• « Adieu donc à ces heures à faire revivre le passé. Il faut songer au présent. Quant à l'avenir, que Dieu le garde ! qu'il éloigne le mal et qu'il nous sauve ! Qu'il ait pitié de l'humanité et qu'il lui pardonne : c'est mon vœu le plus cher. »

    Mémoires de la baronne d'Oberkirch sur la cour de Louis XVI et la société française avant 1789 ; Henriette Louise de Waldner de Freundstein, baronne d'Oberkirch

     

     

     

      Publié en 1989

     Editions Mercure de France (collection Le Temps     Retrouvé) 

     543 pages 

     

     

     

     

     

     

    Résumé :

    L'aspect le plus original des Mémoires de la baronne d'Oberkirch réside sans doute dans le tableau fidèle qu'elle nous donne d'abord de la vie au XVIIIe siècle dans une province française au statut très particulier : l'Alsace, son pays natal. Elle nous raconte avec fraîcheur et esprit ses séjours à Strasbourg -le Strasbourg de Goethe et du cardinal de Rohan-, et ses visites à la cour de Montbéliard où la princesse Dorothée de Wurtemberg était son « amie de cœur ». C'est pour retrouver celle-ci, devenue grande-duchesse de Russie et qui faisait en France un voyage semi-officiel avec son époux, que madame d'Oberkirch se rend pour la première fois à Paris, en 1782. Elle rédige alors son journal qui est la partie la plus célèbre des Mémoires. Tous les historiens des mœurs avant la Révolution connaissent cette chronique savoureuse où défilent rois et princes, gens de lettres et magiciens, coiffeurs et modistes. Les anecdotes alternent avec les récits et les mots historiques. Comme elle le dit elle-même : « L'histoire se compose aussi de ces détails ; ils peignent l'époque. »

    Ma Note : ★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Lire les mémoires de la baronne d'Oberkirch, c'est se plonger aussitôt dans une époque révolue mais passionnante : le règne de Louis XVI et la fin de l'Ancien Régime.
    Quand la baronne prend la plume, nous sommes en 1789 et les premiers sursauts de la Révolution ont eu lieu. Elle, qui a fréquenté les grands de ce monde, de la grande-duchesse de Russie Marie Feodorovna en passant par la reine Marie-Antoinette ou encore les duchesses de Bourbon ou de Chartres, assiste à la fin d'un monde, son monde.
    Henriette Louise de Waldner de Freundstein naît le 5 juin 1754 en Alsace. Elle est donc une contemporaine de Louis XVI, de Marie-Antoinette et de tous les princes marquants de la fin du XVIIIème siècle, qu'elle croise, ou dont elle parle dans ses Mémoires. Sa naissance alsacienne lui permet également de raconter la vie d'une province française au statut très particulier, enclavée entre le royaume de Bourbons et le Saint-Empire germanique, dont elle partage tout de même pas mal de coutumes : la communauté protestante y est fortement représentée, on y parle l'allemand aussi bien que le français...
    Elle croise Marie-Antoinette pour la première fois en 1770, lorsque la jeune archiduchesse arrive à Strasbourg pour épouser le Dauphin Louis-Auguste, futur Louis XVI : celle-ci a quatorze ans, Henriette de Waldner un de plus et s'en souviendra toute sa vie. Plus tard, elle aura l'occasion de la recroiser à maintes reprises à Versailles alors que des nuages menaçants s'amoncellent déjà à l'horizon de celle qui est devenue une reine de France trop frivole et rapidement détestée par son peuple.
    Durant ses deux séjours parisiens, qui nourrissent ces mémoires, Henriette de Waldner, devenue baronne d'Oberkirch en 1776 par son mariage avec Frédéric Siegfried d'Oberkirch, croise et fréquente le beau monde : la reine Marie-Antoinette lui fait l'honneur de son amitié, puis elle se lie avec la duchesse de Bourbon, princesse d'Orléans malheureuse en mariage et qui n'aura, de son mari volage et indifférent, qu'un fils : le duc d'Enghien, au destin tragique puisqu'il mourra fusillé dans les fossés de Vincennes en 1804. La baronne rencontre les enfants du couple royal, Madame Royale et ses deux frères, le petit Dauphin et le jeune duc de Normandie, dont elle nous régale d'une description dans ses mémoires. Elle croise les frères du roi et ses belle-sœurs. Elle arpente les couloirs de Versailles et les jardins de Trianon comme ceux du Palais-Royal... Dans son sillage, c'est à un vrai voyage dans le temps qu'est invité le lecteur. On y croise aussi, en plus d'illustres têtes couronnées, ces noms qui ont fait l'époque : Rose Bertin, modiste de Marie-Antoinette, le mage Cagliostro, Mesmer qui lance la vogue du magnétisme, dont se pique la noblesse, Madame de Genlis, alors en charge de l'éducation des jeunes princes d'Orléans, que la mémorialiste compare sans complaisance à un homme, l'appelant le gouverneur et déplorant son éducation qui n'en fait pas des princes...

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    Henriette de Waldner, baronne d'Oberkirch 


    Surtout, la baronne d'Oberkirch revient longuement sur l'amitié qui la lie depuis l'enfance avec la princesse Sophie-Dorothée de Wurtemberg, future impératrice de Russie, une amitié sincère et durable : les deux jeunes filles se rencontrent dans l'enfance et deviennent des amies inséparables jusqu'au mariage illustre de Sophie-Dorothée, fille du duc Frédéric-Eugène de Wurtemberg (qui devint duc de Wurtemberg en 1795), avec le tsarévitch Paul, futur Paul Ier. Par la suite, c'est une correspondance fournie et aussi abondante que peu le permettre le courrier à l'époque qui s'établit entre elles, avant une longue retrouvaille, au cours de l'année 1782, quand Sophie-Dorothée et Paul voyagent en France sous le nom de comtesse et comte du Nord. Pour Henriette d'Oberkirch, la venue de son amie d'enfance en France est le sésame, la porte d'entrée vers un monde bien éloigné de son Alsace natale : la cour de Versailles et ses fastes. Pendant plusieurs années, Henriette d'Oberkirch, parfois accompagnée de son mari, fera plusieurs séjours à Paris, alors véritable capitale de l'Europe...
    En 1789, c'est avec émoi que la mémorialiste assiste aux premiers sursauts d'une Révolution qui, elle le pressent, est en train d'emporter l'ancien monde, le sien. Alors, pour fixer à jamais ses souvenirs, pour transmettre à sa fille unique, un portrait de cette époque qui, bientôt, elle le sent, n'existera plus, elle couche sur papier, à l'aide d'un journal rédigé pendant plusieurs années, ces fameux mémoires sur la société française avant 1789. Si Henriette d'Oberkirch peut parfois nous paraître un peu réactionnaire, à nous lecteurs du XXIème siècle, il ne faut pas oublier qu'elle écrit alors que toute la société dans laquelle elle a été habituée à évoluer depuis son jeune âge est en train de sombrer et qu'elle s'en inquiète légitimement : on peut aisément imaginer le sentiment de cette femme qui voit couler dans la tempête ces familles qu'elle a côtoyées, ces têtes couronnées qui se trouvent directement prises pour cibles par la vindicte populaire mais qui, à elle, baronne d'Oberkirch, avaient témoigné amitié et considération. Enfin, elle fait part de ses craintes, bien légitimes et humaine, pour les princes aux possessions frontalières, à commencer par la famille de Montbéliard, qu'elle aime tendrement et fréquente depuis sa plus tendre enfance et dont elle craint de voir les Etats se soulever à leur tour...
    Henriette d'Oberkirch est aussi particulièrement clairvoyante et certainement bien plus que la plupart de ses contemporains, quand elle pressent ce qu'a pu avoir de dévastateur une pièce comme Le Mariage de Figaro pour laquelle la noblesse s'engoue dans le courant des années 1780, en ne voyant pas alors qu'elle applaudit son propre ridicule et, en quelque sorte, sa propre déchéance : « ils ont ri à leurs dépens et, ce qui est pis encore, ils ont fait rire les autres. Ils s'en repentiront plus tard. [...] Beaumarchais leur a présenté leur propre caricature, et ils ont répondu : C'est cela, nous sommes forts ressemblants ! Etrange aveuglement que celui-là ! »
    S'il est évident que des Mémoires sont des sources à prendre avec précaution, ce ne sont pas moins des textes de premier choix : se replonger dans une époque à travers le texte d'un contemporain est incomparable, si on tient compte bien évidemment de la subjectivité du contenu. 
    Je dois avouer que j'avais peur, au moment de commencer cette lecture, du style, de la plume : j'ai finalement été agréablement surprise par le dynamisme et la légèreté d'un récit qui papillonne d'un sujet à un autre, parfois dans des digressions un peu brutales mais qui ne dénaturent jamais le récit et apportent souvent des anecdotes très sympathiques à lire. Chronique historique, chronique du quotidien (passionnée d'Histoire et de généalogie, Henriette d'Oberkirch nous régale de subtiles notices biographiques tout au long de ses mémoires), journal intime...les Mémoires de la baronne d'Oberkirch sont un peu tout cela et restent encore très actuels et facilement abordables pour un lecteur d'aujourd'hui.

    En Bref :

    Les + : un contenu dynamique, écrit finement, entre chronique et journal, qui nous fait littéralement voyager à la fin du XVIIIème siècle. Passionnant. 
    Les - :
    quelques coquilles d'impression, c'est dommage.

     


     

    Mémoires de la baronne d'Oberkirch sur la cour de Louis XVI et la société française avant 1789 ; Henriette Louise de Waldner de Freundstein, baronne d'Oberkirch

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  • « Dans ce monde, monsieur Gilbert, les certitudes sont rares. Mais je puis vous faire part de celle-ci : la vérité dépend de la personne qui vous raconte l'histoire. »

     

     

     

     Publié en 2018 en Angleterre 

     En 2020 en France (pour la présente édition)

     Titre original : The clockmaker's daughter

     Editions Pocket

     720 pages 

     

     

     

     

    Résumé :

    Londres, été 2017. Ce n'est qu'une vielle sacoche en cuir. Une de plus, à inventorier. Mais pour Elodie, jeune archiviste que ses fiançailles avec un golden-boy n'enthousiasment guère, c'est une révélation. Qui est cette belle femme en tenue victorienne, sur ce portrait jauni ? Et pourquoi ce manoir sur la Tamise, peint si délicatement, lui semble-t-il familier ? Entrant comme par effraction dans un mystère vieux de cent cinquante ans où se croisent un célèbre peintre préraphaélite, sa muse, et la disparition sanglante d'un diamant hors de prix, Elodie remonte bientôt le cours du temps - pour mieux échapper à son présent ?

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    En 2018, en terminant L'Enfant du Lac, je me suis dit que je venais de terminer mon Kate Morton préféré.
    En terminant La Prisonnière du Temps, je me dis la même chose. C'est grave, docteur ?
    Disons que dans mon palmarès Kate Morton, La Prisonnière du Temps arrive en première position et L'Enfant du Lac est juste derrière, quasi ex-æquo.
    Maîtresse des romans d'ambiance que j'aime appeler les romans à secrets, Kate Morton et son univers unique m'ont séduite en 2012 et, depuis cette date, c'est toujours avec plaisir que je lis ses livres. Globalement, cela dit, c'est ses romans les plus récents qui jusque là, m'ont le plus captivée, peut-être parce que le style de l'auteure et son univers s'affinent avec le temps.
    Comme pour L'Enfant du Lac, ce qui m'est venu à l'esprit comme qualificatifs en cours de lecture, c'est : quelle richesse ! Quelle densité ! L'intrigue est complexe mais maîtrisée de bout en bout par l'auteure et ça se sent. A aucun moment on ne ressent de confusion, à aucun moment on n'a l'impression de lire une intrigue brouillonne, non..Tout se tient. Tout est cohérent.
    Comme d'habitude, Kate Morton reprend les ficelles qui ont fait le succès de tous ses romans : plusieurs héros, plusieurs époques et des secrets qui seront révélés, distillés tout au long du récit.
    Ici, l'intrigue démarre en 2017 avec la découverte par Elodie, jeune archiviste londonienne, d'une vieille sacoche dans laquelle elle découvre un carnet à dessin et un cadre contenant la photo ancienne d'une jeune femme inconnue au physique magnétique. Mais ce qui interpelle la jeune femme c'est que l'ébauche qu'elle découvre dans le vieux carnet est celle d'une maison qui lui évoque quelque chose : une histoire, un conte que sa mère lui racontait quand elle était petite et dont elle a gardé un souvenir par-delà les années... Et cette jeune femme en robe blanche, si moderne et qui semble défier le temps, qui est-elle ?
    Elodie se plonge alors toute entière dans une enquête qui la ramène à ses propres souvenirs et qui l'aide à supporter la nervosité des préparatifs de son mariage, projet qui ne l'enthousiasme plus autant que cela... Du Londres moderne en passant par celui des années 1860, à la mystérieuse maison de Birchwood Manor, où un drame s'est joué durant l'été 1861, dans un cercle d'artistes préraphaélites, La Prisonnière du Temps est un roman extrêmement captivant, qui se tisse et se dénoue comme un roman policier. J'ai aimé le mélange des époques, j'ai aimé aussi la simplicité d'Elodie, le personnage principal contemporain, à laquelle on peut s'identifier facilement.
    Et j'ai aimé l'univers historique, découvrir Birchwood Manor à l'époque où Edward Radcliffe occupe les lieux avec ses amis artistes, peintres et photographes et pendant la Seconde guerre mondiale, quand la vieille maison élisabéthaine accueille une famille londonienne pendant le Blitz.
    C'est très dense, c'est très riche... l'auteure y aborde plein de sujets différents : le rapport à l'art, la fratrie, le mariage, le deuil, l'attachement que l'on peut avoir pour une demeure (en l'occurrence Birchwood Manor, maison tantôt mystérieuse, inquiétante ou protectrice, chargée des souvenirs de ses habitants successifs et qui semble en avoir, du même coup, acquis une âme), le secret... Il faut s'accrocher, il ne faut pas perdre le fil, mais ça vaut le coup.
    Au milieu du roman, j'ai quand même eu l'impression d'atteindre une sorte de plateau : je stagnais un peu et j'ai senti un peu de lassitude. J'ai eu un peu peur parce que ça ne m'était jamais arrivé jusque là avec un roman de Kate Morton. Heureusement ce sentiment n'a été que passager et l'intérêt est revenu rapidement. Au final, cette lecture n'a été qu'un pur plaisir, de bout en bout. C'était cocooning et apaisant, malgré la dureté qui n'est pas absente du récit.
    Ce qui est bien avec Kate Morton, c'est que jamais ce n'est mièvre. C'est toujours suffisamment intelligent et bien pensé pour éviter l'écueil de la niaiserie et de la naïveté.
    Oui, n'ayons pas peur des mots : encore une fois, l'auteure australienne mais qui a si furieusement su nous passionner pour l'Angleterre, ses secrets et ses vieux domaines, nous offre 700 pages de pur plaisir ! Si vous connaissez déjà son univers et que vous l'aimez, nul doute que vous aimerez La Prisonnière du Temps ! Si vous n'avez pas encore découvert Kate Morton, eh bien, pourquoi ne pas vous lancer avec ce roman passionnant et plein d'aventures ?

    En Bref :

    Les + : j'ai eu l'impression de lire un récit dont les fils conducteurs, au départ, semblent mener chacun à un but différent...comme un tissu compliqué dont on verrait la trame, sans comprendre pour autant la manière dont elle est tissée. Et puis, d'un coup...le dénouement. C'était magistral ! 
    Les - :
    un petit plateau en milieu de récit, où j'ai eu l'impression que le roman stagnait un peu mais, heureusement, c'était passager.

     


     

    La Prisonnière du Temps ; Kate Morton 

    Mémoires de la baronne d'Oberkirch sur la cour de Louis XVI et la société française avant 1789 ; Henriette Louise de Waldner de Freundstein, baronne d'Oberkirch LE SALON DES PRÉCIEUSES EST AUSSI SUR INSTAGRAM @lesbooksdalittle


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  • « La vie n'obéit pas toujours à notre volonté. »

    Couverture La saga des vikings, tome 1 : Ragnvald et le loup d'or

     

     

     Publié en 2017 aux Etats-Unis  

     En 2019 en France (pour la présente édition) 

     Titre original : The Half-Drowned King

     Editions Pocket

     679 pages 

     Premier tome de la saga La Saga des Vikings

     

     

     

    Résumé :

     Norvège, IXe siècle. Parce qu'on l'a spolié des terres de son père, Ragnvald s'engage à bord d'un navire pour prendre aux pillages d'été et prouver sa valeur au combat. Quant à sa sœur, la rebelle Svanhild, rien ne saurait la retenir chez elle, où le destin des femmes se limite à tisser et enfanter. 
    Le sort s'acharne sur la fratrie : Ragnvald manque de se faire tuer par le capitaine du drakkar, jaloux de cet impétueux guerrier. Il réchappe de peu aux eaux glacées du fjord et, dès lors, réclame justice pour l'honneur de son nom. Mais saura-t-il faire face à sa propre sœur, l'indomptable Svanhild, qui a succombé aux charmes de son pire ennemi ?

