• Les Chroniques d'Edward Holmes et Gower Watson, tome 2, Le Chien des Basqueville ; Jean d'Aillon

    « L'inconvénient de faire appel aux gens habiles est qu'ils vous percent à jour. »

    Les Chroniques d'Edward Holmes et Gower Watson, tome 2, Le Chien des Basqueville ; Jean d'Aillon

     

    Publié en 2016

    Editions 10/18 (collection Grands Détectives)

    493 pages

    Deuxième tome de la saga Les Chroniques d'Edward Holmes et Gower Watson

    « Cette pute me fera mourir », Mémoires du duc de Saint-Simon, Extraits ; Saint-Simon

    Résumé :

    Au printemps de l'an de grâce 1422, durant la maudite guerre entre les Armagnacs et les Bourguignons, Isabeau de Bavière charge le clerc anglais Edward Holmes de conduire une de ses demoiselles d'honneur au château de Basqueville, afin qu'elle puisse prier sur le gisant de son époux. Mais rien ne se passe comme prévu et, malgré sa sagacité, Holmes se fera berner. Peu après, la reine Isabeau découvre avec terreur qu'un inconnu la menace de révéler le contenu de missives susceptibles de remettre en question la succession au trône de France... 

    Ma Note : ★★★★★★★★★★ 

    Mon Avis :

    Le titre de la deuxième enquête du clerc Edward Holmes dans les Paris des années 1420 ne vous est peut-être pas inconnu et pour cause : il s'inspire directement d'un roman de Sir Arthur Conan Doyle, Le Chien des Baskerville. Dans ce dernier, un animal mystérieux et terrifiant sème la désolation dans les inquiétantes landes du Dartmoor. Dans une ambiance étrange, alourdie par le brouillard anglais, Conan Doyle nous fait frissonner et on se surprend à se demander par où arrivera le danger.
    C'est un peu différent chez Jean d'Aillon, mais nous y reviendrons. D'abord, pourquoi un titre aussi directement inspiré d'un autre roman ? Parce que, si vous connaissez Jean d'Aillon, vous savez peut-être que ses principales sources d'inspiration sont Conan Doyle et Alexandre Dumas. Il voue une véritable admiration à ces deux auteurs et, en s'inspirant du fameux détective, Sherlock Holmes, il n'a pas voulu, comme certains l'ont insinué, plagier l'oeuvre de Conan Doyle mais, au contraire, lui rendre hommage.
    Personnellement, dès ma lecture de Une Etude en Écarlate, qui précède Le Chien des Basqueville, j'ai refusé de m'intéresser à cette polémique qui me laisse assez indifférente : je lis Jean d'Aillon depuis suffisamment longtemps pour savoir qu'il n'a pas besoin de vulgairement plagier un autre auteur pour avoir de l'inspiration, au contraire. Passionné d'Histoire et très inspiré par elle, il est un auteur peu connu mais que j'apprécie, pour la variété de ses intrigues, les époques traitées dans ses différentes sagas -de l'Antiquité à l'époque contemporaine en passant par la Révolution, le XVIIème siècle ou encore le Moyen Âge- et surtout la rigueur et la méthode qui ressortent de ses écrits. 
    Dans Les Chroniques d'Edward Holmes et Gower Watson, j'ai retrouvé ce que j'aime en général chez l'auteur. Peut-on parler d'un pâle succédané de l'oeuvre de Conan Doyle ? N'ayant pas lu ce dernier, je me refuserais à apporter un quelconque jugement. Mais ce que je peux vous dire avec certitude c'est que, dans ces romans, les personnages ont beau porter des noms familiers et les titres s'inspirer de ceux du fameux auteur de romans policiers anglais, la patte de Jean d'Aillon est reconnaissable dès le départ ! Edward et Gower sont peut-être les lointains cousins de Sherlock et du docteur Watson, ils ne s'en inscrivent pas moins dans le reste de l'oeuvre de Jean d'Aillon et, pour moi, ils se rapprochent d'ailleurs beaucoup de Louis Fronsac, héros des enquêtes éponymes et de son complice Gaston de Tilly, ses enquêteurs du XVIIème siècle !
    Ce que j'ai aussi tout de suite beaucoup aimé dans cette saga, c'est l'époque choisie par l'auteur : la Guerre de Cent Ans et le début du XVème siècle, finalement peu traités dans les romans historiques. C'est une époque riche mais pas forcément évidente à comprendre et à aborder. Pourtant, quand on s'y penche sérieusement, c'est passionnant. La fin du règne du roi Charles VI est marqué par de violentes rivalités entre les partisans de son fils, le Dauphin Charles et ceux du roi anglais Henry V, proclamé régent de France après la signature du traité de Troyes, en 1420, qui déshérite le Dauphin, à la suite de l'assassinat du duc de Bourgogne Jean sans Peur, en 1419.
    Dans Le Chien des Basqueville, l'intrigue démarre au printemps 1422. Paris est alors aux mains des Anglais et la misère dans la capitale du royaume de France atteint des sommets, tandis que la campagne environnante est régulièrement ravagée par des bandes de routiers commandées par les Armagnacs. Signé deux ans plus tôt, le traité de Troyes a écarté de la succession le dernier fils de la reine Isabeau de Bavière et du roi Charles VI, Charles, retiré dans ses terres au sud de la Loire. C'est Henry V de Lancastre, le roi d'Angleterre et époux de Catherine de Valois, qui doit ceindre la couronne après la mort de Charles VI et, ainsi, unir les couronnes des lys et des léopards sur une même tête ce qui, évidemment, ne se fait pas sans mal, beaucoup, en France, se refusant à voir les Anglais prendre le contrôle du royaume. Jeunes parents d'un petit garçon, Henry, qui deviendra un jour lui aussi le roi d'Angleterre et de France, Henry et Catherine incarnent l'avenir, face au roi Charles VI, vieilli prématurément et complètement fou et la reine Isabeau, qui n'est plus rien : après la signature du traité de Troyes, la reine de France n'a jamais été plus décriée ni détestée et certains n'hésitent pas à affirmer que ses derniers enfants ne sont que des bâtards, certainement issus de sa liaison coupable avec son beau-frère, Louis d'Orléans.
    Or, justement, voilà que l'on fait chanter la reine de France ! Un mystérieux corbeau lui fait dire qu'il possède un coffre dans lequel est serrée une correspondante compromettante, signée de sa main. Pour la récupérer, elle doit payer une certaine somme, sinon, l'inconnu menace de tout révéler, ce qui pourrait avoir des conséquences particulièrement funestes pour le royaume de France ! Un coffre qui était jusqu'ici dissimulé dans un château normand appartenant à un ancien fidèle du duc d'Orléans, Guillaume Martel de Basqueville, mort à Azincourt et que Edward va devoir chercher, au péril de sa propre vie, pour ramener à la reine les documents sensibles qui pourraient lui valoir le même sort que les brus du roi Philippe le Bel : l'enfermement dans un cachot jusqu'à ce que mort s'ensuive, pour adultère.
    Ce Guillaume de Basqueville a bien existé : ancien serviteur de Charles VI, il se trouvait près de lui dans la forêt du Mans lorsque le jeune homme, en août 1392, éprouva les premiers symptômes de la folie qui devait l'aliéner complètement dans les dernières décennies de sa vie. Par la suite passé au service du duc d'Orléans, il était porte-oriflamme à Azincourt, où il trouva la mort. En Normandie, dans le pays de Caux existe encore aujourd'hui un village : Bacqueville-en-Caux, qui rappelle cette fameuse famille dont une branche se transporta outre-Manche au moment de la conquête normande et qui devint la famille de...Baskerville.
    Concernant Isabeau de Bavière, la plupart des biographes de la reine et des historiens rejettent le fait que la souveraine aurait eu des amants et, parmi eux, son beau-frère, Louis d'Orléans. Non, le traité de Troyes n'est pas un aveu dissimulé de cette infidélité mais une riposte normale à l'assassinat du duc Jean sans Peur par les gens du Dauphin Charles, en septembre 1419. Non, le dernier enfant d'Isabeau, Philippe, né et mort en 1407 n'a pas survécu et n'est pas, comme certains ont pu l'affirmer, Jeanne d'Arc, Jeanne d'Arc qui, donc, serait un homme !
    Evidemment, on ne peut rien affirmer avec certitude mais, dans un contexte troublé, violent, où la royauté n'était plus représentée que par une femme, étrangère de surcroît, il est presque évident que l'on s'en soit pris à la reine, comme on s'en prendra plus tard à Catherine et Marie de Médicis ou encore, Anne d'Autriche.
    Cela dit, partisan de Dumas, on peut supposer que Jean d'Aillon a fait sien cet adage du fameux romancier : « On peut violer l'Histoire à condition de lui faire de beaux enfants. » Personnellement, je ne suis pas contre quelques petites libertés dans un roman historique, tant qu'elles servent le propos et sont expliquées par l'auteur. Après tout, le roman reste une fiction où l'auteur peut laisser libre court à son imagination. Tant que ça reste cohérent et vraisemblable, je ne vois pas où est le problème.
    Ici, Jean d'Aillon fait donc d'une légende une vérité. Disons que, comme Dumas en son temps, qui a exploité à fond la légende noire des derniers Valois, par exemple, ici, Jean d'Aillon force un peu le trait, en nous laissant voir d'Isabeau un côté sombre, calculateur, machiavélique et un brin sensuel qu'elle n'avait peut-être pas, historiquement. Ou alors, pas autant. Même si ce n'est pas cette image-là que j'ai de la reine, j'avoue ne pas avoir été gênée et j'ai même beaucoup aimé cette chasse aux documents compromettants dans les rues sales et sinueuses du Paris du début du XVème siècle.
    Hormis cela, comme d'habitude, on retrouve les grandes précisions historiques dont Jean d'Aillon est coutumier, notamment en ce qui concerne les cours monétaires ou encore, la géographie des différentes villes visitées, à commencer par Paris, dont l'aspect médiéval revit sous nos yeux. L'auteur s'inspire aussi beaucoup des textes d'époque (ici, le Journal d'un Bourgeois de Paris, par exemple, contemporain des événements) et nous déniche parfois des anecdotes complètement enfouies dans les limbes de l'Histoire et c'est ce que j'aime chez lui : on sent les recherches solides effectuées avant de se lancer dans le travail d'écriture et c'est très important.
    Malgré tout, j'ai décelé, dans ce roman, quelques petites maladresses qui, à mon sens, auraient pu être évitées : le duc de Bedford est appelé successivement Belfort et Bedford, le duc d'Exeter, oncle du roi Henry V devient, au détour d'un chapitre, son frère. Enfin, dans la postface où l'auteur nous explique ses choix et différents partis pris, deux des filles de Charles VI ont été confondues : c'est bien Michelle, la duchesse de Bourgogne, qui est morte en juillet 1422 et non pas Catherine, qui meurt en Angleterre en 1437, non sans avoir eu le temps de se remarier après son veuvage et d'être à l'origine, par cette deuxième union, de la dynastie des Tudors (mais ceci est une autre histoire). Je pense que, plus que de réelles erreurs historiques, ce sont surtout des fautes d'étourderie. L'erreur est humaine et je suis sûre que cela vous est aussi arrivé d'écrire un jour un mot pour un autre. Mais je trouve quand même dommage que ces petites coquilles soient passées entre les mailles du filet de la correction.
    Pour le reste, c'est une intrigue policière de qualité, bien ficelée, cohérente et compliquée à souhait que l'auteur nous livre là. J'ai pris grand plaisir à suivre Edward dans ses pérégrinations qui l'amènent à découvrir les tenants et aboutissants d'une véritable affaire d'Etat dans laquelle, bien sûr, la reine est impliquée en premier lieu mais aussi le Dauphin son fils, le roi d'Angleterre son gendre et même sa cousine et rivale, la redoutable duchesse Yolande d'Anjou !
    C'est un Moyen Âge fantasmé mais en même temps nuancé que l'auteur fait revivre dans son roman, un Moyen Âge vraisemblable, mâtiné de légendes et de superstitions mais pas que... En ce début de XVème siècle, doucement, l'époque médiévale commence à laisser sa place à la Renaissance, même si le conflit entre la France et l'Angleterre s'éternise et retarde l'arrivée de cette nouvelle ère qui fleurit déjà en Italie.
    Vous l'aurez sûrement compris, j'ai apprécié cette deuxième enquête, peut-être plus encore que Une Etude en Écarlate. Certes, le fameux chien de Basqueville est beaucoup moins effrayant que son cousin anglais du Dartmoor, mais j'ai apprécié de retrouver ce dernier comme un personnage à part entière du roman et qu'il soit présenté comme un second d'Edward et Gower, qui n'hésitent pas à se servir du chien et de son intuition très...olfactive ! Une intuition de chien, quoi et qui, souvent, ne trompe pas ! 
    Voilà encore une fois un roman historique comme je les aime, dynamique et enlevé, bien écrit et où l'on croise un savant mélange de personnages authentiques et imaginaires. Encore une fois, Jean d'Aillon ne m'a pas déçue, bien au contraire !

    En Bref :

    Les + : L'enquête policière est, encore une fois et comme toujours chez Jean d'Aillon, particulièrement intéressante. En mélangeant légende et véracité historiques, l'auteur nous emmène dans un Moyen Âge certes un peu fantasmé mais attrayant.
    Les - :  J'ai décelé ici ou là quelques petites maladresses qui, à mon avis, auraient pu être évitées.


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