• «La chance sourit aux hommes qui savent profiter des situations exceptionnelles. »

    Letizia R. Bonaparte, dans l'intimité de la mère de Napoléon ; Patrick de Carolis

     

    Publié en 2015

    Titre original : Letizia R. Bonaparte, la mère de toutes les douleurs

    Editions Pocket

    413 pages 

    Résumé :

    1830. Dans sa retraite romaine, Letizia R. Bonaparte reçoit deux journaliste du Magasin Universel. La mémoire de son illustre fils, seule, a motivé son accord pour cet entretien : elle leur dira tout. Toute sa fierté de mère, devant la fulgurante ascension de Napoléon. Tout de ses filles volages, brillantes ou ambitieuses, des velléités de Joseph, de l'obstination de Lucien, de la fragilité de Louis et de la légèreté de Jérôme. Mater Napoleonis, Mater Dolorosa...Mère aimante et souffrante, mère avant tout, emportée dans l'envol de l'Aigle et fracassée dans sa chute, elle se révèle et raconte l'incroyable destin des enfants Bonaparte. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    En 1830, deux journalistes français sont à Rome pour y rencontrer une vieille dame, qui a accepté de leur parler. Cette vieille dame a fêté cette année-là ses quatre-vingts printemps (ou quatre-vingts automnes) et va sur son quatre-vingt-unième. Pour l'époque, c'est une longévité exceptionnelle...Cette femme, née en 1750 a tout connu des bouleversements de la fin du siècle des Lumières et tout aussi de l'épopée mouvementée qui a vu naître le XIXème siècle. Née sous Louis XV, elle a connu les dernières années de règne de ce monarque, celui, tragique, de son petit-fils, Louis XVI puis la Révolution : de la prise de la Bastille aux flots de sang de la Terreur, de l'alanguissement luxurieux du Directoire aux premiers coups de canon du Consulat qui aboutiront rapidement à la naissance de l'Empire français, sur les cendres de la royauté et de la Révolution, cette femme a tout connu. Et pourtant, si elle est aux premières loges de l'Histoire française, elle est née étrangère. Cette femme, Letizia Ramolino, au nom italien chantant, a vu le jour à Ajaccio, dans une Corse qui n'était pas encore française. C'est le désastre -pour le prestige du royaume- du traité de Paris, en 1763, qui mit fin à la Guerre de Sept Ans mais enleva aussi à la France une part importante de ses possessions coloniales, à commencer par certaines îles des Caraïbes ainsi que la Nouvelle-France, qui poussa Choiseul, le fameux ministre de Louis XV, à chercher ailleurs des terres pour essayer de compenser les pertes des îles des Antilles ainsi que celles des terres américaines qui reviennent à la Grande-Bretagne. En 1766, à la mort du roi Stanislas, qui possédait la jouissance du duché, la Lorraine revient à la France et le royaume peut alors repousser ses frontières vers l'est ; puis, en 1768, la République de Gênes, en proie à une insurrection corse menée par Pascal Paoli, choisit de vendre l'île au plus offrant. Le royaume de France annexe alors cette petite île, à mi-chemin entre ses côtes méridionales et celles de l'Italie. C'est le début d'une nouvelle histoire pour la Corse, désormais rattachée au puissant royaume. Quand l'île de Beauté devient française, la jeune Letizia a déjà dix-huit ans. Elle est mariée depuis quatre ans. Issue d'une famille relativement aisée -mais tellement peu importante au regard condescendant des grands nobles français-, elle a été unie à quatorze ans à Charles Bonaparte, jeune homme instruit qui fut un temps secrétaire du nationaliste Pascal Paoli. Très vite, le jeune couple se trouve chargé de famille : leur fertilité sera exceptionnelle. En vingt ans, Letizia mènera à terme treize -ou quatorze- grossesses et huit de ses enfants atteindront l'âge adulte, ce qui est exceptionnel pour l'époque ! ! Mais le plus important de ces rejetons qui viennent grandir la famille Bonaparte et garnir de leurs cris la maison ajaccienne de Letizia et Charles, est celui qui vint au monde le quinze août 1769, un an à peine après que la Corse soit devenue française : cet enfant-là va répondre au nom exotique, comme son oncle, de Napoléon. Napoléon Bonaparte qui porte, dans les quelques syllabes de son nom, tout l'avenir de cette fin de siècle...Napoléon, qui aura suffisamment de génie pour détourner en sa faveur les principes de la Révolution moribonde et qui saura en faire le lit d'un régime qui aurait laissé pantois les exaltés de 1789 : ni plus ni moins qu'un nouveau régime autocratique et héréditaire, encore jamais vu en France, l'Empire.

     Portrait de Letizia Bonaparte en tenue de cour, par Robert Lefèvre (1813)


    L'épopée napoléonienne, qu'on aime le personnage ou non, on la connaît tous. Parce que, deux cents après, les exploits militaires, le génie de l'Empereur continuent de fasciner malgré tout. Certes, il est celui qui commit la faute d'expédier l'exécution du duc d'Enghien dans les fossés de Vincennes, en 1804, de laisser mourir Toussaint Louverture dans le fort de Joux, de rétablir l'esclavage, d'inscrire noir sur blanc des principes rétrogrades dans le Code Civil...oui, je l'avoue, le personnage de Napoléon Ier n'est pas celui que je préfère dans toute notre Histoire mais le contexte historique dans lequel s'inscrit sa grande aventure est riche et intéressant malgré tout ! ! Et j'aimais beaucoup l'idée de départ du roman de Patrick de Carolis...le règne de Napoléon Ier est certainement, avec celui de Louis XIV, peut-être, celui sur lequel on a le plus écrit, le plus glosé, qui a le plus passionné. On comprend pourquoi...atypique et fulgurant, il a de quoi interpeller. Mais l'idée de la raconter au travers des yeux d'une femme qui fut aux premières loges tout en restant aujourd'hui enfouie dans les limbes de l'Histoire était intéressante, car Letizia Bonaparte fut certainement le soutien le plus inconditionnel et le plus sincère de l'Empereur.
    Bienfaitrice tour à tour de tous ses enfants, celui qu'elle appelait affectueusement Nabulio fut certainement celui qu'elle aima le plus tendrement et pour lequel elle fut toujours indulgente, alors qu'elle n'hésite pas à juger plus durement les travers de ses autres enfants. Parce qu'une mère ne peut livrer qu'un portrait tendre de l'enfant qui l'a rendue le plus fière, ce roman est d'une douceur infinie et, même si j'en sors sans aimer plus Napoléon ni même en l'admirant plus, peut-être a-t-il cependant touché mon empathie et attachée donc rapidement à cette vieille dame digne et touchante, qui nous raconte sa vie puis celle de ses enfants avec beaucoup de courage alors qu'elle est l'une des dernières représentantes de cette famille qui s'est élevée si haut avant de retomber brutalement. Napoléon, comme on le sait, après le désastre de Waterloo, a été déporté à Sainte-Hélène, sous bonne garde anglaise. Il y est mort le 5 mai 1821. Letizia Bonaparte a aussi eu la douleur de voir partir avant elle Pauline, celle de ses filles qu'elle aimait certainement le plus, Elisa, avec qui elle s'entendait nettement moins bien...elle verra aussi mourir deux de ses petit-fils : le duc de Reichstadt, en 1832, le propre fils de Napoléon et, un an auparavant, le frère du futur Napoléon III, Napoléon-Louis. La fin de vie de cette femme, qui n'est plus que deuils, douleurs et souvenirs ne peut qu'inciter à la clémence, à la compassion. Certes, encore saine d'esprit, dotée de toute sa capacité de jugement et parfois sujette à des sautes d'humeur ou à des crises d'intransigeance, Letizia Bonaparte nous apparaît encore, dans ses vieux jours, comme une maîtresse femme, mais on ne peut qu'admirer cette femme qui, dans sa jeunesse, traversait la Corse à dos de mulet, enceinte de sept mois du futur empereur, qui sera, après son veuvage, un chef de famille exceptionnel, pourvoyant courageusement à l'éducation et à la subsistance de ses huit enfants et qui, une fois le grand âge atteint, se posera en flambeau ardent de la cause bonapartiste, essayant de rétablir comme elle peut la réputation de sa famille au mépris de tout ce qui a pu être dit de faux sur elle. Bien sûr, on ne peut pas considérer ce récit à la première personne comme exhaustif historiquement : Patrick de Carolis prêtant sa plume à Letizia, il doit aussi se soumettre aux idées et aux opinions de son héroïne. Ainsi, dans ses pages, l'admiration -bien légitime au demeurant- qu'elle entretient pour son fils occulte parfois les erreurs qu'il a pu commettre ou du moins est encline à les juger peu sévèrement. La vision de Joséphine et de Marie-Louise, les deux épouses de Napoléon Ier, est aussi très négative, alors que les récents travaux d'historiens tendent à minorer ces portraits par trop négatifs des deux impératrices, surtout pour Marie-Louise, qui apparaît aujourd'hui plus comme un pion manipulé de la politique européenne de l'époque que comme une femme ingrate ayant sciemment trahi l'Empereur et sa patrie d'adoption.
    Pour le reste, j'ai trouvé cette vision de l'épopée napoléonienne rafraîchissante et vraiment intéressante à lire. Le style de l'auteur m'a un peu moins séduite que dans Les Demoiselles de Provence ou La Dame du Palatin, mais il reste cependant d'une qualité certaine ! Sûr et efficace, il sert bien le propos du roman et parvient à s'adapter aisément à l'esprit du personnage : on sent que Patrick de Carolis a bien pris la mesure de son héroïne, notamment grâce aux diverses et riches recherches effectuées (une bibliographie exhaustive se trouve d'ailleurs en fin de volume). Il a également utilisé une somme assez importante de papiers d'époque, de correspondances privées qui nous permettent de nous plonger au plus intime des relations de la famille et surtout, des liens mère-enfants qui unissaient Letizia à sa grande famille hétéroclite.
    J'ai aussi beaucoup aimé le parti-pris de l'auteur de chambouler complètement la chronologie ! ! Les récits à la première personne et qui respectent rigoureusement l'enchaînement des événements ont quelque chose d'artificiel : l'esprit humain ne raisonne pas de façon toujours rigoureuse, à plus forte raison quand on a quatre-vingts-ans et toute une vie, bien remplie, à raconter ! Alors, c'est sûr, il faut suivre : les digressions, les retours en arrière, les bonds en avant dans le temps sont légion dans le roman mais ne gênent pas vraiment la lecture si on est vigilant et attentif.
    Je ressors de cette lecture un peu dans le même état d'esprit que les deux autres personnages principaux de cette histoire, qu'il ne faudrait pas oublier : Aymard de la Verrerie et Renaud Dupain, les deux journalistes du Magasin Universel, qui quittèrent Rome à l'automne 1830 avec gravé dans le cœur le souvenir inaliénable de cette femme brisée mais encore forte. En effet, on ressort de cette lecture avec un attachement profond et une admiration sincère pour Letizia Bonaparte.
    Une très bonne lecture.

    Madame Mère, portrait par François Gérard (1802)

     

    En Bref :

    Les + : un roman de qualité, avec un parti-pris innovant et intéressant ; le livre est touchant, émouvant, le personnage de Letizia suscite beaucoup d'émotions.
    Les - : un style qui m'a un peu moins séduite cette fois, mais rien de grave !!  


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  • « Quelle fatalité m'oblige à détruire en quelques minutes ce que j'ai mis des mois, parfois des années à bâtir ? »

    La Course à l'Abîme ; Dominique Fernandez

     

    Publié en 2005

    Editions Le Livre de Poche

    790 pages

    Résumé :

    Rome, 1600. En quelques tableaux d'une puissance et d'un érotisme jamais vus, un jeune artiste inconnu révolutionne la peinture. Réalisme, cruauté, clair-obscur : il bouscule trois cents ans de tradition picturale et devient, sous le pseudonyme de Caravage, le peintre officiel de l'Eglise. Mais l'idée même de faire carrière lui répugne. Il aime à la passion les garçons, surtout les mauvais garçons, et se bagarrer, aussi habile à l'épée que virtuose du pinceau.
    Condamné à mort pour avoir tué un homme, il s'enfuit et provoque de nouveaux scandales, avant de mourir à trente-huit ans sur une plage au nord de Rome, sans doute assassiné. Quatre siècles plus tard, tout demeure mystérieux dans cette vie et dans cette mort, sauf que Il Caravaggio fut un génie absolu, un des plus grands peintres de tous les temps.

