• Le Roi Fol ; Laurent Decaux

    « A nouveau, Berry contempla les membres de son clan, cette reine dissolue, ce roi perdu, ce neveu bien faible, cette nièce prête à tout pour asseoir son orgueil et assouvir son ambition. Et, se tournant vers Bourgogne, il murmura dans un sourire : "Je suis bien aise, mon frère ; enfin, la famille est réunie." »

    Couverture Le Roi fol

     

     

     

     Publié en 2019

     Editions XO

     336 pages

     

     

     

     

     

    Résumé :

    AU DÉBUT DE L’ANNÉE 1392, tous les rêves sont permis à Charles VI. La reine Isabeau vient d'accoucher d'un fils, le pays retrouve la prospérité, la guerre avec l'Angleterre touche à sa fin. Mais, en quelques mois, un scandale d'adultère, un attentat contre son Premier ministre, une maladie inexplicable s'abattent sur le jeune roi. 

    Charles diminué par ses crises de démence, les factieux s'agitent en coulisse. A la cour, le vice est l'affaire de tous et l'ambition n'est pas l'apanage des grands. Dans l'incroyable entreprise de démolition d'un règne, le spéculateur Nicolas Flamel, l'Italienne Valentine Visconti, le peintre Paul de Limbourg et le cuisinier Taillevent auront tous un rôle à jouer. 

    La France en sera quitte pour cinquante années de chaos. 

     

    Ma Note : ★★★★★★★★★

    Mon Avis :

