• Rien n'est Noir ; Claire Berest

    « Frida peint d'un seul tenant, comme on recouvre un petit mur blanc d'une fenêtre en trompe-l'oeil. Elle commence par le haut et déroule son tissu en vagues comme pour ajuster au regard des autres ce qu'elle voit dans sa tête. »

     

    Rien n'est Noir ; Claire Berest 

     

       Publié en 2019  

      Editions Stock (collection La Bleue) 

      250 pages 

     

     

     

     

     

     

     

    Résumé :

    « A force de vouloir m'abriter en toi, j'ai perdu de vue que c'était toi, l'orage. Que c'est de toi que j'aurais dû vouloir m'abriter. Mais qui a envie de vivre abrité des orages ?

    Et tout ça n'est pas triste, mi amor, parce que rien n'est noir, absolument rien. 

    Frida parle haut et fort, avec son corps fracassé par un accident de bus et ses manières excessives d'inviter la muerte et la vida dans chacun de ses gestes. Elle jure comme un charretier, boit des trempées de tequila, et elle ne voit pas où est le problème. Elle aime les manifestations politiques, mettre des fleurs dans les cheveux, parler de sexe crûment, et les fêtes à réveiller les squelettes. Et elle peint. 

    Frida aime par-dessus tout Diego, le peintre le plus célèbre du Mexique, son crapaud insatiable, fatal séducteur, qui couvre les murs de fresques gigantesques. »

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

     Frida et Diego. Diego et Frida. Dans ce roman d'un peu plus de deux cents pages, le couple est au centre du récit. Il est le récit. Couple hors norme et destructeur que se propose de nous raconter ici Claire Berest, l'arrière-petite-fille du peintre Francis Picabia qui avait déjà narré dans un précédent récit la vie passionnante et surréaliste (c'est bien le mot) de Gabriële Buffet, la muse et l'épouse de Francis, cette arrière-grand-mère qu'elle n'a jamais connue.
    Ici, on la retrouve dans le monde de la peinture. Encore, toujours et sans surprise, j'ai envie de dire, comme si raconter l'art pictural faisait écho à l'art bien réel de l'écrivain, que Claire Berest exerce avec brio. Je n'ai pas été surprise, l'an dernier, quand j'ai vu que son nouveau roman traitait de Frida Kahlo et si sa peinture ne m'a jamais spécialement parlé et que je ne connaissais que vaguement sa vie, ce roman s'est aussitôt retrouvé dans ma Wishlist puis dans ma PAL parce qu'il me semblait impensable de passer à côté. Mais, me direz-vous, si je n'ai pas spécialement d'intérêt pour Frida Kahlo, pourquoi avoir envie de lire ce livre à tout prix ? Déjà, pour en apprendre plus sur elle, d'une part. Et ensuite, parce qu'après avoir lu Gabriële en août dernier, il était assuré que je lirai de nouveau Claire Berest. Et le coup de foudre littéraire s'est vraiment confirmé avec Rien n'est Noir. Mon seul regret en terminant ce roman c'est qu'il soit déjà fini, j'en aurais encore lu des pages et des pages. Ils sont rares les auteurs qui maîtrisent si bien la langue et ne se laissent pas mener par elle mais l'emmènent bel et bien là où eux veulent en venir. Le style, la manière d'écrire de Claire Berest sont particuliers et surtout uniques. Si j'avais déjà aimé sa prose dans Gabriële, ici, mon plaisir de lectrice a été particulièrement contenté : ça saute, ça bondit, ça percute, ça redescend, ça chute et ça remonte, et ça re-pétille et ça sautille... Si le personnage de Frida Kahlo est indéniablement le gros point fort du livre -on n'a jamais autant parlé d'elle ni utilisé son image que ces dernières années-, la plume de l'auteure n'est pas en reste et fait de ce livre non pas un roman ordinaire mais un roman extraordinaire et particulièrement formidable, auquel j'ai adhéré dès le premier mot et jusqu'au dernier.
    Parlons maintenant du deuxième point fort du livre, Frida donc. Frida Kahlo dont le nom évoque immédiatement quelque chose à chacun d'entre nous : le physique particulier, la peinture tourmentée, la liaison avec Diego Rivera ou la Casa Azul, au choix.
    Pour moi, Frida Kahlo, c'est l'accident. L'Accident, d'ailleurs, avec un grand A dans le roman, cet accident de bus qui à dix-huit ans la détruit et détruit sa vie. Etudiante en médecine à La Preparatoria de Mexico, jeune femme ordinaire, Frida ne sera jamais plus la même et conservera toute sa vie des douleurs liées à cet accident dont elle ne se remettra jamais vraiment malgré les longs séjours à l'hôpital et les corsets qu'elle devra porter. Brisée, Frida, comme sa peinture ou du moins comme ce qu'elle insuffle dans sa toile et qui transpire profondément le désespoir, l'horreur, le corps prison et souffrant. Plus que sa peinture qui m'a toujours un peu dérangée, j'associais immédiatement Frida Kahlo à cet accident qui finalement la définit beaucoup parce qu'il impliquera sa vie d'artiste.
    Pour le reste, j'ai pas mal appris sur sa vie et notamment sur son union houleuse avec Diego Rivera, peintre mexicain et communiste spécialiste des murales, de grandes fresques qui caractérisent la peinture mexicaine du début du XXème siècle : Rivera reste d'ailleurs le chef de file de ce mouvement que l'on appelle le muralisme mexicain, à l'instar de José Clemente Orozco ou encore, David Alfaro Siqueiros. Ses oeuvres sont indissociables de ses convictions communistes et de son intérêt pour les civilisations du Mexique de l'époque pré hispanique, qu'il partage avec Frida.