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Michelangelo Merisi, Milan, 29 septembre 1571 - Porto Ercole, 18 juillet 1610. Dit comme cela, le personnage est pour nous un illustre inconnu. Mais si on accole à son nom de baptême le surnom Il Caravaggio, tout de suite, cela fait sens et pas besoin de parler italien ni d'être très féru en air pour connaître Le Caravage, ce peintre génial de la fin de la Renaissance, qui exploita à fond la technique du clair-obscur, au point d'en être considéré comme l'inventeur alors que la technique remonte en fait à Léonard de Vinci et à la création du sfumato, ancêtre du fameux claro scuro qui marque d'un sceau indélébile l'oeuvre du Caravage. Précurseur des peintres du XVIIème siècle, aux multiples influences, le peintre lombard se démarque cependant de la ligne directrice italienne qui fut celle des plus grands, de Léonard en passant par Michel-Ange, Titien, Primatice...fougueux, passionné mais rétif, Le Caravage nous a laissé une oeuvre importante, percutante, forte, qui marque les esprits aujourd'hui comme elle les marquait déjà il y'a plus de quatre cents ans. Porteurs d'une force presque palpable, d'un érotisme brutal et surtout, d'un talent de création indéniable, les tableaux du Caravage peuvent être assurément considérés comme des œuvres majeures de notre patrimoine universel et doivent être jugés à leur juste valeur.

    David et Goliath (1606)


    Pourtant, si le peintre est reconnu de nos jours, tant pour son oeuvre que par sa volonté d'émancipation de l'académisme italien trop marqué, à son goût, par l'antique et sa trop grande froideur, ce ne fut pas le cas à son époque. Il fut soutenu par des cardinaux notamment Del Monte, qui fut son mécène à son arrivée à Rome, le neveu de Paul V, Scipione Borghese se porta acquéreur de plusieurs œuvres du Caravage et se fit son protecteur au besoin -car si Le Caravage était un peintre exceptionnel il n'en est pas moins un grand querelleur devant l’Éternel ! Et pourtant, dans le contexte compliqué post concile de Trente et de la Contre-Réforme, la peinture du Caravage, bien qu'immanquablement inspirée par son contexte, se pose parfois en trop grande provocatrice pour pouvoir être cautionnée par ceux dont la mission est de défendre l'Eglise catholique et son intégrité contre la menace sans cesse croissante de la religion réformée, qui gagne du terrain dans les terres d'Empire, en France aussi et qui menace de plus en plus l'Italie, dont le bouclier des Alpes, jusque là efficace, semble de plus en plus dérisoire face à la diaspora des idées protestantes. Et cette reconquête catholique, qui s'opère dès la fin du Concile de Trente (1545-1563) et perdure ensuite une bonne partie du XVIIème siècle, elle passe aussi par l'art, la peinture comme la sculpture, qui doit fédérer les foules autour de la seule vraie croyance, c'est-à-dire celle prônée et représentée par le pape. Et si certains peintres se plient aisément à ces injonctions comme le Cavalier d'Arpino, d'ailleurs ennemi juré du Caravage, il n'en est pas de même pour ce dernier qui cherche par tous les moyens à innover et, par là même, à révolutionner un art qui en a besoin et qui s'englue dans des coutumes surannées qui n'ont plus lieu d'être : son ralliement à la Contre-Réforme est si subtil -la faiblesse humaine face à la toute-puissance divine- qu'il n'en devient pas forcément visible. Tenant de la modernité et de l'évolution face à des cardinaux et des prélats arc-boutés sur leurs traditions, Le Caravage ne cessera d'être incompris mais n'a jamais désespéré et nous laisse donc aujourd'hui une somme de tableaux intéressants, différents mais tous porteurs d'une même trame : cette peinture, différente de celle des grands maîtres italiens, se mâtine de plusieurs influences...le clair-obscur est concrètement un lien qui unit Le Caravage à ces anciens maîtres qu'il essaie pourtant de renier au maximum mais il le portera à un niveau que même le grand maître florentin n'avait pas expérimenté, rendant ainsi dans ses tableaux la vie à ses modèles et la violence à ses scènes. Sa peinture religieuse se pare aussi d'un soupçon de peinture de genre, genre pictural qui fera florès au siècle suivant, et notamment dans le Nord de l'Europe (l'Ecole flamande est réputée), avec de grands noms comme Vermeer, Rubens, Rembrandt...on peut donc pousser notre raisonnement plus loin en n'ayant pas peur de dire que l'oeuvre du Caravage, au contraire de celle de ceux dont, justement, il veut s'affranchir et dont il trouve l'héritage trop lourd, évolue, non pas de manière sacrée mais plutôt de manière, sinon vulgaire, disons triviale tout en étant, paradoxalement, composée essentiellement de tableaux à sujets religieux et commandés par des hommes d'Eglise !! Cependant, il fallait oser, demander à des gens du peuple ou bien à ses amants de poser et aux petits voyous des bords du Tibre pour incarner Jésus-Christ et ses Saints, faire poser des prostituées romaines dans ses tableaux représentant la Sainte Vierge ! ! Quelle insolence, quelle provocation ! Il n'y avait que lui pour oser, il le fit. Cela ne lui porta pas chance mais du moins la postérité à travers les siècles ce que certainement le peintre ne recherchait même pas. Que dirait-il si, aujourd'hui il revenait et voyait son oeuvre encensée et ayant inspiré plusieurs courants picturaux aux XVIIème et XVIIIème siècles ? En serait-il heureux ? A la sortie de cette lecture, connaissant un peu mieux le personnage, il nous est donné de douter !!
    La vie du Caravage est plutôt bien connue même si elle reste encore empreinte de bien des mystères. Ainsi, de sa mort plusieurs versions subsistent : il se pourrait, comme Dominique Fernandez le développe dans son roman, qu'il ait été assassiné, sur une plage au nord de Rome, alors qu'il attendait son brevet de grâce, signé de la main du pape, qui l'autorisait à rentrer dans la Ville Éternelle. Plus prosaïquement, il semblerait que le peintre, affaibli depuis de nombreuses années par des accès épisodiques de malaria, ait été victime de l'une de ses fièvres récurrentes et d'un coup de chaleur. Mais le doute est permis...il est clair que la mort choisie par l'auteur colle bien plus au personnage tel qu'il est dépeint qu'une malheureuse et sordide mort naturelle, seul, sur une plage insalubre et abandonnée. Mauvais garçon, homosexuel assumé, bagarreur, violent, Le Caravage est un personnage complexe, qui suscite finalement autant la répulsion -le mot paraît un peu fort, on pourrait dire plutôt qu'il nous laisse un peu dans l'expectative- que son oeuvre, elle, attire l’œil et l'attention. Si on est fasciné par ses tableaux, par la puissance du geste, par sa qualité et sa justesse, également, alors qu'il ne savait pas dessiner, sa vie privée est plus sujette à caution, mais s'inscrit aussi dans un contexte historique qui n'était pas dénué de violence de toute façon et de faits sordides. Pour le reste, on sait qu'il est originaire d'un petit village de Lombardie, Caravaggio, qui lui donnera par la suite son pseudonyme ; il sera élevé par sa mère et son grand-mère à la suite de l'assassinat crapuleux de son père, peintre, comme lui. Protégé de la marquise Sforza Colonna, châtelaine de Caravaggio, il n'aura cependant de cesse, dès son arrivée à Rome puis ensuite, durant ses diverses tribulations, de secouer les chaînes qui le relient malgré lui au monde des puissants, nobles comme prélats et qu'il ressent comme un assujettissement insupportable. Peintre des pauvres et des laissés pour compte, Le Caravage aspirera toute sa vie à être des leurs.

    Le Martyre de Saint-Mathieu (1599-1600)


    J'ai été très heureuse d'en apprendre un peu plus sur la vie d'un peintre dont l'oeuvre m'a toujours énormément fascinée, mais j'ai surtout été bluffée par le style de l'auteur (que je ne connaissais absolument pas) et surtout, par la somme de connaissances accumulées dans ses pages. Cette culture étalée dans 790 pages aurait pu devenir indigeste si elle avait été moins bien maîtrisée par l'auteur mais justement, elle l'est à la perfection. Connaissances ethnologiques, picturales, théologiques, tout sonne juste dans ce roman. Pour parler peinture et techniques picturales, Fernandez se fait peintre. Pour débattre, par l'intermédiaire des cardinaux et des prélats pontificaux, de la religion et de la meilleure manière de la représenter, au moyen de quels symboles et de quelles manières admises et donc indiscutables, il se fait théologien de talent. Mais en prêtant sa plume au peintre et en rédigeant son récit à la première personne, il est sûr que c'est au Caravage avant tout que Dominique Fernandez s'est identifié. Personnage ambivalent et complexe, Le Caravage devient, sous la plume de celui qui lui rend un si bel hommage, un personnage intemporel qui s'adresserait à nous, hommes du XXIème siècle et nous ferait une longue confession, pour s'expliquer enfin après tant d'années d'incompréhension. J'ai aimé cette dimension universelle du personnage qui lui fait ainsi invoquer, au début du roman, autant Pascal que Rimbaud, personnages qu'il n'a pas été en mesure de rencontrer, Rimbaud moins qu'un autre, on comprend aisément pourquoi ! ! Mais au Paradis des Créateurs et des Génies, certainement que les rencontres extra-séculaires sont tout à fait possibles et permises ! !
    Pour le reste, je n'ai rien à dire, j'ai été complètement envoûtée par ce livre ! ! Le monde des arts inspire beaucoup les auteurs, en bien généralement ! ! Dans ce roman de Fernandez, j'ai retrouvé un peu de l'essence des romans de Sophie Chauveau, que j'aime aussi beaucoup et qui nous a livré de très beaux textes sur des peintres incontournables et très talentueux, tels Léonard, Botticcelli, Lippi...j'ai aussi pensé au roman Pietra Viva, de Léonor de Récondo, dont le personnage principal est Michel-Ange (le premier, celui de Jules II et de la Sixtine) et qui, en peu de pages parvient, grâce à une prose très poétique à nous emporter totalement au cœur de l'émulation artistique des débuts de la Renaissance. J'ai retrouvé ça chez Fernandez : le livre est riche, bien documenté, appuyé par un style, alternant entre français et italien, juste et tellement agréable à lire qu'il est presque plaisant de lire à mi-voix ses lignes pour s'en imprégner entièrement.
    Une lecture vraiment magnifique et que je recommande chaudement ! !

    L'Amour Victorieux (1601-1602)

     

    En Bref :

    Les + : un roman dense, foisonnant, poétique, servi par un style irréprochable et des recherches historiques qui ne le sont pas moins ! !
    Les - : mais aucun ! ! 


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  • « Son fils serait choyé et élevé dans l'opulence. Il n'aurait jamais faim ni froid et, quant à l'amour, il en recevrait tant que sa jeune existence ressemblerait à un beau chemin ensoleillé, semé de pétales de roses, sans ornières ni épines. »

    Angélina, tome 1, Les Mains de la Vie ; Marie-Bernadette Dupuy

    Publié en 2015

    Editions Le Livre de Poche (collection Littérature & Documents)

    816 pages

    Premier tome de la saga Angélina

     

    Résumé :

    1878. Angélina n'a qu'une ambition depuis qu'elle est petite : devenir sage-femme, comme l'était sa mère, morte tragiquement. Abandonnée par l'homme qu'elle aime alors qu'elle est enceinte, la jeune fille se résigne à confier son enfant à une nourrice afin de pouvoir devenir élève sage-femme à l'hôtel-Dieu Saint-Jacques de Toulouse et obtenir son diplôme. Dans cet établissement réputé, elle rencontre un médecin dont elle devient la femme. Mais sa belle-famille la regarde de haut, et Angélina, malgré l'aisance matérielle dont elle jouit, comprend qu'elle n'est pas faite pour la vie mondaine. Elle décide de retourner dans sa région natale -les Pyrénées- pour y exercer son métier.                                                                                                                                                             Avec ce sens du suspense et de l'émotion qui font de ses romans des moments inoubliables, Marie-Bernadette Dupuy nous entraîne sur le chemin semé d'épreuves, de joies, de sacrifices, d'une femme généreuse prête à tous les combats pour que s'accomplisse son rêve.   

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    En 1878, la jeune Angélina, âgée de dix-neuf ans, se réfugie dans une grotte sauvage des Pyrénées ariégeoises pour y mettre au monde son enfant : c'est un fils qui lui naît, qu'elle prénomme Henri, mais qu'elle se voit dans l'obligation de mettre en nourrice. Car le bébé qui vient de naître est un enfant illégitime, né de ses amours avec un jeune homme de Saint-Lizier, sa ville natale, d'un milieu social plus élevé et qui lui avait promis le mariage mais avec la volonté de ne pas tenir sa parole. Dans cette société fortement rurale et traditionnelle, les filles-mères s'exposaient au mépris des autres et surtout, faisaient rejaillir leur honte sur leur famille entière. Et surtout, Angélina a un rêve, celui de devenir sage-femme diplômée, pour venir en aide aux femmes qui, souvent, n'ont comme recours que celui des ventrières et des matrones de village entre les mains inexpérimentées desquelles elles laissent parfois leur vie ou celle de leur nourrisson. Seulement, pour espérer un jour étudier à Toulouse, Angélina doit être irréprochable et ces raisons la poussent donc à se séparer de son bébé. Mais les choses ne vont finalement pas se passer comme prévu ; petit à petit, la jeune mère ne parviendra pas à garder son secret...elle se confie notamment à son amie, mademoiselle Gersande, une vieille demoiselle qui s'est prise d'affection pour elle et qu'Angélina considère comme un soutien indéfectible depuis qu'elle a eu le malheur de perdre tragiquement sa mère. La vieille femme s’avérera de bon conseil et finira par prendre soin du petit Henri pour permettre à la jeune femme de profiter du bébé tout en continuant de travailler pour réaliser ses rêves. Angélina, à vingt ans, sera également confrontée à des dilemmes amoureux : après la déception causée par la fuite de Guilhem Lesage, son amant et père du petit Henri, elle répond aux avances du médecin Philippe Coste, rencontré à l'hôtel-Dieu de Toulouse, mais dont la position sociale dans la haute bourgeoisie luchonnaise ne parviendra pas à se concilier avec les modestes origines d'Angélina, fille unique d'un cordonnier ariégeois et d'une costosida -le mot occitan qui signifie sage-femme. Et surtout, il y'a le beau et ténébreux Luigi, ce bohémien rencontré sur les routes de l'Ariège, qui l'attire inexplicablement mais qui pourrait tout aussi bien être mêlé aux sordides affaires de meurtres qui, depuis quelques années, endeuillent et épouvantent l'Ariège et le sud de la Haute- Garonne.
    Il y'avait longtemps que je voulais découvrir cette saga ! L'histoire de cette jeune Ariégeoise du XIXème siècle, qui allait se battre envers et contre tout pour réaliser ses rêves et devenir sage-femme, au prix de bien des sacrifices, me plaisait bien. Et c'est vrai que le destin d'Angélina, tout romanesque qu'il est, est aussi intéressant, sinon attachant. On ressent une réelle admiration pour cette jeune femme qui se bat avec beaucoup de courage, contre les préjugés, contre l'adversité afin de devenir celle qu'elle s'est promis d'être.
    Malheureusement, avec moi, la sauce n'a pas pris et si je ne ressors pas de cette lecture réellement déçue, je n'en ressors malheureusement pas emballée non plus. J'ai trouvé certaines parties dialoguées un peu lourdes, avec certains détails qui auraient plus eu leur place dans une partie narrative. Le personnage d'Angélina m'a aussi un peu tapé sur les nerfs à mesure que j'avançais dans ma lecture...au début, on a beaucoup de respect pour cette jeune fille de dix-neuf ans, volontaire, déterminée, qui accouche seule dans une grotte en plein mois de novembre -avec tous les risques que cela comporte, bien sûr- et trouve ensuite la force de se séparer de l'enfant que le jeune homme dont elle est très amoureuse lui a fait ; l'attente du retour de Guilhem, son espoir, m'ont aussi touchée mais, à partir du moment où l'on aborde sa relation avec le médecin Philippe Coste, j'ai parfois eu du mal à la supporter, malgré sa bonté naturelle et ses principes. Et je n'ai pas forcément été emballée par l'intrigue parallèle, plus criminelle, qui ne m'a pas vraiment convaincue.
    Mais il y'a tout de même des points positifs dans ce roman, je ne dirais pas le contraire. Déjà, l'idée de départ est bonne : l'histoire de cette jeune sage-femme est intéressante quand on la regarde à travers un prisme historique et ethnologique. Angélina, qui va faire des études, apprendre le fonctionnement du corps féminin, avant, pendant et après la grossesse, aura entre les mains un savoir qui n'a pas de prix, à une époque où les croyances ont encore la vie dure, surtout dans les régions reculées, comme ces villages éloignés des Pyrénées, où les femmes enceintes, au moment de leur accouchement, préfèrent encore faire appel aux ventrières et autres matrones de village, avec tous les risques que cela comportaient, ces femmes ne connaissant pas bien souvent les bases de l'hygiène ni même les techniques médicales adaptées en cas de complications, tant pour la mère que pour l'enfant.
    Dans le domaine médical, le XIXème siècle est un tournant : les connaissances en médecine s'accroissent, les vaccins font leur apparition, un premier traitement contre la tuberculose, fléau de l'époque est mis au point une dizaine d'années avant l'époque où se déroule l'histoire d'Angélina, l'asepsie devient de plus en plus automatique et préconisée pour le personnel hospitalier. Enfin, on refuse que la mort soit une fatalité et, notamment dans le milieu qui nous intéresse, à savoir l'obstétrique, on se rend compte que les enfants qui naissent par le siège ne sont plus voués à la mort, qu'on peut aussi sauver, avec les bons gestes, une jeune mère victime d'une hémorragie, un bébé qui a le cordon enroulé autour du cou...la mort n'est plus, comme auparavant, la seule réponse et la seule solution que les praticiens peuvent apporter et, en même temps, les scientifiques se heurtent aux croyances religieuses encore fortes dans certains milieux et qui voient justement, en la maladie, en la mort, une volonté divine. Paradoxe d'un siècle qui évolue à toute vitesse mais qui reste aussi paralysé, en bien des domaines, par des croyances ancestrales qui se transforment en superstitions : un bon exemple est cité dans le livre, d'ailleurs : Angélina, comme sa mère avant elle, conseille à ses patientes une toilette intime rigoureuse, qu'elles soient enceintes, juste relevées de couches ou non. C'est une chose naturelle aujourd'hui mais qui était encore fortement remise en question à l'époque, il y'a moins de deux cents ans, car on considérait que cette toilette-là ne coulait pas de source, n'était pas nécessaire et surtout, était une oeuvre diabolique.
    Tout ceci est très bien décrit dans le roman : ceux qui sont résolument tournés vers l'avenir, vers une appréhension pragmatique et raisonnée de la médecine se heurtent aux tenants de la foi, qui refusent et nient en bloc les bienfaits de la science, comme obstruction à la volonté de Dieu. Angélina, assurément, fait partie de ces praticiens désireux de sauver autant de vies que possible, même si un accident n'est pas exclu et qu'ils peuvent être confrontés, un jour ou l'autre, à la mort d'une patiente ou d'un bébé, avec le traumatisme et la culpabilité que cela implique. Par sa vie personnelle, la jeune femme est aussi tournée vers l'avenir : moins croyante que son père, par exemple, du fait de sa formation qui l'a amenée à s'interroger de façon sensée sur le monde et l'humanité, elle n'a pas hésité à se donner à un homme sans être mariée avec lui. Et si les convenances finissent par la rattraper, parce qu'elles sont encore plus fortes que cette volonté confuse de modernité, si elle doit se séparer de son bébé pour éviter d'être salie et reniée, on sent chez elle un véritable désir de faire bouger les choses, de voir enfin les mentalités s'ouvrir et devenir plus tolérantes.
    Ce premier tome de la trilogie est donc intéressant à lire, malgré ses défauts. Les recherches de l'auteur sont solides, avec de bonnes références mais voilà, j'ai été freinée dans ma lecture par des chapitres qui m'ont semblé un peu lourds. Je ressors donc de cette lecture avec un avis plutôt mitigée, un peu déçue je dois l'avouer, mais avec l'envie tout de même de découvrir la suite des aventures de notre impulsive sage-femme Ariégeoise ce qui est bon signe, je pense ! 

    En Bref :

    Les + : une intrigue à la base intéressante, des recherches solides et qui se ressentent à la lecture.
    Les - :
    des passages un peu lourds, le personnage d'Angélina qui devient de plus en plus capricieux et rebelle et donc, moins attachant.
     


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  • « Cela faisait cent-soixante-quinze ans que les Etats Généraux n'avaient plus été réunis, d'où l'excitation de la foule pleine d'espoir. Ils savaient que depuis longtemps quelque chose avait pourri dans le royaume de France. »

    Le Vol du Régent ; Michel de Grèce

    Publié en 2008

    Editions JC Lattès

    353 pages

    Résumé :

    Voici l'extraordinaire aventure du plus grand cambriolage de l'Histoire de France.

    Paris, septembre 1792. Alors que la France entière craint la guillotine, le garde-meuble de la place de la Concorde abrite les joyaux de la couronne. Plus de dix milles pierres précieuses et diamants, dont le célèbre Régent, le plus gros diamant du monde, sont là, à portée de main...Une bande de brigands, avec à leur tête un gentleman escroc et une espionne anglaise, va tenter le casse du millénaire.                                                                                                                                                             Les corruptions au plus haut sommet de l'Etat leur réserveront bien des surprises...

    En puisant aux sources d'archives méconnues, Michel de Grèce nous conte la plus rocambolesque des enquêtes policières, tout à la fois roman d'amour, roman d'espionnage et fresque palpitante du Paris révolutionnaire, où s'affrontent sans merci une femme, son amant, un commissaire et un homme politique. Mais les diamants, objets de toutes les convoitises, aux pouvoirs sans limites, restent le personnage principal. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    En 1792, à Paris. Après les atroces massacres dans les prisons, c'est le Garde-Meuble de la Nation qui est vandalisé plusieurs nuits de suite, au nez et à la barbe du commissaire en charge des collections et surtout des gardes nationaux censés garder le lieu, de jour comme de nuit. A cette occasion, une somme inestimable de joyaux va être dérobée : disparaissent ainsi le fameux Régent, le Sancy, le Diamant bleu de la Couronne, mais aussi des collections de perles et de diamants moins connues ainsi que des pièces anciennes comme la nef de table de Louis XIV ou encore la chapelle du cardinal de Richelieu. Que s'est-il passé ? Pourquoi ce vol a-t-il été commis ? Par qui ? Et surtout, pour quelles raisons les voleurs ont-ils pu pénétrer dans le Garde-Meuble plusieurs nuits de suite sans être repérés ? Quelques semaines après ce cambriolage, la Révolution remporte la célèbre bataille de Valmy contre les Autrichiens et l'hypothèse, encore discutée mais en général retenue comme plausible par les historiens, est que Danton aurait orchestré ce vol afin de payer Brunswick et remporter ainsi la bataille sans trop de frais. Est-ce vrai ? Trois cent-vingt-quatre ans après, nous en sommes toujours réduits à des conjectures mais pourquoi pas ? L'hypothèse est tout à fait crédible, comme celle que Michel de Grèce avance dans ce livre, même si elle est rocambolesque et hautement romanesque.
    Au même moment, Anne-Louise, courtière en bijoux dans le quartier juif de Paris, renseigne aussi à ses heures l'Anglais Adam Carrington, agent occulte de Londres à Paris et qui semble en mission pour la couronne britannique, malgré ses opinions républicaines. On comprend vite que le roué lord Carrington tient Anne-Louise par ce qu'elle a de plus cher et lorsqu'il apprend l'existence d'une liste d'espions anglais à la solde de Louis XVI, il donne mission à la belle espionne d'aller la récupérer...ce vol serait maquillé par celui des bijoux de la Couronne, la liste ayant été cachée dans une boîte de diamants par Thierry de la Ville d'Avray, valet de chambre du roi. Va alors s'échafauder un plan extraordinaire, autour d'Anne-Louise et d'un homme charismatique, Paul Miette, qui devient le cerveau des opérations. D'abord chargée d'évaluer les bijoux, Anne-Louise se retrouve bientôt rattrapée par cette histoire qui semblerait éclabousser des personnages très hauts placés mais sur laquelle l'opiniâtre commissaire Le Tellier, serviteur zélé de la République, veut faire toute la lumière. Entre sensibilités nationales, désirs de suprématie, révolutions, violences et déchéances, Michel de Grèce nous promène dans le Paris de la Révolution, de 1789 au couronnement de Napoléon puis dans la paisible Angleterre de l'époque géorgienne.
    Je dois dire que j'ai été vraiment emballée par ce roman et pourtant, nous n'avons pas été très copains au début de ma lecture...j'avoue que je l'ai trouvé un peu confus, je ne comprenais pas vraiment les motivations de chacun, les considérations politiques et occultes m'échappaient un peu et je ne savais plus qui était qui et qui faisait quoi...bref, il m'a parfois fallu revenir en arrière pour être sûre de bien comprendre, de ne pas avoir omis une information importante qui m'aurait par la suite empêchée de comprendre quelque chose...et puis, finalement, les choses se sont décantées, je me suis laissée happer par l'enquête policière que mène le commissaire Le Tellier et qui n'a rien à envier à un bon policier historique (ce n'est peut-être pas Nicolas Le Floch, ce commissaire Le Tellier, mais il est lui aussi plutôt perspicace). Hormis cela, j'ai aussi été touchée par le drame personnel qui touche le personnage d'Anne-Louise qui devient de plus en plus attachant au fil des pages. Au début, son statut d'espionne peut refroidir un peu, nous la rendre peu sympathique mais on se rend vite compte que la jeune femme est très loin des froids calculs de son acolyte Carrington, auquel elle doit obéir contrainte et forcée à cause du chantage qu'il exerce sur elle...Anne-Louise est en fait une jeune femme à l'existence pas forcément très simple mais qui est malgré tout honnête et humaine. Elle participe certes au vol du Garde-Meuble mais pour des raisons, non pas lucratives mais plus naturelles et que l'on peut comprendre en découvrant petit à petit quel a été son passé, quelle est sa vie.
    Finalement, après un début laborieux, ce roman m'a vraiment captivée et je dois dire que je l'ai vraiment beaucoup aimé, j'aurais presque voulu qu'il continue encore, tellement j'ai passé un bon moment ! C'est un roman sur la Révolution plutôt atypique, traitant d'un sujet méconnu mais authentique, au même titre que la fameuse Armoire de Fer qui sera d'ailleurs découverte quelques mois plus tard. Bien documenté, le roman est solide, servi par une intrigue qui se tord et se détord, s'enroule et se déroule mais toujours avec beaucoup de fluidité. Les personnages sont intéressants, que ce soit dans la froideur et l'antipathie pour Carrington, l'attachement et la chaleur chez Anne-Louise, le charisme chez Paul Miette. Le style de Michel de Grèce, que je découvrais aussi dans ce roman, m'a bien plu et je crois que je ne vais pas m'arrêter à cette lecture.
    En tous cas, je vous le conseille. Fan d'Histoire, vous serez servi. Et pour ceux qui aiment les romans plus rocambolesques, vous serez aussi servis, avec en plus un cadre plutôt intéressant ! !

    En Bref :

    Les + : une histoire bien ficelée, un contexte historique bien maîtrisé et qui donne donc un roman solide, étayé par des recherches historiques exhaustives, des personnages ciselés.
    Les - :
    un début qui m'a paru un peu confus. 

     

     

     


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  • « Le savoir est le bien de tout le monde. »

    Demoiselles des Lumières ; Jean Diwo

    Publié en 2005

    Editions J'ai Lu 

    349 pages

    Résumé :

    « Venez, Agnès, dit Mme de Pompadour. Asseyons-nous devant le feu...C'est la seule chose qui vive encore vraiment dans cette pièce. Ainsi nous nous serons vues deux fois en vingt ans ! Vingt années au cours desquelles nos vies se sont tissées, comme des tapisseries, chacune de son côté. »

    A la fin des années 1730, deux jeunes filles font leur apparition dans la haute société de l'Ancien Régime. Mlle Poisson et Mlle d'Estreville sont intelligentes, belles, charmantes, et brûlent du désir de s'élever dans la société. Il faut n'avoir pas froid aux yeux quand on est, à cette époque, une femme ambitieuse ! Mlle Poisson, qui ne déteste rien tant que son nom, souhaite plus que tout être admise dans l'aristocratie. Et pourquoi pas à la cour ? Son destin extraordinaire fera d'elle Mme de Pompadour, favorite de Louis XV, première dame de France. Quant à la jolie Agnès d'Estreville, passionnée de mathématiques et d'astronomie, elle voudrait devenir, en dépit des préjugés, une scientifique reconnue. Deux vies et deux femmes d'exception au cœur du siècle des Lumières ! 

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

     A la fin des années 1730, toute la bonne société parisienne, aristocrates, mais aussi bourgeois, artistes et gens de lettres se retrouve pour prendre les eaux à Bourbon-l'Archambault. Là, au milieu des marquises et des duchesses, des astronomes et des philosophes, deux jeunes filles, fraîchement sorties du couvent, font les délices de cette société bigarrée et surtout, des peintres, tels Boucher, qui n'hésitent pas à les peindre de la plus flatteuse manière. Amies depuis leur enfance, ces deux jeunes filles sont Jeanne-Antoinette Poisson et Agnès d'Estreville. La première, issue de la bourgeoisie financière méprisée par la Cour et les aristocrates pur souche n'a pourtant qu'une idée en tête : devenir noble elle aussi et se voir, peut-être, ouvrir les portes de la Cour et, pourquoi pas, les bras du roi. On connaît le destin exceptionnel de cette jeune femme qui devint l'amie nécessaire de Louis XV, sa maîtresse et confidente pendant plus de vingt ans. L'autre, Agnès, est un personnage fictif qui symbolise les femmes qui, au XVIIIème siècle, commencent à s'intéresser aux sciences et à la philosophie des Lumières, notamment par le biais des salons tels ceux de Mmes Geoffrin et du Deffand ou encore Julie de Lespinasse, le grand amour de d'Alembert. Passionnée d'astronomie et de mathématiques, Agnès, élève de Clairaut -qui fut notamment envoyé en expédition en Laponie pour une mesure de méridien ou qui s'attela également à de savants calculs qui lui avaient permis d'annoncer, à quelques semaines près, le prochain passage de la comète de Halley-, bonne amie de Lavoisier et des auteurs de L'Encyclopédie est le pendant de son amie d'enfance ; tandis que Madame de Pompadour, grâce à son destin fulgurant, devient un soleil, Agnès en est la lune. L'une protégera les philosophes et les scientifiques tandis que l'autre navigue justement dans ce monde-là et en perçoit les formidables destinées comme les limites. Le XVIIIème siècle est un siècle d'émulation pour pleins de domaines : la peinture, mais aussi les mathématiques et la raison en général qui se heurtent malheureusement à une religion encore toute-puissante et qui sent bien ce que peut avoir de dangereux pour ses dogmes ces hommes, vaguement déistes certes mais qui n'hésitent pas à réfuter l'obscurantisme d'une croyance devenue pour eux, partisans de la raison, complètement obsolète.

    Madame de Pompadour par Maurice Quentin de La Tour (1755)


    Le sujet de ce roman est intéressant ; il est vrai que Jean Diwo, dans ses romans, opte toujours pour un point de vue ou un sujet original. Ainsi, dans Le Printemps des Cathédrales nous admirons, par les yeux mêmes de ceux qui la font, l'édification d'une cathédrale gothique ; et dans sa saga en deux tomes La Fontainière du Roy, l'héroïne est une jeune femme du XVIIème siècle, fille d'un fontainier du roi Louis XIV qui rêve de reprendre le flambeau paternel. Ici c'est donc à la science et à l'appétit croissant pour le savoir qui caractérise le siècle que l'auteur décide de s'attaquer.
    L'idée est bonne et on ne peut pas dire qu'elle soit mal traitée car ce serait ne pas être honnête mais je dois dire que je sors de cette lecture avec un sentiment mitigé. Je n'ai pas adoré, je n'ai pas détesté non plus. Mi-roman mi-chronique, le livre m'a plu pour cela ; malheureusement, des approximations historiques qui auraient pu être évitées -non, Marie-Antoinette n'est pas l'aînée des enfants du couple impérial et le coiffeur Léonard, né en 1758, n'a pas pu coiffer de poufs les belles dames des années 1740-, ont fait quelque peu retomber mon enthousiasme. Et si les parties narratives sont plutôt fluides et entrecoupées d'extraits de correspondances et de textes d'époque qui prouvent d'ailleurs que l'auteur, malgré des erreurs, a fait des recherches, les dialogues eux, m'ont moins convaincue. Parfois un peu lourds, ils ralentissent le récit qui aurait pu être plus linéaire sans cela. Des coquilles, qui, ne sont pas le fait de l'auteur mais malheureusement desservent le livre sont aussi très nombreuses, c'est dommage. On peut déplorer aussi que le récit, parfois, s'éloigne un peu de Madame de Pompadour et de son amie Agnès qui, au vu du résumé, semblaient constituer la trame du roman. Mais en contrepartie, nous faisons aussi la connaissance de tous les grands noms intellectuels -pour utiliser un anachronisme, le mot n'apparaissant en effet qu'au XXème siècle-, de l'époque, de Lavoisier en passant par les philosophes tels Diderot, Voltaire, d'Alembert, les peintres comme Boucher, Chardin, Fragonard, Greuze et les grandes salonnières, citées plus haut, qui ne sont plus des Précieuses mais des femmes intelligentes et instruites, avides de connaissances et de progrès. On y croise aussi ces souverains dit éclairés, tels le roi de Prusse, le roi de Pologne ou encore la tsarine de Russie, qui pensionnèrent et reçurent parfois à la Cour les plus grands noms de ce monde scientifique en plein essor : ainsi de Voltaire qui fut reçu à Berlin à la cour de Frédéric II, Madame Geoffrin, qui entretint une correspondance suivie avec le roi de Pologne à qui elle rendit visite à Varsovie ou encore Diderot, qui rencontra dans les brumes de Saint-Pétersbourg, Catherine II et sa cour. 
    Je ne déconseille donc absolument pas ce roman et, même si certaines choses m'ont gênée, tant dans la forme que dans le fond, je ne peux que vous encourager à le découvrir si vous le souhaitez. Ne serait-ce que pour le sujet traité, original et innovant

     

    Couverture de L'Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences des arts et des métiers, dirigée par Diderot et d'Alembert 

    En Bref : 

    Les + : un sujet intéressant ; la forme mi-roman mi-chronique, originale et bien maîtrisée par l'auteur.
    Les - : des erreurs historiques qui auraient pu être évitées ; des dialogues un peu lourds et beaucoup de coquilles, dommage. 


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