• Le Ciel de la Chapelle Sixtine ; Leon Morell

    « N'est-ce pas de la folie ? Je me nourris de ce qui me détruit. »

    Le Ciel de la Chapelle Sixtine ; Leon Morell

     

    Publié en 2012 en Allemagne ; en 2015 en France (pour la présente édition)

    Titre original : Der Sixtinische Himmel

    Editions Pocket

    609 pages

    Résumé : 

    Au printemps 1508, le jeune Aurelio quitte la ferme de ses parents pour la plus belle et décadente ville du monde : Rome. Depuis qu'il est enfant, il n'a qu'un rêve, devenir sculpteur et travailler avec il gigante, le génie, Michel-Ange. Mais l'artiste a dû abandonner son art, contraint par le puissant pape Jules II à se consacrer à un autre projet, peindre le plafond de la chapelle Sixtine. Engagé comme modèle et apprenti, Aurelio assistera aux tourments quotidiens du maestro, aux terribles luttes de pouvoir qui agitent Rome et à la création du plus grand chef-d'oeuvre de la Renaissance. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    En 1508, après la mort de ses parents, Aurelio quitte sa ville natale de Forli pour Rome. Son rêve est de devenir élève de Michel-Ange, sculpteur renommé à qui le pape Jules II vient pourtant de confier une tâche bien différente : celle de peindre le plafond de la chapelle Sixtine.
    On connaît tous cette oeuvre extraordinaire qui orne le plafond de la fameuse chapelle, à commencer par La Création d'Adam, où ce dernier tend la main vers Dieu. Mais le ciel de la Sixtine, ce n'est pas que ça : ainsi, Michel-Ange a fait s'y côtoyer plusieurs centaines de personnages, tous issus de la Bible ou de la mythologie mais représentés de manière particulièrement novatrice par celui qui, on l'oublie trop souvent, n'était pas peintre mais sculpteur.
    Auprès de lui et de ses compagnons, qui forment la bottega -l'atelier- de Michel-Ange, Aurelio, paysan modeste mais d'une grande beauté, qui sera employé comme apprenti mais aussi comme modèle, va apprendre l'art difficile de la fresque, la complexité de l'art en général et les contraintes du travail commandé, surtout quand il l'est par un mécène aussi exigeant que le pape Jules II. Aurelio va s'attacher à son maître, connu pourtant pour son caractère difficile pour ne pas dire irascible et va, dans son sillage, exercer son œil et sa main comme sa sensibilité, apprendre à analyser une oeuvre et à saisir tout ce qui peut échapper aux non-initiés.
    On découvre en même temps que lui le travail d'un atelier italien en ce début de Renaissance. L'émulation est sans pareille, la Ville éternelle est pleine d'artistes qui tentent de se concurrencer à coup d’œuvres ou techniques inédites et tentent d'en mettre plein la vue à leurs commanditaires. Ainsi, sur le chantier de Saint-Pierre alors en construction, Michel-Ange se trouve en compétition avec l'architecte Bramante et le talentueux Raphaël, à qui le pape Jules a demandé de décorer ses appartements, tandis que le sculpteur florentin est dépouillé de ses compétences premières pour devenir fresquiste, technique qu'il ne maîtrise pas et pour cause : travailler le marbre ou le bronze n'a rien à voir avec le travail a fresco, sur un plâtre humide et où la dextérité du peintre le dispute à la rapidité d'exécution. 
    On découvre le pénible travail des peintres, suspendus à plusieurs mètres au-dessus du sol, en équilibre sur des échafaudages de bois fixés dans les murs, la nuque pliée pendant des heures dans une position qui occasionne fatigue et maux de tête. Selon la période de l'année, s'il fait trop chaud ou trop froid, le plâtre ne prendra pas de la même façon, parfois même, on ne pourra pas le travailler... Les pigments risquent de se figer ou de se liquéfier, le plâtre peut moisir s'il fait trop humide... Quant aux repentirs et erreurs, ils sont inenvisageables : ils sont fixés pour toujours dans le plâtre et, à moins de détruire son travail, ils deviennent indélébiles.
    Le travail à la chapelle Sixtine a duré plusieurs années et le pape Jules, son commanditaire, a même failli ne jamais voir le chantier terminé. Mais on se rend compte en lisant ce roman du travail colossal effectué par ces peintres, avec tellement peu de moyens !

    L'ensemble de la voûte de la Sixtine, présenté comme « une réalisation artistique sans précédent » par Gabriele Bartz et Eberhard König dans Michelangelo (1998)


    Comme Michel-Ange et ses peintres, Leon Morell a mis plusieurs années avant d'arriver à bout de ce roman très riche, où se mêlent l'Histoire, les arts et aussi, une bonne dose d'imagination - Aurelio, par exemple et d'autres personnages encore, que l'on croise dans le récit, n'ont jamais existé.
    On comprend cependant pourquoi l'auteur a mis tant de temps avant d'arriver à bout de ce roman : parler d'art ne s'invente pas et lorsqu'on n'est pas du sérail, s'informer, se renseigner sur les différentes techniques, les décrire, amener le lecteur au plus près des peintres et leur faire partager le quotidien des artistes demande énormément de travail préparatoire. Cela dit, ce n'est pas barbant, au contraire et si l'on échappe pas aux termes techniques à de nombreuses descriptions, Leon Morell a su les intégrer à un récit humain où, au-delà de l'artiste torturé au mauvais caractère, on découvre chez Michel-Ange un homme en proie à ses démons, un artiste de grand génie, capable de réaliser une fresque à la qualité inestimable, considérée aujourd'hui comme un véritable trésor, sans être peintre de formation. On découvre un véritable génie et ce qui m'a finalement autant plu dans ce roman, c'est que Leon Morell, sans pédanterie, nous pousse, dans les pas d'Aurelio, à exercer notre œil et ajuster notre regard : il nous apprend tout simplement à appréhender l'art de Michel-Ange dans sa globalité, son étrangeté et toute sa subtilité, à dépasser le beau qui, après tout, est une notion bien subjective, pour découvrir derrière toute la grandeur d'une oeuvre qui a dépassé les siècles et suscite encore aujourd'hui l'admiration chez les milliers de pèlerins et visiteurs qui entrent chaque années dans le Sixtine.
    Si vous me suivez, vous savez que si j'aime énormément l'Histoire, j'ai aussi une passion pour l'Art. Je crois d'ailleurs que les deux vont de pair et que comprendre et connaître l'Histoire d'une époque passe aussi par l'étude de ses artistes et de son art. Et s'il y'a bien une époque qui en est riche, c'est la Renaissance italienne. Le XVIème siècle nous a laissé de grands artistes et de grandes œuvres : on peut penser à Michel-Ange évidemment mais aussi à Léonard de Vinci, Le Caravage, Le Tintoret, Titien, Raphaël, bien sûr et j'en passe. Personnellement, si la technique m'intéresse mais de manière assez limitée, j'aime les romans qui laissent une plus grande place à l'humain. Découvrir ces grands noms que l'on connaît surtout à travers une oeuvre majeure ou plusieurs, mais dont on délaisse souvent l'aspect plus intime, c'est dévoiler ce qu'ils étaient de leur vivant, ce qui a pu bien évidemment influencer leur manière de travailler, leur manière de traiter tel ou tel sujet.
    Le Ciel de la Chapelle Sixtine nous confirme que Michel-Ange était bien un génie mais aussi un homme en proie à des passions contradictoires, se débattant et luttant contre une sexualité refoulée, un homme qui doutait de lui et qui, s'il n'hésitait pas à se montrer provocant, n'était pas entièrement sûr de ses capacités. La Sixtine, dans ce roman, c'est un véritable travail dans le sens d'accouchement, la naissance d'une oeuvre qui ne se fait pas sans douleur et doit se transmettre du cerveau du maître à ses doigts et à ceux de ses compagnons ce qui est, on s'en doute, d'une difficulté hors norme.
    Enfin, ce que j'ai vivement ressenti dans ce roman, c'est l'amour : l'amour d'Aurelio pour l'art, un amour que son maître éveille et stimule, l'amour de celui-ci pour ses œuvres et son dévouement extrême à leur égard comme si elles étaient ses enfants, enfin, l'amour charnel, l'amour des hommes pour les femmes, des femmes pour les hommes ou des hommes pour d'autres hommes. Ce roman est porté par beaucoup de sentiments et d'émotions et si l'art en occupe la place centrale, Leon Morell fait toutefois une part belle à l'humain derrière les pinceaux et les pigments.
    J'ai trouvé ce roman extraordinaire. Il est plutôt dense mais je n'ai ressenti aucune lassitude. Je me suis perdue dedans et j'ai, au cours de ma lecture, plusieurs fois admiré cette couverture emblématique, qui reprend un détail de La Création d'Adam, ce fameux doigt tendu du premier homme vers son Créateur en ayant l'impression de la comprendre enfin, de la saisir dans toute son entièreté. J'en suis ressortie plus que satisfaite, avec l'impression de mieux connaître Michel-Ange et son oeuvre, de l'avoir vu, peut-être pour la première fois, dans son ensemble, peut-être comme Aurelio aurait pu le voir s'il avait existé. On entre dans l'intimité de cet homme et on s'attache à lui immanquablement, comme on s'attache d'ailleurs au jeune Aurelio, au passé pas évident comme c'est souvent le cas à l'époque -une famille dispersée, des parents morts jeunes, la pauvreté, les ravages de la guerre- s'éveille et s'éduque et devient riche non pas d'argent mais d'une connaissance qu'on ne lui enlèvera jamais ce qui est bien plus inestimable, au final, car si on peut perdre une richesse pécuniaire, on ne perdra jamais une richesse culturelle et intellectuelle. Sous nos yeux, Aurelio grandit et, sous l'influence de son maître, pour lequel il a un dévouement sans borne, devient à son tour un artiste accompli.
    Je me suis sentie investie dans ce roman jusqu'à ses dernières pages. Cette Rome pleine de violence et de religiosité m'a passionnée et j'ai passé un excellent moment de lecture, non seulement pour le récit mais aussi pour la plume de l'auteur, entièrement au service de ce qu'elle raconte.
    Si vous aimez les romans historiques et l'Histoire des Arts, je vous recommande chaudement ce roman. Cette plongée au coeur même de la bottega de l'un des plus grands artistes toutes époques confondues ne manquera pas, je pense, de vous séduire et de vous enthousiasme

    En Bref :

    Les + : roman dense et riche, Le Ciel de la Chapelle Sixtine est une superbe évocation de l'oeuvre de Michel-Ange et de sa grandiose réalisation à la Sixtine. Leon Morell a su saisir toute la complexité d'un homme mystérieux et de son oeuvre, finalement pas si connue que cela quand on prend le temps de lire entre les lignes. 
    Les - : il n'y a à redire, c'est juste passionnant ! 


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