• La Course à l'Abîme ; Dominique Fernandez

    « Quelle fatalité m'oblige à détruire en quelques minutes ce que j'ai mis des mois, parfois des années à bâtir ? »

    La Course à l'Abîme ; Dominique Fernandez

     

    Publié en 2005

    Editions Le Livre de Poche

    790 pages

    Résumé :

    Rome, 1600. En quelques tableaux d'une puissance et d'un érotisme jamais vus, un jeune artiste inconnu révolutionne la peinture. Réalisme, cruauté, clair-obscur : il bouscule trois cents ans de tradition picturale et devient, sous le pseudonyme de Caravage, le peintre officiel de l'Eglise. Mais l'idée même de faire carrière lui répugne. Il aime à la passion les garçons, surtout les mauvais garçons, et se bagarrer, aussi habile à l'épée que virtuose du pinceau.
    Condamné à mort pour avoir tué un homme, il s'enfuit et provoque de nouveaux scandales, avant de mourir à trente-huit ans sur une plage au nord de Rome, sans doute assassiné. Quatre siècles plus tard, tout demeure mystérieux dans cette vie et dans cette mort, sauf que Il Caravaggio fut un génie absolu, un des plus grands peintres de tous les temps.

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Michelangelo Merisi, Milan, 29 septembre 1571 - Porto Ercole, 18 juillet 1610. Dit comme cela, le personnage est pour nous un illustre inconnu. Mais si on accole à son nom de baptême le surnom Il Caravaggio, tout de suite, cela fait sens et pas besoin de parler italien ni d'être très féru en air pour connaître Le Caravage, ce peintre génial de la fin de la Renaissance, qui exploita à fond la technique du clair-obscur, au point d'en être considéré comme l'inventeur alors que la technique remonte en fait à Léonard de Vinci et à la création du sfumato, ancêtre du fameux claro scuro qui marque d'un sceau indélébile l'oeuvre du Caravage. Précurseur des peintres du XVIIème siècle, aux multiples influences, le peintre lombard se démarque cependant de la ligne directrice italienne qui fut celle des plus grands, de Léonard en passant par Michel-Ange, Titien, Primatice...fougueux, passionné mais rétif, Le Caravage nous a laissé une oeuvre importante, percutante, forte, qui marque les esprits aujourd'hui comme elle les marquait déjà il y'a plus de quatre cents ans. Porteurs d'une force presque palpable, d'un érotisme brutal et surtout, d'un talent de création indéniable, les tableaux du Caravage peuvent être assurément considérés comme des œuvres majeures de notre patrimoine universel et doivent être jugés à leur juste valeur.

    David et Goliath (1606)