    Le couple photographié en 1932


    Beaucoup plus jeune que lui, celle-ci est née en juillet 1907. Plus tard, elle changera sa date de naissance en 7 juillet 1910 pour la faire coïncider avec le début de la révolution au Mexique. Frida est mexicaine par sa mère, Matilde Calderón y González et allemande par son père, Guillermo Kahlo né Carl Wilhelm Kahlo, qui changera de nom à son arrivée au Mexique à l'âge de dix-neuf ans. Une fois adulte, Frida hispanise le prénom germanique Frieda en enlevant le e et utilise aussi son deuxième prénom, Carmen. Elle grandit au milieu d'une fratrie uniquement féminine, composée de quatre autres sœurs. A six ans, Frida est victime de la poliomyélite, qui la laisse boiteuse d'une jambe. Douze ans plus tard, le terrible accident de bus qui faillit lui coûter la vie la laisse handicapée à vie : multiples fractures, abdomen percé d'une barre de fer qui entraînera plus tard un syndrome d'Asherman se traduisant par des adhérences utérines qui l'empêcheront de mener à terme ses grossesses...
    Frida est un corps et une âme souffrants. Mais paradoxalement, ces blessures vont la nourrir et nourrir sa peinture. Son accident est quasi omniprésent dans son oeuvre, elle se représente cassée, cabossée comme dans La Colonne Brisée, où sa poitrine ouverte révèle une colonne antique brisée qui sert de colonne vertébrale : c'est éloquent, non ? Sa relation houleuse et chaotique avec Rivera dont elle divorcera avant de l'épouser une seconde fois la nourrit aussi tout en la détruisant : l'amour qu'elle porte à Diego est fou, passionnel, jaloux alors que lui continue à papillonner et à accumuler les conquêtes. Cette relation est au centre du récit de Claire Berest comme elle est au centre de la vie de Frida, comme elle lui devient nécessaire au fil des années malgré l'amertume qu'elle en tire, plus que de la satisfaction d'ailleurs. Consubstantielle à son existence, cette relation qui semble fragile durera jusqu'au bout, jusqu'à la mort de Frida. La solidité dans la fragilité. Consubstantialité aussi de la peinture et de l'âme torturée de l'artiste...et cela nous donne un récit brillant, lumineux et coloré comme les titres des chapitres choisi avec à-propos par Claire Berest.
    Vous l'aurez sûrement compris, j'ai beaucoup aimé ce roman. Je suis presque déjà à attendre le prochain roman de Claire Berest, car finalement plus que Frida Kahlo, c'est vraiment la plume de l'auteure que j'ai aimée dans ce roman, une plume merveilleuse et que j'ai envie de suivre.
    Pour ce qui est du personnage de Frida Kahlo, j'ai apprécié d'en savoir un peu plus sur elle, c'est sûr, même si sa peinture ne m'attire toujours pas et me dérange même un peu. Décalée, affranchie des normes de son époque, un peu à part, excentrique, Frida Kahlo dans Rien n'est Noir m'a fait penser à La Casati, par exemple où à ces femmes extravagantes du début du XXème siècle. J'ai compris pourquoi elle est une icône pour beaucoup de gens, même si en ce qui me concerne, je n'arrive pas à me retrouver en elle. Une icône féministe aussi. Claire Berest a réussi la prouesse de me passionner pour un destin qui, au départ, ne m'intéressait pas plus que ça. Bref, je termine ce roman totalement enchantée par ma lecture

    The Broken Column.jpg

    La Colonne Brisée (1944) l'une des œuvres les plus connues de Frida Kahlo

     

    En Bref :

    Les + : merveilleuse évocation de la vie d'une artiste hors normes, servie par le style unique et absolument parfait d'une auteure talentueuse et que je ne vais pas cesser de suivre de sitôt ! 
    Les - :
    absolument aucun ! Ce roman a été un coup de cœur, un coup de foudre.

     

     

    Coup de cœur 

     

     

     

     


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  • Commentaires

    1
    Malorie Leduc
    Lundi 25 Mai à 11:54
    Coucou. Je ne connais que très peu Frida, mais j'avais déjà remarqué ce titre et avec un tel avis que le tiens, je veux découvrir Frida, et aussi cette plume de Mme Berest. La citation d'où est tiré le titre du livre est tellement poétique, puissante et magnifique. Rien qu'en la lisant, j'en ai la chair de poule.
    Il faudra que je me le procure très bientôt.
    Bisous
      • Lundi 25 Mai à 15:54

        Je crois que ce roman est un bon moyen d'en apprendre plus sur Frida Kahlo sans se lancer d'emblée dans une biographie, par exemple. Personnellement, j'ai trouvé que ce roman était un bon compromis d'autant plus que, n'ayant jamais été spécialement intéressée par l'oeuvre de Frida Kahlo (sa peinture très torturée et personnelle ne me parle pas, j'ai beau mieux la connaître après la lecture de ce roman, je n'y arrive pas), je n'avais pas envie de me lancer dans une biographie. Mais j'étais assurée de passer un bon moment en lisant Rien n'est noir : Claire Berest m'avait déjà séduite avec Gabriële et je ne doutais pas que j'aimerais aussi ce roman. 

        Paradoxalement, même si je ne nourris aucune passion pour Frida (contrairement à beaucoup de personnes qui la considèrent un peu comme une muse), j'ai éprouvé un véritable coup de coeur pour ce roman et notamment pour le brio du texte, la maîtrise du style : le coup de foudre littéraire pour Claire Berest s'est vraiment confirmé ici, je ne peux pas mieux dire. happy Ce roman est à lire, vraiment...si on aime Frida Kahlo, nul doute qu'on aimera Rien n'est noir et même si on ne connaît que peu son oeuvre, vire pas du tout, le livre est aussi à lire. Il m'aura permis au moins de mieux comprendre cette femme, sa vie marquée par la maladie et l'accident qui faillit lui coûter la vie à dix-huit ans et la changea à jamais. Je ne ressors pas de cette lecture passionnée par son oeuvre mais je ressens ce livre comme une oeuvre forte, puissante, majeure.

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