• La Dernière Fugitive ; Tracy Chevalier

    « Est-il pire de ne pas avoir de principes, ou d'avoir des principes qu'on n'est pas à même de défendre ? »

    La Dernière Fugitive ; Tracy Chevalier

    Publié en 2013 aux Etats-Unis ; en 2015 en France (pour la présente édition)

    Titre original : The Last Runaway

    Editions Folio

    392 pages

    Résumé :

    1850. Après un revers sentimental, Honor fuit les regards compatissants des membres de sa communauté quaker. Elle s’embarque pour les États-Unis avec sa sœur, Grace, qui doit rejoindre son fiancé. À l’éprouvante traversée s’ajoute bientôt une autre épreuve : la mort de Grace, emportée par la fièvre jaune. Honor décide néanmoins de poursuivre son voyage jusqu’à Faithwell, une petite bourgade de l’Ohio. C'est dans cette Amérique encore sauvage et soumise aux lois esclavagistes, contre lesquelles les quakers s’insurgent, qu’elle va essayer de se reconstruire.

    Portrait intime de l'éclosion d'une jeune femme, témoignage précieux sur la vie des quakers et le chemin de fer clandestin -ce réseau de routes secrètes des esclaves en fuite-, La Dernière Fugitive confirme la maîtrise romanesque de l'auteur du best-seller La Jeune Fille à la Perle

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    En 1850, la jeune Honor Bright, qui vient de vivre une déception amoureuse -le jeune homme qui lui était plus ou moins promis depuis l'enfance vient de partir avec une autre-, décide de tout abandonner et de suivre son aînée, Grace, qui part vers les Etats-Unis, l'Ohio, plus précisément, où elle doit se marier avec un homme issu de leur communauté quaker du Dorset mais qui a émigré vers le Nouveau Monde plusieurs années plus tôt. N'ayant rien à perdre, Honor s'en va, espérant trouver une vie meilleure de l'autre côté de l'Atlantique.
    Mais les épreuves vont se succéder : après une traversée cauchemardesque de l'océan, voilà que Grace contracte la fièvre jaune qui l'emporte. Se retrouvant seule dans un pays dont elle ne connaît ni les lois, ni les usages, ni les habitants -les Anglais et les Américains ont beau parler la même langue, Honor se rend bien vite compte que cela ne fait pas tout pour se comprendre-, elle est alors contrainte à prendre des choix précipités et qu'elle ne manque pas de regretter...ainsi de son mariage rapide avec Jack Haymaker, jeune fermier de Faithwell. Rejetée par la famille de son mari, Honor se lance alors dans une activité aussi périlleuse que dangereuse : l'aide aux esclaves en fuite, dont les chemins détournés passaient par l'Ohio. Les esclaves qui remontaient des plantations du Sud vers le Canada, où l'esclavage était interdit, passaient en effet par des routes et des villes où ils étaient sûrs de rencontrer des personnes susceptibles de les aider. Rapidement, Honor, dont le passé n'avait jamais été confronté à l'esclavage, se heurte aux convictions implacables de sa belle-mère, Judith Haymaker qui refuse catégoriquement d'aider les esclaves. Et Honor se rend compte qu'il est, même pour une communauté quaker censée condamner ce genre de traitements, difficile de s'opposer en bloc l'esclavage, les plantations de coton ou de cannes à sucre du Sud fournissant tout le pays et même l'Europe : ainsi, Jack essaie de faire comprendre un jour à sa jeune épouse que, même s'il désapprouve les traitements des planteurs sur leurs esclaves et qu'il défend l'égalité entre les êtres, ils ne peuvent pas échapper aux produits issus de cette main d'oeuvre et que même le coton qu'elle a emporté avec elle d'Angleterre a peut-être été récolté par des esclaves, quelque part aux Etats-Unis. Muselées par les lois fédérales, les communautés quakers, malgré leurs convictions religieuses, se trouvent donc dans l'impossibilité, parfois cruelle, d'apporter de l'aide à leur prochain. De jour en jour, Honor déchante mais, pour autant, la perspective d'un retour en Angleterre se fait de plus en plus ténue et la jeune femme décide de faire contre mauvaise fortune bon cœur et d'assumer ses convictions profondes.
    Avant d'entrer un peu plus dans le vif du sujet, si nous disions quelques mots sur ce mouvement religieux dont font partie les quaker ? Méconnu en France car issu de l'Eglise anglicane, le mouvement quaker apparaît au XVIIème siècle et est fondé par des dissidents de l'Eglise d'Angleterre. Le véritable nom de ce courant religieux est le suivant : La Société religieuse des Amis. Ses membres en sont donc appelés quakers mais, entre eux, ils se nomment Amies ou Amis. Le nom de quaker -littéralement trembleur en anglais-, fut utilisé pour la première fois en 1650, à l'occasion du procès de George Fox pour blasphème. Selon le journal de l'accusé, c'est le juge devant il comparut, Gervase Benson, qui donna aux adeptes de la Société religieuse des Amis le surnom de quakers, car il lui avait « dit de " trembler " au nom du Seigneur ». Le terme pourrait aussi venir des tremblements de ferveur observés chez certains adeptes lors des réunions du culte. C'est donc de ce mouvement dont fait partie Honor et avec lequel sa nouvelle vie se heurte de façon brutale.

     

    Le patchwork (les couvertures ainsi réalisées sont appelés « quilts »), activité très usitée des femmes quakers


    La Dernière Fugitive est un roman facile à aborder et très agréable à lire. Si vous connaissez un peu Tracy Chevalier, vous allez retrouver son univers bien particulier dans ce roman, son style, travaillé et posé, d'une qualité certaine. Je dois dire que ce n'est pas mon préféré mais j'ai quand même apprécié de me plonger dans l'ambiance si particulière de ce roman, qui se passe dans un état encore sauvage des Etats-Unis, au milieu de XIXème siècle. On s'attache vite au personnage d'Honor et on adhère bien évidemment à son combat. On se rend compte également combien les Européens, à cette époque-là, pouvaient ignorer la dure réalité de l'esclavage. Certes, on commençait à prendre parti : l'intrigue du roman se passe au début des années 1850. En 1848, la France, emmenée par Victor Schœlcher, a, par le décret du 27 avril, aboli l'esclavage. L'esclavage devenait, dans une société qui gagnait en modernité et s'émancipait de plus en plus des anciens systèmes et des anciennes croyances, un sujet tabou et qui dérange. Mais, les habitudes ont la vie dure et les Etats-Unis, surtout les états du Sud, dont l'économie reposait en grande partie sur les plantations de coton et sur la production de sucre, n'étaient alors pas prêts à abandonner un mode de vie qui les avait façonnés et qui leur permettait de subsister. Pour autant, Honor se rend compte avec horreur mais lucidité qu'elle-même a, par le passé, profité de ces produits issus du travail et de la production d'hommes et de femmes pour qui le mot liberté n'existe pas. Peut-être avec une volonté inconsciente de se racheter mais surtout, une conscience aigüe du genre humain, de ses souffrances et de la charité que les privilégiés peuvent dispenser à ceux qui ne le sont pas, Honor se lance donc sans réfléchir dans une activité qui pourrait avoir des répercussions, tant sur sa propre existence que sur celle de sa belle-famille et de son mari qui, elle l'apprendra plus tard, tentent de se reconstruire dans l'Ohio à la suite d'une tragédie familiale. C'est cependant sans porter de jugement, avec le recul que l'on possède aujourd'hui que Tracy Chevalier nous livre sa propre vision de l'Ohio sauvage du XIXème siècle, plaque tournante pour les esclaves en fuite vers le nord mais aussi pour les colons blancs venus de l'est, avec en tête le doux rêve d'aller coloniser l'ouest mystérieux, le fameux Far West. Parce que les mentalités des contemporains n'étaient pas les mêmes que les nôtres, il est évident que le système esclavagiste, bien ancré dans les habitudes et dans le quotidien de chacun, ne choquait pas ou bien, si cela advenait, les tentatives de réforme étaient rapidement étouffées. Ce n'est pas pour autant que l'auteure ne condamne pas, bien au contraire. Le personnage d'Honor, charitable et touché par la condition de ces hommes et de ces femmes dénués de tout et même de la considération dont tout être humain est méritant, en est un bon exemple. Mais Tracy Chevalier s'attache aussi à représenter la société de l'époque de la façon la plus fidèle possible, société esclavagiste et implacable représentée notamment par Donovan Mills, le chasseur d'esclaves, censé traquer les fuyards avant de les ramener à leurs maîtres.
    Comme toujours, La Dernière Fugitive est un beau portrait de femme, mais aussi d'une époque et d'un pays bien définis et toujours si bien décrits qu'ils deviendraient presque chers au lecteur. Une bonne découverte, car parvenir à intéresser avec un sujet comme le patchwork, il fallait le faire ! Mais c'est un pari osé et réussi ! ! 

     

    En Bref :

    Les + : l'héroïne, Honor, mais aussi le style de l'auteur...il n'y a bien que Tracy Chevalier pour captiver le lecteur avec une intrigue tournant autour du patchwork et des quilts ! !
    Les - :
    le rythme peut-être un peu plus lent que dans les autres romans, menés de façon un peu plus rapide et énergique.


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  • Commentaires

    1
    Lundi 20 Juillet 2015 à 20:54

    je ne pense pas avoir déjà lu un roman traitant des quakers. Je note celui'ci

    2
    Vendredi 31 Juillet 2015 à 21:31

    Je l'ai dans ma PAL et il me tarde de le sortir :)

    3
    Mercredi 4 Janvier à 22:25
    Cellardoor

    Je n'ai pas encore lu son dernier roman mais celui ci m'avait semblé un peu moins intéressant que les autres, bien que super agréable à lire quand même ! Comme tu le dis, c'est un beau portrait de femme et puis l'auteur arrive à nous captiver avec pas grand chose (du moins au début car après l'intrigue gagne en profondeur). J'en suis ressortie un peu déçue quand même !

      • Mercredi 4 Janvier à 23:23

        C'est vrai que ce n'est pas le meilleur de Tracy Chevalier mais l'auteure a le mérite d'avoir choisi un sujet qui sort totalement des normes ! ! Découvrir l'univers des quakers et du patchwork était, sinon exotique et rafraîchissant, du moins très intéressant, parce que j'ai appris beaucoup de chose, tant sur cette communauté que sur son savoir-faire mais aussi sur la vie en Amérique à l'époque, avec le chemin de fer clandestin etc... et les questions très humaines que se pose Honor, notamment quand elle est confrontée aux fuites d'esclaves vers le Canada, n'ont pas manqué de me toucher... 

        J'ai passé un assez bon moment avec ce livre, c'est le principal ! cool

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