     En 1392, la France des Valois ne va pas trop mal. Certes, elle porte les stigmates des cinquante dernières années, marquées par des épidémies récurrentes de peste et surtout, la guerre contre l'Anglais. Mais le règne sage de Charles V, mort en 1380, a consolidé le royaume des lys.
    En 1388, son fils et héritier, Charles VI, a mis fin au gouvernement de ses oncles et, de fait, à sa régence. C'est un jeune roi d'une vingtaine d'années, il a toute la vie devant lui, un avenir radieux qui se profile : la reine vient d'accoucher d'un fils, ils sont jeunes... à l'exception des oncles, la famille royale est représentée par des membres dont les plus jeunes, en cette année 1392, ont vingt-et-un ans (Isabeau de Bavière et son beau-frère Louis d'Orléans) et les plus âgés, vingt-quatre (le roi et sa belle-soeur, Valentine Visconti).
    Pourtant, Charles ne le sait pas encore, mais ses plus belles années sont déjà derrière lui. Bientôt, il va être rattrapé par un mal contre lequel on ne peut rien : un mal non pas physique mais mental, qui va l'aliéner petit à petit jusqu'à la fin de ses jours. Un mal héréditaire, puisqu'il lui a probablement été transmis par sa mère, Jeanne de Bourbon.
    La maladie du roi sera la porte ouverte, pour le royaume de France, à bien des avanies : le déferlement des ambitions personnelles, l'opposition croissante de Louis d'Orléans à ses oncles, la montée en puissance du parti bourguignon, d'abord représenté par le duc Philippe le Hardi puis par son fils, Jean sans Peur...Cette crise connaîtra son paroxysme au début du siècle suivant, quand les deux factions se livreront une guerre ouverte, que l'Histoire a retenu sous le nom de guerre civile des Armagnacs et des Bourguignons. Le pouvoir royal affaibli, mal dominé par une reine étrangère dont on se sert comme un pion, basculera progressivement dans le camp anglais, avec le traité de Troyes en 1420, avant d'être repris, petit à petit, lopin par lopin, par Charles VII.
    Mais ceci est une autre histoire. En ce qui concerne Le Roi Fol, son intrigue ne se concentre finalement que sur quelques mois, du printemps à l'automne 1392. Au printemps, le roi contracte une première maladie dont on pense qu'il ne se sauvera pas et qui semble être les prémices du mal qui l'atteindra plus sévèrement dans les années à venir. Mal remis, peut-être surmené, Charles VI bascule définitivement dans la folie le 5 août, dans la plaine du Mans, alors que règne sur cette terre pelée et sans abri une touffeur caniculaire : alors que le roi a convoqué l'ost pour aller châtier le duc de Bretagne, dont un cousin, Pierre de Craon, a tenté d'assassiner le connétable de France, on l'arrête en l'exhortant de ne pas aller plus loin car il est trahi. Fragilisé, le roi est pris d'un coup de folie après qu'un mouvement de troupe l'ait effrayé et s'en prend à son frère, qu'il tente de tuer, tandis que des pages tombent sous les coups de son épée... Le 5 août 1392 est la première manifestation d'un mal qu'on ne connaît pas encore au Moyen Âge, qu'on a encore du mal à déterminer aujourd'hui : des médecins contemporains ont avancé l'hypothèse que Charles VI souffrait de schizophrénie, sans certitude. Au Moyen Âge, on dit tout simplement que le roi est fou. Et celui que l'on avait surnommé le Bien-Aimé deviendra, pour l'Histoire, le roi fou ou le roi fol. Cette maladie ne prendra fin qu'avec la mort du roi, le 22 octobre 1422, trente ans plus tard. Pendant tout ce temps, le roi alternera entre des périodes de lucidité et des périodes d'aliénation plus ou moins longues, qui précipiteront le royaume dans un long tunnel d'amertume et de larmes.
    Le règne de Charles VI est peu connu et pourtant, quelle page d'Histoire passionnante ! Jamais le royaume de France n'est passé si près de sa fin ; jamais les Anglais n'ont été si proches de voir enfin leur vieux rêve réalisé, c'est-à-dire voire leur roi ceindre la couronne des lys...alors que tout commençait si bien.
    Laurent Decaux présente dans ce roman rythmé et vivant une année-charnière, une année où tout va basculer : d'un destin sinon riant, du moins optimiste la France des Valois, soudain, bascule dans l'incertitude. En partant d'une base historique solide et documentée, l'auteur brode un roman historique plein du souffle des grandes fresques.
    Passée la première surprise où je me dis : « Ah oui, mais c'est quand même très très romancé, tout ça », je me laisse porter. Et j'ai bien fait ! Peut-être parce que cette époque me passionne et que je la connais plutôt bien, n'ai-je pas réussi à passer complètement au-dessus du fait que Le Roi Fol est surtout une fiction, où l'imagination de l'auteur a pris une grande part. Mais en même temps, ce que nous donne à lire Laurent Decaux est d'une cohérence folle, tout s'imbrique, tout fonctionne : c'est là que j'ai pris la mesure de la passion qui l'animait, une passion dans laquelle je me suis retrouvée parce que j'ai la même. J'en ai lu, des romans historiques, j'en ai lu beaucoup et je crois que c'est la première fois que je ressens une passion aussi vibrante, qui a coulé de la plume de l'auteur jusqu'aux pages de son roman, pour nous être ensuite communiquée, à nous, lecteurs. Bon, en ce qui me concerne, c'était prêcher une convertie, parce que je ne demandais qu'à vibrer avec l'Histoire passionnante de cette fin de XIVème siècle et ces personnages qui me sont familiers et que j'aime tant retrouver, que ce soit le roi, la reine ou encore le couple Orléans, Louis et son épouse Valentine Visconti, qui ne cessent de me fasciner.
    Il faut dire que Laurent Decaux a été à bonne école : fils d'Alain Decaux et filleul d'André Castelot, il a probablement dès son plus jeune âge baigné dans l'Histoire, une passion qui ne demande qu'à se transmettre, j'en sais quelque chose. J'ai ressenti son amour pour la discipline, sa complète passion et je n'en ai donc que plus aimé Le Roi Fol. Ce n'est pas un coup de cœur mais je l'avoue, je me suis régalée à lire ce roman, comme j'avais pu me régaler, il y'a plus de dix ans, avec la fresque médiévale de Druon, Les Rois Maudits. On ne s'ennuie pas une seule seconde et on croise des personnages si représentatifs de l'époque : outre la famille royale, il y'a aussi les conseillers du roi, ceux que l'on a appelé les Marmousets, ces hommes pas forcément nobles de naissance mais qui seront les premiers à jeter les bases d'un Etat stable et centralisé, prémices de la France moderne ; Paul de Limbourg, peintre de génie, futur illustrateur des fameuses Très Riches Heures du duc de Berry, le cuisinier Taillevent, qui nous a laissé un livre de cuisine encore connu aujourd'hui, Le Viandier ou encore, Nicolas Flamel, dont la réputation d'alchimiste transcende le temps et les frontières (ne le retrouve-t-on, personnage à part entière, dans la fameuse saga de J.K Rowling, Harry Potter ?)

