• Le Chagrin des Vivants ; Anna Hope

    «  C'est la guerre qui gagne. Et elle continue à gagner, encore et toujours. »

    Le Chagrin des Vivants ; Anna Hope

     

    Publié en 2014 en Angleterre ; en 2017 en France (pour la présente édition)

    Titre original : Wake 

    Editions Folio 

    432 pages 

    « Cette pute me fera mourir », Mémoires du duc de Saint-Simon, Extraits ; Saint-Simon

    Résumé :

    Durant les cinq premiers jours de novembre 1920, l'Angleterre attend l'arrivée du Soldat inconnu, rapatrié depuis la France pour une cérémonie d'hommage. 
    A Londres, trois femmes vivent ces journées à leur manière. Evelyn, dont le fiancé a été tué et qui travaille au bureau des pensions de l'armée ; Ada, qui ne cesse d'apercevoir son fils pourtant tombé au front ; et Hettie, qui accompagne tous les soirs d'anciens soldats sur la piste du Hammersmith Palais pour six pence la danse. Dans une ville peuplée d'hommes mutiques, rongés par les horreurs vécues, ces femmes cherchent l'équilibre entre la mémoire et la vie. Et lorsque les langues se délient, les cœurs s'apaisent.

    Ma Note : ★★★★★★★★★★ 

    Mon Avis :

    En novembre 1920, à quelques jours de la cérémonie officielle des funérailles du Soldat Inconnu, nous suivons trois femmes, trois Londoniennes aux parcours, aux âges et aux statuts différents. Evelyn a trente ans, elle vient d'un milieu relativement aisé et guindé, qui ne tolère pas vraiment la vie simple et presque bohème qu'elle s'est choisie à Londres. Elle a perdu un fiancé à la guerre et après cette perte, elle est devenue « munitionnette ». En 1920, Evelyn, comme son frère Edward, se bat contre ses propres démons et son amertume.
    Hettie, de son vrai nom Henrietta, est une jeune femme de dix-neuf ans, originaire de Hammersmith. Parce que son frère est revenu profondément marqué des combats et que leur père est mort prématurément c'est elle qui fait bouillir la marmite et ramène l'argent pour faire vivre sa mère et son frère. Avec son amie Di, elle est danseuse de courtoisie, accordant une danse à six pence à tous ceux qui le demandent.
    Ada est une femme mûre d'une cinquantaine d'années. Elle est une mère qui a perdu son fils unique, comme des millions d'autres femmes, seulement elle n'arrive pas à faire son deuil, ce qui gangrène son couple et la ronge intérieurement.
    Ces femmes sont le reflet de millions d'autres, en Angleterre comme ailleurs : elles sont le symbole de cet arrière qui n'a pas participé aux combats ou du moins pas directement mais qui a malgré tout payé un lourd tribut. Ces femmes, ce sont les épouses, les amantes, les mères, les filles, les cousines, les sœurs, qui se sont dévouées et on attendu, bien souvent à vain et ne sont plus jamais défaites du noir qui marquait leur deuil.
    En parallèle, on suit, quelque part dans la Somme, au début d'un automne sale et froid, les pérégrinations de soldats ordinaires, choisis pour désigner, à leur tour, quel sera celui qui sera enterré dans la tombe du Soldat Inconnu, à Londres et qui cristallisera le deuil de millions de famille et l'hommage national lors des commémorations du 11 novembre. On les suit dans cette campagne française éventrée par les combats, rongée par les munitions qui polluent son sous-sol gorgé de sang et d'ossements. Dans les tranchées en ruine, deux ans après la fin des combats, au milieu des barbelés rouillés, dans une ambiance chaotique de fin du monde, de jeunes soldats anglais ont pour mission de déterrer des corps, de les identifier si possible grâce à leur immatriculation militaire ou leurs insignes. Plusieurs corps sont exhumés puis un seul est choisi, pauvres restes anonymes, dans lesquels la nation pourra trouver un réconfort en s'imaginant que le soldat qui dort à Westminster est le frère, le fils, le fiancé, le mari disparu et qui n'a jamais été retrouvé.
    Ce roman est mon premier d'Anna Hope et je dois dire que, pour une découverte, elle est absolument magistrale ! J'ai dévoré les quatre cent et quelques pages sans les voir passer, sans éprouver aucune lassitude ni ressentir aucune longueur. Ce roman est extraordinaire, d'abord par ce qu'il véhicule mais aussi par la manière dont il le véhicule. Il y'a énormément de romans sur la Grande Guerre, tous écrits différemment, selon l'auteur, selon la sensibilité de ce dernier. Chez Anna Hope c'est puissant et violent, attirant et repoussant tout à la fois. Son style peut se faire doux et compréhensif comme aussi des plus triviaux. C'est la guerre toute nue qu'elle nous expose là, avec son cortège d'horreurs, d'injustices, d'erreurs et de faiblesses humaines. C'est l'horreur d'un conflit qui dépasse tout et n'a pas de précédent, un conflit qui, en Europe et notamment en France, en Allemagne, en Russie et en Angleterre, ne laissera aucune famille indemne.

    Le Chagrin des Vivants ; Anna Hope

     

    Cérémonie officielle de l'inhumation du Soldat Inconnu à Londres, le 11 novembre 1920


    Le roman se déroule sur une courte période de cinq journées : les quatre qui précèdent la cérémonie d'inhumation du Soldat Inconnu et cette fameuse journée du 11 novembre 1920, quand, à onze heures, les Londoniens, vêtus de noir, suivront le cercueil jusqu'à sa dernière demeure sous les vôutes de l'abbaye de Westminster. Cinq journées décisives pour les trois héroïnes, des journées pénibles mais nécessaires, qui vont leur permettre, sinon de surmonter les blessures et les drames, du moins de mieux vivre avec, car ce que Le Chagrin des Vivants illustre bien, c'est qu'une guerre, surtout une guerre comme celle-ci, ne se termine jamais. Pour ceux qui l'ont connue, elle a duré toute une vie et son traumatisme s'est transmis de génération en génération. Qui, aujourd'hui encore, lorsqu'il évoque la Première Guerre Mondiale, ne convoque pas le souvenir d'un disparu ? Un disparu que l'on n'a pas connu, certes, mais qui fait partie de nos origines et de nos racines, un grand-père ou un arrière-grand-père, un lointain cousin, un ancêtre qui parfois n'a pas regagné sa région d'origine et dort dans la terre retournée du nord ou de l'est de la France ou même ailleurs, sur un autre front ?
    La guerre est comme une maladie qui les ronge, ces héros du Chagrin des Vivants. Peut-on dire qu'ils sont attachants ? Je ne sais pas... Je ne sais même pas si cela faisait partie des préoccupations de l'auteure...Qu'on les aime ou pas, peu importe, après tout, ce n'est pas ça qui compte. Ce qui compte c'est ce qu'ils disent, ce qu'ils symbolisent, ce qu'ils portent à bout de bras et qui est infiniment plus grand qu'eux : la responsabilité, la culpabilité, les blessures irrémédiables et les faiblesses de toute une génération qui, en cette fin de l'année 1920, ne cherche pas encore à s'étourdir comme elle le fera les années suivantes mais commence à nouveau à s'enivrer désespérément, comme pour oublier.
    Ce roman est un bel hommage... A ceux qui se sont battus et qui ne sont pas revenus, à ceux qui se sont battus et sont revenus, avec parfois une culpabilité chevillée au corps et une question lancinante qui revient : « Pourquoi moi ? » Un hommage à tous ces soldats qui souffriront toute leur vie d'un stress post-traumatique, que l'on comprend et que l'on soigne aujourd'hui, ce qui n'était pas le cas il y'a cents ans.
    C'est un bel hommage aussi au courage de celles qui restent en arrière et se retrouvent pourtant tout autant détruites que ceux qui sont partis. Ces femmes qui, dans leur cuisine, ont attendu le retour des hommes, celles qui, dans les usines ou les dispensaires proches des zones de combat ont donné leur vie pour ceux qui se battaient et pour la grandeur de la nation.
    Ce roman est d'une puissance rare. Il vous percute comme un coup de poing, comme une gifle magistralement assénée. Il vous secoue tout entier et vous fait entrer à l'intérieur du crâne une abomination dont vous vous seriez volontiers passé mais qui est malgré tout salutaire. N'oublions pas notre Histoire. A une époque où les pires raccourcis sont faits et souvent de manière malheureuse, où l'Histoire est instrumentalisée à gogo, n'oublions pas le passé, souvenons-nous car sans passé, point d'avenir. Et surtout, n'oublions pas d'honorer les héros ordinaires qui ont combattu et souvent sont morts pour la paix. 

    En Bref :

    Les + :  Le Chagrin des Vivants est un véritable travail de mémoire, servi par le style impeccable de l'auteure. Que reste-t-il après un conflit d'une telle ampleur ? Qu'est-ce qui se cache derrière le chagrin de ceux qui restent. Un beau roman qui analyse finement les rouages de l'âme humaine. 
    Les - :
    je n'en ai pas trouvé.


    Tags Tags : , , , ,
  • Commentaires

    1
    Hier à 10:24

    Je partage ton ressenti pour cette oeuvre magnifique. Je me suis également pris une grosse claque. Et comme à chaque fois où j'ai éprouvé cette sensation, il va me falloir un temps pour m'en remettre et passer à une autre lecture!

    A bientôt!

      • Hier à 20:07

        Contrairement à toi, j'ai pu passer à une autre lecture assez facilement après Le Chagrin des vivants mais en y repensant j'ai eu du mal à me concentrer sur les premiers chapitres des Princesses Assassines, lu juste après le roman d'Anna Hope... smile Ça vient peut-être de là ! 

        C'est vraiment une gifle, ce bouquin, il serre le coeur et en même temps c'est une lecture nécessaire... A une époque où la paix est fragile, où les conflits politiques, religieux ou sociaux font partie du quotidien je pense que c'est important de se souvenir de ceux qui se sont  battus pour cette paix et qui souvent l'ont payé de leur vie... 

        Ce roman m'a aussi donné envie de lire les autres romans de l'auteure. Je l'ai trouvée  talentueuse et je suis presque déjà sûre d'aimer ses autres livres. cool

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :