• INTERMÈDE LXXIII

     

    Portrait de la princesse Caroline-Mathilde (debout) et de sa jeune soeur, la princesse Louisa (XVIIIème siècle, Francis Cotes)

    Le 28 avril 1772, à Copenhague, un homme monte à l'échafaud. Il est allemand, il fut, pendant un temps, au plus près de la Cour royale danoise, étant médecin de la reine. Cet homme se nomme Johann Friedrich von Struensee. Il a 34 ans...que s'est-il passé ? Pourquoi cet homme apparemment sans influence, peu destiné à marquer l'Histoire, a vu son souvenir se perpétuer ? Tout simplement parce que Struensee fut l'amant de la reine du Danemark, Caroline-Mathilde...il meurt pour l'amour d'elle.
    Revenons sur le destin de cette jeune femme, née en Angleterre...Le 22 juillet 1751, à Londres, une princesse qui reçoit le nom de Caroline Mathilde ou Caroline Matilda de Hanovre voit le jour. Elle est la fille posthume de Frederick, prince de Galles et de son épouse, Augusta de Saxe-Gotha. Elle est la sœur du futur roi Georges III d'Angleterre et, par ailleurs, petite-fille du roi Georges II. Caroline Mathilde ne connaîtra jamais son père, qui meurt subitement trois mois avant sa naissance. La petite princesse voit le jour à Leicester House et reçoit le titre de Son Altesse Royale la princesse Caroline Mathilde », en tant que fille du prince de Galles. Les deux prénoms qu'elle porte lui viennent de sa tante, la princesse Caroline. L'enfant est baptisée dix jours plus tard, à Leicester House, sa demeure natale, par l'évêque de Norwich, Thomas Hayter. Son parrain est le jeune prince de Galles, Georges, héritier du trône et ses marraines sont sa tante, Caroline, sœur de son père et sa propre sœur, la princesse Augusta, âgée de 14 ans.

    Struensee, médecin de la couronne danoise et amant de la reine


    La petite princesse Caroline Mathilde sera élevée par sa mère, dans des principes moraux stricts, loin de la cour du roi, que la princesse Augusta considère comme un peu trop libertaire. La petite princesse est décrite comme naturelle et sans manières aucunes. Elle aime la vie au grand air et monter à cheval. En ce qui concerne son éducation plus intellectuelle, les langues sont privilégiées. Ainsi, on enseigne à la petite princesse l'italien, le français et l'allemand. Elle a chante aussi très bien et est dotée d'une jolie voix.
    A l'âge de 15 ans, Caroline Mathilde est promise au roi de Danemark, Christian VII, qui est aussi son cousin. Elle laisse sa famille derrière elle, ainsi que son pays natal, pour aller épouser le jeune monarque, âgé de 17 ans. Le mariage a lieu le 8 novembre 1766 au palais de Christianborg, à Copenhague. Son frère aîné, Georges, devenu entre-temps roi d'Angleterre sous le nom de Georges III, est préoccupé par ce mariage, bien qu'il ne soit pas encore tout à fait conscient de la maladie mentale dont souffre son cousin et beau-frère.
    Christian VII est roi depuis un peu moins d'une année, lorsqu'il épouse la jeune Caroline Mathilde. En effet, il a succédé à son père Frédéric V, le 14 janvier 1766, sur le trône de Danemark et de Norvège, les deux royaumes ayant été unis quatre siècles plus tôt par l'Union de Kalmar. Le 28 janvier 1768, à l'âge de 17 ans, la jeune reine donne naissance à l'héritier du royaume, Frédéric, qui sera par la suite Frédéric VI de Danemark et de Norvège.
    Pétillante et vive, naturelle et sans façon, n'étant pas d'une grande beauté mais possédant un certain charme, Caroline Mathilde s'accommode comme elle peut de la santé mentale défaillante de son époux. Il semble que Christian VII ait en fait souffert de schizophrénie. A la naissance de l'héritier, deux ans après le mariage, le roi, estimant qu'il a accompli son devoir, multiplie les sorties dans les bordels de la ville en compagnie de la prostituée Støvlet-Catherine avant de quitter le Danemark pour entreprendre une véritable tournée des capitales européennes.
    La petite reine, à la Cour, malgré son absence de beauté, attire l'attention des hommes, même si son caractère naturel, entier et sans affectation n'est guère populaire aux yeux des courtisans danois, qui observent une étiquette particulièrement stricte. Sa seule amie est sa première dame de compagnie, Louise von Plessen, qui considère les amis du roi comme immoraux et tente d'éloigner la jeune reine de l'influence néfaste de Christian VII. Ce n'est guère difficile car le roi se désintéresse de son épouse, qu'il n'aime pas. Des rumeurs circulent d'ailleurs sur une possible homosexualité du roi. Aux débuts de son mariage, il a d'ailleurs fallu le convaincre à visiter la couche de son épouse pour concevoir l'héritier.
    Il n'est donc pas difficile d'imaginer que la jeune reine Caroline Mathilde est malheureuse en mariage et s'ennuie à la Cour, qui bride ses penchants naturels. En 1768, année de la naissance de son premier enfant, Caroline Mathilde doit en plus faire face à l'exil de son amie, Louise von Plessen, qui doit s'éloigner de la Cour. La jeune femme est donc de plus en plus isolée, négligée en plus et humiliée par le roi.
    En mai 1768, quatre mois après la naissance de l'héritier, Christian VII, qui ne se gêne plus pour délaisser ouvertement la reine, quitte Copenhague pour effectuer un long voyage en Europe. Il fait plusieurs séjours à Hambourg, Paris ou encore Londres. Durant son absence, la jeune Caroline Mathilde ose des promenades à pied dans les rues de la capitale danoise, ce qui provoque la stupeur des courtisans, qui jugent ce comportement scandaleux car les dames issues de la noblesse ou bien de la famille royale ne se déplacent jamais à pied mais toujours en carrosse. Cette année-là, Caroline Mathilde passe l'été à Frederiksborg avec son jeune bébé avant de rentrer à Copenhague à l'automne. Le roi l'y rejoint le 12 janvier 1769, près d'un an après son départ. Il ramène avec lui Johann Friedrich Struensee, qui est devenu son médecin personnel. Par la suite, le médecin allemand va même devenir ministre de Christian VII. Le roi avait rencontré Struensee lors de son séjour à Hambourg. Celui-ci parvient, semble-t-il, à gérer l'instabilité mentale du roi et Christian VII lui accorde toute sa confiance.
    C'est Struensee qui encourage Christian VII à améliorer ses relations avec sa jeune épouse. Le roi écoute les conseils de son nouveau mentor et fait célébrer son anniversaire pendant trois jours, en juillet 1769. Mais la reine, qui n'est pas sotte, sait pertinemment qu'elle doit ces quelques marques d'attention à Struensee et non pas aux initiatives personnelles de son époux. Son intérêt et même, son affection pour le médecin ne vont alors que croître. En janvier 1770, Struensee se voit attribuer une chambre au palais royal et, cette même année, au printemps, Caroline Mathilde succombe enfin au charme du médecin et en devant sa maîtresse. Par la suite, une vaccination couronnée de succès du jeune héritier de la couronne danoise, assoit encore un peu plus l'influence de Struensee auprès de la reine.

    Christian VII, roi de Danemark, époux de Caroline-Mathilde, vers 1772


    En 1771, le 6 juillet, Caroline Mathilde donne naissance à une fille, la petite princesse Louise Augusta, considérée comme la fille de Christian VII mais dont le père pourrait aussi bien être Struensee. A ce moment-là, à la Cour, personne ne se doute que Struensee puisse être le père de la princesse. Au contraire, tout le monde se réjouit de l'influence positive qu'il a sur le souverain et qui a amené ce dernier à fréquenter un peu plus assidûment son épouse.
    Seulement, l'influence grandissante de Struensee dans l'entourage royal ne satisfait pas tout le monde. Les aristocrates, les militaires, le clergé, les marchands, lui tiennent grief de la suppression du Conseil privé, qui a eu lieu à son initiative, des entraves faites à l'enseignement religieux ou bien encore, de la suppression des corporations et de l'ouverture des frontières...
    La reine douairière, Juliana, seconde épouse de Frédéric V, va alors prendre les choses en main. C'est à son initiative qu'une troupe de soldats fait irruption au palais royal dans la nuit du 16 au 17 janvier 1772. Une partie se rend aussitôt dans la chambre du roi pour éviter qu'il n'intervienne en faveur de son conseiller et force Christian VII à signer un mandat d'arrêt contre Struensee.
    Pour légitimer également la mise à l'écart de la reine, on force Struensee à avouer la relation qu'il a eue avec elle. Lorsque la déposition est montrée à Caroline Mathilde, celle-ci s'effondre et avoue tout elle aussi, pensant ainsi sauver la tête de son amant. Mais Struensee, arrêté avec son ami Brandt, va être condamné à mort, avec lui, pour crime de lèse-majesté. Fin avril 1772, trois mois après son arrestation, il monte à l'échafaud.
    Qu'en est-il de la malheureuse reine ? Après un divorce expédié, Caroline Mathilde est recluse, d'abhord à Kronborg puis bannie du Danemark. Elle trouve alors refuge au château de Celle, où elle a au moins la consolation et la joie de retrouver son ancienne amie, Louise von Plessen. Caroline Mathilde est exilée avec sa petite fille, Louise Augusta. Caroline Mathilde va y vivre deux ans, entourée d'une petite cour. Elle y meurt en 1775, le 10 mai, à l'âge de 23 ans. Son fils Frédéric VI devint roi de Danemark après que son père, en 1783, ait été déclaré inapte à régner, à cause de sa maladie mentale. Ironie de l'Histoire, le jeune roi gouverna en ré acclimatant peu à peu les mesures prises par Struensee...
    Particulièrement populaire au Danemark, l'histoire de Caroline Mathilde et de Johann Struensee a fait l'objet d'un film, A royal affair, en 2012.