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Bienvenue en Norvège au IXème siècle ! Non, je vous vois arriver, ce n'est pas de la fameuse série Vikings dont je vais vous parler, même si des personnages et des lieux qui apparaissent dans la série sont aussi mentionnés dans ce roman de l'auteure américaine d'origine norvégienne, Linnea Hartsuyker.
    Ragnvald et le Loup d'Or est le premier tome d'une trilogie dont le titre est très bien trouvé, à mon sens : La saga des Vikings fait ainsi référence à ces fameux textes fondateurs scandinaves qui racontent l'histoire plus ou moins fantasmée de héros comme Ragnar Lothbrok ou encore Eirik le Rouge, qui voyagea au Groenland et jusqu'aux côtes américaines.
    Nous sommes donc dans la seconde moitié du IXème siècle, quelque part en Norvège : Ragnvald est un tout jeune homme qui revient de sa première mission en Irlande. Alors que tout semble lui sourire, il manque être tué par un homme qu'il croyait être son camarade. Laissé pour mort, puis sauvé de la noyade, Ragnvald découvre alors que son beau-père en a profité pour s'approprier les terres d'Ardal qui lui appartiennent. Dès lors, Ragnvald n'aura de cesse de se venger de ce Olaf qui l'a élevé mais surtout, a voulu l'évincer d'une manière plus que radicale : en le faisant assassiner.
    Ce roman m'a fait l'effet d'un roman d'apprentissage et m'a fortement rappelé le premier tome des Maîtres d'Ecosse, de Robyn Young, qui raconte l'ascension du jeune Robert Bruce au XIVème siècle. J'ai trouvé pas mal de points communs entre ce personnage et celui de Ragnvald : tous deux confrontés à de dures épreuves, ils vont devoir s'en sortir par la seule force de leur volonté et apprendre sur la vie et sur les hommes.
    En mélangeant fiction et réalité, comme le font tous les auteurs de romans historiques, avec souvent beaucoup de réussite à la clé, Linnea Hartsuyker a produit un livre dense et foisonnant, un récit plein d'aventures que ne renieraient pas les vieilles sagas des scaldes scandinaves du Moyen Âge.
    Tout n'y est pas parfait, il y'a parfois des longueurs mais dans l'ensemble, le roman est cohérent, bien mené et appuyé sur un contexte maîtrisé et, au demeurant, passionnant, ce qui ne gâche rien : car si ce premier opus est le récit de l'apprentissage et de l'accession à l'âge d'homme de Ragnvald, il est aussi celui du roi Harald de Norvège, surnommé Harald à la Belle Chevelure et qui, dans les années 870, deviendra le premier souverain de la Norvège unifiée à seulement vingt-deux ans. 
    On sait peu de choses au final des Vikings : quand on les évoque c'est aussitôt l'image de guerriers téméraires, féroces et sanguinaires, montés sur leurs effrayants drakkars et partant ravager des terres loin de chez eux qui nous vient à l'esprit. Mais les Vikings, c'est bien plus que ça quand on y pense : si, au début du Moyen Âge, la Scandinavie est encore morcelée en une mosaïque de petits royaumes et de terres tenues par des jarls, la société viking est déjà profondément enchâssée dans cette région et possède une société très hiérarchisée, que l'on pourrait presque notamment qualifier de démocratique, notamment grâce au ting, une assemblée annuelle qui permet de trancher et de régler les litiges.
    Oui, les Vikings sont violents et conquérants et s'appuient sur un panthéon de dieux issus de la mythologie germanique et particulièrement effrayants et belliqueux. Mais, quand on y pense, leur société n'est peut-être pas plus violente ni plus belliqueuse qu'une autre à la même époque.
    Quand on évoque par exemple les luttes de pouvoir des Mérovingiens et des Carolingiens, ils n'ont rien à leur envier !
    J'ai découvert avec intérêt la vie quotidienne des Vikings, les paysages grandioses quoique assez inhospitaliers de la Norvège médiévale, ses fjords et ses terres battues par les vents et par les neiges.
    En revanche, j'ai eu un peu plus de mal avec les personnages : j'ai même eu un peu peur parce qu'il m'a quand même fallu plus d'une centaine de pages pour arriver à bien situer tous les personnages et ne plus les confondre ! Et encore : l'auteure avait simplifié leur orthographe, ce qui n'était pas de trop !
    Globalement, j'ai passé un très bon moment avec ce roman historique, pas toujours facile à suivre mais riche et foisonnant et qui a le mérite de nous faire découvrir un pan méconnu de l'Histoire européenne, premier pas de l'unification scandinave.
    Il est certain que je lirai avec beaucoup de plaisir la suite des aventures de Ragnvald et de sa jeune sœur, l'intrépide Svanhild, dignes des meilleures sagas !

    En Bref :

    Les + : un contexte riche et foisonnant, des personnages pléthoriques et intéressants, des paysages grandioses...j'ai eu l'impression de lire une vraie saga scandinave racontant les exploits de quelque héros !
    Les - :
    quelques longueurs, par moments un désagréable sentiment de confusion (du genre : « mais pourquoi il parle de ça maintenant, je comprends pas ? » qui, heureusement, se dissipe rapidement.


     

    La Saga des Vikings, tome 1, Ragnvald et le Loup d'Or ; Linnea Hartsuyker

    Mémoires de la baronne d'Oberkirch sur la cour de Louis XVI et la société française avant 1789 ; Henriette Louise de Waldner de Freundstein, baronne d'Oberkirch LE SALON DES PRÉCIEUSES EST AUSSI SUR INSTAGRAM @lesbooksdalittle

     


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  • « A nouveau, Berry contempla les membres de son clan, cette reine dissolue, ce roi perdu, ce neveu bien faible, cette nièce prête à tout pour asseoir son orgueil et assouvir son ambition. Et, se tournant vers Bourgogne, il murmura dans un sourire : "Je suis bien aise, mon frère ; enfin, la famille est réunie." »

    Couverture Le Roi fol

     

     

     

     Publié en 2019

     Editions XO

     336 pages

     

     

     

     

     

    Résumé :

    AU DÉBUT DE L’ANNÉE 1392, tous les rêves sont permis à Charles VI. La reine Isabeau vient d'accoucher d'un fils, le pays retrouve la prospérité, la guerre avec l'Angleterre touche à sa fin. Mais, en quelques mois, un scandale d'adultère, un attentat contre son Premier ministre, une maladie inexplicable s'abattent sur le jeune roi. 

    Charles diminué par ses crises de démence, les factieux s'agitent en coulisse. A la cour, le vice est l'affaire de tous et l'ambition n'est pas l'apanage des grands. Dans l'incroyable entreprise de démolition d'un règne, le spéculateur Nicolas Flamel, l'Italienne Valentine Visconti, le peintre Paul de Limbourg et le cuisinier Taillevent auront tous un rôle à jouer. 

    La France en sera quitte pour cinquante années de chaos. 

     

    Ma Note : ★★★★★★★★★

    Mon Avis :

     En 1392, la France des Valois ne va pas trop mal. Certes, elle porte les stigmates des cinquante dernières années, marquées par des épidémies récurrentes de peste et surtout, la guerre contre l'Anglais. Mais le règne sage de Charles V, mort en 1380, a consolidé le royaume des lys.
    En 1388, son fils et héritier, Charles VI, a mis fin au gouvernement de ses oncles et, de fait, à sa régence. C'est un jeune roi d'une vingtaine d'années, il a toute la vie devant lui, un avenir radieux qui se profile : la reine vient d'accoucher d'un fils, ils sont jeunes... à l'exception des oncles, la famille royale est représentée par des membres dont les plus jeunes, en cette année 1392, ont vingt-et-un ans (Isabeau de Bavière et son beau-frère Louis d'Orléans) et les plus âgés, vingt-quatre (le roi et sa belle-soeur, Valentine Visconti).
    Pourtant, Charles ne le sait pas encore, mais ses plus belles années sont déjà derrière lui. Bientôt, il va être rattrapé par un mal contre lequel on ne peut rien : un mal non pas physique mais mental, qui va l'aliéner petit à petit jusqu'à la fin de ses jours. Un mal héréditaire, puisqu'il lui a probablement été transmis par sa mère, Jeanne de Bourbon.
    La maladie du roi sera la porte ouverte, pour le royaume de France, à bien des avanies : le déferlement des ambitions personnelles, l'opposition croissante de Louis d'Orléans à ses oncles, la montée en puissance du parti bourguignon, d'abord représenté par le duc Philippe le Hardi puis par son fils, Jean sans Peur...Cette crise connaîtra son paroxysme au début du siècle suivant, quand les deux factions se livreront une guerre ouverte, que l'Histoire a retenu sous le nom de guerre civile des Armagnacs et des Bourguignons. Le pouvoir royal affaibli, mal dominé par une reine étrangère dont on se sert comme un pion, basculera progressivement dans le camp anglais, avec le traité de Troyes en 1420, avant d'être repris, petit à petit, lopin par lopin, par Charles VII.
    Mais ceci est une autre histoire. En ce qui concerne Le Roi Fol, son intrigue ne se concentre finalement que sur quelques mois, du printemps à l'automne 1392. Au printemps, le roi contracte une première maladie dont on pense qu'il ne se sauvera pas et qui semble être les prémices du mal qui l'atteindra plus sévèrement dans les années à venir. Mal remis, peut-être surmené, Charles VI bascule définitivement dans la folie le 5 août, dans la plaine du Mans, alors que règne sur cette terre pelée et sans abri une touffeur caniculaire : alors que le roi a convoqué l'ost pour aller châtier le duc de Bretagne, dont un cousin, Pierre de Craon, a tenté d'assassiner le connétable de France, on l'arrête en l'exhortant de ne pas aller plus loin car il est trahi. Fragilisé, le roi est pris d'un coup de folie après qu'un mouvement de troupe l'ait effrayé et s'en prend à son frère, qu'il tente de tuer, tandis que des pages tombent sous les coups de son épée... Le 5 août 1392 est la première manifestation d'un mal qu'on ne connaît pas encore au Moyen Âge, qu'on a encore du mal à déterminer aujourd'hui : des médecins contemporains ont avancé l'hypothèse que Charles VI souffrait de schizophrénie, sans certitude. Au Moyen Âge, on dit tout simplement que le roi est fou. Et celui que l'on avait surnommé le Bien-Aimé deviendra, pour l'Histoire, le roi fou ou le roi fol. Cette maladie ne prendra fin qu'avec la mort du roi, le 22 octobre 1422, trente ans plus tard. Pendant tout ce temps, le roi alternera entre des périodes de lucidité et des périodes d'aliénation plus ou moins longues, qui précipiteront le royaume dans un long tunnel d'amertume et de larmes.
    Le règne de Charles VI est peu connu et pourtant, quelle page d'Histoire passionnante ! Jamais le royaume de France n'est passé si près de sa fin ; jamais les Anglais n'ont été si proches de voir enfin leur vieux rêve réalisé, c'est-à-dire voire leur roi ceindre la couronne des lys...alors que tout commençait si bien.
    Laurent Decaux présente dans ce roman rythmé et vivant une année-charnière, une année où tout va basculer : d'un destin sinon riant, du moins optimiste la France des Valois, soudain, bascule dans l'incertitude. En partant d'une base historique solide et documentée, l'auteur brode un roman historique plein du souffle des grandes fresques.
    Passée la première surprise où je me dis : « Ah oui, mais c'est quand même très très romancé, tout ça », je me laisse porter. Et j'ai bien fait ! Peut-être parce que cette époque me passionne et que je la connais plutôt bien, n'ai-je pas réussi à passer complètement au-dessus du fait que Le Roi Fol est surtout une fiction, où l'imagination de l'auteur a pris une grande part. Mais en même temps, ce que nous donne à lire Laurent Decaux est d'une cohérence folle, tout s'imbrique, tout fonctionne : c'est là que j'ai pris la mesure de la passion qui l'animait, une passion dans laquelle je me suis retrouvée parce que j'ai la même. J'en ai lu, des romans historiques, j'en ai lu beaucoup et je crois que c'est la première fois que je ressens une passion aussi vibrante, qui a coulé de la plume de l'auteur jusqu'aux pages de son roman, pour nous être ensuite communiquée, à nous, lecteurs. Bon, en ce qui me concerne, c'était prêcher une convertie, parce que je ne demandais qu'à vibrer avec l'Histoire passionnante de cette fin de XIVème siècle et ces personnages qui me sont familiers et que j'aime tant retrouver, que ce soit le roi, la reine ou encore le couple Orléans, Louis et son épouse Valentine Visconti, qui ne cessent de me fasciner.
    Il faut dire que Laurent Decaux a été à bonne école : fils d'Alain Decaux et filleul d'André Castelot, il a probablement dès son plus jeune âge baigné dans l'Histoire, une passion qui ne demande qu'à se transmettre, j'en sais quelque chose. J'ai ressenti son amour pour la discipline, sa complète passion et je n'en ai donc que plus aimé Le Roi Fol. Ce n'est pas un coup de cœur mais je l'avoue, je me suis régalée à lire ce roman, comme j'avais pu me régaler, il y'a plus de dix ans, avec la fresque médiévale de Druon, Les Rois Maudits. On ne s'ennuie pas une seule seconde et on croise des personnages si représentatifs de l'époque : outre la famille royale, il y'a aussi les conseillers du roi, ceux que l'on a appelé les Marmousets, ces hommes pas forcément nobles de naissance mais qui seront les premiers à jeter les bases d'un Etat stable et centralisé, prémices de la France moderne ; Paul de Limbourg, peintre de génie, futur illustrateur des fameuses Très Riches Heures du duc de Berry, le cuisinier Taillevent, qui nous a laissé un livre de cuisine encore connu aujourd'hui, Le Viandier ou encore, Nicolas Flamel, dont la réputation d'alchimiste transcende le temps et les frontières (ne le retrouve-t-on, personnage à part entière, dans la fameuse saga de J.K Rowling, Harry Potter ?)

