• La Compagnie des Menteurs ; Karen Maitland

    « La main de Dieu peut être vue dans chaque événement si l'on est déterminé à l'y trouver, tout comme celle du diable. »

     

    Publié en 2010 en Angleterre ; en 2011 en France (pour la présente édition)

    Titre original : Company of Liars 

    Editions Pocket

    665 pages

    Résumé : 

    1348. La peste s'abat sur l'Angleterre. Rites païens, sacrifices rituels et religieux : tous les moyens sont bons pour tenter de conjurer le sort. Dans le pays en proie à la panique et à l'anarchie, un petit groupe de neuf personnes réunies par le plus grand des hasards essaie de gagner le nord, afin d'échapper à la contagion. Bientôt, l'un d'eux est retrouvé perdu...
    Alors que la mort rôde, les survivants vont devoir résoudre l'énigme de ce décès avant qu'il ne soit trop tard...

    Ma Note : ★★★★★★★★★★ 

    Mon Avis :

    Encore une fois, ce fut un plaisir de retrouver Karen Maitland et son univers très personnel !! Si je devais établir un parallèle avec une auteure française, je comparerais Maitland à Andrea H. Japp. Leur manière d'aborder le Moyen Âge n'est pas la même mais on retrouve chez les deux une certaine tension, beaucoup de noirceur et des atmosphères très poisseuses... chez Japp, l'aspect policier est très présent, il est nettement plus effacé chez Maitland mais, aimant l'univers de l'une, dont je prends toujours un grand plaisir à découvrir les romans, je me doutais que j'aimerais aussi ceux de Karen Maitland.
    Beaucoup de gens l'ont découverte justement avec La Compagnie des Menteurs, peut-être son roman le plus connu en France. Pour ma part, c'est avec Les Âges Sombres, l'été dernier, que je me suis plongée pour la première fois dans l'ambiance sale et angoissante d'un roman de cette très talentueuse auteure britannique que je ne connaissais pas, jusqu'alors.
    Et, pour la première session de mon Club Lecture, j'ai tout de suite pensé à l'orienter autour de l'oeuvre de Karen Maitland... La Compagnie des Menteurs a été choisi par les autres participantes et j'en ai été ravie parce que je voulais aussi le lire. C'est chose faite...
    Alors, alors... j'ai aimé bien sûr... difficile de ne pas aimer un tel roman !! Mais je crois que j'ai préféré Les Âges Sombres, même si on retrouve pas mal de points communs entre les deux romans.
    La Compagnie des Menteurs est cependant un excellent thriller, servi par un contexte historique attrayant et plutôt bien restitué, si tant est qu'on puisse parler de contexte parce que ce n'est finalement pas le plus important.
    Ce que j'aime, avec Karen Maitland, c'est que ses personnages, très souvent, sont des déshérités : paysans pauvres, vagabonds, infirmes et non pas des personnages plus importants et du coup le contexte historique passe en second plan, derrière un portrait sans concession de l'époque médiévale et surtout, de sa société, marquée par de nombreux clivages. Ses romans sont souvent d'une grande trivialité, mais attention, il n'y a rien là de critique ou de péjoratif. C'est juste que son univers, très marqué, a quelque chose de trivial, de grossier parfois, mais ça fonctionne bien, parce que l'auteure sait l'emmener. Sa perception du Moyen Âge n'est pas policée comme on pourrait avoir tendance à visualiser l'époque aujourd'hui, mâtinée d'un vernis un peu trop conventionnel, consensuel et...contemporain ! Le Moyen Âge n'est plus l'époque obscure et obscurantiste qu'on se plaisait à décrire il n'y a encore pas si longtemps, pour autant, la vie des plus défavorisés n'était pas simple et je trouve que l'auteure a vraiment su capter ça et le restituer à merveille. Du coup, son portrait du Moyen Âge des pauvres a quelque chose d'effroyable dans toute son horreur, à plus forte raison si s'ajoute à cela une grande pandémie, peut-être la plus grande et la plus meurtrière que l'Europe ait jamais connu : l'épidémie de peste de 1348. Si, encore à cela on rajoute en plus une guerre de succession avec la voisine et ennemie irréductible -la France-, on comprend que la vie ne soit pas simple en ce milieu de XIVème siècle, d'autant plus que le temps n'est pas au beau fixe et qu' il ne cesse de pleuvoir... tant qu'à faire ! Ce qui, au final, n'est pas complètement faux puisque il apparaît qu'un véritable changement climatique s'est opéré en Angleterre entre la fin du XIIIeme et le milieu du XIVème siècles, entraînant notamment pluies diluviennes, inondations et pertes des récoltes.
    La compagnie des menteurs c'est en fait une petite troupe hétéroclite, jetée sur les routes par la maladie, la disette, la pauvreté, des vagabonds jeunes ou vieux, aux passés différents et aux aspirations différentes aussi mais qui se voient alors unis dans une même quête : celle d'un abri plus au nord là où, du moins l’espèrent-ils, la maladie ne les rattrapera pas. On fait donc connaissance avec des personnages tous à l'opposé des uns des autres : un marchand de reliques -le narrateur que l'on ne connaît que sous le nom de Camelot et qui prête sa voix au récit-, deux ménestrels vénitiens, un magicien, un jeune couple, une gamine étrange qui lit l'avenir dans les runes, un garçon qui fuit une accusation... Tous ces gens, déchirés par les antagonismes, rongés parfois par des secrets, se retrouvent unis dans un même voyage, avec l'envie commune et désespérante de survivre alors que, déjà, la maladie progresse et, après commencé à tuer dans les ports de l'Angleterre remonte dans les terres.

    Une représentation médiévale de la Peste Noire à Londres (vers 1370, milieu du XIVème siècle)


    Quel contexte plus effrayant, plus torturant que celui de la Grande Peste Noire ? Je trouve pour ma part cette période extrêmement fascinante mais en même temps absolument horrible et terrifiante, parce que lorsque l'on se met à la place des Hommes du Moyen Âge, on se rend compte que, ignorant tout de la maladie et de la contagion ils se retrouvaient soudain cernés par un mal rapide et violent contre lequel rien n'était efficace et surtout qui pouvait frapper et décimer un village entier en quelques heures seulement ... et j'ai trouvé que l'auteure parvenait bien à saisir ce qu'a dû être la terreur des contemporains, démunis devant une épidémie d'une telle ampleur n’épargnant personne pas même les troupeaux et les animaux de compagnie, rayant parfois de la carte des villages entiers, réduisant de près de moitié les populations des grandes villes. On assiste alors à des flambées de haine nées du désespoir et notamment une recrudescence de l'antisémitisme et des meurtres de Juifs, qu'on accuse d'empoisonner les puits et de transmettre la maladie ; on assiste à un exode précipité, comme celui de nos héros, pour tenter, souvent en vain, de se mettre à l'abri d'un fléau qui frappe partout, tout le temps et de manière imprévisible ; enfin l'Église profite aussi des troubles ambiants pour assurer sa mainmise sur les consciences, la seule prière à Dieu et à Ses Saints étant considérée comme l'unique remède à une maladie que l'on ne comprend pas et qui est, forcément, un châtiment de Dieu et une colère divine ( « Les hommes s'accrochent à la moindre lueur d'espoir pour échapper à leur mort. » ). Paradoxalement, on voit aussi apparaître des comportements d'hostilité face à Dieu, des doutes concernant sa miséricorde ou l'intercession des saints : la vision de la statue d'un saint dépouillée de ses oripeaux et flottant dans un champ inondé est assez révélatrice ( « Il faut bien qu'il y'ait un remède, car toutes les prières que les prêtres et les moines adressent au ciel ne servent absolument à rien. » ; « De nombreux villageois n'imploraient plus la miséricorde de Dieu, ils étaient en colère après Lui. Ils se sentaient trahis, et avaient de bonnes raisons. ») . Habilement, Karen Maitland se sert de ses personnages et de son intrigue pour pointer du doigt la toute-puissance d'une Église corrompue qui cependant ne guérit plus et commence à ne plus convaincre et à vaciller aussi sous les coups répétés d'un fléau plus fort que son pouvoir de persuasion.
    Le siècle est en pleins bouleversements, la société change, sous l'impulsion des guerres et de la maladie... et je trouve qu' elle est particulièrement adaptée pour servir de cadre spatio-temporel à un récit comme celui-ci, tendu et terrifiant à souhait. Le fait que la Peste soit accompagnée d'un déluge continu et qui rappelle justement celui de la Bible et préfigure en quelque sorte la fin des temps rajoute une terreur latente bien travaillée, que les personnages ressentent, de plus en plus, au point parfois, de frôler la folie. Et cette terreur est aussi communiquée tout doucement au lecteur...qui ne peut cependant pas pour autant lâcher le livre ! Parce qu'on sent dès le départ que les vérités des divers protagonistes vont finalement se dévoiler lentement et qu'on veut savoir. 
    La Compagnie des Menteurs est un roman assez angoissant, qu'il est cependant difficile de lâcher une fois qu'on a mis le nez dedans et malgré quelques petites retombées du récit en cours de lecture. Si celui-ci s'essouffle un peu parfois, c'est pour mieux repartir et je dois dire que j'arrivais vite à me replonger dans l'intrigue après avoir décroché un petit peu -et surtout, jamais bien longtemps.
    Si vous aimez le Moyen Âge, si vous aimez les intrigues environnées de brumes angoissantes sans pour autant avoir une prédilection pour l'horreur parce que Karen Maitland sait toujours nous faire peur sans tomber dans le gore, alors son univers qui flirte parfois avec le fantastique, vous plaira. On se laisse vite emporter par des intrigues comme celle-là, efficace et bien maîtrisée. J'ai pris plaisir à retrouver le style de l'auteur et à découvrir petit à petit les secrets des différents protagonistes, qui se dévoilent au fur et à mesure du récit.
    Quelques éléments un peu trop contemporains m'ont gênée mais dans l'ensemble, ils se font rares.
    Je n'ai donc pas grand chose à reprocher à ce roman et ne peut que vous conseiller de vous lancer.

    En Bref : 

    Les + : un récit lent, certes, mais qui prend son temps pour distiller venin et angoisse. Au final, l'histoire est terrifiante mais terriblement...captivante ! 
    Les - : quelques anachronismes, mais rien de grave. 

     

    Bingo littéraire du printemps

     

     


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  • Commentaires

    1
    Lundi 19 Juin à 14:58
    Il faut absolument que je trouve le temps de publier ma chronique. En tous cas merci pour cette découverte. Les Ages sombres sont devant moi !
      • Lundi 19 Juin à 19:00

        De rien ! Je crois que cette lecture a su convaincre toutes les participantes alors pour une première session du Club de Lecture, c'est une réussite et ça me donne envie d'organiser une seconde lecture au plus vite ! cool

        J'espère que tu aimeras tout autant Les Âges Sombres ! Au final, en y réfléchissant, mon avis est de moins en moins tranché...je crois que les deux romans sont ex-aequo maintenant ! happy Je les ai vraiment appréciés tous les deux et j'espère qu'il en sera de même pour toi ! 

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    2
    Licorne
    Dimanche 25 Juin à 18:43

    Une très belle chronique qui retransmet exactement mon ressenti. L'ambiance glauque et l'atmosphère étrange  donnent vraiment le ton et l'originalité de ce roman.  Une écriture efficace qui plait d'emblée. Je l'ai préféré aux ages sombres, mais de peu  ! cool

      • Lundi 26 Juin à 10:46

        J'adore Karen Maitland justement pour son univers ultra personnalisé et c'est pour cela que je fais un parallèle dans cette chronique avec Andrea H. Japp, la reine du polar médiéval à la française ! wink2 Leurs romans ne se ressemblent pas mais il y'a chez elles deux cette trame, cet univers très personnalisé qui me plaît beaucoup ! 

        Je crois que La Compagnie des Menteurs est encore plus étrange que Les Âges Sombres... Karen Maitland joue énormément sur les croyances, les superstitions et elle instaure un huis-clos étouffant mais ô combien captivant ! J'avoue avoir parfois sursauté au moindre bruit après avoir lu certains chapitres du roman le soir et d'avoir eu la gorge serrée par l'angoisse, j'aurais presque eu l'impression d'être épiée, comme le sont nos héros tout au long du roman ! smile Un vrai bon bouquin historique ! 

         

        Je te remercie pour ton commentaire, Licorne !

    3
    Lundi 26 Juin à 11:08
    zofia

    J'avais beaucoup l'ambiance très glauque et les descriptions du Moyen- Âge mais je me souviens avoir été un peu déçu par la résolution de l'intrigue, mais ça ne m'empêchera pas de lire d'autres livres de cette auteure :-)

      • Lundi 26 Juin à 15:17

        Karen Maitland a le don pour nous laisser sur notre faim ! ! winktongue Encore une fois, j'ai été frustrée, comme pour Les Âges Sombres, par une fin un peu en queue de poisson mais qui, je pense, est une volontée de l'auteure, comme si elle nous laissait sur des points de suspension et non pas un point final...ou comme si elle nous laissait la liberté d'imaginer nous-même la suite de son intrigue... sarcastic

        Pour autant, le reste de l'intrigue compense assez largement cette fin qui peut apparaître un peu bâclée... J'espère que tu aimeras les autres romans de Karen Maitland. Si tu as apprécié celui-ci, je suppose que ce sera le cas ! Les Âges Sombres est absolument captivant et très sombre aussi ! Je te le conseille ! yes

    4
    Lundi 26 Juin à 14:13
    Cellardoor

    Un gros coup de cœur pour moi :)  Et pourtant le Moyen Age n'est pas du tout du tout ma période de prédilection. Mais j'avoue, même si ça parait glauque vu comme ça, mais j'adore les récits qui parlent de la peste, enfin qui se situent dans ce "drôle" de contexte. Je trouve ça fascinant et tellement angoissant ces histoires d'épidémie ! Mais c'est bien le point de vue d'une fille du 21ème siècle parce que je ne suis pas certaine que l'on trouvait cela fascinant au moment des faits ^^

    Je reconnais que je m'attendais à ce que le roman flirte plus intimement avec le genre policier qui était, du coup, pas assez présent à mon goût. Cependant j'ai été tellement prise par l'histoire que j'ai vite oublié ce qui m'apparaissait comme un bémol :)

      • Lundi 26 Juin à 15:25

        Contrairement à toi, j'adore le Moyen Âge, même si ce n'est plus ma période historique. Je garde quand même un certain intérêt pour cette époque et j'aime beaucoup les romans de Karen Maitland, comme ceux d'Andrea H. Japp, d'ailleurs, que je cite dans ma chronique ! ! sarcastic

        Par contre, je te rejoins totalement quand tu dis que la période de la Grande Peste, en 1348, est fascinante. Effectivement, aujourd'hui on peut se permettre de se sentir fasciné et ce ne devait pas être le cas des contemporains : Karen Maitland parvient d'ailleurs à assez bien restituer ce climat de peur ambiante, de psychose, qui s'installe à mesure que la contagion progresse. Les Hommes du Moyen Âge ne connaissaient pas les principes de la contagion, les maladies étaient considérées comme des fléaux divins, on peut alors comprendre leur désarroi quand il s'avère que les prières ne fonctionnent pas et, de là, tous les comportements qui en découlent : antisémitisme (qui peut nous choquer aujourd'hui et nous paraître absolument injuste et injustifié mais n'était finalement à l'époque qu'une réaction humaine à une peur terrible et une volonté de chercher une cause pour que tout cela s'arrête), Flagellants etc...

        Et l'histoire est effectivement très prenante...je pense qu'elle n'a même pas besoin d'intrigue policière pour la soutenir, le huis-clos étouffant et angoissant se suffit à lui-même. sarcastic Karen Maitland est décidément une auteure très talentueuse que je vais suivre. J'espère que d'autres de ses romans seront édités en France. 

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