     

     

    Mads Mikkelsen et Alicia Vikander interprètent Struensee et la reine Caroline-Mathilde dans le film A Royal Affair, de Nikolaj Arcel en 2012

     

     © Le texte est de moi, je vous demanderais donc de ne pas le copier, merci.

    Pour en savoir plus :

    -The Favourite of the Queen, Robert Neumann. Roman. 
    -The Lost Queen, Nora Lofts. Roman. 


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  • INTERMÈDE LXXIV

     

    Casanova par Anton Raphael Mengs (XVIIIème siècle)

    Giacomo Girolamo Casanova voit le jour le 2 avril 1725 à Venise. Tour à tour violoniste, écrivain, magicien -dans le but de séduire une femme-, espion, diplomate, bibliothécaire, il est surtout connu pour avoir été un grand séducteur. De nos jours, un coureur de jupons invétéré, grand amateur de femme est encore appelé un « Don Juan » ou un... « Casanova ».
    Il est le fils aîné de Gaetano Casanova, comédien à Venise et de Zanetta Farussi, fille de cordonnier et actrice. Il naît rue de la Comédie, l'actuelle rue Malipiero, près de l'église San-Samuele. Toutefois, sa filiation est douteuse. Selon le biographe Rives Childs, Casanova pourrait être le fils d'un patricien vénitien du nom de Michele Grimani, dont le frère, qui était abbé, va devenir le tuteur du jeune Giacomo. Ce dernier a plusieurs frères et soeurs : Francesco Giuseppe, né en 1727, Giovanni Battista, né en 1730, Faustina Maddalena, née en 1731, Maria Maddalena Antonia Stella, née en 1732 et enfin, Gaetano Alvise, né en 1734.
    Le jeune garçon, qui est l'aînée de cette imposante fratrie, va vivre son enfance entouré de femmes. C'est sa grand-mère maternelle, Marsia Farussi, qui va jouer le plus grand rôle auprès de lui, puisqu'elle va l'élever. Cette phrase, issue de ses mémoires, témoigne de cette enfance heureuse, entouré par l'amour des dames : « Rien de tout ce qui existe n’a jamais exercé sur moi un si fort pouvoir qu’une belle figure de femme. »
    Par la suite, le jeune Giacomo va entreprendre des études, qu'il va brillamment réussir. Il étudié ainsi la chimie, mais aussi les mathématiques, la philosophie, très en vogue à cette époque et le droit. Il obtient un doctorat en droit civil et droit canonique à l'université de Padoue. Après cela, il commence une carrière ecclésiastique et reçoit la tonsure en février 1740, avant les quatre ordres mineurs onze mois plus tard, en janvier 1741. Giacomo Casanova est donc désormais abbé. Mais, peu de temps après, il doit renoncer à sa fonction de prédicateur, après un sermon qui tourne à la catastrophe, à l'église San Samuele : et pour cause, il était ivre au moment de prononcer ce sermon !! Cela ne l'empêche pas pour autant de poursuivre sa carrière ecclésiastique parmi les prélats de Venise, de Naples puis de Rome. C'est là qu'il rencontre le cardinal Acquaviva, à qui, contre toute attente, il plaît. Il va entrer à son service et être logé par lui en contrepartie. Présenté au pape, Casanova plaît également au souverain pontife, alors Benoît XIV. Il semble que sa carrière prenne un tour tout à fait avantageux mais voilà qu'il commet l'acte qui va le faire soudainement tomber en disgrâce : il enlève la fille de son professeur de français et la cache au palais d'Acquaviva, son protecteur.
    Dès 1745, Casanova va entamer sa vie d'aventures, qui a fait sa légende. Le prélat qu'il a été auparavant va alors disparaître derrière ce personnage d'aventurier et d'homme à femmes. Il va exercer de nombreuses activités à partir de ce moment-là, toutes très éclectiques : on passe de violoniste à joueur professionnel, escroc, financier, bibliothécaire...Comme beaucoup de jeunes gens du XVIIIème siècle, Giacomo Casanova va entamer son Grand Tour : il va quitter l'Italie pour aller visiter les autres pays d'Europe. Il passera tour à tour des Cours aux prisons royales ! Le jeune homme vit en aventurier, se contentant d'expédients. Seul le plaisir l'occupe et, pour l'atteindre, il ne se préoccupe pas des lois et des dupes qui veulent bien le croire et qu'il trompe alors allègrement.
    Après la carrière ecclésiastique qui, comme nous l'avons vu, ne lui a pas forcément été très favorable, c'est la carrière militaire que Casanova va embrasser. Mais elle va faire aussi long feu que sa carrière religieuse : il devient enseigne de vaisseau mais démissionne vite, vexé de n'avoir pu obtenir le grade de lieutenant qu'il convoitait. En 1746, Casanova devient violon au théâtre de Saint-Samuel et sauve la vie du sénateur sybarite Matteo Bragadin. Une fois guéri, celui-ci le reçoit dans sa maison, persuadé qu'il a été initié aux sciences occultes ! Le sénateur va jusqu'à adopter Casanova, à le traiter comme son prore fils et va contribuer largement à sa fortune financière...jusqu'à la fin de sa vie, il soutiendra Casanova, lui permettant ainsi de mener la vie frivole et dissipée qui a fait sa légende. Plus tard, Casanova sera mêlé à des affaires de jeu à Venise, ce qui lui vaut une réputation sulfureuse.
    En 1750, Girolamo Casanova effectue un premier séjour à Paris. Il est accompagné pour son plus proche ami, Antonio Balletti et est accueilli en tant que fils de comédiens dans le cénacle de comédiens italiens. Il loge tout d'abord chez Mario et Silvia Balletti et va vivre une histoire -platonique- avec leur fille Manon : il sera même fiancé un temps avec elle. Le séjour en France s'avère difficile pour Casanova. En effet, il maîtrise mal la langue, les codes de la mondanité française et n'a pas de protecteur dans le pays : il ne parvient donc pas à pénétrer les cercles très fermés de l'aristocratie. Mais il va faire la connaissance de Claude-Pierre Patu, qui va l'initier aux plaisirs parisiens...
    Vers 1755, Casanova est de retour à Venise, où il va rencontrer l'abbé de Bernis, ambassadeur de Louis XV dans la Sérénissime. L'abbé est un libertin, comme lui et, pendant un temps, ils vont se partager les faveurs d'une religieuse dont nous ne connaissons pas le nom et qui est toujours désignée par les initiales M.M. Ils se partagent alternativement un casin, sorte de garçonnière où ils reçoivent leur jeune maîtresse mais, parfois, lorsque l'un fait l'amour avec elle, l'autre observe la scène, dissimulé derrière une tapisserie perçée d'une multitude de petits trous pour lui permettre de voir aisément la scène ! Lorsque l'abbé de Bernis rentre en France, il enjoint, en vain, Casanova, de l'accompagner. Et pourtant, la position de Casanova à Venise est des plus incofortables : ses frasques amoureuses, ses opinions subversives, l'ont rendu suspect. Il ne quitte pas la ville et est finalemenr arrêté, en 1756, par les inquisiteurs d'Etat, pour occultisme, athéisme et appartenance maçonnique. Il est incarcéré à la célèbre prison des Plombs, surchauffée l'été, glaciale l'hiver. Ni ses soutiens, ni sa persistance à clamer son innocence, ne parviendront à le sortir de ce mauvais pas. Mais, au bout de 14 mois de détention, Casanova parvient à s'évader avec un autre détenu : ce fut la seule évasion que la prison des Plombs ait connue. En effet, il était dit qu'on ne pouvait s'en échapper. En 1791, dans ses Mémoires, Casanova racontera, avec une précision parfaite, son évasion des geôles vénitiennes.
    En 1758, Casanova revient à Paris où il retrouve l'abbé de Bernis, devenu, sous l'influence de Madame de Pompadour, favorite du roi, un ministre de premier plan. Ce dernier va lui accorder appui et protection, tout comme les cercles maçonniques. Casanova avait en effet été initié à la franc-maçonnerie en 1750, à Lyon. Reçu chez les aristrocrates, Casanova se plaît à raconter son évasion rocambolesque des Plombs, et cela va participer à sa célébrité et au succès de son deuxième séjour à Paris. L'aventurier va y faire fortune, en lançant notamment une loterie royale qui a pour but de financer l'Ecole militaire sans imposer davantage les contribuables, c'est-à-dire, le peuple. Grâce à d'habiles manoeuvres et son audace légendaire, Casanova va parvenir à s'attribuer la paternité de cette loterie et, de fait, une grande partie des bénéfices. Girolamo se vante aussi qu'il se fait confier des missions financières par le gouvernement et qu'il jouit de la protection toute particulière du duc de Choiseul : une mission d'enquête sur les navires de la flotte française lui aurait été confiée, en sa qualité d'agent secret et, pour cela, il aurait été recompensé avec générosité par la France. Imposteur, escroc et manipulateur tout à la fois, Casanova se vante également d'avoir abusé de la crédulité de la respectale Madame d'Urfé, en lui faisant croire qu'il était initié aux mystères de la Kabbale. Par la suite, dans ses mémoires, il se défendit d'avoir été un manipulateur et un escroc, interrogeant : quel est l’homme auquel le besoin ne fasse faire des bassesses ?
    Toujours selon ses mémoires, il se vit encore confié par Choiseul une importante mission auprès de marchands d'Amsterdam et, à son retour, mène une réelle vie de bourgeois fortuné, dans une villa meublée avec luxe, chevaux, voitures, palefreniers, laquais...Mais, peu à peu, Casanova perd l'appui de ses protecteurs...il ne se laisse pas abbattre et investit alors dans une manufacture de soie peinte. Mais le succès n'est pas au rendez-vous et Casanova doit affronter une spectaculaire faillite qui lui doit une incarcération à For-l’Évêque, d'où il ne va sortir que grâce à l'intercession de la marquise d'Urfé. Finalement, en décembre 1759, il quitte Paris pour la Hollande et va ensuite continuer de sillonner l'Europe, s'introduisant dans les salons à la mode grâce aux billets de recommandation qu'il possède et à son passeport maçonnique. Il ne faut pas oublier que la franc-maçonnerie est alors très en vogue à ce moment.
    En 1766, à cause des faveurs d'une petite ballerine italienne, il se bat au pistoler avec Franciszek Ksawery Branicki, qui n'est pas n'importe qui : en effet, Branicki est le sous-chambellan du roi de Pologne Stanislas II. Les deux hommes sont blessés durant le duel et leur mésaventure racontée dans toutes les gazettes d'Europe.

    Heath Ledger dans le rôle de Casanova, dans le film de Lasse Hallström (2005)


    Toute la vie de Casanova regorge de ces péripéties rocambolesques, parfois admirables et souvent savoureuses. En ce qui concerne les femmes, Casanova évoque dans ses mémoires une centaine de conquêtes. C'est d'ailleurs sous ce terme-là que toutes les femmes qu'il a cotoyées sont mentionnés : elles deviennent des conquêtes. Selon Giacomo, les hommes sont faits pour donner, les femmes, pour recevoir. Ces amours, qui ont fait sa légende, sont à l'origine de bien des bonheurs mais aussi de malheurs pour lui. Pour autant, il ne fut jamais marié, lui à qui ces liens répugnaient.
    Ce grand aventurier meurt en Bohême, à Dux (ou Duchkov en tchèque), le 4 juin 1798, à l'age de 73 ans, où il est enterré à l'église Sainte-Barbara. Il avait consacré les dernières années de sa vie à rédiger ses mémoires, ne pouvant plus participer aux salons à cause de la perte de ses dents.
    La célébrité de Casanova est éclipsée pendant la Révolution puis pendant les guerres napoléonniennes. Il n'est alors cité que comme M. Casanova, le frère du peintre Francesco Casanova, qui s'était spécialisé dans la représentation de batailles et celui de Giovanni Battista Casanova, directeur de l'Académie de Dresde. Il est finalement redécouvert à partir des années 1820, grâce aux différentes traductions d'Histoire de ma vie, les mémoires du fameux libertins et l'émergence d'une amicale de chercheurs, surnommés les « casanovistes », qui ont pour but d'étudier la vie et les oeuvres de Giacomo Casanova. Grâce au prince de Ligne, qui s'intéressa à lui, nous avons un portrait assez détaillé de Casanova : « Ce serait un bien bel homme s’il n’était pas laid ; il est grand, bâti en Hercule, mais a un teint africain ; des yeux vifs, pleins d’esprit à la vérité, mais qui annoncent toujours la susceptibilité, l’inquiétude ou la rancune, lui donnent un peu l’air féroce, plus facile à être mis en colère qu’en gaieté. Il rit peu, mais il fait rire. Il a une manière de dire les choses qui tient de l’Arlequin balourd et du Figaro, ce qui le rend très plaisant. Il n’y a que les choses qu’il prétend savoir qu’il ne sait pas : les règles de la danse, celles de la langue française, du goût, de l’usage du monde et du savoir-vivre. Il n’y a que ses ouvrages philosophiques où il n’y ait point de philosophie ; tous les autres en sont remplis ; il y a toujours du trait, du neuf, du piquant et du profond. C’est un puits de science ; mais il cite si souvent Homère et Horace, que c’est de quoi en dégoûter. La tournure de son esprit et ses saillies sont un extrait de sel attique. Il est sensible et reconnaissant ; mais pour peu qu’on lui déplaise, il est méchant, hargneux et détestable. Un million qu’on lui donnerait ne rachèterait pas une petite plaisanterie qu’on lui aurait faite. Son style ressemble à celui des anciennes préfaces ; il est long, diffus et lourd ; mais s’il a quelque chose à raconter, comme, par exemple, ses aventures, il y met une telle originalité, une naïveté, cette espèce de genre dramatique pour mettre tout en action, qu’on ne saurait trop l’admirer, et que, sans le savoir, il est supérieur à Gil Blas et au Diable boiteux. Il ne croit à rien, excepté ce qui est le moins croyable, étant superstitieux sur tout plein d’objets. Heureusement qu’il a de l’honneur et de la délicatesse, car avec sa phrase, « Je l’ai promis à Dieu », ou bien, « Dieu le veut », il n’y a pas de chose au monde qu’il ne fût capable de faire. Il aime. Il convoite tout, et, après avoir eu de tout, il sait se passer de tout. Les femmes et les petites filles surtout sont dans sa tête ; mais elles ne peuvent plus en sortir pour passer ailleurs. Cela le fâche, cela le met en colère contre le beau sexe, contre lui-même, contre le ciel, contre la nature et surtout contre l’année 1725. Il se venge de tout cela contre tout ce qui est mangeable, buvable ; ne pouvant plus être un dieu dans les jardins, un satyre dans les forêts, c’est un loup à table : il ne fait grâce à rien, commence gaiement et finit tristement, désolé de ne pas pouvoir recommencer. »
    En 1984, les « casanovistes » étaient encore en activité puisque est créé, cette année-là, L'Intermédiaire des casanovistes, revue périodique annuelle, diffusée en trois langues -français, anglais, italien- et dans 12 pays d'Europe.

     

    © Le texte est de moi, je vous demanderais donc de ne pas le copier, merci.


    Pour en savoir plus :

    -Histoire de ma vie, Giacomo Girolamo Casanova. Mémoires.
    -Casanova, Histoire de sa vie
    , Michel Delon. Biographie.
    -Casanova ou l'exercice du bonheur
    , Lydia Flem. Biographie.
    -Casanova Les dessus et les dessous de l'Europe des Lumières
    , Guy Chaussinand-Nogaret. Essai.
    -Casanova ou l'essence des Lumières
    , Charles Wright. Essai.
    -Casanova
    , Maxime Rovère. Biographie.


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  • INTERMÈDE LXXV

     

    Portrait d'Henry VIII par Hans Holbein le Jeune (1537)

    I. Un jeune prince qui ne devait pas devenir roi

     

    Les parents d'Henry VIII : Elizabeth d'York, dite Bessie et Henry VII Tudor

    Henry, fils d'Elizabeth d'York et Henry VII Tudor, roi d'Angleterre depuis 1485, naît le 28 juin 1491 au palais de Placentia, à Greenwich, près de Londres. Par son père, il est apparenté aux rois de France : en effet, Edmond, son grand-paternel, était le fils de Owen Tudor et de Catherine de Valois, qui était aussi la mère du roi Henry VI Plantagenêt, roi fou détrôné par la famille York durant la Guerre des Deux-Roses. Par sa mère, surnommée Bessie d'York, il descend des rois York, Edouard IV et Richard III, dont elle était la nièce. Après la mort de son père, en 1509, Henry va devenir roi, son frère aîné Arthur étant mort avant de pouvoir accéder au trône : il sera le second roi de la dynastie Tudor, qui s'achèvera en 1603 à la mort de sa fille, Elizabeth Ière, restée célibataire. 
    Dans son enfance, Henry est titré duc d'York, les titres de duc de Cornouailles et de prince de Galles ne revenant qu'à l'aîné des fils. Or, Henry a un fils aîné : il n'est donc techniquement pas amené à régner un jour sur l'Angleterre. En 1501, son père Henry VII, soucieux de renforcer les liens entre l'Angleterre et l'Espagne, décide de marier son fils aîné et héritier, Arthur, à Catherine d'Aragon, âgée de 16 ans, qui est la fille des Rois Catholiques de Castille et d'Aragon, Isabelle et Ferdinand. Le jeune couple part pour le château de Ludlow, résidence habituelle du prince de Galles. C'est là que le jeune Arthur, âgé de 15 ans, contracte une maladie qui va l'emporter. On ne sait pas s'il meurt de suette, de diabète ou de tuberculose, quoi qu'il en soit, l'héritier d'Angleterre vient de mourir. Lorsqu'on est sûr que Catherine d'Aragon, jeune veuve d'Arthur, ne porte pas d'enfant de lui, les titres de duc de Cornouailles et de prince de Galles reviennent à son jeune beau-frère, Henry, âgé de dix ans.
    La mort de son héritier met Henry VII dans une position fâcheuse. Le mariage espagnol n'a plus lieu d'être, or, le roi d'Angleterre ne se résout pas à renvoyer la veuve de son fils en Espagne, chez elle. Pour préserver l'alliance entre les deux royaumes, anglais et espagnols, on songe alors à marier le jeune Henry à sa belle-sœur Catherine. Elle sera la première de ses six femmes. Pour que le mariage soit célébré, il faut s'assurer que le précédent mariage n'a pas été consommé et peut être, par conséquent, considéré comme nul et non avenu ou bien recevoir un accord du pape équivalant à une dispense. Catherine jure solennellement que sa précédente union avec Arthur d'Angleterre n'a pas été consommé, assertion qui est confirmée par sa duègne espagnole, Doña Elvira Manuel. Néanmoins, les deux familles estiment qu'une dispense papale est nécessaire pour clarifier absolument la situation : en effet, une dispense du pape permettrait d'ôter tous les doutes possibles. Sous la pression d'Isabelle, la mère de Catherine, le pape accorde en urgence une dispense qui constate la virginité de la jeune Catherine, 14 mois après son veuvage.

    Henry VIII âgé de dix-huit ans (1509)

    II. Roi d'Angleterre

    En 1509, Henry monte sur le trône, que lui laisse son père, qui vient de décéder. Il épouse Catherine, neuf semaines après son accession au trône. Le mariage a été appuyé personnellement par Ferdinand, le père de la jeune épousée, qui désire contrôler l'Angleterre. Malgré les inquiétudes du pape Jules II et de l'archevêque de Canterbury, William Warham, le mariage est tout de même célébré, le 11 juin 1509. Henry a alors 19 ans, Catherine en a 25, mais il semble que le jeune roi soit alors très amoureux de son épouse. En 1510, la reine est enceinte pour la première fois mais la grossesse se termine par une fausse-couche. Le 1er janvier 1511, Catherine accouche d'un garçon mais qui ne vit qu'un mois et demi et meurt le 22 février.
    Henry VIII est monté sur le trône d'Angleterre le 22 avril 1509. Il prend le titre de roi d'Angleterre, d'Irlande et de France. Pourquoi de France ? Tout simplement parce que le traité de Troyes, en 1420, signé par Isabeau de Bavière et son époux, le roi Charles VI le Fol, octroyait la couronne française aux souverains anglais. Malgré la reconquête de la couronne par Charles VII, aidé en cela par Jeanne d'Arc, les rois d'Angleterre, successeurs d'Henry V, premier bénéficiaire de ce traité, se considèreront comme souverains effectifs de France. Son premier acte de roi est de faire enfermer à la Tour de Londres, sinistre prison de la capitale anglaise, Richard Empson et Edmund Dudley, les deux ministres les plus impopulaires de son père, qui avaient notamment imposé de lourdes taxes aux nobles. Il les accuse de haute trahison et les condamne à l'échafaud : il seront décapités en 1510. Henry s'entoure, pour régner, de William Warham, archevêque de Canterbury et de Richard Fox, évêque de Winchester, lord du Sceau privé, qui garderont la mainmise effectivement sur les affaires du royaume pendant deux ans.
    En 1511, un nouvel ecclésiastique fait son apparition dans l'entourage du jeune roi : il s'agit de Thomas Wolsey, qui va devenir le plus proche conseiller d'Henry VIII. Cette même année, le roi d'Angleterre rejoint la Sainte Ligue, coalition de plusieurs souverains contre le roi Louis XII de France, qui continue sa conquête de l'Italie. Cette ligue comprend donc Henry VIII mais aussi le souverain pontife Jules II, Maximilien Ier, souverain du saint-Empire et Ferdinand II, qui est le propre beau-père du roi d'Angleterre. Avec ce dernier, Henry signe également le traité de Westminster, en 1511. En 1514, Henry se retire pourtant de l'alliance, ce qui entraîne la signature de la paix avec Louis XII. Pour sceller cette nouvelle entente, Henry donne au roi de France vieillissant, qui vient de perdre son épouse Anne de Bretagne, morte de la gravelle, sa jeune et flamboyante sœur, Mary Tudor, en mariage. La brouille qui s'ensuit avec l'Espagne met à mal, par contre, le propre mariage d'Henry VIII avec Catherine. Le roi songe même à l'annuler. Mais, en 1515, après l'accession au trône, en France, de François Ier, la France et l'Angleterre redeviennent ennemies. Henry VIII et son beau-père Ferdinand II -qui règne effectivement seul sur l'Espagne depuis la mort de son épouse Isabelle-, se réconcilient. En 1516, la reine Catherine, de nouveau enceinte, accouche d'un enfant qui va survivre. Il s'agit d'une petite princesse, prénommée Mary, ce qui encourage le roi dans son espoir d'avoir un jour un héritier mâle. Jusqu'ici, tous les espoirs du roi et de la reine s'étaient soldés par des échecs : un enfant était mort-né, la première grossesse de Catherine n'avait pu être menée à terme et deux autres enfants étaient morts en bas âge. En 1516, Ferdinand II meurt et c'est son petit-fils, enfant de sa fille Jeanne de Castille et de Philippe le Beau qui lui succède : il s'agit du fameux Charles-Quint. En 1518, Wolsey conseiller du roi, fait en sorte que le traité de Londres, en fait oeuvre de la papauté, apparraisse comme un véritable triomphe diplomatique de l'Angleterre, qu'il présente comme le pays au centre de la nouvelle alliance européenne, dans le but non dissimulé de freiner l'influence grandissante de l'Espagne. En 1519, lorsque l'empereur de Saint-Empire, Maximilien, meurt, Wolsey, devenu entre-temps cardinal, propose, secrètement, Henry VIII comme candidat au trône impérial, tout en soutenant publiquement le roi de France. Mais c'est le neveu de Catherine, le jeune Charles, qui est finalement choisir par les princes-électeurs : le jeune homme va asseoir, pour près de deux siècles, l'influence de la famille Habsbourg sur l'Espagne et les terres espagnoles. Par la suite, durant l'opposition que se livrèrent Charles-Quint et le roi de France, Henry VIII joua le rôle d'arbitre et chacun des deux souverains essaya de chercher son appui. Entre le 7 et le 24 juin 1520, François Ier et Henry VIII se rencontrent lors du spectaculaire Camp du Drap d'Or, où les deux souverains étalent chacun leurs richesses pour impressionner l'autre. Une promesse d'alliance est plus ou moins mise en place entre la France et l'Angleterre, les deux rois projettant de marier la jeune Mary d'Angleterre à Henri, fils de François Ier et Claude de France. Mais, dès 1521, l'alliance anglaise, forgée en sous-main par Wolsey, commence à décliner. Henry VIII s'allie avec le neveu de son épouse, Charles-Quint, par le traité de Bruges. Peu de temps plus tard, en février 1525, François Ier est défait sous les murs de Pavie, en Italie : terrible défaite après la flamboyante victoire de Marignan en 1515. Cette défaite de la France permet à l'influence anglaise de se maintenir tant bien que mal en Europe.
    En ce qui concerne la religion, Henry VIII ne cache pas son hostilité pour la Réforme protestante, qui commence à prendre forme en ces premières décennies du XVIème siècle. Le roi n'hésite d'ailleurs pas à invectiver, dans une lettre, l'ancien moine allemand Martin Luther, qui prêche cette nouvelle doctrine. En juillet 1521, il fait même parvenir au pape son traité Assertio septem sacramentorum, rédigé avec l'aide de son secrétaire, Thomas More. Cela lui vaut, de la part du pape, le titre de Defensor Fidei, autrement dit, « Défenseur de la foi », décerné par le pape Léon X, le soutien d'Erasme et les injures de Luther. Le roi d'Angleterre prend également le titre d'illustrissimus, c'est-à-dire de « très illustre », qu'il conservera même après la rupture d'avec Rome et qui existe encore aujourd'hui.
    Mais, même si Henry VIII considère de façon négative les idées réformatrices venues d'Allemagne, il s'inquiète tout de même de l'influence de Rome et aimerait se substituer au pape, en ce qui concerne la direction des affaires de l'Eglise en Angleterre. Thomas Wolsey, bien que cardinal de l'Eglise romaine, partage les vues du roi et l'encourage à s'émanciper de la tutelle romaine. Sans problème, le peuple d'Angleterre s'habitue en douceur à la suprématie que prend le gouvernement royal sur le plan spirituel. Henry VIII et son conseiller vont tout de même rester fidèles à l'orthodoxie romaine.

    INTERMÈDE LXXV

     

    Henry VIII (Jonathan Rhys-Meyer) et Ann Boleyn (Natalie Dormer) vu par la série The Tudors


    Mais, en 1527, tout bascule. L'alliance avec Charles-Quint est compromise lorsque celui-ci choisit de ne pas épouser Mary Tudor, la fille d'Henry, après qu'elle lui ait été promise. De plus, la situation dynastique de l'Angleterre est précaire : seule Mary a survécu, aucun des autres enfants du couple n'ayant dépassé l'âge d'un an. Le roi n'a pas de fils et n'en aura sûrement pas de son épouse Catherine, dont l'âge trop avancé ne lui permet plus de tomber enceinte. C'est alors que le roi tombe amoureux d'une jeune dame d'honneur de son épouse, élevée en France. Il avait été l'amant de sa soeur, Mary Boleyn. Cette jeune dame d'honneur, il s'agit d'Anne Boleyn. Plus jeune que la reine, Henry pressent qu'elle pourra lui donner ce fils qu'il souhaite tant et décide de l'épouser. Seulement, la reine Catherine refuse de se voir évincée, elle qui a été mariée devant Dieu au roi d'Angleterre et le pape n'est pas non plus enclin à déclarer le mariage d'Henry VIII et Catherine d'Aragon nul et invalide car il souhaite ménager Charles-Quint. L'affaire va traîner pendant deux années, jusqu'à l'automne 1529. Poussé par les partisans d'Anne, Henry VIII va finalement retirer son estime à Wolsey, qu'il estime responsable de l'échec des pourparlers avec la curie romaine. Le roi fait démettre son ancien conseille de ses fonctions de Lord-Chancelier. Le schisme avec Rome va alors devenir inévitable. D'autant plus qu'Anne Boley, bien-aimée très écoutée du roi, ne cesse de lui vanter les mérites de la Réforme protestante, qu'il condamnait pourtant si ouvertement quelques années plus tôt. C'est Thomas More qui reprend le poste de Chancelier, laissé vacant par Wolsey. Partisan fervent de Rome, il ne peut empêcher l'influence grandissante de Thomas Cromwell, secrétaire du roi et de Thomas Cranmer, professeur à l'université de Cambridge, qui se prononcent en faveur de l'annulation mais aussi du schisme avec Rome, qui ne semble pas vouloir donner au roi ce qu'il souhaite. En septembre 1530, le pape Clément VII, qui avait été précepteur de Charles-Quint, oppose un refus catégorique et définitif à la demande d'annulation du mariage entre le roi et la reine d'Angleterre. La jeune princesse Marie Tudor, dont la position était menacée par l'éventuelle annulation, reste l'unique héritière du royaume. Cette décision va précipiter le schisme qui séparera l'Angleterre de l'Eglise apostolique et romaine. Le 11 février 1531, l'archevêque de Canterbury, Warham, proclame solennellement : « Nous reconnaissons que Sa Majesté est le Protecteur particulier, le seul et suprême seigneur et, autant que la loi du Christ le permet, le Chef suprême de l'Église et du clergé d'Angleterre. » Cet évènement est à l'origine de la religion anglicane, qui est encore, de nos jours, celle des souverains anglais. Au début de l'année 1533, la jeune Anne Boleyn, favorite d'Henry, annonce qu'elle est enceinte. Le roi décide que cet enfant ne sera pas un bâtard et doit naître dans la légitimité. Il épouse Anne dans l'intimité et nomme Thomas Cranmer archevêque de Canterbury. Ce dernier valide l'union le 23 mai 1533. Le 11 juillet suivant, le pape Clément VII fulmine une bulle d'excommunication contre Henry VIII, Anne Boleyn et Thomas Cranmer. La rupture est consommée.
    Au mois d'octobre 1533, Anne Boleyn donne naissance à une fille. Nouvelle déception pour Henry, qui s'attendait à un garçon. Il avait déjà eu un enfant mâle de l'une de ses maîtresses, Elizabeth Blount. Le petit avait été surnommé Henry FitzRoy, mais il ne pouvait être considéré comme un héritier légitime. L'enfant d'Anne est prénommée Elizabeth : ce sera Elizabeth Ière. Le roi commence peu à peu à se lasser d'Anne, qui ne parvient pas à lui donner d'enfant mâle. En 1534, elle fait une fausse-couche, puis une seconde en janvier 1536 : Anne perd un enfant de sexe masculin mais mal formé. Celle-ci va signer la perte de la reine. En effet, la malformation de l'enfant fait croire au roi qu'il ne peut être son géniteur et donc, qu'Anne l'a trompé. Arrêtée pour adultère, inceste et complot contre l'Etat, Anne est incarcérée à la Tour de Londres, avec son père et son frère George Boleyn, lord Rochford, avec lequel elle est suspectée d'avoir eu une liaison incestueuse. George Boleyn est décapité à la Tour de Londres, tandis que son père, Thomas, est libéré. Anne aura le privilège d'être décapitée à l'épée, comme en France, ce qui entraînait une mort plus douce -tout est relatif- qu'une exécution à la hache. Comme Mary Tudor, fille de Catherine d'Aragon, avant elle, la petite Elizabeth, un temps déclarée héritière de son père, est désormais considérée comme une bâtarde.

    INTERMÈDE LXXV

     

    Les six épouses d'Henry VIII : de gauche à droite, Catherine d'Aragon, Ann Boleyn, Jane Seymour, Anne de Clèves, Katherine Howard et Katherine Parr


    Un peu avant la mort d'Anne, Henry VIII avait rencontré une douce jeune femme qui lui avait plu : il s'agit de Jane Seymour, qu'il va épouser après la mort d'Anne, le 30 mai 1536, une quinzaine de jours après qu'Anne Boleyn soit montée à l'échafaud. Elle est déclarée reine d'Angleterre le 4 juin 1536 et tombe enceinte quelques temps plus tard. En 1537, elle donne naissance à un enfant mâle qui va survivre : il s'agit du futur Edouard VI. Mais la reine Jane succombe à la suite de ses couches, d'une fièvre puerpérale probablement due à une infection. Attristé, le roi va attendre plusieurs années avant de se remarier.
    De plus, à ce moment-là, le caractère et la santé du roi commencent à se dégrader. Henry VIII devient de plus en plus irritable et autoritaire. Suite à une blessure reçue à la jambe lors d'une joute équestre et qui ne guérit pas, se transformant en ulcère, le roi souffre continuellement et ne peut plus pratiquer d'activité physique. Souffrant d'obésité, le jeune homme athlétique laisse place à un homme de près de 136 kg, ce qui lui cause de sérieux problèmes de mobilité.
    En 1538, obsédé par l'idée que son trône est menacé, il fait assassiner Henry Pole, baron Montagu et sa mère, lady Salisbury, fille de George, duc de Clarence, frère des rois Edouard IV et Richard III. En 1539, il fait monter à l'échafaud un autre de ses cousins, Henry Courtenay, marquis d'Exeter. Ces exécutions permettent d'éliminer les derniers prétendants au trône issus de la dynastie des York. Cette même année, alors qu'il règne depuis trente ans, il ordonne la construction d'une nouvelle résidence royale, le Palais de Sans-Pareil, qui ne sera jamais achevé.
    En 1540, poussé par Thomas Cromwell qui souhaite voir l'Angleterre s'allier avec les protestants, Henry accepte le mariage avec Anne de Clèves, sœur du duc de Clèves. C'est la quatrième fois qu'il convole en justes noces. Sans explication, Henry se prend d'horreur pour cette jeune femme et ne consommera pas le mariage. Il finit par la répudier six mois plus tard pour épouser la jeune et pétillante Katherine Howard, cousine d'Anne Boleyn. Comme elle, la jeune reine monte sur l'échafaud en février 1542 pour adultère : elle a trompé le roi avec l'un des officiers de la Maison du Roi, Thomas Culpeper. L'exécution de ses deux épouses vaudra à Henry VIII le surnom de Barbe-Bleue anglais.
    En 1543, alors que sa santé décline rapidement, Henry VIII se marie pour la sixième et dernière fois, avec Catherine Parr, qui lui survivra. Elle épousera par la suite un frère de Jane Seymour et mourra en couche en 1548. En 1544, Henry VIII mène une dernière guerre contre les Français. Allié à Charles-Quint, il s'empare de Boulogne, qui sera reconquise en 1547 par les troupes d'Henri II. En 1545, en guise de représailles, les Français tente d'envahir l'Angleterre mais sans succès et, l'année suivante, les deux rois vieillissants, Henry VIII et François Ier, font finalement la paix, grâce au traité d'Ardres. Ils vont mourir tous les deux la même année, en 1547, à deux mois d'intervalle. Henry VIII meurt au palais de Whitehall, à Londres, le 28 janvier 1547. Il est probable qu'il ait succombé à un diabète de type 2.

    Une représentation d'Henry VIII en famille vers 1545 : à gauche, sa fille Lady Mary, à droite, Lady Elizabeth, au centre, le roi avec le prince Edouard et la reine Jane Seymour représentée de façon posthume

     

    © Le texte est de moi, je vous demanderais donc de ne pas le copier, merci.

     

    Pour en savoir plus :

    -Les Tudors, Liliane Crété. Essai historique.
    -Les Tudors, Jane Bingham. Essai historique illustré.
    -Le Crépuscule des Rois (tomes 1 à 3), Catherine Hermary-Vieille. Romans historiques.
    -Henri VIII, Georges Minois. Biographie.
    -Henri VIII, Aimé Richardt. Biographie.
    -Deux Sœurs pour un Roi, Philippa Gregory. Roman historique.

     

     


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  • INTERMEDE LXXVI

    La Parabère et le Régent 

    La future Madame de Parabère naît le 6 octobre 1693 à Paris. Elle naît Marie-Madeleine de Coatquer ou Coaskër de la Vieuville. Son père , René-François fut marquis de la Vieuville et chevalier d'honneur de la reine Marie-Thérèse, épouse de Louis XIV, mais aussi gouverneur du Poitou. Sa mère, Marie-Louise de La Chaussée d'Eu, fut dame d'atours de la duchesse de Berry jusqu'à sa mort. Bien que noble, son père était peu riche, selon Saint-Simon.
    Dès son plus jeune âge, Marie-Madeleine n'est pas forcément connue comme ayant une grande vertu, au contraire. Sa mère, décrite comme une femme « belle, pauvre, sans esprit, mais sage », par le duc de Saint-Simon avait été rendue « basse et intéressée » par le mariage. Jolie et séduisante, Marie-Madeleine ne fit pas trop parler d'elle avant son mariage qui eut lieu le 8 juin 1711, alors qu'elle allait avoir 18 ans. On la donne en mariage à César-Alexandre de Baudéan, marquis de Parabère, de 30 ans son aîné, gentilhomme et issu de la noblesse poitevine. La jeune et jolie demoiselle de Vieuville, devenue, par mariage, marquise de Parabère, ne tarde pourtant pas à déchanter, son mari étant bien différent d'elle. Il ne possède aucune charge à la Cour et ne s'intéresse pas à la guerre, se contentant, pour asseoir sa gloire, de celle de ses ancêtres, qui s'étaient illustrés sur le champ de bataille. Peu ouvert d'esprit et un peu sot, il déçoit sa jeune et flamboyante épouse. Il est bien évident que la jeune femme n'aime pas son époux et elle va bien vite devenir infidèle. Ainsi, on la voit souvent frayer avec lord Bolingbroke, courtisé par de nombreuses dames françaises qui tentaient de lui faire oublier son pays natal, l'Angleterre.
    Mais, si l'époux de Madame de Parabère se montre plutôt conciliante et peu jaloux avec sa jeune épouse, cette dernière était presque constamment surveillée par sa mère, Marie-Louise de Vieuville, qui ne souhaitait pas voir sa fille devenir une femme frivole comme la famille de Vieuville en avait si souvent abrité. On disait par exemple que madame de Vieuville avait tout fait pour préserver Marie-Madeleine des regards du Régent et ainsi, empêcher toute possibilité de liaison entre eux. Ce sera en vain, puisque Madame de Parabère deviendra un jour la maîtresse en titre du duc d'Orléans...Le 11 septembre 1715, elle perd sa mère, devenue sa duègne, emportée par un cancer du sein. Courageuse à l'extrême, Madame de Vieuville avait caché son mal jusqu'à deux jours avant son décès...Seule une femme de chambre avait été mise plus avant dans la confidence. Elle fut remplacée dans sa charge de dame d'atours de la duchesse de Berry, petite-fille par alliance de Louis XIV par Madame de Pons et Marie-Madeleine de Parabère se trouva, elle, émancipée de la tutelle envahissante de sa mère et commenca de collectionner les amants...elle entretint notamment une liaison avec le chevalier de Matignon. « L'amant est trompé comme le mari par cette jeune femme folle de sa liberté », disait-on partout.
    En 1716, le marquis de Parabère mourut comme il avait vécu et s'effaca doucement de l'existence de sa jolie veuve. Il ne fut pas beaucoup pleuré et on ne le regretta pas, sauf, peut-être, par les trois enfants qu'il avait eu de Marie-Madeleine...car malgré un mariage au bilan en demi-teinte, la future belle amie du Régent avait tout de même trouvé le temps de donner à son époux trois enfants, deux garçons et une fille, Louis-Barnabé, né en 1714, Louis-Henri, qui vit le jour en 1715 et Gabrielle-Anne, en 1716.
    Madame de Parabère sut exploiter à merveille le champ libre que lui laissait la mort de son mari. Son père, qui venait de convoler une troisième fois, se souciait comme d'une guigne de ce que pouvait faire sa fille et, débarrassée, si on peut dire, de sa mère et de son vieil époux, la flamboyante Marie-Madeleine de Parabère marchait vers son destin. Éclatante jeune femme de 23 ans, elle charmait et subjuguait tous les hommes qu'elle croisait, faisant ainsi sa renommée partout à Paris mais n'échappant pas pour autant à la plume acérée des chansonniers, pour qui elle représentait un sujet de choix. On est alors en pleine période de la Régence, connue pour sa liberté de mœurs et ses vices. Le mariage était bafoué, les seigneurs trompaient allègrement leurs épouses devant Dieu avec les filles légères de l'Opéra et les dames n'hésitaient pas non plus à se montrer infidèles.
    C'était le Régent lui-même qui montrait l'exemple, menant une vie des plus dissolues. Il passait des nuits entières de débauche, entouré de ses favoris, que l'on surnommait les roués et de dames de petite vertu, qui espéraient, en fréquentant les hautes sphères du pouvoir, tisser leur toile dans le beau monde. Ces femmes accordaient leurs faveurs au Régent mais, généralement, pour des aventures de courte durée. La maîtresse en titre du moment était la comtesse de Sabran, fille du comte de Foix et de Rabat, qui avait le même âge que Madame de Parabère. Celle-ci n'avait pas encore été remarquée par le Régent mais cela ne saurait tarder.
    En réalité, le Régent avait déjà posé ses yeux sur la belle Madame de Parabère. Alors qu'elle se trouvait chez la duchesse douairière de Berry, elle fut remarquée par le père de son hôtesse : en effet, Madame de Berry, qui avait épousé le petit-fils de Louis XIV, était aussi la fille du Régent. Mais à ce moment-là, Madame de Vieuville était encore vivante. La seconde fois où ils se rencontrèrent, Marie-Louise de Vieuville n'était plus là pour se mettre en travers de leur route : Marie-Madeleine de Parabère et le Régent, Philippe d'Orléans, étaient libres de s'aimer si l'envie leur en prenait. Pétillante, flamboyante, infatigable, désinvolte, par forcément spirituelle mais joyeuse, elle était exactement la maîtresse qu'il fallait au Régent. Elle était finalement une sorte de Madame de Montespan. Participant aux orgies de la Régence qui faillirent d'ailleurs coûter la vie, par la suite, à Madame d'Averne, Madame de Parabère sut toujours se maîtriser pour ne jamais tourner au ridicule.


    C'est rapidement après la mort de sa mère, à l'automne 1715 que Madame de Parabère entame une liaison avec le Régent. A la même époque -alors que son époux est encore vivant-, elle entretient une relation plutôt mouvementée avec le duc de Richelieu. Madame de Parabère était réellement amoureuse du duc mais ce n'était pas réciproque. Richelieu, qui écrira plus tard ses mémoires, ne lui consacrera pas une ligne.
    Le Régent se montre magnanime avec sa maîtresse, qui le trompera de nombreuses autres fois, avec Nocé ou encore, Clermont, capitaine des Suisses du Régent. Il semble que sa relation avec Nocé ait été plutôt une amitié assez intime et non pas une véritable histoire d'amour. Cependant, lorsqu'il arrive que Madame de Parabère tombe enceinte, le Régent ne reconnaît pas les enfants, estimant qu'ils peuvent ne pas être de lui. La Palatine, mère du Régent, écrit d'ailleurs, à propos des nombreux enfants naturels de son fils : « Il y a encore deux ou trois enfants que je n'ai jamais vus et qu'il a eus d'une femme de qualité. Son grand-père a été gouverneur de mon fils, et il était précédemment chevalier d'honneur de la reine. Cette femme est veuve depuis deux ans. (…) Je ne crois pas que mon fils puisse être bien sûr que ces enfants soient de lui, car cette femme est une terrible dévergondée. Elle boit nuit et jour et ne se gêne en rien : mais mon fils n’est pas du tout jaloux. » Cette femme de qualité que décrit Madame, c'est Madame de Parabère.
    Malgré son naturel plutôt dévergondé et sa frivolité, Marie-Madeleine de Parabère a tout de même des qualités et surtout, c'est une grande beauté. Ainsi, ses contemporains ne tarissent pas d'éloges sur elle, à commencer, d'ailleurs, par La Palatine, qui n'hésite pas à dresser un portrait flatteur de la maîtresse de son fils. Et pour plaire à la terrible épistolière, il fallait vraiment avoir quelque chose de plus que les autres, car bien peu de gens trouvaient grâce aux yeux de la princesse palatine. Voici ce qu'elle dit de Marie-Madeleine : « Elle est de belle taille, grande et bien faite ; elle a le visage brun et elle ne se farde pas; une jolie bouche et de jolis yeux ; elle a peu d'esprit, mais c'est un beau morceau de chair fraîche ». Une personne dont l’identité ne nous est pas parvenue dresse ce portrait d'elle : « Elle était vive, légère, capricieuse, hautaine, emportée ; le séjour de la cour et la société du Régent eurent bientôt développé cet heureux naturel. L'originalité de son esprit éclata sans retenue ; ses traits malins atteignaient tout le monde, excepté le Régent ; et, dès lors, elle devint rame de tous ses plaisirs, quand ses plaisirs n'étaient pas des débauches. Il faut ajouter qu'aucun vil intérêt, qu'aucune idée d'ambition n'entrait dans la conduite de la comtesse. Elle aimait le Régent pour lui; elle recherchait en lui le convive charmant, l’homme aimable, et se plaisait à méconnaître, à braver même le pouvoir et les transports jaloux du prince. » Et Madame de Caylus de renchérir sur ces déclarations : « Sa figure était aimable, son caractère était doux et son esprit était médiocre. On l'a accusée d'être ce qu'on appelle méchante dans le monde. Hélas ! c'est ce que tout le monde peut naturellement se reprocher, mais l'acharnement avec lequel on a tenu sur elle des discours très-fondés engage également une femme à rendre aux autres ce qu'ils lui prêtent, quand cette vengeance est aussi facile à prendre, et qu'elle est souvent une vérité. Ce qu'il y a de plus singulier dans le caractère de madame de Parabère, c'est l'égalité de son amour. Le sentiment en elle a très-souvent changé d'objet, mais jamais son cœur n'a été vide un instant; elle a quitté, elle a été quittée ; le lendemain, le jour même, elle avait un autre amant qu'elle aimait ; avec la même vivacité, et auquel elle était soumise avec le même aveuglement. Car elle n'a jamais vu que par les yeux de son amant du moment. Dès qu'elle l'avait choisi, elle ne voyait que ses amis et n'avait que ses goûts. Cette exactitude de soumission, prouvée par l'exemple de plus de vingt amants qui se sont succédé pendant le temps de ses amours, et qui subsistent encore, me paraît un événement singulier et plus rare dans un degré aussi égal, que les exemples d'une constance d'un pareil nombre de dames ne le pourraient être. ». La Palatine, qui est d'humeur versatile, reviendra parfois sur son jugement élogieux concernant Madame de Parabère mais, dans l'ensemble, il semble que Marie-Madeleine soit la maîtresse du Régent que la mère de ce dernier tolérait le mieux. Sans ambition et sans cupidité, Madame de Parabère était la favorite idéale pour un homme édifié sur les liaisons trop envahissantes, qui avaient parfois empoisonné le règne de son oncle, le défunt Roi-Soleil...Moins coquette et effrontée que les dames de Sabran ou d'Averne, qui avaient aussi la préférence du Régent, elle n'était surtout pas avide comme elle, ce qui lui permit de s'attacher plus étroitement le Régent, qui n'était pourtant pas connu pour être un homme fidèle. Très attaché à sa maîtresse, le Régent cédait rapidement aux moindres demandes de Marie-Madeleine.

    Tableau représentant Madame de Parabère et le Régent sous les traits d'Adam et Ève (tableau de Jean-Baptiste Santerre, 1716)


    Le Régent n'aimait pas la campagne mais il avait offert une petite maison de campagne à Madame de Parabère, à Asnières, tout près de Paris. C'est là qu'il venait parfois souper, lorsqu'il ne se trouvait pas au Palais-Royal, au Luxembourg ou à Saint-Cloud, lieux habituels de ses débauches. C'est à ces soupers qui tournaient souvent en orgies que le médecin du Régent, Gendron, attribue le déclin rapide de la santé du prince, qui finira par rendre l'âme en 1723.
    Les soupers du Régent à Asnières prirent fin lorsque le peuple parisien, en colère, fit le siège du Palais-Royal, dénoncant le système de Law. Madame de Parabère, enceinte, quitta sa petite villégiature de campagne pour Paris, où elle vint soutenir son amant, aux côtés de l'épouse légitime, la duchesse d'Orléans, par ailleurs fille légitimée de Louis XIV et Madame de Montespan. Law, qui s'était réfugié au Palais-Royal pour échapper à la vindicte populaire finit par quitter l'appartement qu'il y occupait, le 18 août 1720, pour regagner son domicile de la rue Neuve-des-Petits-Champs. Son appartement fut alors dévolu à Marie-Madeleine.
    Chose étrange, Madame de Parabère, en tant que favorite, ne souffrit jamais de l'impopularité de son amant. Au contraire, le peuple voyait en elle une sorte de secours à leur détresse. En parallèle, le Régent doit se battre contre une santé de plus en plus chancelante, que sa mère attribue, non sans raison, à sa vie particulièrement dissolue, qui avait déjà coûté la vie à Mademoiselle, la fille du Régent, en 1719.
    Madame de Parabère réussit l'exploit de s'attacher Philippe d'Orléans pendant cinq années. C'est elle qui eut le plus de crédit auprès de lui et c'est précisément parce qu'il la savait insouciante et plutôt désintéressée que le Régent écoutait ses conseils politiques. Elle avait un pouvoir certain sur l'esprit du Régent, ce que même Saint-Simon reconnaît aisément.
    Mais, à la fin de 1720, la faveur de Marie-Madeleine commence doucement à décroître. Il faut dire que la jolie Madame de Parabère a pris un nouvel amant. En ce qui concerne les amours du Régent, une nouvelle dame apparaît dans sa vie : poussée par Madame de Sabran, Madame de Phalaris, qui est l'une de ses parentes, commence à tisser sa toile dans l'entourage du Régent. Mais ce n'est qu'une passade éphémère. Alors que Madame de Parabère semblait en perte de vitesse, la voilà qui revient, plus puissante que jamais, au grand désappointement de ceux qui ont voulu son éviction. Mais Madame de Phalaris n'est pas du genre à s'avouer vaincue et, pendant un temps, le Régent va partager sa faveur entre deux femmes.
    En 1721, alors que Madame de Phalaris a finalement été renvoyée, Marie-Madeleine de Parabère se brouille avec son amant à cause des relations qu'il entretient avec les filles de l'Opéra, de petite vertu. La séparation est des plus houleuses. Par la suite, le Régent chargera Nocé de la réconcilier avec Madame de Parabère, mais ce sera vain. Cependant, le Régent restera toujours plus ou moins amoureux de la jolie Marie-Madeleine, à qui il rendra souvent visite. Contrairement aux autres femmes, congédiées, Madame de Parabère eut la faveur de ne pas être chassée et de partir de son plein gré, avec le consolation d'avoir été une maîtresse selon son coeur pour Philippe d'Orléans.
    La disgrâce, par contre, fut définitive. Une certaine fierté, due à son caractère insouciant et désintéressé, empêcha Madame de Parabère de se raccommoder avec le Régent. Elle finit par s'éloigner doucement de la Cour, se retira dans un couvent pour réparer sa réputation, comme avaient pu le faire, avant elle, Louise de la Vallière, qui devint religieuse ou encore, Madame de Montespan, qui se retira dans une institution religieuse après sa disgrâce. Madame de Parabère devint même une véritable dévote. Il se pourrait que ce soit une grave maladie l'ayant conduite aux portes de la mort qui l'aurait poussée à devenir pieuse mais ce ne pourrait être qu'une légende. Car Madame de Parabère continuait ses frasques, n'ayant pas renoncer pour autant à la vie dans le monde. Elle fut ainsi la maîtresse de Monsieur le Premier, Monsieur d'Alincourt, par exemple ou encore, de Monsieur de La Mothe-Houdancourt, dans les bras duquel elle se jettera pour oublier sa déconvenue avec Monsieur le Premier. Madame de Parabère commettait ses frasques pour s'en repentir ensuite. Les dernières années de la vie de Marie-Madeleine de Parabère sont assez floues. Dans une lettre à sa bonne amie Emilie du Châtelet, Voltaire mentionne la tentative de mariage de Marie-Madeleine avec le duc de Brancas, qui n'aura jamais lieu. On sait qu'en 1739, elle vivait encore. Elle se retira complètement du monde après cette date et mourut finalement en 1755, à l'âge de 62 ans, sous le règne de Louis XV, pupille de son ex-amant, le Régent, emporté par ses débauches en 1723. Elle lui avait survécu 32 ans.

    © Le texte est de moi, je vous demanderais donc de ne pas le copier, merci.


    Pour en savoir plus :

    -Le Régent, Jean-Christian Petitfils. Biographie. 
    -Les Soupers assassins du Régent, Michèle Barrière. Roman.
    - La Régence (1715-1723), Aimé Richardt. Essai. 

     


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  • INTERMEDE LXVIII

     

    I. Concino Concini

    Tableau de 1835 représentant Concini, commandé par le roi Louis-Philippe pour le musée historique de Versailles

    Concino Concini, dont le nom sera francisé en Conchine, est né à Florence vers 1575. Nous ne connaissons pas sa date de naissance exacte. Il fut le favori de la reine-régente Marie de Médicis et connut d'ailleurs une ascension fulgurante en devenant maréchal de France, ce qui n'est pas rien, marquis d'Ancre et baron de Lésigny. Il épousa une confidente de la reine-mère, une italienne intriguante répondant au nom de Leonora Dori ou Leonora Galigaï, qui lui donna deux enfants, Henri, né en 1603 et Marie, en 1607. Sa grande proximité lui attira les foudres du jeune souverain Louis XIII et lui valut d'ailleurs de finir tragiquement sa vie...
    Concini est issu de la petite noblesse italienne et porte d'ailleurs, avant d'être distingué par la régente de France, le titre de comte della Penna. Son grand-père avait été ambassadeur du Grand-duché de Toscane auprès de l'empereur Maximilien de Hasbourg et son père, lui, était secrétaire du Grand-Duché de Toscane. On suppose que la famille Concini serait originaire d'un petit village près de Florence, npmmée Firenzuol mais Concino vit le jour à Terranuova Bracciolini, petite ville de la province d'Arezzo. Sa maison natale, dans la via Concini, remise en état par la municipalité, est encore visible aujourd'hui.
    Il étudia à l'université de Pise avant de faire partie de la suite de la jeune Marie de Médicis, qui s'en allait en France pour y devenir reine : elle épousera Henri IV au mois de décembre 1600. Dans le convoi qui part vers le royaume de France, le jeune aventurier rencontre Leonora Dori, soeur de lait de la reine Marie...on la surnomme également la Galigaï. Il l'épouse le 12 juillet 1601.
    Homme ambitieux, prétentieux et arrogant, Concini s'attire rapidement l'inimitié du roi Henri IV : en effet, le Vert-Galant voit d'un mauvais œil la présence de cet homme dans le cénacle de la reine, son épouse et souhaiterait le voir écarter. Le caractère et le comportement de l'Italien le font également détester du peuple et des nobles. Se croyant tout permis, il était par exemple entré, le 4 mai 1610 -quelques jours seulement avant l'assassinat du roi-, dans le Parlement, sans enlever son chapeau et avait failli se faire tuer pour cela ! Les clercs du Palais s'étaient en effet jetés sur lui et lui avaient donné des coups de bâton : il n'avait dû son salut qu'à l'intervention de pages de la reine, qui furent eux-mêmes copieusement bâtonnés pour lui avoir porté secours ! Furieux, il s'en vint se plaindre au roi mais le Parlement le prit de vitesse et lui rappela vertement l'immunité de sa demeure !
    Le 14 mai 1610, dans la rue de la Ferronnerie, à Paris, alors qu'il se trouve dans un carrosse avec le duc d'Epernon, Henri IV est frappé par le couteau de Ravaillac et succombe à ses blessures. Il laisse la France aux mains d'un enfant, le Dauphin Louis, âgé de neuf ans et qui devient, de fait, le roi Louis XIII. N'étant pas majeur, un Conseil de Régence est mis en place : il est présidé, comme bien souvent dans ce cas, par la mère du jeune roi, la veuve d'Henri IV, Marie de Médicis. Concino Concini, époux de sa confidente, va vite devenir son favori...
    Concini en profite alors pour acheter le marquisat d'Ancre, en actuelle Picardie et se fait nommer Premier Gentilhomme de la Chambre, une charge prestigieuse, mais aussi Surintendant de la Maison de la Reine, gouverneur de Péronne, Roye et Montdider avant d'être finalement élevé à la dignité de maréchal de France, en 1613. C'est une distinction relativement moins importante qu'aujourd'hui, puisque la fonction originelle du maréchal de France, charge créée au Moyen Âge, était de s'occuper des chevaux du roi. Le maréchal de France ne deviendra le chef suprême de l'armée qu'après la suppression de l'office de connétable par le Cardinal de Richelieu, en 1624. Pour autant, la réussite insolente de Concini énerve de plus en plus, d'autant plus que son influence politique est de plus en plus grande auprès de la reine-régente. Ainsi, en 1616, il parvient à obtenir la disgrâce du chancelier, Nicolas Brûlart de Sillery. C'est lui également qui fit nommer ministres Richelieu, dont on connaît l'influence future sur le roi Louis XIII, mais aussi Claude Mangot et Claude Barbin.
    Si Concini est l'ennemi de la noblesse et du peuple, il n'a pas conscience qu'il s'est également fait détester par un personnage qui pourrait le conduire à sa perte : en effet, le favori de la régente a oublié de cultiver l'amitié du jeune roi Louis XIII, qui le hait cordialement. Le jeune roi, âgé de 16 ans, commence à trouver pesante la tutelle exercée par sa mère, avec qui il ne s'entend pas et supporte de moins en moins bien l'influence de cet Italien sur sa mère et la politique française. Etant dans l'impossibilité de procéder à l'arrestation de Concini, qui possédait une armée personnelle de 7000 soldats -sans compter ses partisans-, le jeune roi décida de mettre au point un coup de force pour s'emparer du pouvoir qu'il pouvait maintenant exercer effectivement. Aidé par le duc de Luynes, son célèbre favori et de quelques autres fidèles, parmi lesquels le baron de Vitry, il fit assassiner Concini, le 24 avril 1617, alors que celui-ci arrivait dans la cour du Louvre. C'est Vitry, capitaine des gardes du corps, qui porta les coups de pistolet mortels. Lorsque le favori tombe mort, Louis XIII remercie chaleureusement les conjurés par ce mot : « Grand merci à vous, à cette heure, je suis roi ! ».
    Discrètement enterré dans l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois, le corps de l'Italien sera déterré par des Parisiens et traîné dans les rues de la ville avant d'être profané. Lapidé et bâtonné, il sera ensuite pendu par les pieds à l'une des potences qu'il avait lui-même fait élever sur le Pont-Neuf. Il sera ensuite dépecé et ses restes brûlés. Ses biens, entre autres, le château de Lésigny et l'hôtel parisien de la rue de Tournon, furent confisqués par le roi, qui les cédera à son favori, le duc de Luynes.

    Quant à sa femme, elle ne fut pas laissée en paix et fut également poursuivie par la vindicte du peuple et du roi...c'est ce que nous allons voir maintenant.


    II. Leonora Galigaï

    Tableau du XVIème siècle représentant Leonora Dori 

    Leonora Dori, ou encore, Dosi, surnommée Galigaï, a vu le jour entre 1568 et 1571 à Florence, en Italie. Elle a seize ans lorsqu'elle est présentée à la petite princesse de onze ans, isolée et qui s'ennuie. Marie en fera tout de suite sa confidente. Mais, contrairement à la légende répandue, Léonora, qui avait cinq ans de plus que son amie, ne fut pas sa soeur de lait.
    Lorsque la nièce du grand-duc de Toscane quitte Florence pour la France, où elle s'apprête à épouser le roi, Henri IV, Leonora est bien sûr dans les bagages de son amie et la suit jusqu'à Paris, où elle devient sa dame d'atour. Le 12 juillet 1601, quelques mois après les noces de Marie de Médicis et Henri IV, la jeune florentine épouse un italien rencontré dans le convoi amenant la jeune Marie vers son époux : Concino Concini. Ils se marient à Saint-Germain-en-Laye et, de leur union, naîtront deux enfants, un garçon et une fille. Cette dernière, prénommée Marie, comme la reine, sera la filleule d'Henri IV.
    Leonor Galigaï exerce une forte influence sur Marie de Médicis et devient l'une des femmes les plus puissantes de France lorsque la reine accède à la régence après l'assassinat d'Henri IV. Son mari obtient le marquisat d'Ancre et le titre de maréchal de France, elle devient donc elle-même marquise et maréchale. Ses ennemis la décrivaient comme une femme cupide et capricieuse. Atteinte d'épilepsie, une maladie que l'on ne savait pas soigner à l'époque et que l'on appellait le haut-mal, Leonora se tourne vers l'exorcisme et des pratiques de désenvoûtement, que l'on ne distinguait pas, à l'époque, de la sorcellerie. Malgré sa cupidité et son ambition, Leonora est plus intelligente que son époux : plutôt que de chercher les honneurs, elle se tient relativement éloignée de la Cour. Cela ne l'empêchera pas de subir, par ricochet, les conséquences de l'assassinat de son époux...dans l'ombre, la Galigaï en profite pour accumuler une fortune colossale, peut-être une revanche sur ses origines plus que modestes. En 1617, un ambassadeur de Venise l'évalue à 15 millions de livres, ce qui est énorme : cela correspond aux trois quarts du budget annuel du royaume de France.
    En 1617, Concino Concini est assassiné par les fidèles du roi Louis XIII, âgé de seize ans. L'amitié de la reine-mère ne sauvera pas Leonora, qui est arrêtée, le 4 mai 1617, quelques jours seulement après l'assassinat de son époux. Elle est transférée à la Bastille, puis, le 11, à la Conciergerie. L'instruction de son procès est confié à Jean Courtin et Guillaume Deslandes, qui vont procéder à plusieurs interrogatoires de l'ancienne favorite, entre le 22 mai et le 7 juillet 1617. Elle est finalement condamnée pour « les impiétés, entreprises contre l'autorité du roy en son État, traités et négociations secrètes avec les étrangers, fontes d'artillerie, changement des armes du roy et application de celles dudit Conchiny sur lesdites artilleries, magasins d'armes, poudre et autres munitions de guerre, interventions de deniers publics appliquéz au profit desdits Conchiny et transport d'iceux hors le royaume sans la permission du roi [… La cour] déclare lesdits Conchiny et Galigay sa veuve, criminels de lèse-majesté divine et humaine. ». Même si elle est plusieurs accusée de sorcellerie au cours du procès, l'arrêt final ne le mentionne pas. A ses juges, qui lui reprochaient d'avoir envoûté la reine, elle aurait répondu ceci : « Je ne me suis jamais servi d'autre sortilège que de mon esprit. Est-il surprenant que j'aie gouverné la reine qui n'en a pas du tout ? » Une belle preuve d'amitié pour celle qui avait été son amie de jeunesse et sa bienfaitrice, lui ayant dispensé toutes ces prodigalités, une fois devenue reine de France ! Cette citation est remise en doute par Tallemant des Réaux.
    Mais l'esprit de Leonora ne lui permettra pas de sauver sa peau. Elle est finalement décapitée en place de Grève et son corps brûlé, le 8 juillet 1617.

     

    INTERMEDE LXVII

     

    Gravure représentant l'exécution de la Galigaï, le 8 juillet 1617

    © Le texte est de moi, je vous demanderais donc de ne pas le copier, merci.


    Pour en savoir plus :

    -Leonora Galigaï, l'âme damnée de Marie de Médicis, Inès de Kertanguy. Biographie.
    -Faut-il brûler la Galigaï ?, Pierre Combescot. Essai historique.
    -Historiettes, Tallemant des Réaux. Mémoires.
    -Les Enquêtes de Louis Fronsac, tome 9, La Malédiction de la Galigaï, Jean d'Aillon. Roman. 


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