• La Vallée des Poupées ; Jacqueline Susann

    « A la minute où vous commencez à penser avec votre cœur au lieu de votre tête, vous êtes cuit. »

    La Vallée des Poupées ; Jacqueline Susann

     

    Publié en 1966 aux Etats-Unis ; en 2016 en France (pour la présente édition) 

    Titre original : Valley of the Dolls

    Editions 10/18 (collection Domaine Etranger)

    480 pages 

    Résumé : 

    1945. Anne Welles quitte sa famille et son fiancé de Nouvelle-Angleterre pour s'installer à New York, la tête pleine de rêves. Devenue secrétaire d'un avocat spécialisé dans le théâtre, elle fait la connaissance de l'ambitieuse Neely et de la sublime Jennifer, toutes deux prêtes à tout pour faire carrière dans le monde du spectacle. Des coulisses de Broadway aux plateaux d'Hollywood, de la vie nocturne new-yorkaise aux cures de désintox, très vite, elles réalisent le prix à payer pour une victoire aussi précaire qu'éphémère...

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Ne vous laissez pas abuser par la couverture tendre et estivale de ce roman. La Vallée des Poupées, un roman sympa et léger pour l'été, à lire sur la plage ? Non, pas vraiment. C'est, au contraire, le genre de romans dont on ne pressent pas l'onde de choc, dont on ne se doute pas de ce qu'il peut cacher entre ses pages...J'ai découvert ce texte subversif de Jacqueline Susann, que l'auteure britannique Judith Burchill compare, dans la préface, au sulfureux Peyton Place, de Grace Metalious. J'ai découvert surtout un roman très bien écrit, bien que dérangeant par moments. C'est cru, c'est trash, en un mot, ça ne laisse ni indifférent, ni indemne.
    Et les poupées du titre, ce ne sont pas nos trois héroïnes, comme on pourrait le croire naïvement en démarrant la lecture du roman ; non, ces fameuses poupées, ce sont les pilules (dolls en anglais) dont nos héroïnes, petit à petit, pour soutenir un rythme de vie de plus en plus compliqué, pour dormir comme pour se réveiller, pour soigner un spleen ou oublier, vont devenir dépendantes : opiacés, somnifères, amphétamines, pilules pour maigrir, qui deviennent des compagnes de vie, destructrices mais indispensables Plus de contraintes, de régimes. A elle la bouffe et l'alcool. Et il y'avait les poupées, les rouges, les jaunes, et, merveille, même des nouvelles à rayures bleues ! ») 
    En 1945, juste après la guerre, Anne Welles, vingt ans, quitte sa ville paumée du
    Massachusetts pour New York, où elle souhaite démarrer une nouvelle vie. D'abord embauchée comme secrétaire par un avocat spécialisé dans la défense des intérêts des artistes -stars du music-hall, acteurs, chanteurs-, Anne, qui vit modestement, fait d'abord la connaissance de la jeune Neely, sa voisine de palier, une gamine de dix-sept ans qui n'a qu'un rêve : devenir chanteuse. Elles se lient d'amitié avant de rencontrer la spectaculaire Jennifer North, une jeune femme aux origines assez semblables à celles d'Anne, qui a connu des années chaotiques et commence enfin à se faire un nom, malgré son manque de talent.
    Le roman est à trois voix et on découvre donc un récit qui s'articule tantôt autour de l'une, tantôt autour de l'autre. On peut suivre Anne pendant plusieurs chapitres avant de passer à Neely, puis à Jennifer. Finalement, cela permet de les découvrir toutes les trois de la même façon, de manière assez égalitaire, même si au départ on pense que Anne sera l'héroïne et qu'on découvrira le destin de ses deux amies à travers le sien. En fait, ce n'est pas exactement le cas. De fêtes en représentations triomphantes, de une de journaux en gueules de bois du matin, les trois jeunes femmes courent après leurs rêves, au risque de se détruire : elles aimeront, elles quitteront, elle seront déçues, elles souffriront mais elles seront aussi heureuses, à leur manière, en brûlant la vie par les deux bouts dans une Amérique ivre, ivre de liberté, de fêtes, de vie, après un long conflit traumatisant et qui se modernise rapidement, offrant tout un panel de possibilités et de nouveautés à ces jeunes gens dont la tête tourne si facilement, surtout dans ce fameux monde de strass et de paillettes qu'est le show-biz.
    La Vallée des Poupées met mal à l'aise par moments et, en même temps, on se surprend à dévorer les chapitres et les pages sans même s'en rendre compte. Ce roman, on ne le lit pas ; quand on commence, on se plonge dedans et il est difficile d'en sortir. Pourquoi ? Peut-être parce qu'il excite un travers que l'on a tous un petit peu, qui est foncièrement humain, la curiosité malsaine, le voyeurisme... Sans s'embarrasser de circonlocutions et de métaphores, Jacqueline Susann nomme un chat un chat, parle de sexualité et de pornographie aussi facilement que des autres sujets de son roman. On découvre, assez fasciné, ces jeunes femmes dans leur intimité, qu'on a l'impression de regarder furtivement par le petit trou de la lorgnette, dans leur quotidien, dans leur trivialité. Attention, La Vallée des Poupées n'est pas un roman érotique, même si le sexe n'en est pas absent, c'est un roman qui englobe plein de sujets différents parmi lesquels, celui-ci, qui fait partie de la vie et participe à l'initiation et à l'évolution, bonne ou mauvaise, de ces trois jeunes femmes, nos héroïnes.

