• Le Conseiller, tome 2, Le Pouvoir ; Hilary Mantel

    « A quoi ressemble la frontière entre vérité et mensonge ? Elle est perméable et floue, car elle est pleine de rumeurs, de bavardages, d'incompréhensions et de déformations. La vérité peut faire tomber les murs, elle peut hurler dans la rue ; mais à moins que la vérité ne soit plaisante, agréable et facile à aimer, elle est condamnée à ne jamais voir le jour. »

    Le Conseiller, tome 2, Le Pouvoir ; Hilary Mantel

     

    Publié en 2012 en Angleterre ; en 2015 en France (pour la présente édition)

    Titre original : Wolf Hall, book 2, Bring Up the Bodies 

    Editions Pocket 

    596 pages 

    Deuxième tome de la saga Le Conseiller

     

    Résumé :

    1535. A l'ombre des Tudors, grandir demande une prudence de tous les instants. Nommé secrétaire d'Henri VIII en reconnaissance de ses manœuvres, Thomas Cromwell touche enfin le pouvoir du doigt. Après le scandaleux divorce royal et le schisme qui en a découlé, l'Angleterre vit pourtant des heures troublées. Jamais le royaume n'a été plus menacé, les intrigues de cour plus venimeuses, le roi plus insatiable. Les têtes ne tiennent plus qu'à un fil. A commencer par celle d'Anne Boleyn, reine en disgrâce prise à son propre piège. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Fin 2014, j'ai lu le premier tome de cette saga d'Hilary Mantel, qui était alors une illustre inconnue pour moi et, contre toute attente, j'avais trouvé cette lecture formidable. Mais c'était aussi une lecture qui faisait un peu figure d'OVNI dans le paysage littéraire auquel je suis habituée. Roman historique mais pas que, A l'Ombre des Tudors, qui raconte l'ascension d'un obscur avocat, Thomas Cromwell, à la Cour d'Henry VIII, m'avait ravie de bout en bout.
    Comme vous pouvez le constater, j'ai mis le temps pour découvrir le deuxième tome, mais je ne regrette pas, au contraire, parce que j'ai eu l'impression d'en profiter encore plus. Entre-temps, j'ai pu découvrir l'adaptation de ces deux romans, la série Wolf Hall, avec Damian Lewis dans le rôle d'Henry et Claire Foy, de The Crown, dans celui de la reine Anne Boleyn, une série de qualité d'ailleurs, très fidèle au roman et que je recommande.
    Dans ce deuxième tome, nous sommes en 1535 et nous continuons de suivre les événements au travers du regard de Thomas Cromwell, plus proche du roi et influent que jamais. Si on devait faire une comparaison avec un homme politique français, j'opterais sans hésitation pour Richelieu : je les trouve assez semblables sur pas mal de points, même si Cromwell n'était pas un homme d'Eglise. Mais, tous deux ont su tirer parti de la chute de leur mentor -le cardinal Wolsey pour Cromwell, la reine Marie de Médicis pour Richelieu-, ils se sont élevés mais en flirtant toujours avec une disgrâce possible, ils se sont heurtés à des maîtres fluctuants et versatiles mais ont su en tirer parti avec habileté et réussir. Cromwell est un personnage passionnant et je trouve l'idée d'Hilary Mantel d'aborder l'époque Tudor à travers lui très intéressante et cohérente, peut-être plus intéressante encore que si elle avait choisi la facilité en abordant l'époque à travers Henry ou Anne. Secrétaire du roi, Master of Rolls (Maître des Rouleaux, c'est-à-dire, le troisième plus important juge du Royaume-Uni, après le Président de la Cour Suprême du Royaume-Uni et le Lord Chief Justice), lord du Sceau Privé, chevalier de la Jarretière et j'en passe, son ascension est rapide, fulgurante, flamboyante, aussi sa chute, qui intervient en juillet 1540, n'en sera que plus dure. Artisan de la réforme religieuse en Angleterre, tout dévoué à son roi, il s'est employé à défaire son union avec Catherine d'Aragon, pour tisser celle avec Anne Boleyn, qu'il a détissée de même quand il l'a fallu en jetant le roi dans les bras de la jeune Jane Seymour. Et c'est justement cet épisode qui est au centre du récit du Pouvoir.
    D'ailleurs, le titre français de ce deuxième tome ne pouvait être mieux choisi car, entre 1535 et 1536, le pouvoir, c'est finalement ce qui caractérise le mieux Cromwell, personnage incontournable, qui a l'oreille du roi -ce qui n'est pas, bien sûr, sans susciter quelques jalousies et malveillances- et un pouvoir qui paraît, en un sens, illimité.
    L'intrigue du roman est finalement assez ramassée dans le temps, entre la fin de l'été 1535 et le début du suivant et, entre-temps, la physionomie de la Cour d'Henry VIII a été profondément changée. Cette période marque un tournant, le début de la faveur de la timide et discrète Jane Seymour, la seule qui lui donna un fils mais en mourut, et celui de la disgrâce et de la chute de la piquante reine Anne Boleyn, pour qui le roi avait répudié sa précédente épouse, Catherine d'Aragon, déclarée bâtarde Mary, la fille qu'il avait eue avec elle et surtout, entamé un divorce avec l'Eglise catholique, qui aboutit à la création de l'Eglise anglicane. A la fin de l'année 1535, pourtant, cinq mois seulement avant sa mort à la Tour de Londres, la reine Anne est au sommet de son pouvoir, de sa faveur et de son charme. Trop, peut-être, parce que des rumeurs malveillantes commencent à circuler : on remet en doute la légitimité de l'unique enfant qu'elle a pu, pour le moment, donner à Henry, la petite Elizabeth, âgée de deux ans, on dit que la reine est une sorcière, qu'elle a envoûté le roi et surtout, qu'elle a de multiples amants. Qui ? Oh, cela n'est pas bien difficile à trouver... Et lorsqu'en janvier 1536, elle perd un nouvel enfant, à quelques mois de grossesse, un enfant qui s'avère être un petit garçon, mais non viable, la roue de la fortune, pour les Boleyn commence irrémédiablement à tourner vers le bas. Confondue pour adultère et surtout trahison et avec elle plusieurs serviteurs d'Henry VIII, Norris, Brereton, Smeaton, Weston, Anne Boleyn est arrêtée, emprisonnée à la Tour de Londres puis finalement décapitée le 19 mai 1536, à la suite d'un procès qu'on pourrait qualifier aujourd'hui de procès instrumentalisé et à charge. Et qui est l'artisan de la chute de la reine qu'il avait pourtant participé à faire quelques années plus tôt ? Mais Cromwell, bien sûr.

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     L'acteur Mark Rylance incarne Thomas Cromwell dans l'adaptation de la saga Wolf Hall par la BBC


    C'est avec fascination qu'on assiste au lent délitement du règne d'Anne Boleyn, qui passe d'une influence certaine à l'impuissance la plus totale, se faisant traîner comme une criminelle en prison puis jusqu'à l'échafaud où elle meurt dans la honte d'avoir été une épouse infidèle et une traîtresse. Les derniers chapitres du roman sont haletants, même si on en connaît le dénouement : il n'y a pas besoin d'être spécialiste de l'époque pour savoir que la reine Anne Boleyn a fini sa vie sur l'échafaud. Son destin brisé à suffisamment inspiré les auteurs, les cinéastes, les créateurs de séries télévisées. Et pourtant, on se laisse prendre par ce procès, pourtant totalement instrumentalisé, qui a pour seul but de faire dire à la reine qu'elle a trahi le roi avec ses proches, qu'elle a eu des amants, que sa fille n'est peut-être pas celle du roi, qu'elle a contracté, avant son mariage avec Henry, une union secrète avec Harry Percy, qu'elle s'est livrée, avec sa soeur, à la débauche lorsqu'elle se trouvait à la Cour de France.
    Et derrière tout cela, il y'a Cromwell. Cromwell qu'on retrouve, au début du roman, auprès du roi à Wolf Hall, la demeure des Seymour, où naît la faveur inattendue de la jeune Jane Seymour, puis à Londres dans les différents palais royaux et chez lui ; à Kimbolton, auprès de Catherine, la reine déchue et enfin, au pied de l'échafaud où Anne Boleyn se vide de son sang. Il pourrait être un personnage glaçant, froid, impersonnel, opportuniste et pourtant, il n'en est rien -enfin si, un petit peu quand même, mais finalement ce n'est pas ça qui prime. Au final, Cromwell ne fait ni plus ni moins que ce que l'on demande, à cette époque, à un homme politique, un diplomate, un homme tout dévoué à son roi et sa proche faveur dépend parfois de la disgrâce des autres.
    Rigoureusement basé sur des faits historiques, sur les charges réelles occupées par Cromwell auprès d'Henry VIII, le récit d'Hilary Mantel n'en est pas moins une interprétation. Que sait-on vraiment du Cromwell historique, sinon pas grand-chose ? Derrière le personnage, derrière le conseiller du roi, que sait-on de l'homme ? On est bien forcé de dire que l'on ne sait rien ou presque, ce qui laisse ensuite aux auteurs le loisir de broder et de s'orienter dans une voie ou dans une autre.
    Et je dois dire que l'image qu'Hilary Mantel donne de lui m'a beaucoup plu. Froid et déterminé, avancant sans se retourner et sans se justifier, entièrement dévoué à son roi, à son pays et à leur grandeur, il est le ministre par excellence, le conseiller zélé et dévoué sur lequel on peut compter, pour tout même pour le sale boulot.
    Mais il est aussi un homme très seul, surtout absorbé par son travail, ses papiers, sa mission. Evoluant surtout dans un univers très masculin -son fils, ses propres conseillers et les jeunes hommes qu'il forme et que l'on retrouve tout au long du récit à ses côtés-, il manque des femmes autour de lui, à commencer par les plus importantes, son épouse et ses deux filles, mortes de la suette en 1529. Dénué de scrupules peut-être mais pas de sentiments, doutant par moments mais feignant d'être toujours sûr de lui, Cromwell est comme un acteur, un personnage assez polymorphe et qui évolue selon les situations qui se présentent à lui : on le découvre ainsi paternel et bienveillant ou alors, effrayant de détermination et menaçant ses ennemis sans aucun tremblement dans la voix.
    On ne peut s'empêcher d'admirer un personnage de cette trempe, je ne sais pas si on s'attache vraiment à lui parce que cet homme, tel qu'il est présenté par Hilary Mantel n'est pas vraiment charmant, ni attirant mais il a beaucoup d'aura, il occupe tout le récit, il l'habite et le rend vivant, même si je n'ai pu me défaire, tout au long de ma lecture, de l'idée que, si à cet instant précis, Cromwell travaille activement à la chute de la reine Anne Boleyn, il est aussi en train de travailler à la sienne, qui n'intervient finalement que quelques années plus tard et sera d'ailleurs assez semblable et aussi brutale que celle de la reine, puisque privé de toutes ses dignités, il sera traîné à l'échafaud et décapité. Finalement, comme Anne et comme tous ceux dont il sera le juge en mai 1536, il est le dépendant et suspendu au pouvoir instable et brutal d'Henry VIII, comme son mentor Wolsey avant lui, il personnifie tous ces serviteurs qui s'oublient pour ne plus être que zèle mais dont la place n'est jamais assurée, dont la place est suspendue aux fils traîtres retenus par les mains d'un monarque qui se pense tout-puissant, fait en sorte de l'être et peut faire et défaire un destin à sa guise, favoriser comme faire s'abattre la hâche du bourreau.
    Avant de conclure cette chronique, j'aimerais quand même dire un mot du style de l'auteure. Certes, je n'ai pas lu roman en VO mais j'ai trouvé la traduction absolument remarquable et permettant de saisir aussitôt le style initial de l'auteure : au travers du travail de Fabrice Pointeau, le traducteur, c'est la plume d'Hilary Mantel que l'on entrevoit parfaitement et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elle de grande qualité. Malgré tout, c'est un style assez particulier, qui donne une certaine lenteur au récit, le rend planant, qui se fait caressant comme plus trivial. Hilary Mantel ne s’embarrasse pas de circonlocutions, appelle un chat un chat et traite chaque sujet comme il le mérite : la maladie est laide et sale, la déchéance aussi, la faveur est glorieuse, flamboyante et triomphante. C'est un style qui plaît ou pas. En ce qui me concerne, j'avais été séduite depuis le premier tome et cela s'est confirmé dans Le Pouvoir. A mon avis, peut-être même plus que le sujet choisi -même s'il est passionnant, soyons honnêtes-, ce qui fait la force de ce récit et le rend si particulier, si unique, c'est le style de l'auteure. Oui, parfois c'est étrange et on peut avoir du mal à s'y faire... moi-même je me suis parfois sentie un peu perdue, ne sachant plus qui était en train de parler et qui répondait : Cromwell ? Son interlocuteur ? Ou bien quelqu'un d'autre encore ? Mais malgré ça, je m'en suis délectée, je l'ai lu avec beaucoup de plaisir. Choisir les mots justes n'est pas toujours évident mais c'est le propre d'un auteur et Hilary Mantel, en cela est talentueuse. Même si elle n'est pas facile d'accès au premier abord, il faut persévérer, s'habituer à cette manière d'écrire très personnelle et, si comme moi, vous aimez les romans historiques et la Renaissance anglaise, si vous avez vu la série The Tudors et que vous avez aimé les romans de Philippa Gregory, nul doute que vous ne serez pas déçus. Il est difficile de vendre une saga comme celle-là parce qu'elle est finalement dépendante de la manière dont chaque lecteur l'abordera, bien plus que d'autres romans. Le Conseiller, c'est un univers à part entière : certains y adhéreront complètement, comme moi et d'autres le rejetteront. Mais pour se faire une idée, le meilleur moyen est de le lire. Je ne peux donc que vous conseiller chaleureusement ce roman et son prédécesseur, A l'Ombre des Tudors. Pour ma part, c'est avec une petite pointe de nostalgie que je quitte ces personnages... Y'aura-t-il un troisième tome,ceci dit ? Va-t-on quitter Cromwell au sommet du pouvoir de son héros ou bien assisterons-nous à la chute, aussi amère qu'irrémédiable ? Apparemment, un troisième tome serait en cours d'écriture...

    En Bref :

    Les + : Excellent, comme le premier tome, cet ultime volume de la saga Le Conseiller brosse un portrait sans concession de l'ère Tudor, en pleine Renaissance anglaise qui, sous la plume d'Hilary Mantel s'avère passionnante. Complots, trahisons, assassinats, exécutions...le règne d'Henri VIII est flamboyant, violent et ô combien fascinant pour les lecteurs. Une lecture assez jubilatoire.
    Les - :
    Aucun, bien sûr.

     

     

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