• Le Passeur de Lumière : Nivard de Chassepierre maître verrier ; Bernard Tirtiaux

    «  Un vitrail musicalement juste et souverainement écrit a le verbe si riche qu'il n'est pas d'écrivain qui puisse prétendre le décrire ou le posséder par l'analyse. Les seuls qui ont le pouvoir d'en approcher la grâce sont les poètes et les musiciens. »

     

     

     

         Publié en 1995

      Editions Folio 

      396 pages 

     

     

     

     

     

    Résumé :

    « La lumière est diffuse », dit Rosal de Sainte-Croix au jeune Nivard de Chassepierre. « Elle est fugace, changeante, capricieuse. Elle a toutes les ruses. Jamais tu ne seras satisfait de ton ouvrage, si beau soit-il. Jamais tu n'auras assez de couleurs dans tes casiers pour donner vie à un vitrail comme tu le souhaites, jamais tu n'auras la certitude de colorer juste comme on chante juste. Qu'importe ! Tes pas partent du feu et tu dois atteindre le feu, devenir un maître en ton art. »

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Le Passeur de Lumière est un roman historique qui se déroule en plein cœur du Moyen Âge et raconte la quête d'un jeune orfèvre mosan devenu maître verrier...
    Voilà comment, en quelques mots, on peut résumer Le Passeur de Lumière. Inutile de vous dire que c'est bien plus que cela. C'est impossible de bien résumer un roman tel que celui-là. Je crois que c'est aussi tout bonnement impossible d'en parler sans le trahir.
    Comment mettre des mots sur ceux de Bernard Tirtiaux, je me le demande encore alors que je suis en train de rédiger cette chronique.
    Je ne sais toujours pas si j'ai eu un coup de cœur pour ce roman : je crois que oui. Et en même temps c'est plus difficile que ça. Si j'ai eu un coup de cœur ce n'est pas un coup de coup de cœur franc et évident comme on peut en avoir pour d'autres histoires. Peut-être que dans quelques mois, je pourrais dire quand je parlerai de ce livre, quand je le conseillerai peut-être, que j'ai eu un coup de cœur... Aujourd'hui, je n'en sais rien.
    Ce que je peux dire c'est que ce livre m'a bouleversée et retournée comme je l'ai rarement été par un récit. J'en suis ressortie avec un sentiment terrible de mélancolie, de solitude (celle, presque insupportable de Nivard, qui se communique au lecteur) et les larmes au bord des yeux, prêtes à couler. Elles ne l'ont pas fait et pourtant, l'émotion n'en a pas été moins intense. Plus que le récit en lui-même, je crois vraiment que ce sont les mots de l'auteur, ce qu'il a fait de son intrigue, qui m'ont totalement emportée. Cette histoire racontée autrement ne m'aurait peut-être pas plu et pas autant plu, en tout cas. Ce sont essentiellement les mots de Bernard Tirtiaux, maître verrier lui-même et qui les travaille comme de la matière, qui m'ont touchée.
    Si vous avez lu le résumé, vous savez donc que le héros du récit s'appelle Nivard de Chassepierre et qu'il est maître verrier. Originaire de Huy, non loin de Liège, il parcourra l'Europe et l'Orient du début du XIIème siècle à la recherche du verre parfait, de la maîtrise parfaite, de la couleur parfaite mais surtout, de la lumière parfaite.
    La Lumière, avec un grand L. La lumière créatrice, la lumière rédemptrice, l'œuvre de toute une vie, le réconfort de toutes les peines et de tous les malheurs. Car le jeune Nivard, qui se voit d'abord embaucher par un artisan orfèvre d'Huy alors que sa noblesse de naissance est déclassée, qu'il a sombré dans la misère avec sa mère et son frère après la mort du père, va connaître bien des revers et des deuils au cours de son existence. Deuils d'hommes et de femmes qui jalonnent sa vie, deuils des certitudes. Le passeur de Lumière n'est pas un roman d'apprentissage comme je le pensais au départ, c'est le roman de toute une vie consacrée à une seule et même recherche, celle de la lumière, si présente dans nos vies et en même temps impalpable et insaisissable.
    Et pourtant, en ce début du XIIème siècle, des artisans qu'on devrait même appeler des artistes décident de rivaliser avec Dieu. Fiat Lux. Que la lumière soit. Alors que, déjà, l'art roman amorce son déclin, une nouvelle manière de faire se modélise dans des esprits intrépides et audacieux : la lumière deviendra muraille, la lumière deviendra pierre, là où les murs en dur devront se réduire à presque rien pour célébrer la lumière divine, la lumière mère de toutes choses et de toute vie. Pour ce faire, les étroites fenêtres vont se faire verrières, les nefs et les chœurs des églises et des cathédrales vont se couvrir des chatoyantes couleurs des vitraux racontant la vie de Jésus, la maternité de la Madone ou encore, le Jugement dernier ou l'Ancien Testament. Le vitrail et donc la lumière, remplacent peu à peu les murailles massives de l'art roman : c'est l'art gothique qui nait doucement, sans faire de bruit et va finir par s'imposer comme la norme, en Europe. L'art gothique, qui tend ses pinacles, ses flèches et ses tours comme des bras vers le ciel et vers Dieu. L'art gothique qui veut en finir avec l'obscurité du premier Moyen Âge et fond l'extérieur avec l'intérieur, l'intérieur et l'extérieur dans des jeux sans fin de lumières et de couleurs. Les verriers seront la pierre angulaire de cet art si fin et qui confine réellement au divin.

