• « Mon nom dans sa bouche...jamais je ne l'avais entendu prononcer ainsi. Comme s'il me liait à son territoire, me marquait de son chiffre ; comme si mon âme devenait sienne, et mon corps son jouet. Au simple énoncé de mon nom, il animait ma chair froide et la rendait brûlante. »

     

    Couverture La Sultane Andalouse

     

     

     

     Publié en 2011

     Editions First

     300 pages 

     

     

     

     

     

     

    Résumé :

    Grenade, XVe siècle.
    Fille du désert, Samara danse parmi les dunes chaque matin. Lorsque le calligraphe du sultan la surprend ainsi au lever du jour, fasciné, il décide de la ramener en son palais, au pied de l’Alhambra. Et de l’y garder.
    Derrière les hauts murs ajourés, Samara découvre un univers dominé par les trois femmes du calligraphe. Nul ne lui révèle le mystère qui hante cette cage dorée. Son maître moins que quiconque. Il a besoin de sa silhouette effilée, de ce ventre qu’il laissera vide pour jouir de ses projets… aussi sombres que son encre.
    Mais la danseuse n’est pas une proie ordinaire.

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Au XVème siècle en Andalousie, la jeune Samara vit dans un village modeste au milieu des dunes, où elle danse chaque matin, admirant les traces éphémères laissées par son corps dans le sable. Elle s'accommode d'une vie simple, presque miséreuse, aux côtés d'une mère forcée de gagner sa nourriture en vendant ses charmes.
    Un jour, alors qu'elle danse dans le désert, Samara est repérée par un riche étranger de passage. Hypnotisé, ce dernier décide de la ramener à Grenade, où il vit.
    Samara découvre alors la vie de harem dans un splendide palais près de l'Alhambra : la vie exclusivement féminine, à l'ombre des moucharabieh, délicieusement languissante dans les coussins moelleux et les tapis épais, les mets sucrés et dégoulinants de miel, les dessins au henné sur la peau, les odeurs d'épices et d'agrumes... au XVème siècle, l'Andalousie qui n'a pas encore été reprise par les Rois Catholiques, Isabelle de Castille et Ferdinand d'Aragon, est un petit bout d'Orient, un petit bout de terre musulmane en Espagne. Grenade est alors une ville prospère dirigée par un sultan vivant derrière les superbes murs rouges du palais de l'Alhambra où le temps semble s'être arrêté, seulement scandé par les appels à la prière lancé par le muezzin depuis le haut de son minaret.
    Bientôt cependant, Samara s'aperçoit que le palais où elle vit désormais recèle bien des secrets : très vite, elle apprend des femmes qui y vivent, servantes, épouse ou favorite du maître (Seher, la première épouse, Azula, la favorite d'origine chrétienne, Orphir, la plus jeune, jalouse de sa position d'autant plus que celle-ci est la moins assurée de toutes), qu'il ne faut pas poser de questions et ne pas se montrer trop curieuse. Mais c'est mal connaître Samara...pourquoi élude-t-on toutes ses questions concernant les danseuses qui l'ont précédée et semblent avoir toutes disparu mystérieusement ? Pourquoi un petit oratoire, dans les appartements du maître, est entièrement interdit d'accès, sous peine de mort ? La jeune fille est bien décidée à comprendre où elle est tombée, ce qu'on lui cache et surtout, ce que l'on veut faire d'elle.
    J'ai lu ce roman une première fois en 2012. Après avoir terminé cette relecture, j'ai relu mes impressions de l'époque et je dois dire que la lectrice que j'étais il y'a huit ans a éprouvé les mêmes ressentis que la lectrice que je suis aujourd'hui. Je parlais alors de roman envoûtant et c'est effectivement ce qui m'a sauté aux yeux de nouveau, immédiatemment. Surtout, je me suis rendu compte que, si je gardais un souvenir global du roman, je ne me souvenais pas de tous les détails et j'ai donc pris un grand plaisir à me replonger dans cette histoire et à m'en souvenir, à mesure que j'avançais dans ma lecture.
    J'ai toujours pensé qu'une relecture, c'était quitte ou double : soit on aime de nouveau, soit on aime moins. En ce qui concerne La Sultane Andalouse, c'est la première option qui s'est présentée et j'en suis heureuse. J'ai retrouvé une ambiance que j'aime, dans la chaleur de l'Andalousie médiévale, j'ai été dépaysée, j'ai voyagé. En même temps, une certaine tension s'instaure petit à petit, quand Samara commence à vouloir comprendre ce qui se passe au palais et pourquoi personne ne veut rien lui dire. La jeune fille qu'on sent au départ fragile, affaiblie peut-être par une vie relativement modeste auprès d'une mère qu'elle voit chaque jour devoir vendre son corps et s'avilir pour pouvoir vivre, se transforme peu à peu et montre tout son courage et sa détermination, notamment à ne pas se laisser faire, quels que soient les desseins que le maître -dont on ne connaît pas le nom- nourrit pour elle.
    Le résumé présente ce roman comme une réécriture du fameux mythe de Barbe-Bleue et effectivement, ça y ressemble. La Sultane Andalouse, pour rester dans l'ambiance Mille et Une Nuits, m'a aussi rappelé l'histoire de la princesse Shéhérazade, quelque peu remaniée toutefois.
    Finalement, j'ai relu ce roman en m'y plongeant comme si c'était une totale découverte et c'est ça, je crois, qui m'a beaucoup plu et m'a de nouveau captivée. J'ai eu l'impression de naviguer dans les tableaux chaleureux et évocateurs des peintres orientalistes, d'Ingres à Delacroix, de poser mes pieds dans les tapis moelleux et de goûter aux gâteaux aux amandes et au miel au milieu des femmes du harem. Ce roman m'a entièrement dépaysée et peut-être plus encore que la première fois. Loin de l'agitation de l'Europe médiévale du XVème siècle, en proie à de nombreux conflits, religieux ou territoriaux, on a l'impression de fermer la porte sur le monde et de s'enfouir dans une bulle de langueur où, malgré tout, rôde une ombre inquiétante.
    Si vous aimez les romans historiques et le voyage, se roman est fait pour vous et, certainement, ne vous décevra pas. Certains lecteurs ont déploré que le récit soit un peu lent. Pour moi, je trouve que cela fait sa force et sa substance. Bref, après cette relecture de La Sultane Andalouse, je suis bien décidée à lire la trilogie de Muriel Romana sur Marco Polo qui, sans nul doute, va m'offrir aussi un beau moment d'évasion.