                                           Illustration. Illustration.

     

    Miniatures médiévales représentant le roi Charles VI et la reine Isabeau de Bavière (en rouge) recevant Christine de Pisan (vers 1410)


    Certains poursuivent des ambitions personnelles qu'ils veulent voire assouvies à tout prix, (les oncles du roi, sa belle-soeur Valentine Visconti qui, avec Louis d'Orléans, carresse le rêve de se tailler un royaume en Italie, qui sera repris bien plus tard par leur petit-fils, Louis XII) tandis que d'autres ne pensent qu'à servir le roi, comme son conseiller principal, Bureau de La Rivière. D'autres, au contraire, comme la reine, ne pensent égoïstement qu'à leur plaisir.
    En parlant de la reine, Laurent Decaux ne fait que reprendre ni plus ni moins ce qui se dit sur Isabeau de Bavière depuis la fin du Moyen Âge : son propre petit-fils, Louis XI, ne se montrera pas tendre avec elle et ne mâchera pas ses mots, lorsqu'il traitera sa grand-mère de prostituée, rien de moins. Mais qu'en est-il réellement ? Encore aujourd'hui, les historiens ne peuvent réellement se prononcer sur les agissements de la reine Isabeau de Bavière. A-t-elle été la reine adultère et dispendieuse que l'on décrit ? Son amour du luxe, des tenues et des coiffures extravagantes, qu'elle ait, peut-être, à un moment ou un autre, jeté l'argent par les fenêtres, cela fait-il forcément d'elle une reine avide de sexe et d'amants, comme on se plaît à le dire ? Isabeau a été réhabilitée dernièrement, tant par des historiens étrangers que par des historiens français, comme Philippe Delorme, qui a écrit d'elle une biographie loin des clichés véhiculés par la légende noire. Pour moi, l'image qu'il nous en livre est bien plus proche, probablement, de ce qu'a dû être la vraie Isabeau que cette femme monstrueuse, cette mère dénaturée que les chroniqueurs et les historiens du XIXème siècle ont dépeinte. Et si Isabeau, reine étrangère et régente à une époque franchement pas évidente, où les factions gouvernent ni plus ni moins, n'avait jamais été qu'un pion ? Un pion au dos large sur lequel on entassera pêle-mêle la reprise de la guerre avec l'Anglais, la guerre civile, le traité de Troyes, peut-être même l'illégitimité du Dauphin Charles, ce qui arrange tout le monde... Quant aux rumeurs d'adultère, rien ne nous permet aujourd'hui de les affirmer...comme rien ne nous permet non plus de les infirmer, mais on peut penser que, la famille royale ayant déjà connu un précédent avec le scandale de la Tour de Nesle, sous Philippe le Bel, on peut supposer que les oncles et conseillers du roi, en hommes politiques avisés aient fait en sorte d'écarter la reine des affaires comme ses enfants, qui auraient alors été entâchés d'un soupçon de bâtardise. Aurait-on pris le risque, à une époque aussi troublée, et si l'adultère de la reine avait été su par tous, comme c'est le cas dans le roman, de voir le trône revendiqué par un bâtard (Charles VII) ? Parce que le personnage d'Isabeau de Bavière me passionne depuis un moment, je me suis pas mal renseignée sur elle, pour en arriver à cette conclusion que, malheureusement, l'histoire n'a jamais été tendre avec les femmes et ne le sera probablement jamais, même si cela change dans le bon sens depuis quelques temps. Isabeau de Bavière, comme Catherine de Médicis après elle ou encore Marie-Antoinette, porte déjà le lourd fardeau d'être une femme et une reine étrangère qui, malheureusement pour elle, sera confrontée à l'une des pires périodes de crise. Il fallait un bouc émissaire, une explication au désastre et à l'échec et la reine servira de prête-nom : six-cents ans plus tard, c'est toujours le cas.
    Cette divergence de points de vue ne m'a pas empêchée pour autant de prendre un grand plaisir à ma lecture. Après tout, l'imagination du romancier ne peut-elle, dans la limite du raisonnable, pallier les lacunes de l'Histoire établie ? Ce n'est sûrement pas Alexandre Dumas qui renierait cette assertion ! Laurent Decaux se place dans la lignée de ces grands romanciers qui ont su avec succès s'approprier l'Histoire et ce roman n'a rien à envier aux œuvres de ces prédécesseurs, des Rois Maudits, à La Reine Margot en passant par Les Trois Mousquetaires. A aucun moment on ne s'ennuie et on se plonge avec délice dans ce Moyen Âge certes légèrement fantasmé mais aussi terriblement...plausible et qui a le mérite de redonner sa voix et de la consistance à un personnage dont on ne retient aujourd'hui que les sombres années de la folie.

     

    Le 5 août 1392, le roi Charles VI est atteint d'une crise de folie, première manifestation d'un mal qui ne le quittera plus. 

    En Bref :

    Les + : un roman historique plein d'aventures et de drames, portrait d'une époque passionnante et charnière de l'Histoire de France.
    Les - :
    Aucun, pour moi ! Oui, c'est très romancé, mais c'est passionnant à lire.


    Le Roi Fol ; Laurent Decaux

    Mémoires de la baronne d'Oberkirch sur la cour de Louis XVI et la société française avant 1789 ; Henriette Louise de Waldner de Freundstein, baronne d'Oberkirch LE SALON DES PRÉCIEUSES EST AUSSI SUR INSTAGRAM @lesbooksdalittle

     


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  • « Françoise de Montespan et Françoise de Maintenon incarne les deux âges de la femme : l'éclat de la jeunesse à son zénith pour l'une, la douceur raisonnable de la maturité pour l'autre. »

     

     

     

         Publié en 2019

      Editions Tallandier (collection Texto)

      329 pages 

     

     

     

     

     

    Résumé :

    L'une porte un grand nom, l'autre est née dans une cellule de prison. L'une, splendide et ambitieuse, s'attache l'amour du Roi-Soleil et lui donne sept enfants. L'autre devient gouvernante des bâtards royaux et entre dans la vie du roi. La blonde Montespan contre la brune Maintenon. 

    Avec une plume alerte, l'historienne Agnès Walch nous plonge dans les coulisses de la cour de Versailles et nous restitue pour la première fois l'affrontement de deux femmes, d'abord amies intimes puis ennemies mortelles, étonnamment modernes, éprises de liberté, déterminées et courageuses. Le Grand Siècle raconté du côté des femmes... 

    Ma Note : ★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Elles ont cinq ans d'écart, autant dire qu'elles sont contemporaines, ou presque. Leur naissance et leur enfance ne les prédestinent pas à se connaître ni même à se croiser un jour. Pourtant, les deux Françoise deviendront amies puis rivales et enfin ennemies, en l'espace d'une dizaine d'années. Elles deviendront rivales pour la faveur d'un seul et même homme : Louis XIV. Et une chose est sûre, c'est que ce n'est pas sur laquelle on parierait au premier abord qui va en sortir victorieuse...
    Quand elle naît en 1635 à Niort, les fées ne se penchent assurément pas sur le berceau de Françoise d'Aubigné, petite-fille d'un compagnon d'Henri IV (et auteur à ses heures, qui signera notamment un recueil intitulé Les Tragiques), Agrippa d'Aubigné. Son père purge alors une peine de prison à Niort et l'enfant naît dans la prison de la ville. Sa mère est la fille d'un geôlier séduite par Constant d'Aubigné alors qu'il était emprisonné à Bordeaux. Françoise est le deuxième enfant du couple : elle a un frère aîné et un puîné, qui naîtra dix-huit mois après elle. Son enfance est modeste, marquée par l'indifférence d'une mère trop occupée à faire bouillir la marmite tandis que son mari est en prison et par une parenthèse presque enchantée dans les Antilles, dont Françoise tirera plus tard son surnom de « Belle Indienne ». Le retour en France après la mort de Constant d'Aubigné est amer : ballottée entre sa marraine, le château de Mursay où elle vit auprès de cousins protestants, les Villette et différents couvents dont elle gardera un souvenir amer, elle est adolescente quand elle découvre Paris pour la première fois. Là, elle y rencontre un personnage étrange et truculent, Paul Scarron, dont l'esprit est aussi vif que son corps martyrisé est souffrant. Parce que Françoise, désargentée, n'entrevoit que comme perspective d'avenir le couvent, ce qu'elle trouve peu engageant, elle accepte d'épouser Scarron, auprès duquel elle forge son esprit et fréquente les cercles littéraires qui, quelques années plus tard, alors qu'elle est devenue veuve, lui feront rencontrer Madame de Montespan.
    Cette dernière est donc née cinq ans après Françoise d'Aubigné, en province aussi, puisqu'elle voit le jour au début d'octobre 1640 en Poitou : elle est la fille de Gabriel de Rochechouart de Mortemart et de Diane de Grandseigne. Par son père, elle est issue d'une très ancienne famille de la noblesse française, qui s'enorgueillit d'une ascendance qui remonterait au tout début du Moyen Âge. Elle reçoit elle aussi comme prénom de baptême Françoise, qu'elle abandonnera petit à petit pour ne plus porter que le surnom que les cercles précieux lui ont donné : Athénaïs. Par sa naissance illustre, Françoise de Rochechouart, connue à la Cour avant son mariage comme Mademoiselle de Tonnay-Charente, reçoit une éducation illustre et intègre dans les années 1660 le cercle du frère du roi, Philippe d'Orléans, avec lequel elle se lie d'amitié. Elle sera probablement au service de son épouse Henriette d'Angleterre, la première duchesse d'Orléans, puis intègre la Maison de Marie-Thérèse d'Autriche, la reine, dont elle devient dame d'honneur.
    Quand elle rencontre Françoise d'Aubigné dans un cercle littéraire parisien, elles n'ont rien en commun mais se reconnaissent, une communion d'esprit les lie rapidement (« La rencontre provoque un choc réciproque. C'est un coup de foudre intellectuel. La Belle Indienne se retrouve face à une femme magnifique et impérieusement autoritaire. Intriguée, elle se rapproche d'elle, entame une conversation où l'intelligence le dispute à la culture. Athénaïs est frappée de trouver chez son interlocutrice tant de vivacité et de savoir-faire mondain. Habituée des salons littéraires et précieux, Françoise Scarron est dans son élément. Elle répond du tac au tac. Elle vient de trouver une partenaire de jeux. Les deux Françoise se fascinent réciproquement. » ) et Madame de Montespan trouve en celle qui n'est encore que la veuve Scarron un esprit capable de rivaliser avec le sien. Contre toute attente, c'est une relation d'abord amicale qui lie les deux Françoise. Alors que l'on garde plus volontiers en mémoires les années conflictuelles au moment de la faveur de Madame de Montespan et lorsque son étoile pâlit, marquant le début de l'ascension de Madame de Maintenon, elles sont d'abord deux amies liées par une confiance mutuelle. Quand la superbe et piquante Athénaïs, vers 1667, remplace progressivement Louise de La Vallière dans le cœur de Louis XIV, elle se retrouve rapidement confrontée à des grossesses : Louis XIV est un homme sensuel et les grossesses rapprochées et nombreuses deviennent le lot de toutes les favorites. Madame de Montespan, entre 1669 et 1678, donnera sept enfants au roi. Les survivants seront tous reconnus et légitimés, avant de faire de beaux mariages : ainsi Mademoiselle de Blois, qui épousera son cousin, le futur Régent ou encore sa soeur Mademoiselle de Nantes, qui épouse le petit-fils du Grand Condé.

                                     Madame de Montespan — Wikipédia  Louis XIV — Wikipédia  Madame de Maintenon, la reine cachée - Point de Vue

    Le destin du Roi-Soleil reste aujourd'hui encore lié à celui de deux femmes : Madame de Montespan, favorite et mère et Madame de Maintenon, compagne fidèle et constante de la maturité et de la vieillesse...


    Mais au moment de leur naissance, ces enfants doivent être cachés et sont élevés loin de la Cour : c'est à ce moment-là qu'Athénaïs de Montespan pense à la douce et modeste veuve Scarron pour devenir la gouvernante des bâtards royaux, scellant leur destin à toutes deux. Insensiblement, Françoise s'immisce dans le couple, est un témoin, direct ou indirect, de leur amour, de leurs déchirements, de leur culpabilité (contrairement à ce que l'on pourrait penser, la relation de Louis XIV et de la bouillante marquise n'est pas exempte de culpabilité religieuse)...elle devient une mère de substitution pour les enfants du couple, pallie l'indifférence de leur mère biologique par un dévouement sans bornes, devant plus qu'une gouvernante. Son affection pour les enfants, les soins qu'elle leur apporte, sa propre vie qu'elle met entre parenthèses pour le bien des petits dont elle a la charge, vont piquer la curiosité du roi : et Louis XIV qui, au départ, marque son hostilité envers la veuve Scarron et la faveur que lui témoigne Athénaïs, va progressivement revoir son jugement. Aurait-on pu penser que Madame de Montespan allait être supplantée, et durablement, par la gouvernante de ses enfants, veuve d'un poète satyrique et frondeur, désargentée et d'une petite noblesse provinçiale ? Aurait-on parié, à l'époque, sur Madame de Maintenon, que le roi épouse secrètement probablement en 1683, quelques mois après la mort de la reine Marie-Thérèse ? Pendant trente-deux ans, jusqu'à la mort du roi en 1715, Madame de Maintenon sera la compagne de la maturité et de la vieillesse, le soutien de l'ombre, indéfectible et toujours fidèle tandis que Madame de Montespan quitte bientôt la Cour pour se consacrer à des oeuvres de charité, jusqu'à la fin de sa vie, en 1707. Sa rivale gagne sur tous les plans et lui survivra même douze années, puisque Madame de Maintenon ne meurt qu'en avril 1719.
    Agnès Walch raconte les destins conjoints de deux femmes qui, même devenues rivales, restent pour l'Histoire presque indissociables l'une de l'autre. La faveur d'un même homme, le roi de France, qui passe de l'une à l'autre, les éloigne irrémédiablement, mais sans jamais les séparer totalement : aujourd'hui encore, quand on pense à Madame de Maintenon, on songe aussitôt à ce tour de force qu'elle parvient à accomplir en écartant une favorite installée dans la vie du roi depuis plus de dix ans.
    En remontant jusqu'à leurs origines, leurs enfances respectives puis en déroulant leurs parcours qui se font toujours l'un parallèle à l'autre avant de se rejoindre et se télescoper avec violence, Agnès Walch raconte la destinée passionnante des deux Françoise mais aussi de Louis XIV. En fait, c'est le Grand Siècle qui revit sous nos yeux.
    Ce livre, qui n'est pas un roman, s'appuie sur une base historique plus que solide et la formation de l'auteure, qui est professeur d'histoire moderne, est évidemment une caution plus que satisfaisante ! Vous savez que vous allez lire un livre précis, bien documenté mais qui ne laisse pas de côté pour autant le plaisir de la lecture : à cela s'ajoute une plume qui ne se veut pas académique mais au contraire, chaleureuse et empathique. Si vous aimez le XVIIème siècle français et si Louis XIV vous fascine, ce livre est fait pour vous et vous satisfera certainement.

    L'allée du roi -

    Françoise Scarron et Madame de Montespan au temps de la confiance : elles sont interprétées respectivement par Dominique Blanc et Valentine Varela dans le film L'Allée de Roi (1995)

     

    En Bref :

    Les + : particulièrement instructif, ce livre, qui n'est pas un roman, nous en apprend un peu plus sur les relations complexes qui unirent Madame de Montespan et Madame de Maintenon, avant que la seconde ne supplante la première dans le cœur du roi Louis XIV. Solide historiquement et agréable à lire, j'ai apprécié de voyager dans ce Grand Siècle français qui ne cesse de me passionner. 
    Les - :
    deux, trois coquilles d'impression, des mots manquants...sans être grave, c'est un peu dommage.


      

    Duel pour un Roi : Mme de Montespan contre Mme de Maintenon ; Agnès Walch

    Mémoires de la baronne d'Oberkirch sur la cour de Louis XVI et la société française avant 1789 ; Henriette Louise de Waldner de Freundstein, baronne d'Oberkirch LE SALON DES PRÉCIEUSES EST AUSSI SUR INSTAGRAM @lesbooksdalittle


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