    Pourtant, si le peintre est reconnu de nos jours, tant pour son oeuvre que par sa volonté d'émancipation de l'académisme italien trop marqué, à son goût, par l'antique et sa trop grande froideur, ce ne fut pas le cas à son époque. Il fut soutenu par des cardinaux notamment Del Monte, qui fut son mécène à son arrivée à Rome, le neveu de Paul V, Scipione Borghese se porta acquéreur de plusieurs œuvres du Caravage et se fit son protecteur au besoin -car si Le Caravage était un peintre exceptionnel il n'en est pas moins un grand querelleur devant l’Éternel ! Et pourtant, dans le contexte compliqué post concile de Trente et de la Contre-Réforme, la peinture du Caravage, bien qu'immanquablement inspirée par son contexte, se pose parfois en trop grande provocatrice pour pouvoir être cautionnée par ceux dont la mission est de défendre l'Eglise catholique et son intégrité contre la menace sans cesse croissante de la religion réformée, qui gagne du terrain dans les terres d'Empire, en France aussi et qui menace de plus en plus l'Italie, dont le bouclier des Alpes, jusque là efficace, semble de plus en plus dérisoire face à la diaspora des idées protestantes. Et cette reconquête catholique, qui s'opère dès la fin du Concile de Trente (1545-1563) et perdure ensuite une bonne partie du XVIIème siècle, elle passe aussi par l'art, la peinture comme la sculpture, qui doit fédérer les foules autour de la seule vraie croyance, c'est-à-dire celle prônée et représentée par le pape. Et si certains peintres se plient aisément à ces injonctions comme le Cavalier d'Arpino, d'ailleurs ennemi juré du Caravage, il n'en est pas de même pour ce dernier qui cherche par tous les moyens à innover et, par là même, à révolutionner un art qui en a besoin et qui s'englue dans des coutumes surannées qui n'ont plus lieu d'être : son ralliement à la Contre-Réforme est si subtil -la faiblesse humaine face à la toute-puissance divine- qu'il n'en devient pas forcément visible. Tenant de la modernité et de l'évolution face à des cardinaux et des prélats arc-boutés sur leurs traditions, Le Caravage ne cessera d'être incompris mais n'a jamais désespéré et nous laisse donc aujourd'hui une somme de tableaux intéressants, différents mais tous porteurs d'une même trame : cette peinture, différente de celle des grands maîtres italiens, se mâtine de plusieurs influences...le clair-obscur est concrètement un lien qui unit Le Caravage à ces anciens maîtres qu'il essaie pourtant de renier au maximum mais il le portera à un niveau que même le grand maître florentin n'avait pas expérimenté, rendant ainsi dans ses tableaux la vie à ses modèles et la violence à ses scènes. Sa peinture religieuse se pare aussi d'un soupçon de peinture de genre, genre pictural qui fera florès au siècle suivant, et notamment dans le Nord de l'Europe (l'Ecole flamande est réputée), avec de grands noms comme Vermeer, Rubens, Rembrandt...on peut donc pousser notre raisonnement plus loin en n'ayant pas peur de dire que l'oeuvre du Caravage, au contraire de celle de ceux dont, justement, il veut s'affranchir et dont il trouve l'héritage trop lourd, évolue, non pas de manière sacrée mais plutôt de manière, sinon vulgaire, disons triviale tout en étant, paradoxalement, composée essentiellement de tableaux à sujets religieux et commandés par des hommes d'Eglise !! Cependant, il fallait oser, demander à des gens du peuple ou bien à ses amants de poser et aux petits voyous des bords du Tibre pour incarner Jésus-Christ et ses Saints, faire poser des prostituées romaines dans ses tableaux représentant la Sainte Vierge ! ! Quelle insolence, quelle provocation ! Il n'y avait que lui pour oser, il le fit. Cela ne lui porta pas chance mais du moins la postérité à travers les siècles ce que certainement le peintre ne recherchait même pas. Que dirait-il si, aujourd'hui il revenait et voyait son oeuvre encensée et ayant inspiré plusieurs courants picturaux aux XVIIème et XVIIIème siècles ? En serait-il heureux ? A la sortie de cette lecture, connaissant un peu mieux le personnage, il nous est donné de douter !!
    La vie du Caravage est plutôt bien connue même si elle reste encore empreinte de bien des mystères. Ainsi, de sa mort plusieurs versions subsistent : il se pourrait, comme Dominique Fernandez le développe dans son roman, qu'il ait été assassiné, sur une plage au nord de Rome, alors qu'il attendait son brevet de grâce, signé de la main du pape, qui l'autorisait à rentrer dans la Ville Éternelle. Plus prosaïquement, il semblerait que le peintre, affaibli depuis de nombreuses années par des accès épisodiques de malaria, ait été victime de l'une de ses fièvres récurrentes et d'un coup de chaleur. Mais le doute est permis...il est clair que la mort choisie par l'auteur colle bien plus au personnage tel qu'il est dépeint qu'une malheureuse et sordide mort naturelle, seul, sur une plage insalubre et abandonnée. Mauvais garçon, homosexuel assumé, bagarreur, violent, Le Caravage est un personnage complexe, qui suscite finalement autant la répulsion -le mot paraît un peu fort, on pourrait dire plutôt qu'il nous laisse un peu dans l'expectative- que son oeuvre, elle, attire l’œil et l'attention. Si on est fasciné par ses tableaux, par la puissance du geste, par sa qualité et sa justesse, également, alors qu'il ne savait pas dessiner, sa vie privée est plus sujette à caution, mais s'inscrit aussi dans un contexte historique qui n'était pas dénué de violence de toute façon et de faits sordides. Pour le reste, on sait qu'il est originaire d'un petit village de Lombardie, Caravaggio, qui lui donnera par la suite son pseudonyme ; il sera élevé par sa mère et son grand-mère à la suite de l'assassinat crapuleux de son père, peintre, comme lui. Protégé de la marquise Sforza Colonna, châtelaine de Caravaggio, il n'aura cependant de cesse, dès son arrivée à Rome puis ensuite, durant ses diverses tribulations, de secouer les chaînes qui le relient malgré lui au monde des puissants, nobles comme prélats et qu'il ressent comme un assujettissement insupportable. Peintre des pauvres et des laissés pour compte, Le Caravage aspirera toute sa vie à être des leurs.

    Le Martyre de Saint-Mathieu (1599-1600)


    J'ai été très heureuse d'en apprendre un peu plus sur la vie d'un peintre dont l'oeuvre m'a toujours énormément fascinée, mais j'ai surtout été bluffée par le style de l'auteur (que je ne connaissais absolument pas) et surtout, par la somme de connaissances accumulées dans ses pages. Cette culture étalée dans 790 pages aurait pu devenir indigeste si elle avait été moins bien maîtrisée par l'auteur mais justement, elle l'est à la perfection. Connaissances ethnologiques, picturales, théologiques, tout sonne juste dans ce roman. Pour parler peinture et techniques picturales, Fernandez se fait peintre. Pour débattre, par l'intermédiaire des cardinaux et des prélats pontificaux, de la religion et de la meilleure manière de la représenter, au moyen de quels symboles et de quelles manières admises et donc indiscutables, il se fait théologien de talent. Mais en prêtant sa plume au peintre et en rédigeant son récit à la première personne, il est sûr que c'est au Caravage avant tout que Dominique Fernandez s'est identifié. Personnage ambivalent et complexe, Le Caravage devient, sous la plume de celui qui lui rend un si bel hommage, un personnage intemporel qui s'adresserait à nous, hommes du XXIème siècle et nous ferait une longue confession, pour s'expliquer enfin après tant d'années d'incompréhension. J'ai aimé cette dimension universelle du personnage qui lui fait ainsi invoquer, au début du roman, autant Pascal que Rimbaud, personnages qu'il n'a pas été en mesure de rencontrer, Rimbaud moins qu'un autre, on comprend aisément pourquoi ! ! Mais au Paradis des Créateurs et des Génies, certainement que les rencontres extra-séculaires sont tout à fait possibles et permises ! !
    Pour le reste, je n'ai rien à dire, j'ai été complètement envoûtée par ce livre ! ! Le monde des arts inspire beaucoup les auteurs, en bien généralement ! ! Dans ce roman de Fernandez, j'ai retrouvé un peu de l'essence des romans de Sophie Chauveau, que j'aime aussi beaucoup et qui nous a livré de très beaux textes sur des peintres incontournables et très talentueux, tels Léonard, Botticcelli, Lippi...j'ai aussi pensé au roman Pietra Viva, de Léonor de Récondo, dont le personnage principal est Michel-Ange (le premier, celui de Jules II et de la Sixtine) et qui, en peu de pages parvient, grâce à une prose très poétique à nous emporter totalement au cœur de l'émulation artistique des débuts de la Renaissance. J'ai retrouvé ça chez Fernandez : le livre est riche, bien documenté, appuyé par un style, alternant entre français et italien, juste et tellement agréable à lire qu'il est presque plaisant de lire à mi-voix ses lignes pour s'en imprégner entièrement.
    Une lecture vraiment magnifique et que je recommande chaudement ! !

    L'Amour Victorieux (1601-1602)

     

    En Bref :

    Les + : un roman dense, foisonnant, poétique, servi par un style irréprochable et des recherches historiques qui ne le sont pas moins ! !
    Les - : mais aucun ! ! 