     

    Une des verrières de la cathédrale de Chartres : la baie 44, représentant la Parabole du Bon Samaritain


    Paradoxalement, aucune autre époque n'aura été plus consubstantielle à la recherche quasi obsédante de la lumière dans sa plus pure expression que le Moyen Âge. On a souvent considéré ces dix siècles comme une transition obscure, fanatisée, superstitieuse et boueuse entre la brillante Antiquité des penseurs grecs et romains et la Renaissance des humanistes. Et pourtant : le Moyen Âge central, ce fameux XIIème siècle mis à l'honneur par Bernard Tirtiaux dans son roman, est une époque d'essor absolu, une pré-Renaissance, une époque brillante dans laquelle se détachent les figures de grands érudits comme Adélard, de grands théologiens comme Bernard de Clairvaux, d'artistes et poètes et surtout d'artisans aux techniques spectaculaires, qui vont inventer à eux seuls, dans un lieu relativement circonscrit (le Nord de la France actuelle, entre la Picardie et la Champagne, en gros), un art souvent copié et jamais égalé, ce fameux francigenum opus (art gothique) que l'on retrouve sur les bords du Rhin, en Italie comme en Angleterre. Cet art gothique dont nous visitons encore, les yeux émerveillés, certains fleurons : la cathédrale de Sens, la cathédrale de Chartres, la basilique de Saint-Denis, Notre-Dame de Paris...
    Pour Nivard, cette quête de l'absolu s'accompagne d'un long voyage vers l'Orient, d'une réelle découverte du monde.
    Le Passeur de Lumière déconstruit à sa manière tous les clichés que l'on pourrait avoir d'un Moyen Âge peu mobile, renfermé sur lui-même, médiocre et xénophobe. Certes, il y'eut des périodes d'intolérance, de fanatisme, il ne s'agit pas de nier l'Inquisition ou l'antisémitisme qui faisait rage en Europe. Non. Mais il est important de montrer aussi que le Moyen Âge, ce n'est pas que ça, qu'en dehors des clichés et des croyances on découvre une époque riche, instruite, intelligente, métissée aussi. Une époque où Occident et Orient se fondent et cohabitent et pas qu'au bruit des épées et des cimeterres qui se heurtent. Certes, c'est l'époque des Croisades mais c'est l'époque aussi où l'Occident chrétien découvre ce que l'Orient musulman peut avoir à lui offrir et à partager.
    Le passeur de Lumière n'est pas un pavé : rien à voir avec Les Pilliers de la Terre, par exemple ! Et pourtant... il y'a un peu de Ken Follett chez Bernard Tirtiaux. Il y'a surtout une passion vivace, la sienne, véritable héroïne du récit, une passion qui transcende les siècles et les hommes. Un peu comme la lumière, en fait : on cherche tous la nôtre, au propre comme au figuré. Ce n'est pas que la lumière divine des hommes du Moyen Âge... c'est la lumière universelle. Voilà je pense, pourquoi se roman est si évocateur. Il ne raconte pas les temps anciens il raconte aussi l'Humain, qui est foncièrement le même depuis la nuit des temps.
    Ce roman fait clairement partie de ces pépites que j'ai délaissées bien trop longtemps dans un coin de ma PAL. Je ne regrette évidemment pas de l'en avoir enfin sorti, même si cette lecture m'a rendu triste parfois. Un roman peu connu et qui mériterait de l'être plus.

    Le métier et les conditions de travail des verriers à Paris au XIIIème  siècle | artisanat medieval

     

    Un maître verrier du Moyen Âge soufflant du verre dans son atelier

    En Bref :

    Les + : la puissance de ce récit ne réside pas uniquement dans ce qu'il raconte...ce qu'il ne dit pas est tout aussi important. Universelle et transcendant les époques, l'intrigue du Passeur de lumière raconte l'humanité et sa quête de la lumière qu'elle quelle soit. Roman puissant et bouleversant il me laisse une impression étrange et mélancolique alors que je l'ai refermé depuis peu.
    Les - :
    un début peut-être un peu abrupt qui peut surprendre mais heureusement cette impression se dissipe vite. 


    Le Passeur de Lumière : Nivard de Chassepierre maître verrier ; Bernard Tirtiaux

     Mémoires de la baronne d'Oberkirch sur la cour de Louis XVI et la société française avant 1789 ; Henriette Louise de Waldner de Freundstein, baronne d'Oberkirch LE SALON DES PRÉCIEUSES EST AUSSI SUR INSTAGRAM @lesbooksdalittle


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  • Commentaires

    1
    Lundi 12 Avril à 15:04

    Je ne connaissais pas du tout, mais en tant que passionnée du Moyen Âge et vu ce que tu dis sur ce texte de Tirtiaux, je ne peux qu'avoir envie de le découvrir. Et un de plus dans ma liste. 

      • Mardi 13 Avril à 10:34

        Il était dans ma PAL depuis plus de 4 ans, c'est pour ça que j'ai décidé de le lire cette année...d'autant plus qu'il ne me tentait plus trop... happy Quelle erreur j'aurais faite de passer à côté. C'est une superbe histoire, j'ai été bouleversée. 

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