• Le Manoir de Tyneford ; Natasha Solomons

    « Cette nuit, je rêverai de Tyneford House. Dans mon sommeil, je verrai le manoir tel qu'il était en ce premier été. Les églantines autour de la porte de service. Le cheval dans la cour qui grince des dents. L'odeur du magnolia et des embruns. Alors je me réveillerai à l'intérieur de mon rêve. Me revoici Elise. Alice se repose et tout le monde est en vie. J'ai les mains douces et blanches, sans tâches brunes. Debout sur la pelouse, j'écoute l'appel de la mer, le heurt des vagues contre les voiliers de la baie. Je cours vers la plage. Mes pieds s’enfoncent dans les galets, l'eau frappe le rivage. Le soleil brille et il y a un garçon sur la grève. Presque un homme. Un anglais. Ses pieds baignent dans l'écume. Il m'attend là, il sourit toujours, il s’apprête à m'embrasser. J'ai un goût salé sur la langue. Un goût de larmes et de longue traversée. »

    Le Manoir de Tyneford ; Natasha Solomons

    Publié en 2011 en Angleterre ; en 2014 en France (pour la présente édition)

    Titre original : A Novel in Viola

    Editions Le Livre de Poche

    518 pages

    Résumé :

    Au printemps 1938, l'Autriche n'est plus un havre de paix pour les juifs. Elise Landau, jeune fille de la bonne société viennoise, est contrainte à l'exil. Tandis que sa famille attend un visa pour l'Amérique, elle devient domestique à Tyneford, une grande propriété du Dorset. C'est elle désormais qui polit l'argenterie et sert à table. Au début, elle se fait discrète, dissimule les perles de sa mère sous son uniforme, tait l'humiliation du racisme, du déclassement, l'inquiétude pour les siens, et ne parle pas du manuscrit que son père, écrivain de renom, a caché dans son alto. Peu à peu, Elise s'attache aux lieux, s'ouvre aux autres, se fait aimer...Mais la guerre gronde et le monde change. Elise aussi doit changer. C'est à Tyneford pourtant qu'elle apprendra qu'on peut vivre plus d'une vie et aimer plus d'une fois.
    Par l'auteur du délicieux Jack Rosenblum rêve en anglais.

    Ma Note : ★★★★★★★★★★ 

    Mon Avis :

    En 1938, la jeune Elise doit quitter sa ville natale de Vienne pour l'Angleterre... Elle est la fille d'un auteur renommé et d'une célèbre cantatrice mais cette notoriété ne sert à rien... Dans la Vienne de la fin des années 1930, les Landau sont des indésirables pour le régime... En d'autres termes, des Juifs. Et leur vie en est menacée, au point que Julian et Anna, les parents, décident d'envoyer leurs filles en sécurité : Margot, l'aînée, ira aux États-Unis avec son époux tandis que la jeune Elise doit traverser la Manche pour se placer dans comme domestique dans une grande maison du Dorset, Tyneford House. Au service de Mr. Rivers, la jeune femme va découvrir une vie radicalement éloignée de ce qu'elle connaissait jusque là mais elle va finir, malgré la méfiance et le racisme, dans le contexte pas facile de la Seconde guerre mondiale, à s'y faire une place... pourtant, Elise va à l'encontre de bien des difficultés malgré la stabilité qu'elle a pu trouver en son nouveau foyer. Des difficultés qui la feront grandir et évoluer et lui permettront aussi, d'une certaine manière, de faire le deuil de ce qu'elle a perdu pour toujours et ne retrouvera plus...
    Le Manoir de Tyneford fait partie de ces romans au style tout en finesse et qu'on lit la gorge serrée, étreint par une multitude d'émotions que la plume subtile de l'auteur parvient à transmettre par des mots sur le papier. Je ne connaissais pas Natasha Solomons et je dois dire qu'elle a une très belle écriture ! Cette histoire, qui aurait pu en être une énième sur la guerre, donc du vu et revu n'en est finalement pas parce que l'auteure en a fait quelque chose de personnel et de très beau, avec la musique en trame de fond, la musique comme un palliatif à la guerre et à sa barbarie... Le Manoir de Tyneford est un drame, un roman empli de tristesse et de mélancolie mais aussi quelque part porteur de beaucoup d'espoir... Étrangement, ce roman m'a finalement émue le plus quand la lueur est enfin perceptible au bout du tunnel, après le marasme des années 1940... Les réunions et les retrouvailles m'ont plus touchée que les séparations... Finalement, le livre illustre bien que, dans tout drame un jour il y'a une renaissance.
    J'ai beaucoup aimé que l'auteure s'inspire de deux histoires vraies pour bâtir son roman : celle d'une parente autrichienne, qui a inspiré le personnage d'Elise et quitta son pays pour devenir aide maternelle en Angleterre, pendant la guerre ; et celle d'un village du Dorset, Tyneham, village réquisitionné en 1943 par l'armée et qui ne fut jamais rendu à la vie civile. Aujourd'hui c'est un village fantôme, figé dans le temps et ouvert au public quelques mois par an. Son manoir élisabéthain a été en partie démoli dans les années 1960... C'est lui qui a inspiré Tyneford à Natasha Solomons.
    Maintenant, j'aimerais vous parler du personnage d'Elise, au centre de ce récit... Elise qui, au début du roman, est une jeune Viennoise comme les autres, une jeune femme de dix-neuf ans issue cependant d'une classe aisée et qui n'a jamais connu de difficultés...Entourée d'une soeur et de parents aimants, elle a finalement une vie confortable et par beaucoup d'aspects, enviable. Mais tout est en train de changer, puisque, avec les lois anti-juives, Vienne, la somptueuse capitale des Habsbourg est en train de devenir une ville sombre et paranoïaque, une ville de pogroms et d'autodafés, où les devantures des commerces juifs sont brisées. L'Autriche, en 1938, est devenue un satellite du Reich où sa forte population juive n'est plus en sécurité... Certains comme Elise sont parvenus à s'échapper... Beaucoup connaîtront l'enfer des camps de concentration...
    Je me suis attachée à Elise dès le début, même si c'est encore une enfant un peu capricieuse dans les premiers chapitres. On perçoit cependant tout le désarroi d'une jeune fille qui doit quitter tout ce qu'elle a toujours connu puis qui découvre un pays étranger, une langue et un mode de vie qui le sont tout autant... En Angleterre, Elise rétrograde d'un rang : alors qu'à Vienne elle était servie, voilà qu'à son tour elle devient domestique... J'ai essayé de me mettre à sa place et de comprendre ce qu'elle peut ressentir : l'humiliation due à la condescendance de ceux qu'elle sert, la nostalgie de son univers familier, le manque de ses parents, l'incertitude et l'angoisse quant à leur situation périlleuse en Autriche, l'attente toujours, l'espoir de les revoir, en Angleterre ou en Amérique... J'ai trouvé Elise touchante et fragile mais aussi très courageuse... Elle symbolise bien toutes ces personnes dont l'existence a été bouleversée à jamais par cette guerre : la séparation d'avec les siens, des vies brisées à jamais, des lieux quittés sans espoir de retour, des frères et soeurs qui se retrouvent des années plus tard sans se reconnaître, l'enfer de la déportation et de la Shoah...

    Les ruines du village de Tyneham, dans le Dorset, qui ont inspiré Tyneford à Natasha Solomons


    Elise échoue dans un monde en perdition lui aussi, celui de ces grands domaines anglais dont les rouages parfaitement huilés ont commencé à s'enrayer après 14-18... Un monde où malgré la guerre, malgré le manque d'argent, le majordome continue de servir à table en gants blancs et à soigneusement repasser chaque matin le journal du maître de maison. C'est une époque de profonds bouleversements que décrit l'auteure ici, une époque charnière entre le premier XXème siècle et le deuxième... La Seconde guerre mondiale est un tournant, un moment où le monde évolue du tout au tout, comme les êtres et sonne le glas d'une ère bientôt révolue...
    Voilà un roman comme je les aime... Le Manoir de Tyneford est une caresse mais aussi une gifle... C'est un roman qui nous fait sourire et qui nous fait pleurer... C'est un roman qui nous fait nous sentir vivant, car la vie, souvent, est plus forte que tout.
    Dernièrement, j'avais beaucoup aimé la vision froide, noire et torturée de la Seconde guerre mondiale et de son immédiat après de Sébastien Spitzer dans Ces rêves qu'on piétine... Un livre choc et coup de poing qui laisse tout, sauf indifférent.
    Je me suis rendu compte que chaque auteur a une vision personnelle et une manière bien à lui d'aborder cette période qui fait partie de notre Histoire commune même si on est né bien après... Natasha Solomons instille dans son roman la nostalgie et la tristesse de ceux qui sont partis et ont été obligés de se reconstruire ailleurs... Sans violence, elle nous livre ici un récit en forme de devoir de mémoire... Un livre qui nous murmure à l'oreille combien se souvenir est important, malgré le temps qui passe. Aujourd'hui encore en 2018, des êtres et des pays portent encore les stigmates de ce traumatisme quasi universel. Elise n'a peut-être pas existé, Tyneford non plus... Mais Gabi Landau et Tyneham, oui et c'est un très bel hommage que leur rend l'auteure.
    Le Manoir de Tyneford est clairement une de mes meilleures découvertes de l'année et j'en ressors avec les larmes qui ne sont pas loin...
    Une lecture formidable... Oui, formidable : quand on aime, n'ayons pas peur des mots. 

    En Bref :

    Les + : une histoire subtile et tout en finesse, émouvante, touchante et dramatique ; le style de l'auteure est aussi, clairement, d'une grande qualité !
    Les - : la seule déception que j'aie pu ressentir et encore, je ne sais pas si on peut réellement parler de déception, c'est à propos de ce fameux roman dans l'alto, qui donne même son nom original au roman... Le dénouement le concernant est certes surprenant mais aussi légèrement décevant, je ne m'attendais pas à ça... Ce n'est cependant qu'un minuscule bémol.


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  • Commentaires

    1
    Samedi 22 Septembre à 12:33
    Le Chat du Cheshire

    Je ne m'y serais pas attardée de moi-même, mais après ton avis j'ai bien envie de le découvrir !

      • Samedi 22 Septembre à 19:16

        Oh oui, je te le conseille, vraiment ! happy Je ne sais pas si tu aimes les romans historiques mais, même pour tout le reste, ce roman est intéressant : à travers Elise, c'est finalement l'histoire de tous les gens qui ont été déplacés ou qui ont émigré un jour, laissant tout derrière eux. J'ai trouvé que Natasha Solomons racontait une histoire vraie et sincère, avec des personnages attachants.

        J'espère que tu aimeras et si tu le lis un jour, n'hésite pas à venir en parler avec moi, je serai ravie de savoir ce que tu en as pensé.

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