• « La force des hommes, c'est de faire croire aux femmes qu'elles ne sont pas capables. Elle fera comme nous toutes, elle apprendra. »

    Perline, Clémence, Lucille et les autres... ; Jeanne-Marie Sauvage-Avit

     

     

     

     Publié en 2017

     Editions Pocket

     828 pages 

     

     

     

     

     

     

     

    Résumé :

    En 1914, le destin des femmes est scellé par les hommes. Mais la guerre éclate. Aux champs comme à la mine, dans les transports et les administrations, les maris, fils et pères sont réquisitionnés. Alors les femmes s'organisent. Perline, Clémence, Lucille et les autres relèvent leurs manches. Pendant que les tragédies se déclinent à l'infini -mort, peur, attente, deuils-, elles doivent réinventer leur vie, pour elles comme pour le pays tout entier. 
    Pour ces héroïnes d'un nouveau genre, il faut agir, produire, récolter. L'heure de l'émancipation et de l'affranchissement du joug des hommes a sonné. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    En 1914, quand éclate la guerre, les femmes se retrouvent en première ligne. C'est le cas de celles du village de Saint-Jean, près de Saint-Etienne. Jeunes ou moins jeunes, elles vont devoir faire face, supporter la tristesse de voir partir les hommes, continuer à s'occuper des enfants et de la maison tout en faisant tourner la ferme, l'usine (notamment les usines d'armement où travailleront celles que l'on appellera les munitionnettes) ou le commerce. Clémence Bonnefont et sa fille Perline voient partir les hommes de la famille, qu'elles vont devoir remplacer. Lucille, elle, est une petite orpheline de l'Assistance Publique qui sera placée chez les Bonnefont avec son frère Mathias. Pendant quatre ans ils vont vivre les uns à côté des autres, partageant les joies comme les deuils, la tristesse, l'angoisse...ils vont maintenir les villages, ils vont continuer de vivre malgré tout.
    Surtout, les femmes se trouvent brutalement privées de la tutelle des hommes. D'abord démunies devant ce brusque départ, elles se rendent rapidement compte qu'elles sont capables de faire aussi bien qu'eux, de prendre des décisions et de mener leur barque. Paradoxalement, ce conflit qui va laisser exsangue les pays d'Europe a eu, si je puis dire, un effet positif sur l'émancipation des femmes. Celles-ci n'ont pas attendu la Première guerre mondiale pour revendiquer leurs droits, il n'y a qu'à voir le mouvement des suffragettes en Angleterre au début du siècle. Mais pour la première fois, les femmes se trouvent absolument libres et se rendent compte de l'asservissement domestique dans lequel les retiennent les hommes, souvent sans méchanceté mais parce qu'ils obéissent en cela à des injonctions séculaires et qu'on n'aurait pas l'idée de remettre en cause...et ces nouveautés, ces nouvelles prérogatives, les femmes ne sont pas prêtes à les abandonner quand l'armistice est signée. Pourtant, elles seront, parfois avec beaucoup d'amertume et de tristesse, obligées de redonner leur place aux hommes qui reviendront et reprendre une position de discrète obéissance.
    Mais certaines, comme les femmes Bonnefont, ne sont pas prêtes à redevenir de discrètes ménagères. Après avoir été institutrice avant la guerre puis comptable dans une usine textile de Saint-Etienne pendant le conflit, Perline décide d'être indépendante et de mener sa vie comme elle le souhaite.

    Résultat de recherche d'images pour "munitionnettes"

     

    Un atelier de munitionnettes en Auvergne pendant la Première Guerre Mondiale


    Pourtant, les femmes libres et émancipées se heurtent encore aux interdits de la société et aux qu'en-dira-t-on : une grossesse hors mariage est vécue comme une honte et, dans les années 1920, il est encore interdit d'avorter, surtout quand le gouvernement vous demande de faire des enfants pour repeupler un pays qui a laissé des millions d'hommes sur les champs de bataille de la Marne, de l'Argonne ou de la Somme. Le conseil de famille continue de prendre en charge les femmes dont les maris ou les pères ne sont pas revenus de la guerre. Éternelles mineures, les décisions ne leur appartiennent pas et la société très conservatrice du début du XXème siècle ne leur tolère qu'un seul destin : le mariage et la maternité et peu importe si elles aspirent à autre chose.
    Mais dans les années 1920, les temps changent petit à petit et si le mariage reste la norme et de plus en plus de femmes assument de vouloir autre chose ou, du moins, pas que ça.
    Le roman de Jeanne-Marie Sauvage-Avit est un gros roman historique extrêmement bien documenté et donc très riche. C'est une très fine description de la société et du mode de vie de l'époque. L'auteure situe en plus son récit dans une région intéressante et qui présente à elle toute seule les deux visages de cette France de 1914 : un pays rural et très traditionaliste mais aussi un pays industrialisé, plus moderne peut-être où les ouvriers, syndiqués, revendicatifs, ne vivent pas comme les agriculteurs. Ils ne vivent peut-être pas mieux mais assurément différemment. La guerre de Quatorze, qui s'apprête à rebattre les cartes, va bouleverser ces rouages bien huilés. La ruralité va progressivement céder le pas à la vie citadine, le pays se moderniser, l'agriculture se mécaniser, les villages se vider doucement. Cette France délicieusement surannée, celle de Colette ou d'Henri Troyat dans Les Semailles et les Moisson, de Courbet, de Millet est en train de disparaître...En plus de voir se transformer les différents destins des héros du roman, on voit la société changer. La fracture est importante entre les années 1910 et les années 1920.
    Vous l'aurez compris, d'un point de vue historique, ce roman a su me convaincre je dirais même qu'il m'a agréablement surprise, notamment de part cette fine restitution d'une époque, d'un contexte, d'une ambiance.
    Les personnages m'ont plu eux aussi, parce qu'ils sont authentiques et même si je ne me suis pas spécialement identifiée à Perline, je l'ai trouvée intéressante et courageuse : et il leur en a fallu, à ces femmes, du courage pour prendre la place des hommes, supporter les drames personnels, continuer à faire tourner le pays.