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    Barbara Parkins, Sharon Tate et Pattie Duke incarnent, pour Mark Robson en 1967 Anne Welles, Jennifer North et Neely O'Hara dans l'adaptation du roman de Jacqueline Susann


    Non, ce livre c'est bien plus que ça, bien plus qu'un bête roman érotique ou hyper sexuel dans lequel on ne trouverait rien d'autre. C'est un roman désabusé, ultra cynique, violent, d'une certaine façon, comme si l'auteure nous balançait à la figure, avec les destins plutôt bien noirs de ses trois héroïnes, que la vie, après tout, c'est moche, c'est bien moche. On s'en prend plein la tronche, on réussit aussi vite qu'on échoue, on s'élève aussi vite qu'on se casse la figure et pour quoi, au final ? Pour être malheureux. Ah oui, je vous avais prévenu : si vous cherchez un petit roman léger pour vos vacances, passez votre chemin, ce n'est pas ce roman qu'il vous faut à ce moment-là ! Ces Emma Bovary américaines des 40's ne vont sûrement pas vous remonter le moral, mais, au contraire, bien vous le plomber tout en vous réconfortant aussi, paradoxalement, parce que, pour rien au monde on ne voudrait un destin comme celui que Jacqueline Susann a brossé pour Anne, Neely et Jennifer.
    Justement, ces trois jeunes filles, est-ce que je m'y suis attachée ? Oui et non. Ayant des projets de vie totalement différents des miens, des envies de célébrité qui, pour ma part, me feraient plus fuir qu'autre chose, je ne peux pas dire que je me sois retrouvée vraiment en elles. Leurs jeunesses pas évidentes, pour diverses raisons qui leur sont personnelles, d'ailleurs, me sont étrangères aussi et je n'ai pas l'impression de vivre dans une continuelle fuite éperdue donc non, je ne peux pas dire que je me suis sentie proche d'elles mais je les ai appréciées... Toutes les trois. Travaillées et intéressantes, chacune à leur manière, Anne, Neely et Jennifer apportent quelque chose au récit, on dirait qu'elles ne vont pas l'une sans l'autre.
    Moderne et en même temps très ancré dans son époque, La Vallée des Poupées, écrit dans les années 1960 -et il a fait scandale, d'ailleurs à l'époque- par une femme de quarante-huit ans ayant connu, dans sa jeunesse, une vie assez semblable à celles de ses héroïnes -Jacqueline Susann a été modèle pour une marque de lingerie, par exemple- ne peut pas ne pas faire écho en nous, plus de cinquante ans plus tard. Oui, cet étourdissement de la notoriété, le bling-bling, certains le connaissent encore et malheureusement, sont broyés, aussi facilement que dans les années 60 ou même avant... cette dépendance à l'alcool, aux médicaments, qui deviennent alors des drogues dures, oui, malheureusement, ça existe encore aussi. En revanche, le puritanisme forcené, l'homophobie latente de la société (le premier expliquant sûrement le deuxième, d'ailleurs), la dépendance des femmes aux hommes quoi qu'elles fassent, est très représentatif d'une époque. Par exemple, on peut être surprises, nous lectrices du XXIème siècle, de lire qu'une femme, à cette époque, sexuellement parlant, ne se réalise que dans les bras d'un homme et doit attendre le sauveur, le prince charmant sur son fidèle destrier pour enfin connaître la jouissance ou sinon, mourir vierge irrémédiablement. On peut être surpris de la dépendance de nos héroïnes aux hommes, des mots crus et violents parfois utilisés pour qualifier les homosexuels -surtout les hommes parce que les femmes lesbiennes bénéficient d'une certaine indulgence de l'auteure-, du cynisme de cette société artificielle du spectacle qui fait des femmes des corps, simplement des corps, que l'on utilise à l'envi, que l'on fait maigrir ou grossir, que l'on pare comme des poupées sans âme. Il ne faut pas oublier que ce roman a été écrit il y'a plus de cinquante ans et que, depuis, les mentalités ont évolué à grande vitesse. Alors oui, La Vallée des Poupées est peut-être moderne par moments mais il ne faut pas oublier pour autant qu'il est le reflet d'une époque révolue où cette modernité mâtinée d'émancipation devait encore combattre une rigueur puritaine et patriarcale. Toujours est-il que, bien souvent et cela est vrai encore aujourd'hui -et le constat en est amer, d'ailleurs-, les femmes sont les grandes perdantes.
    Ce mot-là est un peu fort mais pourtant, si vous lisez La Vallée des Poupées, vous sentirez aussi ce sentiment d'échec, il nous accompagne tout au long de la lecture, comme si on pressentait cette fin qui ne sera pas heureuse, pour aucune de nos trois filles. Sentiment d'échec aussi, peut-être, parce que l'auteure écrit au milieu des années 1960 et que l'époque qu'elle décrit -les quinze précédentes années- est révolue... Les « années folles » de l'Amérique, qui suivent tout de suite la fin de la Seconde Guerre Mondiale, sont en passe de se terminer (l'assassinat de Kennedy, bientôt, la guerre du Vietnam et les troubles sociaux qui en découlent en marquent la fin). Comme si, dans un contexte morose, où l'on regrette la légèreté et l'insouciance de jadis, l'auteure se retournait sur son passé à travers celui de ses héroïnes pour se rendre compte que tout a été vain : tout ça pour ça, en fin de compte. Tout ça pour rien ou pour pas grand chose, pour une vie insatisfaisante et pleine de frustrations, pour une vie qu'on a brûlée par les deux bouts et dont on n'a pas profité -et si Jacqueline Susann, dans l'écriture, a pu trouver une activité épanouissante, en revanche, aucune de ses héroïnes, elle, n'aura la chance de trouver un palliatif à sa déception. Plus haut, je vous ai parlé d'Emma Bovary et les héroïnes de Jacqueline Susann s'en rapprochent effectivement pas mal, avec des rêves et des aspirations bien de leur époque, certes, mais qui sont, dans leurs mécanismes, assez semblables à ceux de l'héroïne de Flaubert. Et leur fuite éperdue en avant au risque de méchamment se brûler les ailes est un peu la même, d'ailleurs.
    La Vallée des Poupées est un roman à lire, à découvrir, ne serait-ce que pour ses indéniables qualités littéraires. Jacqueline Susann a peut-être commencé à écrire un peu par hasard mais elle le fait avec talent, avec fougue, avec hargne. Son roman est percutant, c'est un choc à lui tout seul. Il vous dérange et il vous sort de votre zone de confort. 

    En Bref :

    Les + : un récit choc et percutant, des héroïnes intéressantes et une belle plume ce qui, bien sûr, ne gâche rien ! 
    Les - :
    pas vraiment de points négatifs à soulever.


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  • Commentaires

    1
    Samedi 20 Juillet à 18:28

    Ce livre a l'air assez fort, effectivement. J'en ai pas mal entendu parler mais une fois de plus tu en parles si bien que je ne pourrai pas passer à côté...

      • Samedi 20 Juillet à 20:22

        En ce qui me concerne, je n'en avais pas du tout entendu parler et, même au moment où j'ai ajouté ce livre à ma PAL, je ne savais pas ce que j'allais y trouver... J'étais totalement passée à côté de l'aspect légèrement sulfureux et subversif de ce récit, je ne savais pas du tout qu'il avait choqué à sa sortie, en 1966, même si maintenant, en l'ayant lu, je comprends pourquoi... happy C'est beaucoup moins choquant cinquante ans plus tard (on a lu pire) mais ça reste quand même un récit très fort, très actuel par certains côtés, bien que très sixties... Bref, j'ai passé un très bon moment, justement peut-être parce que je ne pensais pas du tout y trouver ça. wink2

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