    Tags Tags : , , , ,
  • Commentaires

    1
    Bibliozoé
    Lundi 14 Mars 2016 à 09:09

    Superbe chronique! Elle donne le goût des choses et de l'oeuvre du Caravage!

    Pour tout avouer, j'ai une histoire complexe avec Le Caravage mais j'adorerais pouvoir lire ce roman! Je verrais s'il est à ma bibliothèque municipale! Ce qui est fascinant avec ce peintre c'est de voir comme il a été décrié après sa mort au profit de Carrache et que les siècles futurs ont amené le contraire. A voir : il suffit de mettre "Caravage" dans un titre ou une phrase pour attirer le regard et le vif intérêt! 

    Merci de ce post super intéressant et de ces tableaux bien sélectionnés! 

    Belle journée à toi! :-)

      • Lundi 14 Mars 2016 à 11:15

        Merci pour ton commentaire, Bibliozoé ! ! cool

        Franchement, je ne peux que te conseiller de le lire, personnellement, j'en ressors très enthousiaste ! Quel style...Dominique Fernandez n'hésite pas à appeler un chat un chat et il y'a parfois des scènes un peu crues mais qui s'intercalent très bien avec des passages plus philosophiques voire poétiques...finalement, ce penchant, on pourrait même dire, ces passions homosexuelles qui vont animer Le Caravage toute sa vie font tout autant partie du personnage que ses tableaux, il me semble donc normal que ces scènes aient eu leur place dans le roman ! ! 

        Les querelles théologiques si bien menées par l'auteur m'ont aussi bluffée : on voit qu'il a une grande maîtrise (et qu'il a dû faire beaucoup de recherches) tant de la propagande catholique post Concile de Trente mais aussi des symboles et de l'académisme picturaux qui permettaient aux peintres de vendres leurs oeuvres à des prélats soucieux de conformisme mais les enfermait aussi de fait dans l'uniformité d'un art trop plat... 

        Non vraiment, ce livre est marquant et on en ressort ébloui ! ! Le Caravage est un personnage complexe et on peut penser ce que l'on veut de Michelangelo Merisi, on ne peut qu'admirer le talent et le génie inné du Caravage ! ! 

    2
    Dimanche 20 Mars 2016 à 17:56

    J'avais déjà vu tes photos sur instagram ! J'ai très envie de lire ce roman !!

      • Dimanche 20 Mars 2016 à 19:02

        J'espère que ma chronique a participé à ton avis de découvrir le livre, tachas ! ! smile yes Je l'ai vraiment aimé en tous cas...à croire que l'art et les artistes inspirent toujours les écrivains en bien...il n'y a qu'à prendre les romans de Sophie Chauveau, d'une qualité indéniable et qui restaient pour l'instant ma seule expérience de l'Histoire des Arts dans un roman...on peut citer Pietra Viva de Léonor de Récondo qui est aussi un roman absolument enthousiasmant ! ! cool Et à cette liste on peut évidemment ajouter l'ouvrage de Dominique Fernandez, puissant, un peu politiquement incorrect, à l'image de son héros, en fait ! 

    3
    Samedi 4 Juin 2016 à 18:41

    Le domaine de la peinture en littérature m'intéresse alors c'est une bonne occasion pour lire ce roman. D'après ton avis, je sens que je vais aimer !!

      • Dimanche 5 Juin 2016 à 19:56

        Il est génial, je ne peux que te conseiller de te jeter dessus ! 

        Je l'avais reçu lors d'un swap et j'en suis contente car je n'ai pas forcément eu l'occasion de retrouver ce roman au cours de mes recherches et fouinages livresques et du coup je ne sais pas si je l'aurais connu autrement donc vraiment, je suis ravie d'avoir ce livre dans ma bibliothèque ! Il y'était depuis longtemps en plus et je ne regrette pas de l'en avoir sorti, il est super ! 

        Le personnage de Caravage est complexe mais ô combien intéressant, tant par son tempérament atypique que par sa peinture novatrice. 

    • Nom / Pseudo :

      E-mail (facultatif) :

      Site Web (facultatif) :

      Commentaire :


    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :