• La Cuisinière ; Mary Beth Keane

    « Vers la fin de sa vie, quand Mary n'aurait plus rien d'autre à faire qu'à penser à son comportement quand elle était encore jeune, surtout à ces mois-là, ou elle approchait de la fin de sa jeunesse et commençait, finalement, à être vieille, elle se demanderait pourquoi elle avait passé tant de son précieux temps à essayer de changer les choses. »

     

    La Cuisinière ; Mary Beth Keane

     

     

     Publié en 2013 aux Etats-Unis

     En 2016 en France (pour la présente édition)

     Titre original : Fever

     Editions 10/18

     449 pages 

     

     

     

     

     

     

    Résumé :

    Immigrée irlandaise arrivée seule à New York à la fin du XIXe siècle, Mary Mallon travaille comme lingère avant de se découvrir un talent caché pour la cuisine. Malheureusement, dans toutes les maisons bourgeoises où elle est employée, les gens contractent la typhoïde. Mary, quant à elle, ne présente aucun symptôme de la maladie. Au contraire, sa robustesse est presque indécente. Un médecin finit par s'intéresser à elle, et les autorités sanitaires, qui l'estiment dangereuse, l'envoient en quarantaine sur une île au large de Manhattan. Commence alors pour cette femme indépendante et insoumise un combat à armes inégales pour sa liberté...

    Ma Note : ★★★★★★★★★★ 

    Mon Avis :

    À la fin du XIXème siècle, à New York, Mary Mallon, immigrée irlandaise, est une cuisinière réputée qui a travaillé pour plusieurs maisons bourgeoises de la ville. En 1899, elle travaille pour les Kirkenbauer quand la typhoïde se déclare, atteignant le petit garçon et sa mère. Employée ensuite chez les Bowen, une nouvelle épidémie se déclare dans la maisonnée, touchant tout le monde...Sauf Mary qui va toujours extrêmement bien et semble être immunisée à la maladie alors qu'elle ne l'a jamais eu...
    C'est ainsi que commence cette affaire sanitaire dans laquelle Mary aura un rôle central : une histoire vraie, qui va mettre en lumière la notion de porteur sain. En gros, Mary Mallon fabrique en elle les bacilles de la typhoïde...Elle est en porteuse et devient donc contagieuse, au contact des aliments qu'elle manipule puis qu'elle sert à ses employeurs. A tel point que la maladie semble la suivre et semble presque immanquablement se déclarer dans chacune des maisons où elle passe, sans qu'elle fasse le lien avec elle-même, cela dit, étant totalement ignorante de cette particularité qui est la sienne, particularité assez tragique au demeurant, puisque Mary sème la maladie et la mort sur son passage, sans rien y pouvoir et surtout, sans le vouloir.
    Bientôt son cas intéresse la science et celle que les hournaux vont rapidement surnommer Mary Typhoïde est placée en quarantaine sur une petite île isolée au large de Manhattan : North Brother. Là, elle doit se soumettre à des tests réguliers destinés à mettre en lumière les mécanismes de son corps et la manière dont elle transmet cette toxicité qu'elle fabrique à l'intérieur d'elle.
    Le cas de Mary Mallon est assurément un cas de la médecine. C'est aussi un destin à part et un destin un peu tragique quand on pense que cette femme a passé de nombreuses années quasiment en captivité, traitée comme une criminelle, soumise à des tests humiliants. Comment accepter d'être enfermé, isolé, quand on est innocent et à plus forte raison, ignorant de la chose que l'on nous reproche ? Et en même temps, comment ne pas se sentir coupable quand les médecins vous disent que vous avez provoqué la maladie et la mort de certaines personnes ? Comment accepter de porter en soi une maladie dont on ne souffre pas mais que l'on transmet et qui influe si brutalement sur notre vie quotidienne ?
    Si la manière dont l'auteure a traité son personnage ne m'a pas forcément permis de m'attacher à Mary, que j'ai souvent regardée d'un œil assez distant, malgré tout je me suis mise à sa place : comment rester de marbre devant une telle chose, une telle histoire ? Comment ne pas se dire que ce qui est arrivé à Mary aurait pu arriver à d'autres, à nous, peut-être ? J'ai aussitôt compris l'horreur que cela pouvait être elle de se retrouver du jour au lendemain coupée de sa vie, des lieux familiers qu'elle fréquentait, de l'homme avec qui elle vivait, foncièrement innocente mais regardée comme coupable par les médecins.
    J'ai été sidérée aussi par cette médecine du début du XXème siècle, qui semble à un carrefour : déjà tournée vers la modernité mais encore loin des techniques de pointe et semblant toujours s'exercer, parfois, de manière pleine d'obscurantisme. Mary est un peu comme une lépreuse moderne, isolée de la société parce qu'on ne comprend pas son cas mais que l'on est conscient qu'elle présente un danger. Alors, pour préserver des millions de personnes, les habitants de cette ville tentaculaire qu'est déjà New York, on en sacrifie une et ma foi, le sacrifice n'est pas bien grand : Mary n'est-elle pas qu'une simple cuisinière, après tout ? Et, qui plus est, une immigrée et en plus, une femme ? Ce n'est franchement pas grand chose !
    Ce roman m'a rappelé celui de Gaëlle Nohant, La Part des Flammes, qui se passe sensiblement à la même époque. On constate une certaine toute-puissance de la médecine et la non prise en compte du patient -ou, ici en l'occurrence, l'objet d'études- en tant que sujet. Dans La Part des Flammes, c'est la psychiatrie qui est abordée, de manière assez glaçante quand on se rend compte de la manière dont on considérait les patients à l'époque...Dans La Cuisinière, Mary devient pour ses médecins, peut-être pas une bête de foire mais un véritable cobaye dont on va user pour comprendre cette notion de porteur sain, qui semble encore bien nébuleuse. La médecine, qui est censée être là pour nous sauver, nous soulager, devient ici une sorte d'entité que l'on craint, qui enferme, qui humilie et qui dicte sa loi.
    Je crois que ce roman est d'autant plus fort que c'est une histoire vraie. Même si, comme je le disais plus haut, je n'ai pas vraiment éprouvé de sympathie pour Mary, malgré tout, je n'ai pas pu m'empêcher de me mettre à sa place et j'ai parfaitement compris sa panique, son impuissance, quand elle est mise en quarantaine : North Brother devient une sorte de huis-clos suffocant et convoque nos peurs instinctives les plus enfouies...la peur de clamer son innocence et de ne pas être cru, la peur d'être enfermé sans possibilité de sortir ou de communiquer avec l'extérieur... Je n'ai pas toujours été très à l'aise en lisant ce roman, même si la sensation s'est vite dissipée.
    Enfin, ce roman est un beau portrait de cette ville de New York du début du XXème siècle. C'est déjà une ville tentaculaire mais, évidemment, on est encore loin de la mégapole ultra-moderne que l'on connaît aujourd'hui. New-York est une ville cosmopolite qui vit à mille à l'heure et se développe tout aussi rapidement...c'est aussi une ville sale, où misère et pauvreté cotoient richesse et propreté des beaux quartiers. On est loin de l'american dream si cher aux Européens de l'époque, qui émigrent en masse, notamment les Irlandais et les Italiens. On est loin aussi de cet eldorado que ce monde que l'on considère encore comme nouveau, semble promettre et bien des destins sont brisés, à l'instar de ceux de Mary et d'Alfred, par la fatalité, par la faute à pas-de-chance, parce que l'Amérique est un ogre qui dévore et qui broie et qui ne laisse pas sa chance à tout le monde.
    Enfin, pour finir, je dirais que La Cuisinière est un roman riche et bien documenté, qui aborde un destin tombé dans l'oubli et c'est tout à l'honneur de l'auteure de réhabiliter Mary, considérée comme une coupable en son temps, alors qu'elle ne pouvait tout simplement rien y faire. Son aspect médical est intéressant, même pour quelqu'un qui ne s'y connaît pas forcément.
    En bref, je ne regrette pas d'avoir découvert ce roman même si je n'y ai pas tout aimé et que j'ai trouvé le personnage de Mary pas vraiment facile à aborder. Si vous aimez les romans historiques qui tiennent la route, avec un sujet percutant, vous ne serez sûrement pas déçu par celui-ci.

    En Bref :

    Les + : le roman est riche, dense et bien documenté, d'autant plus fort qu'il évoque une véritable affaire et un véritable destin. 
    Les - : une certaine distance est instaurée entre le lecteur et les personnages. Personnellement, je n'ai réussi à m'attacher à aucun et cela m'a un peu manqué. 


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  • Commentaires

    1
    Samedi 29 Février à 11:10

    C'est une histoire complètement folle ! Je n'ai jamais entendu parler de cette femme ni de son histoire mais je suis vivement intéressée de les découvrir ! Dommage que l'on ne s'attache pas aux personnages par contre...

      • Samedi 29 Février à 15:16

        Oui, je suis d'accord. ^^ Cette histoire est d'autant plus folle et percutante que c'est une histoire vraie et on se dit que c'est vraiment quelque chose de complètement dingue ! Cette femme a passé de très nombreuses années quasiment emprisonnée à cause de cette particularité physique contre laquelle malheureusement, elle ne pouvait rien. Mais parce que la médecine n'était pas encore aussi avancée à l'époque qu'elle ne l'est aujourd'hui, parce que la notion de porteur sain est mystérieuse et même parfois contestée par les médecins, ce qui prouve sa complexité, on a préféré ne pas prendre de risque et isoler Mary Mallon. Au cours de la lecture, on se rend compte petit à petit qu'elle n'est cela dit pas la seule à être diagnostiquée porteur sain mais que les autres ne subissent pas le même traitement, alors on s'interroge : et si le traitement particulièrement dur qu'on lui inflige n'était-il pas impliqué par une sorte de misogynie et de xénophobie ? Après tout, Mary n'est qu'une femme, irlandaise de surcroît... 

        Cela dit, il est bon de lire un tel roman : déjà parce qu'on découvre un destin incroyable, qui n'a pas vraiment marqué l'Histoire parce que Mary a fini par être oubliée, mais qui est pourtant important, à mes yeux. Finalement, Mary a été en quelque sorte sacrifiée comme un cobaye au nom de la science. 

        Quant à ce manque d'attachement ressenti pour les personnages, il est tout à fait personnel et peut-être qu'ils te plairont plus qu'à moi. Je te le souhaite. wink2

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