    En Bref :

    Les + : « Un livre vraiment envoûtant...on est entraîné dans le monde des sérails médiévaux de l'Espagne maure...une plongée dans un monde étrange mais intéressant. Belle lecture » : en 2012, voilà ce que j'écrivais sur ce roman. Après relecture, je ne peux que confirmer ce premier avis. Une lecture envoûtante et qui invite au voyage. J'y étais, dans ce harem maure plein de mystères. Un beau roman.  
    Les - :
    deux ou trois termes qui m'ont paru un peu anachroniques pour un récit se passant au XVème siècle, mais sinon, rien de grave.


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  • « Dans toute cette histoire, mon cher vicomte, nous n'aurons été finalement que des pantins dont plus malin et plus puissant que nous maniait les fils. »

     

    Couverture La vengeance du Roi-Soleil  

     

     

      Publié en 2013

     Editions JC Lattès 

     441 pages 

     

     

     

     

     

     

    Résumé : 

    Alors qu'elle était restée sage durant la Fronde, la bouillante Marseille prend feu dix ans plus tard contre le jeune roi Louis XIV. La noblesse, qui tient la cité, suscite une révolte populaire, mettant la ville à feu et à sang. 
    Venu assister au départ de la galère que commande son frère, le jeune Guillaume de Montmirail se trouve pris dans le tourbillon des événements qui bouleversent la ville. Amoureux fou d'une jeune Marseillaise enlevée sous son nez, pourchassé par une bande de malfrats qui a juré sa perte, le chevalier prendra le parti des insurgés, jusqu'à ce que le destin consente à réunir enfin les amants séparés par l'Histoire. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    A l’été 1659, après s’être tenue tranquille pendant la Fronde, Marseille prend feu et se soulève contre le pouvoir royal. La ville se rebelle violemment, contestant le pouvoir du duc de Mercœur, gouverneur de Provence et des consuls marseillais. C’est dans ce contexte bien trouble que Guillaume de Montmirail, jeune noble champenois venu dire adieu à son frère s’embarquant dans le port de la cité phocéenne, arrive dans cette cité inconnue mais qu’il va apprendre à connaître et à aimer. Se prenant d’amitié pour un pêcheur du quartier Saint-Jean, lou Rousset, surnommé ainsi du fait de sa flamboyante chevelure rousse, partisan notoire de Gaspard de Glandevès, meneur de la contestation marseillaise, Guillaume va finalement embrasser la rébellion et si c’est en plus pour les beaux yeux verts de l’une de ses habitantes, alors là, il n’hésitera plus.
    Ce roman est un véritable roman de cape et d’épée, comme on les aimait au XIXème siècle ! Face à Dumas ou Paul Féval, Jean Contrucci soutient la comparaison sans rougir et nous livre un roman finement écrit et très bien documenté qui captive dès les premières pages. On retrouve l’ambiance aventureuse des Trois Mousquetaires, les senteurs provençales du Comte de Monte-Cristo, les fines lames du Bossu. On est là dans l'un de ces romans qui font si bien revivre le XVIIème siècle de Louis XIII ou Louis XIV, mêlant habilement fiction et réalité.
    Ici, l’histoire privée de Guillaume de Montmirail, personnage fictif, se mêle à celle, plus grande, de la ville de Marseille. Car cette fronde, que Louis XIV écrasera finalement de toute sa grandeur naissante, faisant plier la ville, a bel et bien existé. Le personnage de Glandevès, déjà cité plus haut, aussi. Né en 1620 et mort en 1714, Glandevès reste pour toujours associé à cette opposition marseillaise, défendant bec et ongles ses privilèges contre la mainmise royale. Elle pliera l’échine devant la volonté du roi et on peut presque considérer que l’assujettissement de Marseille est l’un des premiers coups de force de celui qui deviendra un jour aussi incomparable que le Soleil, comme l’amorce de son règne personnel qui doit prendre son envol un an plus tard (les événements de Marseille ont lieu en 1659 et au début de 1660, un an avant la mort de Mazarin et l’annonce du roi de gouverner par lui-même, sans premier ministre).
    J’ai aimé suivre le déroulé de ce roman qui n’ennuie pas une seule seconde. Le style est riche, alternant gravité et humour. Le duo au centre du récit, Guillaume et son ami lou Rousset, le pêcheur, m’a rappelé celui formé par Louis Fronsac et Gaston de Tilly dans Les Enquêtes de Louis Fronsac et, justement, La Vengeance du Roi-Soleil, transposé, avec une touche d’enquête policière en plus, chez Jean d’Aillon, autre auteur provençal que j’apprécie particulièrement, ne déparerait absolument pas, bien au contraire !
    J’ai passé un excellent moment, d’autant plus, je crois, que je ne m’y attendais pas. Entendons-nous bien, je ne pensais pas en démarrant ce roman que je n’allais pas aimer…mais je ne m’attendais pas à un roman d’un tel potentiel, si intéressant historiquement et vraiment servi par une histoire parallèle qui reprend tous les codes des romans historiques dont on a un peu perdu le goût et la maîtrise : aventures rocambolesques, histoire d’amour passionnée, duels et autres combats entre de fins bretteurs et j’en passe… Oui, clairement, La Vengeance du Roi-Soleil est un très bon roman, qui nous transporte hors des dorures de la Cour du Louvre ou de Saint-Germain : découvrir l’Histoire ailleurs qu’à Paris nous change un peu, je trouve, des parti-pris habituels qui mettent la capitale au centre de tout. Ici, on découvre une cité jalouse de son indépendance, née du fait de sa situation particulière et de son avantage indéniable, lui permettant de tenir la dragée haute au pouvoir royal et ne s'en privant pas, d'ailleurs : sa situation sur la mer, à une époque où la monarchie française cherche à dominer la Méditerranée (comme le dit Jean Contrucci, à en faire un « lac français »), fait de Marseille une place stratégique. Mais rétive et bouillonnante, l’ancienne cité des Phocéens n’est pas prête à se soumettre et il faudra toute l’autorité d’un monarque dont le caractère est en train de s’affirmer et en passe de devenir le grand souverain que l’on connaît, pour l’y contraindre. L’histoire de la province est tout aussi édifiante et éclairante que l’histoire parisienne et c’est un peu réducteur, d’ailleurs, de n’aborder l’Histoire de France qu’au travers le prisme parisien. Certes, c’est la capitale qui fut la première secouée par la Fronde mais celle qui agita Marseille à la fin des années 1650 n’est pas en reste. J’ai apprécié ce voyage provençal qui n’a rien d’un voyage touristique fleurant bon la lavande, au contraire. Vraiment, j’ai été plus qu’agréablement surprise et si vous aimez les romans historiques haletants et bien menés, si vous avez lu Dumas avec intérêt et tremblé avec Paul Féval décrivant les exploits de Lagardère et du duc de Nevers, alors sans nul doute, vous aimerez le roman de Contrucci et ses personnages qui n'ont rien à envier à d'Artagnan et aux Mousquetaires !!

    En Bref :

    Les + : Digne successeur des romans de cape et d'épée, La vengeance du Roi-Soleil m'a agréablement surprise. Je crois qu'on peut dire que Jean Contrucci est sans nul doute l'héritier littéraire des grands auteurs classiques de romans de cape et d'épée... Si vous aimez les romans historiques pleins d'aventures, vous aimerez celui-ci, qui nous transporte en pleine révolte marseillaise, en 1660. 
    Les - :
    Aucun, pour moi !


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  • « Si tu dois commettre des crimes mortels, fais-le pour toi seul, pas pour quelqu'un d'autre, ni pour sa foi, ni pour sa couronne, ni ses faveurs. Comme ça, au moins, nous pourrons être damnés en tant qu'hommes, pas en tant que putain. »

     

    Couverture Les Douze enfants de Paris 

    •    

          Publié en 2013 en Angleterre 

       En 2015 en France (pour la présente édition)

       Titre original : Tannhauser trilogy, book         2, The twelve children of Paris

       Editions Pocket

       1053 pages 

       Deuxième tome de la saga Trilogie                 Tannhauser

     

     

     

     

    Résumé :

    Août 1572. Un cavalier s'avance aux portes de Paris. Sur sa chemise : la croix de Malte. Mattias Tannhauser, chevalier de l'Ordre, se perd bientôt dans les ruelles putrides, à la recherche de sa femme. Quelle folie a pu conduire Carla, seule et enceinte, à accepter l'invitation au mariage de Marguerite de Valois et d'Henri de Navarre ? Dans cette cité fébrile, déchirée entre protestants et catholiques, où tout indique l'imminence d'un massacre, Mattias est plongé dans un océan d'intrigues et de violences, et ne dispose que de quelques heures pour lui éviter un funeste destin...

    Ma Note : ★★★★★★★★★

    Mon Avis :

     Au printemps 2017, sans grande conviction, je démarre la lecture de La Religion, un bon gros pavé dont j’avais beaucoup entendu parler et que j’hésitais à lire. Un swap avec une copinaute a fini de me décider, deux ou trois ans plus tôt, puisque j’ai découvert ce roman dans le paquet : cela dit, l’hésitation est encore là et je vais mettre un petit moment à le lire. Ce roman me faisait peur et je m’y suis lancée en me disant qu’il y’avait de fortes chances que je n’aime pas.
    Au final, j’ai été surprise par le livre autant que par moi-même : moi qui n’aime pas la violence, le sang, la baston, je me retrouvais face à ce roman qui contenait tout ça. Il partait donc avec un gros handicap. Mais finalement, la richesse de La Religion, c’est que ce n’est pas que ça, justement. Et heureusement, d’ailleurs… En fait, c’est un roman historique mené tambour battant, qui ne vous laisse pas une minute de répit, vous retourne et vous secoue et, clairement, on ne sort pas de cette lecture indemne. C’est le genre de roman dont on ne dit pas, quelques années plus tard, en s’en souvenant : « Ah oui, je l’ai lu, mais je m’en rappelle mal… » Non. Quand vous avez lu La Religion, vous ne l’oubliez pas.
    Il m’a semblé évident, donc, de lire la suite, Les Douze Enfants de Paris, qui se passe sept ans après le siège de Malte, théâtre de l’intrigue du premier tome. Nous sommes en août 1572, à Paris : vous voyez où je veux vous emmener ? Mattias Tannhauser arrive débarque dans la capitale pour chercher son épouse, Carla, invitée aux festivités du mariage royal qui a eu lieu le 18 août entre Marguerite de Valois et Henri de Navarre. Il arrive dans une atmosphère électrique et dangereuse, alors que les protestants menacent de se révolter suite à l’attentat perpétré contre l’un de leurs chefs de file, l’amiral Gaspard de Coligny. Sans le vouloir, il va se retrouver pris dans la nasse, au milieu d’un massacre qui échappe à ses instigateurs et va ensanglanter les derniers mois de l’années 1572, rallumant une guerre de religion alors que le mariage de Marguerite et Henri était justement censé entériner la paix entre catholiques et protestants. Ce massacre, c’est celui de la Saint-Barthélemy, véritable déchaînement de violence et de folie dans un Paris tentaculaire et labyrinthique où Dédale lui-même ne retrouverait pas ses petits ! Peu à peu surtout, Mattias va comprendre qu’une force plus puissante encore que l’hostilité des catholiques envers les huguenots le poursuit, ainsi que Carla, enceinte, près d’accoucher et perdue dans une ville inhospitalière et inconnue, dans laquelle s’engage une véritable course contre la montre : Mattias va défier les institutions parisiennes, tuer et semer la terreur mais aussi rencontrer des êtres aux belles âmes et des soutiens là où il ne les attendait pas.
    Les Douze Enfants de Paris ne m’a pas dépaysée et j’ai retrouvé presque immédiatement l’ambiance de La Religion, peut-être même en pire : c’est ultra-violent et je dirais même, n’ayons pas peur des mots, franchement dégueulasse. Mattias, au fil du récit, sème la mort derrière lui, tel un ange vengeur et c’est très sanglant. Pour autant, si parfois je me suis sentie un peu nauséeuse devant certaines descriptions, à aucun moment je n’ai eu envie de reposer le livre en me disant : non, c’est trop, je ne peux pas. Les Douze Enfants de Paris est un vrai bon roman historique, on ne s’ennuie pas une seconde et on est rapidement emportés dans un tourbillon dont il est difficile de sortir. Malgré des scènes parfois difficilement soutenables, on tourne les pages, on s’enfonce dans le marasme du massacre, dans le noir des ruelles parisiennes sur les portes desquelles sont dessinées des croix blanches marquant l’emplacement des demeures huguenotes, dans les remous de la Seine transformée en fleuve de sang, dans l’hostilité des Cours, les fameuses cours des Miracles où s’entassent mendiants, pauvres et estropiés, dans des zones de non-droit où même la police parisienne ne s’aventure pas… J’ai trouvé que l’auteur avait bien su saisir ce Paris de la Renaissance, ville immense, véritable pieuvre insatiable qui ne cesse de grandir et de dépasser ses propres faubourgs, une ville encore médiévale, ramassée en un entrelacs étourdissant de rues et de venelles sombres, portes ouvertes à tous les crimes. Les derniers Valois, enfermés dans le Louvre, qui nous apparaît bien sinistre sous la plume de Willocks, sont des Atrides dominés par la puissante figure tutélaire de la mère, la reine Catherine, gouvernant un roi instable et déséquilibré mentalement, Charles IX. Une famille dangereuse et avide qui manœuvre les Parisiens comme des marionnettes. L’auteur force-t-il le trait ? Peut-être…et en même temps on se dit, et c’est cela finalement qui est le plus inquiétant, que peut-être n’exagère-t-il pas autant qu’on ne pourrait le croire. La seconde moitié du XVIème siècle français est extrêmement violent et met définitivement fin à la Renaissance glorieuse et italianisante de Louis XII ou François Ier, dans un déluge de sang et un déchaînement de violence, quand les conflits religieux deviennent trop importants pour être contenus. La Saint-Barthélemy, on le sait, est un fait avéré. Dix ans plus tôt, les Guerres de Religion avaient été allumées par un premier massacre, instigué par le duc de Guise, François de Lorraine, à Wassy. Plusieurs autres phases de conflits vont se succéder jusqu’aux années 1590, jusqu’à la fin des Valois et l’avènement d’Henri IV qui ramènera une paix fragile et qui ne durera pas. Des années 1560 aux années 1600, la France se gorge de sang et se déchire elle-même dans des guerres intestines et qui semblent ne pas devoir finir. Cette violence, que les livres d’Histoire et les romans plus soft taisent pudiquement, Tim Willocks lui en fait son instrument, sa base, sa matière… loin de la dissimuler, au contraire, il l’exacerbe, la met en scène sous toutes les coutures. Et en même temps, ce livre n’est pas dénué d’espoir, comme l’était La Religion, aussi. Le bien, parfois, peut se cacher dans la noirceur, c’est ce qu’on lit entre les lignes de ce pavé de plus de mille pages. Mattias comme son épouse Carla ne vont pas rencontrer qu’ennemis et embûches sur leur chemin mais parfois, l’aide ne viendra pas de ceux dont on serait en droit de l’attendre. Willocks créé des personnages cabossés, bosselés, absolument pas aseptisés mais qui sont tous de bons représentants, des symboles de cette société où il faut batailler pour survivre, où la vie, parfois, offre plus de gifles que de caresses et endurcit, sans pour autant annihiler entièrement toute humanité. La rédemption peut parfois se trouver au cœur de la plus sombre des nuits, au centre de la plus laide des violences : ce roman prouve clairement qu'elles ne sont pas antinomiques et que ce sont parfois dans les êtres dont on n'attend rien et à qui on ne croit rien devoir que l'on trouvera ce que l'on cherche et même plus encore. Voilà finalement ce qu’on retire d’un livre comme celui-là.

