle doit organiser sa vie comme elle peut, n'ayant que peu de moyens financiers.
    En 1929, les aînés des enfants approchent de l'âge d'entrer à l'université et l'on se met alors en quête d'un environnement plus adéquat que l'Espagne. Au mois de septembre 1929, la famille emménage à Steenokkerzeel, près de Bruxelles, où Zita a la joie de retrouver des membres de la famille. Toujours très active, l'ex-impératrice ne cesse de se battre en faveur des Habsbourg, n'hésitant pas à aller jusqu'à entamer des négociations avec l'Italie mussolienne. Une restauration est même envisagé et le fils aîné de Zita et Charles, Otto, se rend même plusieurs fois en Autriche. Mais ces opportunités prennent brutalement fin avec l'annexion de l'Allemagne nazie sur l'Autriche. Les Habsbourg tentent alors de prendre les rênes de l'opposition au nazisme en Autriche mais échouent.
    La Seconde Guerre Mondiale éclate en 1939. La Belgique est envahie par les armées allemandes le 10 mai 1940 et Zita et sa famille deviennent alors des réfugiés de guerre. Ils manquent d'être tués lors d'un bombardement allemand sur le château de Ham, à Steenokkerzeel. C'était là qu'ils résidaient mais, par chance, ils l'avaient quitté deux heures plus tôt pour aller se réfugier en France, au château du Vieux-Bost, qui appartenait au frère de Zita, le prince Xavier. Quelques jours plus tard, les Habsbourg fuient de nouveau vers la frontière espagnole, qu'ils atteignent le 18 mai. Ils continuent leur course jusqu'au Portugal où le gouvernement américain leur donne des visas, le 9 juillett, visas qui vont leur permettre de gagner les Etats-Unis. Le 27 juillet, après la traversée de l'Atlantique, Zita et les siens sont à New York. Ils ont de la famille qui loge à Long Island mais aussi à Newark, dans le New Jersey. Zita et plusieurs de ses enfants vont loger pendant un moment à Tuxedo Park, petite bourgade au nord de New York.
    Les réfugiés vivront aussi un moment au Québec, province qui a l'avantage d'être francophone ; en effet, les plus jeunes enfants de Zita ne parlent pas encore bien l'anglais. Ils sont hébergés par les Soeurs de Sainte-Jeanne-d'Arc qui leur prêtent la Villa Saint-Joseph à Sillery. Zita et les siens sont alors dans une très grande gêne financière, étant coupés de tous leurs fonds européens. Zita en est même réduite à préparer des pissenlits en salade. Quant à ses fils aînés, même exilés en Amérique, ils continuent de participer à l'effort de guerre. Ainsi, Otto fera la promotion de sa famille en Europe après la guerre, Robert est, lui, le représentant de la famille à Londres et Charles-Louis et Félix n'hésitent pas à s'engager dans l'armée de terre américaine...
    En 1945, Zita fête ses cinquante-trois ans le premier jour de la paix, le 9 mai. Elle passe les deux années suivantes à sillonner les Etats-Unis et le Québec afin de lever des fonds pour venir en aide à l'Autriche et à la Hongrie, ravagées par la guerre. Après une période de repos, l'ex-impératrice se rend régulièrement en Europe pour assister aux différentes unions de ses enfants. Elle rentre finalement définitivement en Europe en 1952 afin de venir s'occuper de sa mère vieillissante, qui réside au Luxembourg. Zita perd sa mère en 1959 ; Antonia avait quatre-vingt-seize ans. L'évêque de Coire propose alors à Zita de s'installer à Zizers, dans le canton des Grisons, en Suisse. Comme le château est relativement vaste pour accueillir toute sa grande famille et qu'une chapelle se trouve à proximité -c'est une condition importante pour Zita qui est profondément croyante-, elle accepte la proposition avec joie.

    V. La fin

    Zita passera ses dernières années entourée de sa famille. En 1971, elle a la douleur de perdre sa fille Adélaïde et de ne pouvoir assister à ses funérailles en Autriche, l'autorisation pour les Habsbourg de revenir sur le sol autrichien n'ayant été accordée qu'aux membres de la famille nés après le 10 avril 1919 -Zita n'est donc pas du tout concernée. Elle s'implique aussi beaucoup dans le processus de béatification de son défunt époux, qui est entamé à ce moment-là. En 1982, les restrictions sont finalement levées et la vieille femme peut enfin revenir en Autriche, pour la première fois depuis soixante ans. Au cours des années suivantes, Zita fera de nombreux voyages en Autriche et apparaîtra même à la télévision nationale. Dans une série d'entretiens avec le journal Kronen Zeitung, Zita livrera aussi son opinion sur la mort du prince Rodolphe, le fils de François-Joseph et de Sissi et de sa maîtresse Marie Vetsera, à Mayerling, en 1889. Selon elle, le couple ne s'était pas suicidé mais avait été assassiné par des agents français et autrichiens.
    Entourée de tous les siens, elle fête ses 90 ans, le 9 mai 1882 et c'est à partir de là que sa bonne santé va commencer à flancher. Elle développe alors une cataracte aux deux yeux, inopérables. A 93 ans, Zita effectue son dernier séjour au monastère Sainte-Cécile, dans la Sarthe, qui faisait partie de l'ordre bénédictin de Solesmes. Zita était oblate -l'oblat est, par définition, un laïc qui se donne à un ordre religieux- de Solesmes comme sa mère avant elle mais aussi certains de ses frères et sœurs et avait donc un lien privilégié avec cet ordre religieux. En 1987, elle réunit une dernière fois ses enfants et petits-enfants autour d'elle, qui commémorent ses 95 ans. En 1988, lors d'une visite à l'une de ses filles, elle contracte une pneumonie et passe la majorité de l'automne et de l'hiver alitée. Finalement, début mars 1989, elle appelle auprès d'elle son fils Otto, alors qu'elle est mourante. Toute sa famille se relaie auprès d'elle pour lui tenir compagnie, jusqu'à sa mort, le 14 mars 1989, l'année de ses 97 ans.
    Ses funérailles sont organisées à Vienne, le 1er avril 1989, soit 67 ans jour pour jour après la mort de son époux, Charles. Le gouvernement autrichien avait autorisé le déroulement des funérailles sur son territoire à condition que la famille de Habsourg en prenne tous les coûts à sa charge. Le cercueil de Zita est alors porté jusqu'à la crypte des Capucins, nécropole des Habsbourg depuis des siècles, dans le carrosse qui avait porté également le cercueil de François-Joseph en 1916. Zita est inhumée près du buste de son époux. Elle avait en revanche demandé à ce que son cœur soit conservé dans une urne au monastère suisse de Muri, près de celui de Charles, qui s'y trouvait depuis de nombreuses années. Près de 200 membres des familles de Habsbourg et de Bourbon-Parme assistèrent aux obsèques de Zita et près de 6000 personnes vinrent assister à la cérémonie religieuse et il se trouvaient dans la foule de nombreux représentants politiques et parmi eux, le représentant du pape Jean-Paul II. Le 3 avril, c'est encore une fois une foule considérable qui se recueille durant la messe de Requiem dite pour le repos de l'âme de l'impératrice, en présence d'Otto, fils aîné de Zita et Charles.

    Zita âgée, dans les années 1980

    VI. Processus de béatification

    Généralement, la partie diocésaine d'un processus de béatification est mené dans le diocèse où la personne est morte mais le diocèse de Coire, où Zita est décidée, ne s'estimait pas en mesure de mener à bien toutes ces démarches. Le 13 mars 2006 puis le 4 mars 2008, Mgr Jacques Faivre, évêque du Mans, pétitionne la Congrégation pour les causes des saints (Congregatio de Causis Sanctorum), une des neufs congrégations de la Curie romaine, pour un indult -c'est-à-dire, une faveur accordée par le Saint-Siège- qui permettrait au processus diocésain de se dérouler dans le diocèse français du Mans. Le 11 avril, après avoir reçu l'accord du diocèse de Coire, la Congrégation donne à son tour son aval au diocèse du Mans. Le 21 novembre 2008, l'évêque Yves Le Saux remplace Mgr Faivre parti en retraite. C'est lui qui ouvre alors le procès de béatification de l'ex-impératrice d'Autriche, après avoir reçu l'avis positif des huits autres évêques de la province de Rennes. Le postulateur de la cause est Cyrille Debris, abbé, le juge délégué est l'abbé Bruno Bonnet, le promoteur de justice est l'abbé François Scrive (à la suite de la démission du Père Philippe Toxé, envoyé à Rome) et les notaires sont Didier Le Gac et Nathalie Fumery. En ce qui concerne Charles, l'époux de Zita, on a vu que la vieille dame s'était battue pour qu'il soit béatifié et il le sera finalement en 2004.

    © Le texte est de moi, je vous demanderais donc de ne pas le copier, merci.

    Pour en savoir plus : 

    -Zita, portrait intime d'une impératrice, Cyrille Debris. Biographie (plutôt orientée sur la religion).
    -Zita, impératrice courage, Jean Sévillia. Biographie. 
    -La Saga des Habsbourg, Jean des Cars. Biographie, essai historique. 

     

     

     

     


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    1
    Mercredi 8 Février à 15:48

    Merci beaucoup pour cette mini-biographie si détaillée et tellement intéressante ! Je ne connaissais de sa vie que ses interviews dans lesquelles elle affirme que Rodolphe et sa maîtresse ont été assassinés (le drame de Mayerling est un mystère de l'histoire qui me fascine). Mais quelle vie "trépidante" elle a eu, même si malheureusement c'était souvent en exil. Je suis allée à Vienne il y a 4 ans et bien évidemment je suis passée par la Crypte des Capucins, par la Hofburg et par Schonbrunn. J'ai eu l'impression de me replonger dans l'histoire de l'Autriche :) Mais Mon dieu, quand je pense que son père a eu 24 enfants... C'est vraiment touchant de voir que son mari et elle s'aimaient réellement, même si les sentiments sont venu progressivement. C'était une femme forte et courageuse et je pense que je vais m'acheter les livres que tu recommandes pour en découvrir davantage à son sujet :)

      • Mercredi 8 Février à 16:05

        Mais je t'en prie. cool La vie de cette femme me fascine, je ne sais pas pourquoi...et elle est morte il y'a si peu de temps, après avoir pourtant côtoyé François-Joseph, François-Ferdinand et avoir traversé le XXème siècle. Elle est lointaine mais proche de nous en même temps...elle appartient au monde révolu des Empires mais meurt à l'aube de notre siècle... Zita a eu un destin extraordinaire, malheureusement, je n'ai pas encore trouvé de biographie satisfaisante, c'est dommage parce qu'elle mériterait qu'un livre lui soit entièrement consacré. Jean Sévillia, que je connais bien lui a consacré une biographie mais je crois qu'elle n'est pas évidente à trouver...il faudrait que je fouine ici ou là sur internet pour me la procurer parce que je suis sûre que je serais passionnée par une biographie de Zita ! sarcastic

        Sa version du drame de Mayerling est cité dans La Saga des Habsbourg de Jean des Cars, qui est d'ailleurs un bon livre et je crois même que l'auteur avait eu le privilège de rencontrer l'impératrice dans les années 1980 et avait même obtenu un entretien exclusif. Il fait donc part de sa théorie dans son livre sur les Habsbourg sans pour autant affirmer que sa thèse est la bonne. Je crois que nous ne saurons jamais ce qui s'est passé mais il est certainement important de garder le témoignage de Zita en mémoire. 

        Ton voyage à Vienne a dû être juste génial, tu me donnes envie, Kitsy ! ! happy

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