                                           Illustration. Illustration.

     

    Miniatures médiévales représentant le roi Charles VI et la reine Isabeau de Bavière (en rouge) recevant Christine de Pisan (vers 1410)


    Certains poursuivent des ambitions personnelles qu'ils veulent voire assouvies à tout prix, (les oncles du roi, sa belle-soeur Valentine Visconti qui, avec Louis d'Orléans, carresse le rêve de se tailler un royaume en Italie, qui sera repris bien plus tard par leur petit-fils, Louis XII) tandis que d'autres ne pensent qu'à servir le roi, comme son conseiller principal, Bureau de La Rivière. D'autres, au contraire, comme la reine, ne pensent égoïstement qu'à leur plaisir.
    En parlant de la reine, Laurent Decaux ne fait que reprendre ni plus ni moins ce qui se dit sur Isabeau de Bavière depuis la fin du Moyen Âge : son propre petit-fils, Louis XI, ne se montrera pas tendre avec elle et ne mâchera pas ses mots, lorsqu'il traitera sa grand-mère de prostituée, rien de moins. Mais qu'en est-il réellement ? Encore aujourd'hui, les historiens ne peuvent réellement se prononcer sur les agissements de la reine Isabeau de Bavière. A-t-elle été la reine adultère et dispendieuse que l'on décrit ? Son amour du luxe, des tenues et des coiffures extravagantes, qu'elle ait, peut-être, à un moment ou un autre, jeté l'argent par les fenêtres, cela fait-il forcément d'elle une reine avide de sexe et d'amants, comme on se plaît à le dire ? Isabeau a été réhabilitée dernièrement, tant par des historiens étrangers que par des historiens français, comme Philippe Delorme, qui a écrit d'elle une biographie loin des clichés véhiculés par la légende noire. Pour moi, l'image qu'il nous en livre est bien plus proche, probablement, de ce qu'a dû être la vraie Isabeau que cette femme monstrueuse, cette mère dénaturée que les chroniqueurs et les historiens du XIXème siècle ont dépeinte. Et si Isabeau, reine étrangère et régente à une époque franchement pas évidente, où les factions gouvernent ni plus ni moins, n'avait jamais été qu'un pion ? Un pion au dos large sur lequel on entassera pêle-mêle la reprise de la guerre avec l'Anglais, la guerre civile, le traité de Troyes, peut-être même l'illégitimité du Dauphin Charles, ce qui arrange tout le monde... Quant aux rumeurs d'adultère, rien ne nous permet aujourd'hui de les affirmer...comme rien ne nous permet non plus de les infirmer, mais on peut penser que, la famille royale ayant déjà connu un précédent avec le scandale de la Tour de Nesle, sous Philippe le Bel, on peut supposer que les oncles et conseillers du roi, en hommes politiques avisés aient fait en sorte d'écarter la reine des affaires comme ses enfants, qui auraient alors été entâchés d'un soupçon de bâtardise. Aurait-on pris le risque, à une époque aussi troublée, et si l'adultère de la reine avait été su par tous, comme c'est le cas dans le roman, de voir le trône revendiqué par un bâtard (Charles VII) ? Parce que le personnage d'Isabeau de Bavière me passionne depuis un moment, je me suis pas mal renseignée sur elle, pour en arriver à cette conclusion que, malheureusement, l'histoire n'a jamais été tendre avec les femmes et ne le sera probablement jamais, même si cela change dans le bon sens depuis quelques temps. Isabeau de Bavière, comme Catherine de Médicis après elle ou encore Marie-Antoinette, porte déjà le lourd fardeau d'être une femme et une reine étrangère qui, malheureusement pour elle, sera confrontée à l'une des pires périodes de crise. Il fallait un bouc émissaire, une explication au désastre et à l'échec et la reine servira de prête-nom : six-cents ans plus tard, c'est toujours le cas.
    Cette divergence de points de vue ne m'a pas empêchée pour autant de prendre un grand plaisir à ma lecture. Après tout, l'imagination du romancier ne peut-elle, dans la limite du raisonnable, pallier les lacunes de l'Histoire établie ? Ce n'est sûrement pas Alexandre Dumas qui renierait cette assertion ! Laurent Decaux se place dans la lignée de ces grands romanciers qui ont su avec succès s'approprier l'Histoire et ce roman n'a rien à envier aux œuvres de ces prédécesseurs, des Rois Maudits, à La Reine Margot en passant par Les Trois Mousquetaires. A aucun moment on ne s'ennuie et on se plonge avec délice dans ce Moyen Âge certes légèrement fantasmé mais aussi terriblement...plausible et qui a le mérite de redonner sa voix et de la consistance à un personnage dont on ne retient aujourd'hui que les sombres années de la folie.

     

    Le 5 août 1392, le roi Charles VI est atteint d'une crise de folie, première manifestation d'un mal qui ne le quittera plus. 

    En Bref :

    Les + : un roman historique plein d'aventures et de drames, portrait d'une époque passionnante et charnière de l'Histoire de France.
    Les - :
    Aucun, pour moi ! Oui, c'est très romancé, mais c'est passionnant à lire.


    Le Roi Fol ; Laurent Decaux

    Mémoires de la baronne d'Oberkirch sur la cour de Louis XVI et la société française avant 1789 ; Henriette Louise de Waldner de Freundstein, baronne d'Oberkirch LE SALON DES PRÉCIEUSES EST AUSSI SUR INSTAGRAM @lesbooksdalittle

     


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  • Commentaires

    1
    Mardi 19 Janvier à 10:53

    Je ne suis pas fan du Moyen Âge mais je suis pourtant bien intriguée par l'histoire de ce roi... Pour le coup, si c'est très romancé mais que c'est bien fait, je me laisserai volontiers "avoir". Je note ce titre ! :-)

      • Mardi 19 Janvier à 11:55

        Je trouve le destin de Charles VI assez fascinant : au début de son règne il avait tout. Son père lui avait laissé un royaume en plutôt bon état, vu les circonstances. Il venait de nouer une alliance non négligeable avec la Bavière des Wittelsbach, en épousant la fille du duc Etienne III, Elisabeth. Au début des années 1390, la reine a accouché d'un Dauphin...et puis d'un coup, tout bascule avec les premières manifestations d'une maladie qu'encore aujourd'hui les médecins sont incapables de diagnostiquer réellement... on ne sait toujours pas de quoi souffrait Charles VI : schizophrénie ? Qu'est-ce que le mot médiéval de folie qui englobe pas mal de troubles aujourd'hui connus, veut dire en ce qui le concerne ? Ca reste du coup un personnage assez méconnu et assez trouble. 

        Le roman de Laurent Decaux a le mérite de lui redonner une voix, de lui redonner de la consistance. C'est effectivement très romancé, je ne peux pas te dire le contraire. Pour autant, ce n'est pas désagréable à lire et, malgré tout, c'est bien documenté. De plus, l'auteur prend le temps en fin d'ouvrage d'expliquer tous ses parti-pris et j'ai trouvé ça plutôt intéressant. Seul point de divergence pour moi : l'image de la reine Isabeau. Dommage qu'encore aujourd'hui, on n'ait pas réhabilité cette femme sur laquelle on a dit bien des choses... happy

        Je ne sais pas si tu dois considérer ton manque d'intérêt pour le Moyen Âge comme un frein parce qu'au final, le récit est surtout centré sur les personnages, leurs agissements, leurs réactions etc...et l'époque en elle-même (mentions de la guerre de Cent Ans, de la chevalerie, des épidémies de peste) n'est pas trop présente. ^^

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