    Une scène de la Saint-Barthélemy : L'assassinat de Briou, gouverneur du prince de Conti, 24 août 1572 par Joseph Nicolas Robert-Fleury (XIXème siècle)


    Un peu plus haut, je parlais des personnages et justement, ils sont une grande force du récit. J’ai retrouvé avec plaisir Mattias, personnage charismatique dont le caractère s’est forgé tout au long des pages de La Religion. Celui que l’on a découvert adolescent, blessé par la vie, dans un petit village de l’Europe de l’Est des années 1530/1540 puis qui est devenu janissaire, au service de l’empereur ottoman, est un homme campé dans la vie, amoureux d’une épouse rencontrée dans les horreurs du siège de Malte et qui porte leur enfant. Un homme qui n’hésitera pas, malgré les embûches qui ne manqueront pas d’apparaître sur sa route au cours de cette nuit fatale et des journées qui suivront. En même temps, il fait des rencontres, des personnes placées sur sa route et qui marqueront sa vie à leur manière. Du précédent récit, on retrouve Mattias et Carla, le duo central et Orlandu, le fils de Carla. Les autres personnages sont tous nouveaux et, comme je le disais, assez symboliques : que ce soient les jumelles prostituées à peine sorties de l’enfance, livrées à elles-mêmes et aux appétits de maquereaux à peine plus vieux qu’elles mais déjà vénaux, les jeunes protestants qui se trouvent confrontés à l’anéantissement de leurs familles dans l’horreur la plus complète, les enfants abandonnés et maltraités par la vie. On est dans un tableau de Jérôme Bosch, on a peur, on frissonne, on se retrouve face à face avec des personnages qui ont toute leur place dans ces rues sales et qu’on n’aimerait vraiment pas rencontrer au détour d’un bois et puis contre toute attente on s’attache à ceux qui, de prime abord, semblent être les pires, les plus dangereux, ceux pour qui l’absolution semble absolument impossible et montre en fait la plus belle grandeur d’âme.
    Comme en 2017 avec La Religion, il est clair que je ne vais pas ressortir indemne de cette lecture, elle risque de marquer durablement mes souvenirs de lectrice. Pour autant, je ne peux que la conseiller, comme je recommande La Religion. D’ailleurs, si vous lisez Les Douze Enfants de Paris, c’est que vous aurez sûrement lu avant La Religion et que vous l’aurez aimé… vous saurez donc à quoi vous attendre et vous aurez déjà eu un petit aperçu de l’univers de Tim Willocks. Mais, parce que je pense que c’est tout à fait possible pour la compréhension de l’intrigue, si vous choisissez de ne lire que Les Douze Enfants de Paris, préparez-vous : ce n’est pas une promenade de santé. Préparez-vous à être légèrement secoués et parfois dégoûtés par des descriptions assez gores. Préparez-vous surtout à vivre une expérience unique et à vous plonger dans un livre unique qui, pour moi, n’a pas encore trouvé de véritable concurrence. Un critique a dit que Tim Willocks signe là son « grand œuvre » et je ne peux que lui donner raison. Je ressors de cette lecture soulagée et en même temps, j’ai l’impression de descendre d’un grand huit, d’avoir vécu quelque chose d’absolument…grandiose et cela tient surtout au style de l’auteur, toujours fin, toujours ciselé -desservi par quelques partis-pris de traduction ceci dit mais vraiment rien de grave. Oui je crois pouvoir dire que j’ai vraiment aimé ce roman, je n’ai ressenti aucun ennui et ce pavé ne contient aucune longueur. Il est mené tambour battant, c’est une véritable épopée qui prend corps dans une époque qui s’y prête. A lire, si vous aimez les romans historiques qui ne laissent aucun répit, de ses premiers jusqu’à ses derniers mots. Un monument du genre.

    Un tableau très connu, intitulé Un matin devant la porte du Louvre, du peintre Edouard Debat-Ponsan (1880) et illustrant l'un des épisodes les plus célèbres de la Saint-Barthélemy : Catherine de Médicis se penchant au-dessus des massacrés, entérinant sa culpabilité devant l'Histoire. 

    En Bref :

    Les + : une intrigue de qualité, menée tambour battant, qui n'ennuie pas une seule seconde. On est littéralement emporté dans ce Paris en proie aux haines religieuses, dans le sillage de Tannhauser et de ses acolytes.  
    Les - :
     
    pour moi, absolument aucun.


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  • « La douleur peut paraître insurmontable, insupportable, mais tout cela prendra fin. Aussi sûr que l'aube succède toujours à la nuit la plus noire, le bonheur est assuré après le malheur. »

    Couverture Quand soufflera le vent de l'aube

     

     

     Publié en 2013 au Royaume-Uni 

     En 2018 en France (pour la présente édition) 

     Titre original : When the dawn breaks

     Editions Pocket 

     608 pages 

     

     

     

     

     

    Résumé : 

    Île de Skye, 1903. Jessie, fille de métayers, et Isabel, fille du médecin de l'île, grandissent ensemble sur cette terre pauvre du nord de l'Ecosse. Jessie rêve de devenir infirmière et Isabel de prendre la succession de son père. Mais la disparition mystérieuse du jeune héritier de l'une des familles les plus importantes de la région vient contrarier le destin des deux amies, bientôt obligées de se séparer. 
    De l'archipel des Hébrides à Edimbourg puis, durant la Première Guerre mondiale, de France en Serbie, leurs routes ne vont toutefois pas tarder à se croiser de nouveau. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Je verrais bien ce roman adapté en costume drama par la BBC ! Quand soufflera le Vent de l'Aube est une grande fresque historique qui se déroule sur plus de dix ans et nous fait traverser l'un des conflits les plus meurtriers de ces derniers siècles, la Grande Guerre, dans le sillage de personnages forts, déterminés et pleins de courage.
    En 1903, sur l'île de Skye, Jessie, fille de métayers de l'île rencontre à l'école Isabel McKenzie, la fille du nouveau médecin de Skye. Leur différence de condition les empêche de se lier d'amitié, pourtant Isabel et Jessie ne le savent pas encore mais elles ne cesseront jamais plus de se croiser et de se retrouver au cours des années qui suivront...les deux jeunes filles nourrissent qui plus est un rêve commun plutôt original en ce début de XXème siècle : Isabel veut suivre les traces de son père et rêve de devenir médecin, à une époque où les facultés de médecine sont encore fermées aux femmes. Quant à Jessie, elle souhaiterait devenir infirmière mais les études coûtent cher et elle devra faire bien des sacrifices avant de parvenir à toucher son rêve du doigt.
    Quand la guerre de Quatorze éclate, les conflits sanglants et meurtriers placent les médecins et les infirmières en première ligne. Isabel et Jessie ayant réussi à devenir ce qu'elles souhaitaient le plus être, elle se jettent à corps perdu dans ce nouveau combat destiné à sauver des vies et faisant fi de leurs propres épreuves et mettant leurs propres vies en danger.
    Du littoral de Skye jusqu'aux rues populeuses de l’Édimbourg du début du XXème siècle en passant par les champs de bataille serbes et les montagnes du Monténégro, Emma Fraser nous transporte dans un récit historique, épique et plein de souffle.
    Je n'ai pas tout aimé dans ce roman et le début, que je n'ai pas trouvé très évident et m'a empêchée d'entrer pleinement dans le récit dès les premières pages, m'a fait frôler le coup de cœur sans que je ne l'éprouve toutefois. Mais ce livre m'aura ceci dit très agréablement surprise, peut-être parce que je ne m'attendais pas à un récit de cette teneur en en démarrant la lecture, je ne m'attendais pas à être plongée aussi brutalement dans les marasmes et les horreurs de la Première Guerre en plein cœur des Balkans. Et pourtant, c'est bien ce qui va arriver : loin des théâtres habituellement décrits du conflit, notamment les tranchées de l'est et du nord de la France, ici, on suit nos infirmières et nos médecins dévouées en Serbie, où s'affrontent plusieurs armées et où les soignants et les brancardiers de la Croix-Rouge risquent chaque jour leur vie. On assiste à la mort des soldats, faute de moyens ou parce que des épidémies se déclarent ou bien encore parce que les armes ennemies leur ont infligé de trop terribles blessures et on partage l'angoisse et le découragement de Jessie, Isabel et leurs consœurs devant une telle horreur.

    Les oeuvres et les infirmières - Femmes et guerre

    Les infirmières de 1914-1918 furent surnommées « les Anges Blancs » ou encore « la Quatrième Armée » : celles qui œuvrèrent près des champs de bataille le payèrent parfois de leur vie.


    Si Emma Fraser a pris quelques libertés avec l'Histoire et la chronologie - Isabel est étudiante en médecine au début des années 1910 alors que les portes de la faculté ne s'ouvriront aux femmes qu'en 1916, par exemple-, son récit reste cohérent et c'est le plus important. Certains chapitres m'ont paru un peu superflus sans apporter toutefois de longueurs à la narration, qui reste dynamique et n'ennuie pas une seule seconde.
    Roman historique, roman d'amour et, en quelque sorte, manifeste féministe, Quand soufflera le Vent de l'Aube m'a rappelé bien d'autres romans que j'aie pu lire sur cette période : Un Amour Dérobé de MacKenzie Ford par exemple ou celui que j'ai lu dernièrement, de la Française Jeanne-Marie Sauvage-Avit, Perline, Clémence, Lucille et les autres...En 1914, des millions de femmes se retrouvent seules, parfois avec une famille, des enfants, de vieux parents à prendre en charge alors que les hommes s'en vont au loin. A la campagne, il faudra s'occuper de la maison et de la ferme, à la ville, de nombreuses femmes travailleront dans les usiles textiles ou d'armement, à préparer les munitions. Et puis il y'aura les soignantes : elles sont peut-être minoritaires mais n'en sont pas moins importantes. On retient par exemple la figure de l'infirmière Edith Cavell, qui sera finalement accusée d'espionnage par l'ennemi, jugée et condamnée à mort. Chacune de ces femmes ayant fait le choix d'aider son prochain ne se posera pas de questions et agira, parfois au mépris de sa propre existence. Dans un tourbillon qui les emporte, Isabel, Jessie et les autres infirmières et médecins expérimentent un autre aspect de leur métier et montrent un courage au moins égal sinon supérieur à celui des hommes. Je les ai admirées pour leur courage et leur combativité qui ne faiblit jamais.
    Quand soufflera le Vent de l'Aube met du temps à se mettre en place. Mais les événements décrits dans la première partie du roman permettront aussi de comprendre ceux de la seconde et comment, notamment, nos choix personnels ou les secrets que l'on choisit de garder pour soi ou de partager peuvent parfois influer sur plusieurs vies et infléchir leur cours.
    Si vous aimez les récits de guerre et les portraits de femmes fortes, nul doute que vous aimerez le roman d'Emma Fraser et ses personnages dignes et pleins de courages, malgré leurs failles et leurs limites qui en font des héros résolument humains et donc proches de nous et dans lesquels on se plaît à se retrouver. 

    En Bref :

    Les + : un récit épique et plein de souffle, digne du meilleur costume drama, des personnages humains, divers, courageux et déterminés.
    Les - :
    à part le début un peu lent et quelques chapitres superflus, je n'ai rien trouver à redire à propos de ce roman. J'ai frôlé le coup de coeur et ne l'ai raté que de peu.

    Les soeurs Brontë : la Force d'Exister ; Laura El Makki

    Thème de mai, « Sous les drapeaux », 5/12


    2 commentaires
  • « C'est la vérité vraie. Un seul cœur, ça suffit largement, du moment qu'on l'utilise sans avoir peur de le casser en mille morceaux. »

     

    Couverture Lavina / Le refuge des souvenirs

     

     

     Publié en 2014 aux Etats-Unis 

     En 2018 en France (pour la présente édition)

     Titre original : Lavina 

     Editions Charleston (collection Poche) 

     496 pages 

     

     

     

     

     

    Résumé :

    Au cours de l'été brûlant de 1963, la ségrégation fait rage dans la petite ville de Murpheysfield. Mary Jacob, douze ans, mal aimée par sa famille, trouve refuge auprès de Lavina, la cuisinière noire, qu'elle considère comme sa mère. Mais lors d'incidents raciaux, la domestique est tuée. Mary Jacob, choquée, oubliera tout de cette période de sa vie. 

    Des décennies plus tard, apprenant que son père est mourant, Mary Jacob retourne dans sa Louisiane natale. Partie sur les traces de son passé, la jeune femme retrouvera-t-elle la mémoire de son enfance brisée ? Pourra-t-elle faire la paix avec sa propre histoire et avec Billy Ray, le fils de Lavina, blessé par le silence et les non-dits ? 

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Au début des années 1990, Mary Jacob quitte New York où elle vit avec mari et enfants pour rentrer en Louisiane où son père, mourant, demande de venir le voir. Direction Murpheysfield, sa ville natale, où elle a passé son enfance jusqu'à ses douze ans, en 1963, date à laquelle on l'a envoyée en pension. Cette année-là, une émeute avait eu lieu dans les rues de Murpheysfield, suite à une manifestation en faveur des droits civiques. Au cours de cette émeute, la cuisinière de la famille de Mary Jacob, Lavina, dont la petite fille avait été très proche, est tuée. Dans les années qui suivent, loin de Murpheysfield, Mary Jacob a occulté ce terrible été tout en gardant un certain mal-être en elle, qu'elle ne peut expliquer.
    Au même moment, le fils de Lavina, Billy Ray, chanteur reconnu mais qui connaît alors une longue traversée du désert, revient se produire en Louisiane où il espère renouer le succès. Lui n'a rien oublié de ce qui s'est passé ce jour d'août 1963 et, trente ans plus tard, il veut des réponses et comprendre pourquoi sa mère se trouvait là, dans cette manifestation qui lui a coûté la vie.
    En alternant les époques on découvre pourquoi Mary Jacob entretient des relations aussi houleuses avec sa famille, pourquoi Billy Ray a quitté Murpheysfield en catastrophe à l'âge de quinze ans et enfin pour quelle raison exactement Lavina est morte au cours de cet étouffant été 1963...
    Ce n'est pas vraiment un roman à secrets parce que finalement, il n'y en a pas, de secret. On ne découvre pas la mort de Lavina, on l'apprend dès les premières pages. Finalement ce que l'on découvre au fur et à mesure que le récit se déroule, c'est ce qui s'est passé cet été-là, un peu comme une enquête policière que l'on reprendrait 30 ans plus tard. Et au centre de cette enquête il y'a deux personnes meurtries par cet événement dont elles ont gardé un souvenir à leur manière : Mary Jacob en l'occultant entièrement et Billy Ray en en faisant au fil des années une question lancinante, avivée par son besoin de savoir à tout prix ce qui va le pousser à retrouver Mary Jacob qu'il n'a pas vue depuis trente ans.
    Globalement j'ai apprécié ce roman même si ce n'était pas gagné parce que j'ai eu beaucoup de mal avec les premiers chapitres. En le commençant je m'attendais à un livre extrêmement proche de La Couleur des Sentiments le lumineux roman de Kathryn Stockett ou éventuellement de La Colline aux Esclaves de Kathleen Grissom que j'ai aussi beaucoup aimé. Au final je crois qu'on survend un peu trop ces points communs entre le livre de Mary Marcus et celui de Kathryn Stockett... certes il y'a des similitudes entre les deux : l'époque, le contexte, le sujet mais ça s'arrête là. Et je crois que beaucoup de lecteurs ont été déçus parce qu'ils se sont convaincus qu'ils liraient un récit presque jumeau de celui de La Couleur des Sentiments alors que ce n'est pas du tout le cas : disons qu'en fait de jumeaux les deux livres sont des...cousins germains.
    Ceci dit le roman de Mary Marcus a ses qualités. Ce n'est pas un mauvais récit, ce n'est pas mal écrit. Personnellement, ce qui m'a manqué c'est l'attachement aux personnages qui est arrivé trop tard. Si je n'arrive pas à aimer les personnages d'un livre, fatalement mon avis général va s'en ressentir. Et c'est vrai que les premiers chapitres m'ont fait douter mais j'ai persévéré parce que le sujet me plaisait et parce que j'avais ressenti de l'intérêt pour Lavina qui est l'un des narrateurs et qui avec sa simplicité pas dénuée d'une certaine lucidité m'a plu tout de suite : heureusement d'ailleurs et cela a compensé le peu d'attachement que j'avais pour Mary Jacob et sa famille.
    Finalement Mary Jacob m'a plus plu en jeune fille de douze ans délaissée, pas aussi jolie que sa sœur aînée qu'elle déteste et envie à la fois, trouvant refuge auprès de la cuisinière qu'elle considère comme sa vraie mère. Dans une société encore profondément raciste et où les riches familles blanches acceptent volontiers que les cuisinières et domestiques noires préparent leurs repas et repassent leur linge mais n'iraient jamais ô grand jamais s'asseoir au même endroit qu'eux, l'adolescente est la seule vraiment sincère, parce que pour elle la couleur de peau n'existe tout simplement pas et de fait elle ne comprend pas les barrières sociales dressées par son entourage. J'ai par exemple trouvé assez édifiante la condescendance de la sœur aînée, Kathryn qui dit qu'elle aime Lavina et que bien sûr elle n'irait jamais lui dire qu'elle est une négresse mais qu'enfin, il ne faut pas se voiler la face et c'est ce qu'elle est. Édifiante et éclairante aussi parce que finalement elle dépeint bien la société de l'époque qui ne se pose pas de questions : la ségrégation fait partie de la vie de chacun. Certains n'en pensent rien, c'est comme ça et d'autres détestent vraiment les Afro-américains les considérant comme des citoyens de seconde zone voire à peine comme des hommes -et cela il y'a un peu plus de cinquante ans, tout au plus. J'ai retrouvé ce que Yaa Gyasi dépeint si bien dans No Home : cette marque indélébile de la couleur de peau qui vous poursuit quoi que vous fassiez, dans un Sud encore aux prises avec ses vieux démons. La Louisiane du Refuge des souvenirs n'est pas l'état riant auquel on pense quand on l'évoque, avec des chanteurs de jazz à tous les coins de rue et une population métissée. C'est une Louisiane bien sombre que l'auteure nous donne à voir ici.
    À part ces personnages assez antipathiques au départ et une fin un peu abrupte je n'ai pas grand-chose à reprocher à ce roman. Dommage qu'on le survende en le comparant à un monument, parce que très franchement il est difficile à mon sens d'atteindre le niveau de Stockett dans La Couleur des sentiments mais ça ne veut pas dire pour autant que Le Refuge des souvenirs n'est pas bon, au contraire. Il faut persévérer et ne pas forcément se laisser rebuter par les premiers chapitres qui ne sont pas évidents. En ce qui me concerne c'est vrai que j'ai préféré la deuxième partie qui se concentre sur les années 60 mais globalement le roman est cohérent. L'auteure a choisi de raconter un pan de l'histoire de son état natal et on s'y voit : cette Louisiane ségrégationniste écrasée par un été qui n'en finit pas se transforme en ce mois d'août 1963 en véritable poudrière.
    Je ne garderai pas un mauvais souvenir de cette lecture au contraire et je ne peux que vous encourager à vous lancer en gardant à l'esprit, si vous avez lu La Couleur des Sentiments, que ces deux romans malgré un sujet similaire sont diamétralement opposés. Vous apprécierez sûrement bien mieux ainsi. 

    En Bref :

    Les + : l'histoire, belle et touchante, de l'amitié réelle qui unit Mary Jacob, petite fille de douze ans en mal d'amour et Lavina la cuisinière noire, qui pose un regard profondément lucide et sans illusion sur la société dans laquelle elle vit. 
    Les - :
    des personnages peu attachants et c'est dommage, parce qu'ils sont intéressants dans leur diversité et une fin un peu abrupte pour moi.


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