    Simone Menier, infirmière major et administratrice de l'hôpital de Chenonceau pendant une opération, entre 1914 et 1918


    Étrangement, ce qui m'a surprise c'est l'omniprésence du discours sur l'émancipation des femmes : paradoxalement, même si je m'attendais à ce que le roman tourne autour de ça, j'ai trouvé que parfois, c'était un peu trop présent. Que ce soit un sujet parmi d'autres m'aurait peut-être moins lassée. Bien sûr c'est important et l'époque s'y prête mais il y'a beaucoup de changements sociaux dans les années qui suivent la Première guerre mondiale et qui auraient pu être traités tout autant, alors que là, la condition féminine prend le pas sur tout le reste et cela a fini par me barber un peu (et pourtant, c'est un sujet par lequel je me sens concernée).
    Mais soyons clairs, ce n'est pas gênant outre mesure non plus et ceci n'est qu'un avis personnel, peut-être ne ressentirez-vous pas du tout la même chose en lisant ce roman.
    Toujours est-il que ce roman ne peut pas laisser indifférent, il est très émouvant et j'ai trouvé que l'auteure, en peu de mots, avec pudeur, parvenait à bien retranscrire les sentiments de ses personnages et j'ai souvent eu les larmes aux yeux. Il est vrai que la Première guerre mondiale est un conflit encore relativement récent, à l'échelle de l'Histoire : cela ne fait que cent-deux ans que l'armistice a été signée et nous avons tous, dans les albums de famille, dans des tiroirs un peu poussiéreux, dans de vieilles boîtes, des photos de nos arrière-grand-pères en uniforme, de nos arrière-grand-mères en robe noire, portant le deuil d'un fils, d'un mari, d'un père, d'un frère, de petits enfants en culottes courtes dont les photos étaient envoyées sur le front. Je crois que ce conflit nous touche particulièrement, non seulement de part sa brutalité mais parce qu'encore aujourd'hui, beaucoup de choses nous ramènent à lui : les monuments aux morts et surtout ces souvenirs familiaux qui nous paraissent lointains mais sont au final si proches. Je crois que ce roman peut trouver une résonance chez chaque lecteur, un écho peut-être différent selon la personne mais un écho malgré tout. Il est clair qu'il saura toucher quelque chose chez vous.
    Si le roman est essentiellement centré sur les femmes, ce n'est pas pour autant qu'un roman de femmes et l'auteure a pris soin, malgré tout, de laisser une place importante aux hommes. Sans jugement, sans révolte ni contresens, elle décrit cette profonde inégalité entre hommes et femmes qui est alors la norme mais qui est en train de se relâcher doucement et qui, surtout, ne définit pas tous les ménages non plus et heureusement.
    Bref, malgré deux ou trois petits bémols, je dois dire que cette lecture a été une bonne lecture. Oui, vraiment. Il y'a dans ce roman une spontanéité et une sincérité qui rend les personnages simples et accessibles, l'intrigue touchante. Oui, en lisant ce roman on se sent concerné par l'Histoire, on se sent devenir partie prenante : ce n'est plus l'Histoire des manuels scolaires mais celles de personnes de chair et de sang qui auraient pu être nos aïeux. Pour moi, ce roman, en plus d'être une fiction, est un document intéressant pour découvrir la vie des Français pendant la guerre et dans les premières années qui ont suivi la fin du conflit. 

    Résultat de recherche d'images pour "les gardiennes xavier beauvois"

    Les femmes remplaçant les hommes aux champs : image du film Les Gardiennes de Xavier Beauvois (2016)

    En Bref :

    Les + : un roman bien documenté qui, par son aspect social très poussé, est un véritable journal de la vie quotidienne des Français pendant la Première Guerre Mondiale et après. C'est aussi un bel hommage aux femmes qui ont fait tourner le pays pendant l'absence des hommes et ont jeté, à force de ténacité les bases de l'égalité entre les sexes. 
    Les - : paradoxalement, même si je savais qu'il serait prépondérant, j'ai fini par me lasser de l'omniprésence des discours féministes des différentes héroïnes. 


    4 commentaires
  • « Le train, comme la vie, doit continuer d'avancer jusqu'à son terminus. Peut-être les paysages traversés ne seront-ils pas toujours très beaux mais, si on baisse le store, la beauté comme la laideur vont nous manquer. »

    La Dame de l'Orient-Express ; Lindsay Ashford

     

     

     Publié en 2016 en Angleterre 

     En 2020 en France (pour la présente édition)

     Titre original : The Woman on the Orient-Express

     Editions de l'Archipel 

     396 pages 

     

     

     

     

     

     

    Résumé : 

    Octobre 1928. Son divorce lui a laissé un goût amer. Partout, Agatha Christie croit voir le fantôme d'Archie, son ex-mari. Jusque dans les couloirs de l'Orient-Express, où elle vient de prendre place sous une fausse identité.

    Elle se sait pourtant privilégiée. Le Meurtre de Roger Ackroyd l'a rendue célèbre. Et rien ne l'oblige à rester en Angleterre pour écrire son dixième roman.

    Elle a trente-huit ans. À bord de ce train mythique qui doit la mener à Istanbul, elle fait la connaissance de deux femmes, Nancy et Katharine. Elles aussi cachent leur passé.

    La première fuit un mari violent. La seconde part rejoindre son futur époux sur un site de recherches archéologiques. Et c'est à Ur, en Mésopotamie, qu'un drame se noue... aux répercussions inattendues.

    Inspiré d'un épisode méconnu de la vie d'Agatha Christie, La Dame de l'Orient-Express explore l'amitié féminine forgée par les épreuves partagées et le pouvoir des secrets.

    Ma Note : ★★★★★★★★★★ 

    Mon Avis :

    En 1928, fragilisée par un divorce douloureux qu'elle voit comme un échec personnel, Agatha Christie, déjà célèbre pour ses romans policiers qui rencontrent un grand succès, décide de laisser l'Angleterre derrière elle et de voyager. Elle embarque dans le mythique Orient-Express, qui lui inspirera un roman, direction la Mésopotamie, où les archéologues européens s'activent dans les ruines des temples, villes et palais sumériens engloutis dans les sables du désert.
    Dans le train qui l'emmène vers le Moyen-Orient à travers l'Europe, de l'Angleterre à Venise en passant par Paris, Agatha rencontre deux autres femmes qui semblent cacher ou fuir quelque chose : la belle Katharine, qui regagne le chantier de fouilles de la ville d'Ur et cache un secret intime sous des airs de guerrière et de femme fatale ; et la fragile et jeune Nancy qui dit fuir un mari violent mais qui a aussi bien des non-dits sur le cœur. Les trois femmes, très différentes les unes des autres vont pourtant se lier d'amitié, se découvrir et ce voyage va changer leur vie à jamais.
    En prenant pour base de son roman un véritable voyage de la romancière à Bagdad, l'auteure Lindsay Ashford a brodé un récit mêlant fiction et réalité. Des personnages fictifs en côtoient d'autres qui ont existé, comme Agatha ou encore Katharine. Et son récit fonctionne ! Bien écrit, intéressant, ce roman fait la part belle aux recherches scientifiques qui, en ce début de XXème siècle, permettent de redécouvrir les civilisations et les richesses du Croissant Fertile. On découvre aussi un pays où l'influence britannique est forte, qu'on appelle encore la Mésopotamie mais qui va un jour devenir l'Irak : blotti aux confins de l'Orient et de l'Occident, le pays oscille entre les deux et on y voit autant de mosquées que de terrains de golf.
    Et le roman tourne autour de cette amitié féminine qui naît entre trois personnes qui se trouvent à des tournants de leurs vies et chacune à leur manière acculées, au pied du mur et devant réagir coûte que coûte : on a l'impression que ces trois femmes, dans les épreuves qu'elles traversent, se reconnaissent et une certaine sororité instinctive se met en place. Les secrets se dévoilent petit à petit, à mesure que leur amitié et leur confiance grandissent. On découvre les épreuves que Nancy, toute jeune encore, a déjà dû traverser et ses désillusions sur la vie, même si celles-ci ne l'empêchent pas de croire encore un peu en l'avenir. Pour Katharine, pas forcément très attachante au départ parce que trop sûre d'elle, on se surprend à l'apprécier quand la carapace se fissure et qu'on comprend ce qu'elle cache sous des airs bravaches et combatifs. Quant à Agatha, ce voyage décidé sur un coup de tête, qui a tout l'apparence d'une fuite mais qui la fait aussi culpabiliser parce qu'elle a laissé en Angleterre sa fille unique, Rosalind, aura au moins le mérite de remplir ses objectifs : la guérir de ce mariage raté qui lui laisse un goût amer d'inachevé et d'échec personnel et la faire s'interroger sur ce qui est vraiment important pour elle.
    Je ne sais pas si on peut qualifier La Dame de l'Orient-Express de roman d'évasion mais, si une chose est sûre, c'est qu'il nous fait voyager et nous dépayse ! Le Moyen-Orient de cette époque est une région du monde très exotique pour les Occidentaux, pour moi un peu semblable à l'Inde, où le mode de vie britannique côtoie des croyances et des coutumes ancestrales. J'ai senti les odeurs épicées du souk, les vapeurs saturées de parfums des hammams, les senteurs minérales du désert, à perte de vue, où poussent les camps nomades des archéologues et scientifiques. Je suis ressortie de ce roman en ayant eu l'impression, moi aussi, de traverser l'Europe et la Turquie de 1928 à bord de l'emblématique Orient-Express ! Ce périple, je l'ai fait aux côtés de nos trois héroïnes et je ne les ai quittées qu'à regret.
    Oui, je crois que je peux dire que ce roman m'a surprise, parce qu'il m'a offert quelque chose auquel je ne m'attendais pas. Parfois, on est déçu et parfois, on se dit que le livre est allé au-delà de nos espérances et c'est effectivement ce qu'il s'est passé avec La Dame de l'Orient-Express. Je ne pensais pas aimer autant et finalement, ce voyage au Moyen-Orient m'a entièrement convaincue et enthousiasmée ! ! Ne connaissant, en plus, que très succinctement Agatha Christie, que je n'ai encore jamais lue, j'ai aimé découvrir la femme derrière l'auteure, une femme encore jeune, qui vient de se prendre une belle claque mais cherche à rebondir et à faire de cette épreuve personnelle une force. Ancienne infirmière pendant la guerre de 14-18, romancière reconnue, Agatha Christie, en 1928, n'en est pas moins, comme bon nombre de ses consœurs, encore enfermée dans un carcan de moralité et de bonnes mœurs dont elle essaie tant bien que mal de sortir.
    La Dame de l'Orient-Express est un roman comme je les aime, qui mêle habilement fiction et réalité, dans un cadre historique captivant : je me suis prise de passion, au cours de ma lecture, pour le travail des archéologues qui, en exhumant les trésors enfouis d'une civilisation disparue, tentent de comprendre ses modes de vie et de fonctionnement. Enfin, la figure tutélaire d'une légende de la littérature, mais ramenée ici à son simple rôle de femme comme les autres, pas à l'abri des épreuves et des embûches, domine La Dame de l'Orient-Express et j'ai trouvé très judicieuse l'idée de Lindsay Ashford de faire d'Agatha Christie l'héroïne de son roman, comme une savoureuse mise en abyme particulièrement réussie et efficace ! Un roman à conseiller, sans aucun doute. 

    Merci à Mylène et aux éditions de l'Archipel qui m'ont permis de lire ce livre en avant-première !

    En Bref :

    Les + : roman efficace et réussi, qui mêle habilement fiction et réalité et se passe dans un cadre habituellement absent de la littérature : la Mésopotamie, futur Irak, terre exotique, fertile et à l'Histoire très riche.
    Les - :
    Aucun point négatif à soulever en ce qui me concerne.


    6 commentaires
  • « Vers la fin de sa vie, quand Mary n'aurait plus rien d'autre à faire qu'à penser à son comportement quand elle était encore jeune, surtout à ces mois-là, ou elle approchait de la fin de sa jeunesse et commençait, finalement, à être vieille, elle se demanderait pourquoi elle avait passé tant de son précieux temps à essayer de changer les choses. »

     

    La Cuisinière ; Mary Beth Keane

     

     

     Publié en 2013 aux Etats-Unis

     En 2016 en France (pour la présente édition)

     Titre original : Fever

     Editions 10/18

     449 pages 

     

     

     

     

     

     

    Résumé :

    Immigrée irlandaise arrivée seule à New York à la fin du XIXe siècle, Mary Mallon travaille comme lingère avant de se découvrir un talent caché pour la cuisine. Malheureusement, dans toutes les maisons bourgeoises où elle est employée, les gens contractent la typhoïde. Mary, quant à elle, ne présente aucun symptôme de la maladie. Au contraire, sa robustesse est presque indécente. Un médecin finit par s'intéresser à elle, et les autorités sanitaires, qui l'estiment dangereuse, l'envoient en quarantaine sur une île au large de Manhattan. Commence alors pour cette femme indépendante et insoumise un combat à armes inégales pour sa liberté...

    Ma Note : ★★★★★★★★★★ 

    Mon Avis :

    À la fin du XIXème siècle, à New York, Mary Mallon, immigrée irlandaise, est une cuisinière réputée qui a travaillé pour plusieurs maisons bourgeoises de la ville. En 1899, elle travaille pour les Kirkenbauer quand la typhoïde se déclare, atteignant le petit garçon et sa mère. Employée ensuite chez les Bowen, une nouvelle épidémie se déclare dans la maisonnée, touchant tout le monde...Sauf Mary qui va toujours extrêmement bien et semble être immunisée à la maladie alors qu'elle ne l'a jamais eu...
    C'est ainsi que commence cette affaire sanitaire dans laquelle Mary aura un rôle central : une histoire vraie, qui va mettre en lumière la notion de porteur sain. En gros, Mary Mallon fabrique en elle les bacilles de la typhoïde...Elle est en porteuse et devient donc contagieuse, au contact des aliments qu'elle manipule puis qu'elle sert à ses employeurs. A tel point que la maladie semble la suivre et semble presque immanquablement se déclarer dans chacune des maisons où elle passe, sans qu'elle fasse le lien avec elle-même, cela dit, étant totalement ignorante de cette particularité qui est la sienne, particularité assez tragique au demeurant, puisque Mary sème la maladie et la mort sur son passage, sans rien y pouvoir et surtout, sans le vouloir.
    Bientôt son cas intéresse la science et celle que les hournaux vont rapidement surnommer Mary Typhoïde est placée en quarantaine sur une petite île isolée au large de Manhattan : North Brother. Là, elle doit se soumettre à des tests réguliers destinés à mettre en lumière les mécanismes de son corps et la manière dont elle transmet cette toxicité qu'elle fabrique à l'intérieur d'elle.
    Le cas de Mary Mallon est assurément un cas de la médecine. C'est aussi un destin à part et un destin un peu tragique quand on pense que cette femme a passé de nombreuses années quasiment en captivité, traitée comme une criminelle, soumise à des tests humiliants. Comment accepter d'être enfermé, isolé, quand on est innocent et à plus forte raison, ignorant de la chose que l'on nous reproche ? Et en même temps, comment ne pas se sentir coupable quand les médecins vous disent que vous avez provoqué la maladie et la mort de certaines personnes ? Comment accepter de porter en soi une maladie dont on ne souffre pas mais que l'on transmet et qui influe si brutalement sur notre vie quotidienne ?
    Si la manière dont l'auteure a traité son personnage ne m'a pas forcément permis de m'attacher à Mary, que j'ai souvent regardée d'un œil assez distant, malgré tout je me suis mise à sa place : comment rester de marbre devant une telle chose, une telle histoire ? Comment ne pas se dire que ce qui est arrivé à Mary aurait pu arriver à d'autres, à nous, peut-être ? J'ai aussitôt compris l'horreur que cela pouvait être elle de se retrouver du jour au lendemain coupée de sa vie, des lieux familiers qu'elle fréquentait, de l'homme avec qui elle vivait, foncièrement innocente mais regardée comme coupable par les médecins.
    J'ai été sidérée aussi par cette médecine du début du XXème siècle, qui semble à un carrefour : déjà tournée vers la modernité mais encore loin des techniques de pointe et semblant toujours s'exercer, parfois, de manière pleine d'obscurantisme. Mary est un peu comme une lépreuse moderne, isolée de la société parce qu'on ne comprend pas son cas mais que l'on est conscient qu'elle présente un danger. Alors, pour préserver des millions de personnes, les habitants de cette ville tentaculaire qu'est déjà New York, on en sacrifie une et ma foi, le sacrifice n'est pas bien grand : Mary n'est-elle pas qu'une simple cuisinière, après tout ? Et, qui plus est, une immigrée et en plus, une femme ? Ce n'est franchement pas grand chose !
    Ce roman m'a rappelé celui de Gaëlle Nohant, La Part des Flammes, qui se passe sensiblement à la même époque. On constate une certaine toute-puissance de la médecine et la non prise en compte du patient -ou, ici en l'occurrence, l'objet d'études- en tant que sujet. Dans La Part des Flammes, c'est la psychiatrie qui est abordée, de manière assez glaçante quand on se rend compte de la manière dont on considérait les patients à l'époque...Dans La Cuisinière, Mary devient pour ses médecins, peut-être pas une bête de foire mais un véritable cobaye dont on va user pour comprendre cette notion de porteur sain, qui semble encore bien nébuleuse. La médecine, qui est censée être là pour nous sauver, nous soulager, devient ici une sorte d'entité que l'on craint, qui enferme, qui humilie et qui dicte sa loi.
    Je crois que ce roman est d'autant plus fort que c'est une histoire vraie. Même si, comme je le disais plus haut, je n'ai pas vraiment éprouvé de sympathie pour Mary, malgré tout, je n'ai pas pu m'empêcher de me mettre à sa place et j'ai parfaitement compris sa panique, son impuissance, quand elle est mise en quarantaine : North Brother devient une sorte de huis-clos suffocant et convoque nos peurs instinctives les plus enfouies...la peur de clamer son innocence et de ne pas être cru, la peur d'être enfermé sans possibilité de sortir ou de communiquer avec l'extérieur... Je n'ai pas toujours été très à l'aise en lisant ce roman, même si la sensation s'est vite dissipée.
    Enfin, ce roman est un beau portrait de cette ville de New York du début du XXème siècle. C'est déjà une ville tentaculaire mais, évidemment, on est encore loin de la mégapole ultra-moderne que l'on connaît aujourd'hui. New-York est une ville cosmopolite qui vit à mille à l'heure et se développe tout aussi rapidement...c'est aussi une ville sale, où misère et pauvreté cotoient richesse et propreté des beaux quartiers. On est loin de l'american dream si cher aux Européens de l'époque, qui émigrent en masse, notamment les Irlandais et les Italiens. On est loin aussi de cet eldorado que ce monde que l'on considère encore comme nouveau, semble promettre et bien des destins sont brisés, à l'instar de ceux de Mary et d'Alfred, par la fatalité, par la faute à pas-de-chance, parce que l'Amérique est un ogre qui dévore et qui broie et qui ne laisse pas sa chance à tout le monde.
    Enfin, pour finir, je dirais que La Cuisinière est un roman riche et bien documenté, qui aborde un destin tombé dans l'oubli et c'est tout à l'honneur de l'auteure de réhabiliter Mary, considérée comme une coupable en son temps, alors qu'elle ne pouvait tout simplement rien y faire. Son aspect médical est intéressant, même pour quelqu'un qui ne s'y connaît pas forcément.
    En bref, je ne regrette pas d'avoir découvert ce roman même si je n'y ai pas tout aimé et que j'ai trouvé le personnage de Mary pas vraiment facile à aborder. Si vous aimez les romans historiques qui tiennent la route, avec un sujet percutant, vous ne serez sûrement pas déçu par celui-ci.

    En Bref :

    Les + : le roman est riche, dense et bien documenté, d'autant plus fort qu'il évoque une véritable affaire et un véritable destin. 
    Les - : une certaine distance est instaurée entre le lecteur et les personnages. Personnellement, je n'ai réussi à m'attacher à aucun et cela m'a un peu manqué. 


    2 commentaires
  • « Un proverbe espagnol dit aussi : Ne t'inquiète pas de savoir si le paradis existe ou non ; va sur le chemin qui y mène, car c'est lui-même le paradis. »

    La Bougainvillée, tome 2, Quatre-Épices ; Fanny Deschamps

     

     

      Publié en 2017

     Editions Le Livre de Poche

     960 pages

     Deuxième tome de la saga La Bougainvillée

     

     

     

     

     

     

     

    Résumé : 

    29 septembre 1766. Jeanne embarque à Lorient sur une flûte de la Royale, l'Etoile des Mers, pour un long périple en direction de l'Isle de France. Déguisée en valet du botaniste du Roi -le docteur Philibert Aubriot, qu'elle aime depuis son enfance-, Jeanne devenue Jeannot n'a qu'un seul but : retrouver le chevalier Vincent de Cotignac, un corsaire dont elle s'est également éprise. Fanny Deschamps déploie toute la richesse et la sensualité de son écriture et poursuit, après Le Jardin du Roi, son récit des aventures de Jeanne et de ses mille plaisirs. Quatre-Epices est une découverte des éblouissements des nuits et des jours dans les mers du Sud et un XVIIIe siècle inoubliable, où l'Isle de France est encore l'oasis romantique de Paul et Virginie. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Au début de ce deuxième tome, on retrouve Jeanne là où on l'a laissée, c'est-à-dire à bord du navire L'Etoile des Mers, en partance pour les Mascareignes. Se faisant passer pour le valet du docteur Aubriot, elle a pu l'accompagner dans son formidable voyage destiné à herboriser et répertorier les beautés de mondes inconnus pour le compte du Jardin du Roi, à Paris.
    De Rio, aux plaines sauvages de la Plata jusqu'aux douceurs sucrées de l'Isle de France (la future île Maurice), Jeanne grandit et découvre avec émerveillement tout ce que le monde a de beau à offrir. Et elle retrouve aussi un fantôme de son passé, cet homme qu'elle n'a jamais réussi à oublier vraiment, le mystérieux Vincent de Cotignac, corsaire et chevalier de Malte.
    Si vous avez lu ma chronique du premier tome, vous avez pu voir que je l'ai beaucoup aimé et que la si jolie langue utilisée par l'auteure m'a fait forte impression : il est vrai que la langue est le meilleur moyen de se plonger entièrement dans une époque, il n'y a qu'à voir L'Allée du Roi, de Chandernagor. Eh bien là, c'est pareil : en choisissant méticuleusement les mots et les assemblant, Fanny Deschamps recrée entièrement le XVIIIème siècle. C'est parfois leste, on appelle un chat un chat, on parle d'amour et même de sexe avec parfois un langage assez châtié. Mais c'est toujours bien écrit et plaisant à lire. La plume de l'auteure sait s'adapter à toutes les situations et peut se faire tendre ou incisive au besoin.
    Mais ce que j'ai peut-être encore plus aimé dans ce tome-là et ce que j'attendais d'ailleurs avec impatience depuis la fin du premier, c'est cet exotisme qui se dégage dès la lecture du titre : Quatre-Épices...Je m'imaginais un voyage plein de senteurs et de couleurs et je les ai eues : les forêts d'aloès, les montagnes noyées dans une brume de chaleur, les odeurs des fruits et des fleurs, leurs couleurs exubérantes. On suit Jeanne dans toutes ses découvertes, en Amérique du sud comme ensuite sur sa petite île humide perdue en plein océan Indien, qui n'est encore qu'une colonie mineure mais que pour laquelle son gouverneur a beaucoup d'ambition et qui va savoir séduire Jeanne, suffisamment en tout cas pour lui donner envie de s'établir dans une petite plantation qu'elle va faire fructifier et transformer. En même temps, c'est elle qui se métamorphose, qui change et qui grandit, tout en étant toujours écartelée entre deux sentiments très forts : celui qu'elle porte, depuis ses dix ans, au docteur Aubriot et qui s'est au fil des ans mué en une affection forte mais dénuée de passion et celui, plein de désir, de fougue et de chaleur qui la pousse vers Vincent. Il est vrai que le personnage est plein de mystères et on comprend aisément qu'il puisse autant intriguer et intéresser Jeanne.
    D'ailleurs, est-ce qu'on en parle, des personnages ? Eh bien oui, parce qu'ils le méritent. En démarrant la lecture du premier tome, Le Jardin du Roi, j'avais un peu peur : qui serait Jeanne ? Comment s'identifier à une jeune fille de quinze ans quand on en a presque le double ? Et puis j'ai été surprise par la profondeur que lui donne l'auteure. Jeanne n'est pas vaine, au contraire et elle est habitée par une passion pour la botanique qui a parlé à la mienne pour l'Histoire. Du coup, j'ai aimé Jeanne dès le départ et j'ai été ravie de la retrouver dans Quatre-Épices. En grandissant, elle ne perd pas sa fraîcheur et sa spontanéité et, en gagnant en maturité, elle devient encore plus attachante. J'avoue avoir éprouvé beaucoup de tendresse pour cette jeune femme qui en veut, qui croit en sa bonne étoile et se bat pour avoir ce qu'elle veut et s'épanouir, à une époque où cela n'allait pas forcément de soi. Si j'ai eu peur au départ de me trouver face à un personnage un peu superficiel avec lequel je peinerai à tisser des liens, je dois dire que Fanny Deschamps m'a très heureusement détrompée.
    Mais surtout, c'est de Vincent que j'aimerais vous parler... Je ne sais pas si cela vous arrive à vous aussi, de tomber amoureux de personnages de roman, de ressentir comme une véritable attirance pour eux ? Cela m'est arrivé plusieurs fois et c'est un sentiment vraiment plaisant, je dois dire et le signe que le livre a réussi à m'accrocher...Et là...ce chevalier Vincent m'a d'abord intriguée avant de me faire fondre littéralement, malgré sa brusquerie et ses paroles parfois assez directes. C'est un personnage masculin qui contrebalance efficacement le personnage de Jeanne, qui forme avec elle un duo qui fonctionne vraiment et apporte beaucoup au roman. J'ai aimé le duo qu'elle formait avec Aubriot, unis tous deux par une même passion : il est extraordinaire de partager celle-ci avec quelqu'un qu'on aime. Mais avec Vincent, Jeanne découvre l'amour adulte, toute la joie qu'il peut apporter mais aussi la peine et les cruelles désillusions. Toujours est-il que je suis absolument tombée sous son charme et que j'ai aimé le retrouver plus présent dans ce deuxième tome.
    Quatre-Épices est un roman historique réussi de bout en bout, pour moi ce fut un pur régal et même si j'ai mis du temps à le lire, je ne regrette pas d'y avoir passé presque deux semaines et c'est même avec une certaine nostalgie que j'ai tourné la dernière page. J'avais aimé Le Jardin du Roi mais j'ai aimé plus encore Quatre-Épices et j'ai encore l'impression de sentir la caresse du vent de l'Isle de France, sa douceur chargée d'odeur d'épices, de bougainvillées et de l'iode de la mer omniprésente. Entre roman historique et récit de voyages, ce roman nous transporte, nous fait voyager et nous fait entrevoir les beautés du monde telles que devaient les voir les hommes du XVIIIème siècle.
    Pour conclure, je dirais que j'ai passé un excellent moment et que je recommande cette saga à tous ceux qui aiment les romans historiques. Vous serez sûrement conquis comme je l'ai été et comme l'ont été aussi beaucoup d'autres lecteurs. 

    En Bref :

    Les + : un roman historique passionnant et bien écrit, un univers qui se met en place au fil des pages et dans lequel on se sent bien et intégré à part entière. 
    Les - :
    Aucun. J'ai passé un excellent moment avec cette lecture.


    2 commentaires
  • « Entre les deux exigences de son corps qui voulait toujours plus de femmes et de son esprit qui voulait toujours plus de connaissances, l'homme mûrissant avait choisi de plutôt satisfaire son esprit. »

    La Bougainvillée, tome 1, Le Jardin du Roi ; Fanny Deschamps

     

     

      Publié en 2017

     Editions Le Livre de Poche

     864 pages

     Premier tome de la saga La Bougainvillée

     

     

     

     

     

     

     

    Résumé :

    1er avril 1762. Jeanne a quinze ans. Orpheline, elle a été recueillie quelques années plus tôt par la baronne de Bouhey au château de Charmont. Curieuse et intelligente, elle a attiré l'attention du médecin et botaniste Philibert Aubriot, qui lui a transmis sa passion des plantes. Et Jeanne, qui ne l'a pourtant pas revu depuis son mariage en 1760, est amoureuse de celui avec lequel elle parcourait les sentiers du pays de Dombes avec ses boîtes à herbes. Du moins le croit-elle, jusqu'à sa rencontre avec Vincent de Cotignac, un chevalier de l'ordre de Malte. 
    Dans ce temps de la fin du règne de Louis XV où le plaisir de vivre est une religion, Jeanne, belle, vive, audacieuse autant que timide, sait croquer ses bonheurs. A la fois éducation sentimentale, roman historique, d'amour, d'aventures et de mœurs, l'œuvre de Fanny Deschamps, écrite dans une langue superbe, est peuplée de personnages colorés, sensuels et spirituels.

    Ma Note : ★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Au début des années 1760, Jeanne a quinze ans et vit dans la quiétude du domaine de la baronne de Bouhey, sa bienfaitrice, au milieu des paysages verdoyants de la Dombes, où elle a appris, enfant, à herboriser avec le docteur Aubriot. Le docteur pour lequel elle a conçu un doux sentiment juvénile que le prochain passage à l'âge adulte rend plus fort encore. Et, alors que certaines de ses amies se marient, que d'autres professent, en bonnes égéries de leur temps, une liberté de mœurs à l'égale des hommes, Jeanne fait la connaissance d'un mystérieux chevalier de Malte, Vincent, qui, sans détrôner dans son cœur Philibert Aubriot ne la laisse pas pour autant indifférente.
    Puis c'est Paris... ! La capitale grouillante du royaume de France est une grande ville tentaculaire où se font et défont les mondes, un mode de bouillonnements intellectuels et philosophiques sans précédent. Au Jardin du Roi, Jeanne herborise au milieu des sommités de son temps, de Jussieu à Buffon et rencontre Diderot, d'Alembert, Crébillon fils mais aussi Casanova...Jeanne découvre une nouvelle vie loin de sa province natale, une vie passionnante et citadine où tous les rêves semblent permis et surtout, qui semble diablement leste et libertine. Et toujours, cette valse des sentiments et cette oscillation de son cœur tout neuf entre deux hommes, celui qui, de part sa vie de corsaire fleure bon les mers du Sud, les conquêtes et les épices et celui qui incarne la stabilité de l'enfance et, d'une certaine manière, une figure paternelle rassurante et protectrice. Dans un monde en pleine mutation, encore fabuleusement aristocrate mais qui penche déjà dangereusement et inéluctablement vers la Révolution, Jeanne quitte son adolescence de sauvageonne pour devenir une jeune Parisienne à la mode et une jeune femme qui va devoir faire des choix pour être heureuse.
    Le Jardin du Roi est le premier tome d'une saga en deux tomes, La Bougainvillée. Écrits dans les années 1980, ces deux romans m'étaient entièrement inconnus et ils ont été réédités il y'a un peu plus de deux ans chez Le Livre de Poche, ce qui m'a permis de les découvrir, un peu par hasard, dans les rayonnages d'une librairie. Je ne connaissais pas du tout Fanny Deschamps et encore moins cette saga, qui a pourtant tout pour me plaire. Si je n'ai pas vraiment hésité, au vu du résumé, à ajouter d'emblée les deux tomes à ma PAL, ceci dit, j'avais un peu peur, en en démarrant la lecture, de m'enferrer dans une romance historique un peu trop facile et décevante, comme Les Ailes du Matin, où le contexte historique finement restitué n'avait pu compenser le caractère absolument insupportable d'une héroïne profondément désagréable.
    Dès les premières pages, cela dit, j'ai été détrompée. Certes, la romance est extrêmement présente et ce, quasiment dès le début du roman. Mais elle est savamment dosée et fait partie intégrante du récit sans être mièvre ou cucul, au contraire. La langue est belle, très travaillée... Je suis sensible aux dialogues en général et j'ai trouvé que l'auteure les privilégiait autant que les parties narratives : les longues conversations des personnages, loin d'ennuyer, reflètent pour moi parfaitement bien cet esprit de salon très présent au XVIIIème siècle, où l'on aime bien discuter de tout et de rien pendant de longues heures.
    Les premiers chapitres qui se passent en province, en plein cœur de la Dombes -une région naturelle qui se trouve dans le département de l'Ain, pour vous situer-, évoquent ce retour à la nature prôné notamment par Rousseau, j'y ai retrouvé l'ambiance également du film Mademoiselle de Jonquières, que j'ai vu il y'a quelques mois et que j'ai beaucoup aimé. A Paris, c'est une ville sulfureuse à la Liaisons Dangereuses, que découvre Jeanne, émerveillée en même temps qu'effrayée par cette ferveur qu'elle ne connaît pas. Autant vous dire qu'on est immédiatement plongé dans l'ambiance paradoxale d'une époque qui se cherche et est annonciatrice de bien des bouleversements. La fin du règne de Louis XV est éclairante pour nous qui avons aujourd'hui un recul de plus de deux cents ans : ce sont les dernières véritables années d'insouciance, alors que les nuages commencent à s'amonceler déjà dans le ciel, que le peuple gronde déjà. On commence déjà à critiquer le régime, la royauté, la personne même du roi...le feu couve doucement sans que personne ne s'en rende compte, ou presque.
    A Paris, Jeanne découvre plusieurs mondes, celui des scientifiques, auteurs de L'Encyclopédie ou encore de L'Histoire Naturelle, qui font un travail colossal pour apporter le savoir au plus grand nombre mais se heurtent notamment aux préceptes rigoristes d'une Eglise encore très puissante ; celui des intellectuels, des philosophes, qui se battent pour des causes considérées comme justes : Calas, le chevalier de La Barre etc... et puis elle touche aussi du doigt, notamment en la personne du maréchal-duc de Richelieu, la grandeur et parfois la corruption des grands de ce monde qui ne reculent devant rien et s'étourdissent d'argent, d'alcool et de sexe.
    Le XVIIIème siècle est une époque à nulle autre pareille et c'est bien ce qui transparaît dans ce roman. Je me suis passionnée pour ce Paris de roman mais tellement vraisemblable, un Paris multi-facettes et qui nous emmène loin des fastes et des dorures de Versailles. Paris où l'Histoire commence à s'écrire doucement.
    Si j'ai été tout à fait conquise par ce roman, malgré tout, j'ai quelques petits bémols à soulever : c'est un gros pavé et, fatalement, il y'a quelques longueurs. Oui, je ne vais pas vous mentir mais j'ai trouvé que parfois le récit s'essoufflait un peu, et puis d'un coup ça repart !
    Mais surtout, c'est la trop grande maturité des jeunes héroïnes en début du roman qui m'a laissée absolument perplexe. Nous avons affaire à des jeunes filles qui ont quatorze ou quinze ans, seize tout au plus, mais qui vivent et réagissent comme des femmes faites. Les propos lestes dans la bouche de trop jeunes et trop jolies chanoinesses, leur implication dans les cercles des causeries des plus âgées... on est loin de l'image douce et ingénue d'une Cécile de Volanges à peine sortie du couvent ! Toutes ces jeunes filles qui sont encore des enfants ou tant s'en faut, vivent et parlent comme des marquises de Mertueil ! Alors oui, j'avoue que cela m'a surprise un peu même si, on en conviendra, certains sont plus matures que d'autres et que l'adolescence n'est pas l'âge bête pour tout le monde.
    Malgré cela, j'ai trouvé que Jeanne était un personnage intéressant et plein de profondeur, loin des héroïnes parfois un peu écervelées des romans historiques : j'adore Juliette Benzoni, par exemple, mais il arrive que ses héroïnes n'aient pas beaucoup plomb dans la cervelle. Ici, Fanny Deschamps fait de Jeanne un personnage bien de son temps, une jeune fille puis une jeune femme qui se passionne pour les sciences et notamment pour la botanique qu'elle pratique avec beaucoup de ferveur et d'intérêt. Personnellement, je ne suis pas spécialement fan de botanique mais je me suis complètement retrouvée dans la passion de Jeanne et j'ai aimé qu'elle s'intéresse à autre chose qu'à ses amours ou aux bals -même si, on ne va pas se mentir, la romance est quand même très présente.
    Bref, ce premier tome de La Bougainvillée a été une vraiment bonne surprise, je ne m'attendais pas à ça ! C'est vrai que la langue est belle et que j'ai pris un grand plaisir à la lire ! C'est vrai aussi que Jeanne est un personnage attachant et que l'on a envie de suivre, c'est indéniable. Le résumé était prometteur et ce qu'il m'a promis, je l'ai eu donc c'est parfait. La preuve ? J'ai enchaîné directement avec le tome deux et je suis toujours aussi captivée. Après le Paris des Lumières, l'exploration et le récit de voyages, que je rattache aussi beaucoup au XVIIIème siècle m'assurent aussi de bons moments.

    En Bref :

    Les + : une langue belle et travaillée, des personnages bien de leur époque qui se passionnent pour les sciences ou les lettres, une romance bien plus profonde que ce à quoi on pourrait s'attendre. 
    Les - :
    des personnages adolescents peut-être un peu trop matures à mon goût, en début de roman. A part ça, je n'ai rien à reprocher à ce premier tome de La Bougainvillée.


    4 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique