• « Le secret du bonheur était de vivre en jugeant le présent avec la même sérénité que s'il s'agissait déjà du passé. »

    Les Semailles et les Moissons ; Henri Troyat

    Publié en 2010

    Editions Omnibus

    1404 pages

    Comprend Les Semailles et les Moissons ; Amélie ; La Grive ; Tendre et Violente Elisabeth ; La Rencontre

    Résumé :

    « Ce n'est pas le portrait d'une femme que j'ai voulu tracer dans Les Semailles et les Moissons, mais celui de trois femmes différentes et pourtant mystérieusement apparentées. Certains traits de caractère se retrouvent chez elles, de mère en fille. Chacune à sa façon illustre l'ascension d'une famille partie de rien et qui, à force de travail, de renoncement, de courage, se taille une place au soleil. Qu'il s'agisse de Maria, d'Amélie, d'Elisabeth, je leur voue la même tendresse et le même respect. Elles incarnent pour moi l'admirable opiniâtreté féminine dans la construction du bonheur. »

    Henri Troyat

     

    Ma Note : ★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    La grande saga française d'Henri Troyat, qui fait suite à sa fresque russe, Tant que la terre durera, s'étend sur un peu plus de trente ans, des dernières années avant la guerre de Quatorze jusqu'à la libération de Paris, en août 1944. Portrait de cette France des premières décennies du XXème siècle, Les Semailles et les Moissons est aussi le tableau dans lequel évoluent trois générations de femmes : Maria, la mère, Amélie, la fille et Elisabeth, la petite-fille. Si la première ne fait que traverser assez fugacement le récit, en revanche, on suit plus longtemps les destinées des deux autres, entre la Corrèze, Paris et Megève.
    Le récit s'ouvre dans un petit village campagnard, La Chapelle-aux-Bois, en Corrèze. Un petit village comme il y'en avait tant en France avant 1914-1918. Bourg rural avec ses notables, ses artisans, ses paysans. L'histoire s'ouvre en 1912. Le monde n'a pas encore été bouleversé par le cataclysme de la Grande-Guerre. C'est dans ce contexte qu'Amélie, fille aînée de Jérôme et Maria Aubernat, forgeron et commerçante, découvre lentement la vie d'adulte, entre ses parents et son petit frère Denis. Mais des bouleversements brutaux vont profondément modifier la famille et Amélie découvre l'amour...Survient la guerre, durant laquelle son époux sera mobilisé. Jeune Parisienne, tenancière d'un café aux côtés de son mari, la jeune femme n'a plus que le choix de survivre, pour les siens, pour son mari qui compte sur elle et pour sa fille, qui naît en octobre 1914. Celle-ci sera le troisième personnage principal, Elisabeth, la fougueuse et violente Elisabeth, avec qui nous vivrons la Seconde Guerre Mondiale et la libération de Paris.
    Si les destins de Maria et Amélie sont conventionnels, inscrits dans des traditions ancestrales et encore bien ancrées dans les mœurs des débuts du XXème siècle, Elisabeth, elle, incarne résolument l'avenir, la modernité et, en quelque sorte, préfigure ces femmes qui, dans les années 60 et 70 vont peu à peu s'affranchir des carcans de la société, tels que le mariage ou la maternité. Jeune femme libre et libérée, elle personnifie, face aux personnages de sa mère et de sa grand-mère, ce nouveau monde qui s'éveille progressivement après le choc des deux guerres mondiales. On sait en effet aujourd'hui que ces deux conflits ont profondément bouleversé la façon de voir les choses, l'ordre du monde et propulsé la femme à une place qu'elle n'aurait jamais pu imaginer occuper quelques trente ans plus tôt ! Hormis cela, c'est aussi un mode de vie qui change radicalement, la population quittant progressivement les campagnes pour les villes.
    Et, au milieu de la Grande Histoire, c'est la petite qui s'écrit. Henri Troyat a écrit sur tous les Français et leur a rendu hommage à tous avec Les Semailles et les Moissons. Il n'est pas besoin d'être un grand nom ou d'avoir fait de grandes choses pour se voir magnifié par sa plume : en effet, Maria, Elisabeth, Amélie et les autres ne sont que des personnages banals en apparence, des personnages comme on devait en croiser des centaines à cette époque-là. Mais c'est justement à cette masse anonyme que l'auteur rend un bel hommage et, sous sa plume, c'est aussi son amour pour son pays d'adoption -Henri Troyat, de son vrai nom Lev Tarassov est en effet de nationalité russe, né à Moscou en 1911 mais naturalisé français-, qui jaillit de sa plume. Et c'est justement parce que ces personnages ne sont rien d'autres que des Français comme des centaines d'autres qu'on s'y attache véritablement. Si ce n'est pas vraiment le cas pour Maria, qui ne fait que traverser les premières pages du récit, il n'en est en effet pas de même pour Amélie et Elisabeth, dont on suit les péripéties, joies, bonheurs et épreuves des premiers conflits de Quatorze jusqu'au défilé des blindés du Général Leclerc sur les Champs-Elysées. A travers elles, c'est finalement la destinée de nos ancêtres tous proches, grand-parents ou arrière-grands-parents, qui nous est donné de vivre.
    Pour ce qui est du style, sans être forcément exceptionnel, il est efficace. Mais attention, quand je dis pas exceptionnel, cela n'est pas non plus une critique, bien au contraire, car je dirais même que le style d'Henri Troyat est d'une qualité certaine. Simple, il est vrai, sans être simpliste pour autant. Il sert son récit à merveille, en tous cas et c'est finalement le plus important !
    Il est vrai que j'ai été un peu surprise au cours de cette lecture, m'attendant à une saga très rurale, notamment à cause du titre. Et finalement, non ! Pas du tout. Cela n'en est pas pour autant dérangeant et j'ai même trouvé intéressant de naviguer entre plusieurs univers, univers qui finissent d'ailleurs par s'attacher fortement aux personnages qui les symbolisent. Ainsi, Paris devient le fief d'Elisabeth, la fiévreuse fille d'Amélie tandis que celui de cette dernière serait plutôt Megève et les sommets enneigés de la Savoie. Quant à Maria, justement, elle symbolise ce monde rural qui tend malheureusement à disparaître de plus en plus rapidement.
    Étrangement, je me suis plus attachée à Amélie qu'à Elisabeth, dans laquelle je me suis pourtant beaucoup retrouvée. Mais elle a aussi une forme de puérilité qui m'a gênée, un côté capricieux qui ne m'a pas plu tandis que j'ai aimé le calme, la pondération, le sens des responsabilités et la maturité d'Amélie, confrontée toute jeune à des épreuves qui la font grandir. Si je ne me retrouve pas dans son côté conservateur et un peu dépassé, de toute façon, pour notre époque, il est vrai que son personnage m'a vraiment touchée, m'a vraiment plu alors que j'ai trouvé celui d'Elisabeth un peu trop frivole et évaporé par moments. Elle traverse cependant quelques épreuves qui permettent de nous la rendre un peu plus sympathique, fort heureusement ! !
    Quelques longueurs, également, au milieu du roman mais il est vrai qu'il est difficile de les éviter dans une intégrale, impliquant finalement une lecture successive des différents tomes de la saga. Elle est cependant suffisamment enlevée et dynamique pour faire oublier ses quelques inégalités et manque de souffle. En somme, Les Semailles et les Moissons reste une saga particulièrement intéressante à lire, touchante, émouvante, bien documentée et riche. Une lecture que je conseille sans aucune hésitation.

    En Bref :

    Les + : des personnages intéressants, complexes et travaillés, un contexte bien restitué, une atmosphère dans laquelle on se plonge rapidement.
    Les - :
    quelques longueurs au milieu du livre (qui s'expliquent cependant de part sa densité).


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  • « Si tu ne me vois plus, ferme les yeux, et je serai là. Encore et toujours. »

    D'un Rouge Incomparable ; Véronique Chouraqui

    Publié en 2014

    Editions TDO (collection Histoire du Sud)

    416 pages

    Résumé :

    Dans le Montpellier de 1791, Elisabeth Coste, drapière, décide d'adopter une petite fille abandonnée. A cette occasion, elle retrouve Joseph Durand revenu en ville après 25 ans d'absence et devenu juge de paix. Leurs retrouvailles les bouleversent.                                                 Harcelée parce qu'elle est la soeur d'un prêtre réfractaire, elle voit injustement tous ses biens confisqués par les autorités. Joseph Durand est chargé de poser les scellés sur ses meubles et sa boutique. Alors que les Espagnols sont annoncés aux portes de la ville et que la rumeur d'une famine sans précédent s'amplifie, Elisabeth, acculée financièrement, décidé de faire cuire des galettes pour nourrir sa fille. Mais en période de crise, l'acte le plus insignifiant peut devenir un acte politique. Artisan du malheur d'Elisabeth et révolutionnaire convaincu, Joseph parviendra-t-il à l'aider dans son combat contre l'injustice ? Ses rêves de liberté et d'égalité résisteront-ils à la réalité ? 

    Librement inspiré de faits réels, ce roman dépeint avec une grande fidélité un épisode de la Terreur à Montpellier. L'écriture limpide et soignée de Véronique Chouraqui donne une dimension psychologique particulière aux personnages qui, malgré eux, sont sommés, non pas de choisir, mais d'appartenir à un camp. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    En 1791, le sud du royaume est encore relativement épargné par la fureur révolutionnaire. Elisabeth Coste, drapière montpelliéraine, est alors confrontée à un abandon d'enfant, juste devant sa porte. La petite fille a un peu plus d'un an, elle est en très mauvaise santé et a peu de chances de survivre à son placement à l'hôpital. Elisabeth décide alors d'adopter l'enfant qui répond au nom de Marianne.
    Mais la relativement quiétude des habitants va bientôt être réduite à néant, avec la chute irrévocable de la monarchie, puis la proclamation de la République et, enfin, l'instauration du régime de la Terreur. L'armée espagnole est aux portes du Languedoc et du Roussillon et les conditions de vie de la population se durcissent de fait ; les jeunes hommes, du moins ceux qui jouent de malchance, doivent rejoindre l'armée pour défendre le pays et la Révolution, menacés par les royalistes et la famine, bientôt, se répand en ville. Un jeune homme, boulanger de son état et plutôt inventif, fréquentant par ailleurs la jeune servante d'Elisabeth Coste, Catherine, qui s'est éveillée grâce à lui aux idées novatrices de la Révolution, a alors l'idée, pour nourrir les habitants de Montpellier, les plus nécessiteux comme les autres, d'ailleurs, qui souffrent aussi du rationnement et de manque de vivres, de cuire des galettes, appelées aussi « biscuits de mer » et qui sont usités, sur les navires, depuis bien longtemps : ce sont en effet ces biscuits très secs et donc très durs que les équipages devant entreprendre de longs voyages en mer sans possibilité de se ravitailler emmenaient pour se nourrir le temps de leur voyage. Ces biscuits, peu appétissants, avaient au moins le mérite de se conserver longtemps après avoir été cuits et le jeune boulanger pense donc pouvoir ainsi remédier au problème de manque de nourriture en ville. Elisabeth, qui doit nourrir sa fille mais aussi son père malade, se range à son avis et se met à confectionner des galettes. Elle ne sait pas alors que ce simple acte d'une mère désespérée pour nourrir sa fille va prendre une ampleur formidable et la faire soupçonner de complot anti-révolutionnaire et d'aristocratie...le fait d'être la sœur d'un prêtre insermenté et, qui plus est, déporté par les autorités après avoir refusé la Constitution Civile du Clergé n'arrange assurément pas ses affaires.
    Inspiré de faits réels, le roman de Véronique Chouraqui traite un épisode très régional de la Révolution Française et donc, par là-même peu connu. Plutôt effrayant, il illustre le fanatisme d'un régime peu assuré sur ses bases et qui fait donc preuve d'intransigeance et d'autorité au point de verser dans l'horreur ; le désespoir de populations qui n'ont jamais vu les innovations de la Révolution et pour qui l'égalité naturelle entre les hommes n'est qu'une abstraction et qui doivent continuer, comme avant, à trimer pour nourrir et faire vivre leur famille ; le ridicule aussi de ces hommes qui se croient investis d'une mission républicaine et nient en bloc l'héritage monarchique au point de remplacer leurs noms de baptême, donc à connotation religieuse, par des noms bien plus courants de fruits et de légumes, par exemple. Le roman est aussi un bel exemple du fanatisme et de l'horreur de cette période que l'on est aujourd'hui un peu trop enclin à porter aux nues.
    Pour autant, il a des défauts comme des qualités et c'est ce que nous allons voir tout de suite. En effet, même si ce roman m'a convaincue, j'ai trouvé qu'il péchait par une chronologie un peu confuse et par un style parfois un peu difficile à suivre, d'autant plus que le livre est émaillé de flash-back. Flash-back qui permettent d'en savoir un peu plus sur le passé des personnages et donc, notamment, sur leur façon d'agir, mais il est parfois difficile de se retrouver entre les différents chapitres et de comprendre à quel moment le retour en arrière s'est amorcé.
    J'ai par contre trouvé ce roman très bien documenté, surtout sur les instances juridiques sous la Révolution mais aussi sur la politique de cette période en général. D'un Rouge Incomparable peint le portrait complet d'une ville, d'une région à l'identité tout de même fortement marquée et de personnages issus de différentes classes de la société, cette société qui peine encore à se défaire de ces anciens carcans, malgré, justement cette volonté d'abolir tout privilèges et de proclamer l'égalité de la Révolution. On se rend vite compte que, si aujourd'hui ces notions-là sont des acquis pour nous, il faudra bien des têtes tombées et bien des combats pour qu'elles le deviennent. En effet, les grandes idées de 1789 n'avaient pas encore eu la possibilité de s'enraciner fermement de la société qui connaissait encore bien des injustices.
    Ce que j'ai aimé aussi, c'est l'histoire un peu plus sentimentale qui sert de trame, de squelette au roman, en quelque sorte. Cette histoire lie Elisabeth Coste au juge de paix Joseph Durand, ancien ouvrier de son père, et qui a fait des études de droit à Aix avant de revenir à Montpellier où il a embrassé la cause révolutionnaire. Ils avaient connu une histoire d'amour juvénile avant de se perdre de vue, ils le pensaient très certainement, pour toujours. Histoire difficile, dure parfois, pleine de complications, cela change des grandes passions parfois un peu niaises. Au contraire, j'ai trouvé cette histoire très belle et intéressante à découvrir.
    De plus, en aidant Elisabeth dans son combat pour sa fille mais aussi contre l'injustice, Joseph Durand, dont le personnage peut paraître froid au premier abord devient de plus en plus sympathique au lecture à mesure que l'on avance dans le récit, surtout lorsqu'il se rend compte que ces nouvelles idées, dont il était un prêcheur convaincu, s'avèrent bien limitées.
    Et, même si je l'avoue, je me suis parfois un peu ennuyée au milieu de ma lecture, j'ai tout de même trouvé ce roman intéressant et je ne regrette pas de l'avoir lu, bien au contraire. D'un Rouge Incomparable décrit d'une façon innovante la Révolution et ça marche. Le roman a des défauts, quelques inégalités, mais se laisse lire.

    En Bref :

    Les + : un roman plutôt bien documenté et un récit intéressant inspiré de faits réels.
    Les - :
    des inégalités, une chronologie un peu confuse.


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  • « Cependant, la vie quotidienne demeurait difficile et il fallait prendre sur soi, ne pas se laisser aller, trouver dans les beaux jours un peu de joie et la force de croire en des temps meilleurs. »

    Ce que Vivent les Hommes, tome 2, Les Printemps de ce Monde ; Christian Signol

    Publié en 2002 

    Editions Le Livre de Poche (collection Littérature & Documents)

    381 pages

    Second tome de la saga Ce que Vivent les Hommes

    Résumé :

    Été 1939. Au Pradel, François et Aloïse Barthélémy, aidés de leur fils aîné, Edmond, continuent de travailler la terre familiale.
    Depuis longtemps, les cadets de François se sont dispersés : Mathieu en Algérie et Lucie en Suisse. Charles, le frère d'Edmond, et sa fiancée Mathilde, tous deux instituteurs, ont été nommés à quelques centaines de kilomètres. Louise, la benjamine, rêve de devenir missionnaire en Afrique. Il est bien loin le temps heureux de leur enfance où ils accueillaient des cherche-pains et partageaient avec eux le peu qu'ils avaient. La guerre arrive. Elle va infléchir le cours de leur vie comme celle de tous ces Français qui ont traversé le XXe siècle, ont vu évoluer la société qui a glissé inexorablement des campagnes vers les villes, jetant bas le vieux monde...

    Ma Note : ★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    A l'été 1939, François et Aloïse, paysans corréziens du haut pays, ont réussi à faire fructifier leurs terres. Propriétaires de la maison familiale dans laquelle a été élevée Aloïse puis ses deux fils, Edmond et Charles et sa fille, Louise, ils ont petit à petit tiré des revenus confortables des terres déjà possédées et en ont acheté d'autres, qui leur permettent, sinon de vivre sans souci du lendemain, du moins sans se préoccuper pour nourrir leurs enfants. François a pris sa revanche sur sa propre enfance, quand ses propres parents, paysans sans terre n'avaient pas de quoi nourrir leur famille et avaient dû le placer, lui, l'aîné qui rêvait de devenir instituteur, comme garçon de ferme, chez des maîtres pas toujours très tolérants. Il a pu, avec l'argent gagné par son travail de la terre, financer les études de son cadet, Charles et vivre à travers lui son propre rêve frustré, puisque le jeune homme est devenu à son tour professeur et s'apprête à occuper son premier poste en école primaire, quelque part en Corrèze.
    Mais la guerre approche...après l'humiliation du traité de Versailles et la chute de la République de Weimar, l'Allemagne est dirigée, depuis 1933 par Hitler, élu chancelier cette année-là et qui, petit à petit, a transformé le pays en une dictature totalitaire basée sur le racisme, l'antisémitisme et la suprématie de la race arienne. Et, alors que les autres nations n'ont pas su prendre la mesure de son désir de vengeance et du péril qui les menaçait toutes, voilà que la guerre, au début de septembre 1939, est déclarée. Et, tandis que François et Aloïse, qui ont connu la Grande-Guerre, sont replongés dans les affres qu'ils avaient connus bien des années auparavant et auxquels avaient espéré ne plus jamais se voir confrontés, leurs fils, Edmond et Charles, en âge d'être mobilisés se retrouvent à devoir assumer leurs responsabilités. Alors que l'aîné, Edmond, doit prendre les armes dès la déclaration de guerre, Charles, lui, se voit, dans les années 1940, par les hasards de son année de naissance, placé dans la catégorie des candidats au Service du Travail Obligatoire (S.T.O) en Allemagne. Alors que son frère a été fait prisonnier en 1940, comme bien d'autres, Charles, lui, va finalement choisir la clandestinité et adhérer à l'un de ses réseaux de maquis qui essaiment dans la région au cour des dernières années de guerre. En parallèle, on suit aussi les destins croisés de Lucie et Mathieu, sœur et frère de François, l'une étant mariée à un Allemand et ayant vu la montée croissante et fanatique du nazisme et l'autre préférant s'aveugler sur les prémices de la décolonisation que la Seconde Guerre Mondiale amorce doucement...car après cette atrocité, ce sont les guerres coloniales que l'Europe va devoir essuyer et supporter : ainsi, l'Indochine et l'Algérie prennent leur indépendance dans le sang et Mathieu, colon qui a fait fructifier ses terres de l'Atlas, qui s'est marié et a élevé ses enfants en Algérie, se voit soudain considéré par les populations locales comme un oppresseur et un homme à abattre.
    Si la Première Guerre avait commencé le déclin de l'ancien monde, celui des paysans et de la ruralité, il est certain que la Seconde le plonge irrémédiablement dans l'oubli, les ruraux quittant en masse leurs campagnes pour aller peupler les villes qui deviennent, bien plus encore qu'avant, les centres névralgiques du pouvoir, les relais du pouvoir centralisé à Paris. La capitale devient également, pour ces jeunes nés en province, le Saint-Graal, le sésame qui fera d'eux quelqu'un : ainsi de Pierre, le fils de Charles et Mathilde, qui part étudier les mathématiques à Centrale au milieu des années 60 et y connaîtra d'ailleurs les soulèvements ouvriers et étudiants de mai 68.
    Dans ce second tome de la saga, Christian Signol nous dépeint les destins des nouvelles générations Barthélémy. Après François, Mathieu et Lucie, derniers représentants de ce monde immémorial, basé sur des valeurs et des croyances venues de bien loin, c'est au tour de leurs enfants de grandir de devenir des adultes et de changer leur société. Le monde va vite, trop vite peut-être pour les anciennes générations qui ne comprennent pas les plus jeunes mais pas pour eux, justement, qui sont avides d'émancipation, de progrès et d'un peu plus de justice. C'est pourquoi la cause des femmes, par exemple, est au centre du récit, avec le combat de Mathilde, l'institutrice éclairée, qui revendique le droit à l'interruption volontaire de grossesse et à l'accès à la pilule contraceptive, qui sera d'ailleurs commercialisée pour la première fois dans les années 60 et légalisée par la loi Neuwirth (avant que l'I.V.G ne le soit, dans les années 70, par la loi de Simone Veil). Ce roman nous montre aussi le déracinement et la souffrance des pieds-noirs, ces colons de l'Algérie qui aimaient cette terre comme la leur mais en furent chassés par la volonté, bien naturelle au demeurant mais ô combien douloureuse pour eux, d'indépendance des populations ancestrales.
    Émouvant par instants, mais bien mené, nostalgique sans jamais tomber dans le pathos, ce second tome est très agréable à lire et clôt avec beaucoup de talent cette saga rurale et paysanne et surtout, extrêmement bien documentée.

     

    En Bref :

    Les + : une saga rurale et paysanne bien tournée, un bel hommage à un pays et aux hommes qui l'ont fait.
    Les - :
    des passages un peu répétitifs, comme dans le premier tome finalement.

     


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  • « Ils partirent après un dernier regard vers les sommets blancs, que la limpidité de l'air rendait proches et précieux comme des rêves réalisés. »

    Ce que Vivent les Hommes, tome 1, Les Noëls Blancs ; Christian Signol

    Publié en 2002

    Editions Le Livre de Poche

    473 pages

    Premier tome de la saga Ce que Vivent les Hommes 

    Résumé :

    Les Noëls blancs, ce sont ceux dont se souviendront François, Mathieu et Lucie Barthélémy, en repensant à leur enfance, là-bas, aux confins de la Corrèze et du Puy-du-Dôme, dans ce haut pays aux hivers rudes. Ils y ont grandi avec le siècle. Auguste, le père, et Elise, la mère, travaillent une terre qui ne leur appartient pas. A douze ans, François doit abandonner l'école pour devenir garçon de ferme. Un peu plus tard, la mort brutale du père contraint Lucie à se placer comme domestique, tandis que Mathieu tente sa chance en Algérie. Ainsi sont-ils jetés au cœur de toutes les tourmentes de leur époque.                                                                                                                           Christian Signol inaugure ici une série intitulée Ce que vivent les hommes : l'histoire des Barthélémy, de 1900 à 2000. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Au début du XXème siècle, la famille Barthélémy, paysans pauvres sans terre, survivent tant bien que mal sur une petite exploitation qui ne leur appartient pas, sur les hautes terres limousines, aux confins de la Corrèze et de l'Auvergne. Parce qu'ils n'ont pas les moyens, leur fils aîné, François, qui caressait le rêve de devenir instituteur, doit abandonner l'école à douze ans pour se louer comme garçon de ferme. C'est finalement en tant que paysan qu'il s'épanouira et rencontrera l'amour, sans pour autant oublier ses ambitions chimériques d'enfance. Le cadet, Mathieu, ne rêve que d'aventures et d'horizons nouveau et c'est finalement avec ferveur qu'il embrasse la condition de colon, en Algérie. Quant à Lucie, leur jeune sœur, la dernière de la famille, elle choisit, bien malgré elle, cependant, une voie bien peu conventionnelle pour une femme en ce début de siècle.
    Les Noëls Blancs inaugure une saga familiale en deux tomes, celle des Barthélémy, que l'on suit donc de génération en génération jusqu'au aux années 2000...Les différents membres de la famille vont connaître les grands événements de leur temps : Mathieu et François seront pris bien malgré eux, comme des millions de jeunes Français, dans la tourmente d'une boucherie déclenchée par l'assassinat d'un archiduc, héritier d'un empire bien lointain pour ces paysans des hautes terres ; leur sœur Lucie connaîtra la montée en puissance du nazisme en Allemagne tandis que la génération de leurs enfants devra faire face, elle, à la capitulation de la France face à l'Allemagne d'Hitler et au développement des réseaux de Résistance. Et la génération d'après, elle, devra affronter la guerre d'Algérie et se jettera à corps perdu dans le mouvement amorçé par mai-68, tandis que le communisme connaît un essor sans précédent et que l'Europe se trouve coupée en deux par le rideau-de-fer.

    Ce que Vivent les Hommes, tome 1, Les Noëls Blancs ; Christian Signol

    L'Angélus, par Jean-François Millet (XIXème siècle)


    Ce roman fait partie de ce que l'on peut appeler la littérature du terroir, car c'est en effet un bel hommage à ces terres sauvages de la Haute-Corrèze, où les contreforts du Massif Central se transforment progressivement en vallée opulente pour la Dordogne. Mais c'est aussi un roman historique à part entière, bien documenté, mené bien évidemment de façon chronologique et qui nous permet à nous, lecteurs, finalement pas si éloignés que ça des héros, de revivre ces grands événements qui ont fait la France et qui ont fait l'Europe.
    Dans ce premier tome, nous suivons les destinées, plus ou moins heureuses, des premières générations, à savoir, les parents, Auguste et Elise, à l'orée du nouveau siècle, qui peinent sur des terres qui ne leur appartiennent pas et voient, avec autant de peine que lui, le rêve de leur fils François s'envoler définitivement ; et puis il y'a justement la génération des enfants, François, Mathieu et Lucie, qui connaîtront l'horreur de la Grande-Guerre puis l'insouciance des Années Folle et surtout, la refonte complète d'un monde qu'ils ont toujours connu, du fait des mutations importantes et irrévocables engendrées par la guerre de Quatorze.
    Les Noëls Blancs, comme Les Printemps de ce Monde, d'ailleurs, est un hommage à ce monde en déclin qui a pourtant résisté à bien des changements mais pas à ceux, bouleversants, qui marquent ce XXème siècle, plein d'évolutions, de mutations et surtout, d'expansion de la modernité. Ce que nous décrit Christian Signol dans son roman, c'est cette lente agonie du monde paysan traditionnel, qui disparaît peu à peu au profit d'une agriculture plus extensive, la fin des petites exploitations et la victoire des plus grosses ; enfin c'est aussi l'avènement de la ville, en tant qu'entité incontournable et qui prend peu à peu le pas sur la ruralité que nous décrit l'auteur et dont nous sommes témoins, à travers les yeux des héros. Il y'a ceux, comme François, qui continuent malgré tout de s'accrocher aux coutumes, par respect pour les parents mais aussi par conviction personnelle ; il y'a ceux, comme Mathieu, qui abandonnent leur terre natale pour aller construire ailleurs ce qu'ils n'ont pas eu la possibilité de se voir offrir par leur pays de naissance. Chacun fait face à la modernité et aux bouleversements qu'elle implique comme il peut.
    Hommage à la paysannerie mais aussi au monde rural en général et à ces grandes étendues desquelles Christian Signol est originaire, ce roman reste un livre agréable à découvrir, beau et nostalgique mais aussi porteur de l'avenir, le nôtre, celui que l'on découvre en construction dans le second tome de cette jolie saga familiale.

    En Bref :

    Les + : une belle saga familiale et un hommage touchant à un monde disparu.
    Les - : peut-être quelques redondances.


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  • « La voleuse de livres avait frappé pour la première fois. C'était le début d'une carrière illustre. »

    La Voleuse de Livres ; Markus Zusak

    Publié en 2007 en Australie ; en 2014 en France (pour la présente édition)

    Titre original : The Book Thief

    Editions Pocket

    632 pages 

    Résumé :

    Leur heure venue, bien peu sont ceux qui peuvent échapper à la Mort. Et, parmi eux, plus rares encore, ceux qui réussissent à éveiller Sa curiosité. Liesel Meminger y est parvenue. Trois fois cette fillette a croisé la Mort et trois fois la Mort s'est arrêtée. Est - ce son destin d'orpheline dans l'Allemagne nazie qui lui a valu cet intérêt inhabituel ou bien sa force extraordinaire face aux événements ? A moins que ce ne soit son secret... Celui qui l'a aidée à survivre. Celui qui a même inspiré à la Mort ce si joli surnom : la Voleuse de livres...

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Un énième livre sur la Seconde Guerre Mondiale, c'est ce que l'on peut se dire en ouvrant La Voleuse de Livres. Oui, mais -parce qu'il y'a toujours un mais, dans ce genre d'histoires-, justement, La Voleuse de Livres n'est pas un ÉNIÈME livre traitant de la guerre. Tout d'abord, de part la manière dont l'auteur traite son sujet, le livre en devient alors tout à fait novateur.
    Le narrateur ne sera ni un personnage du livre ni même un narrateur omniscient, c'est encore bien plus compliqué. Celle qui se propose de nous raconter l'histoire de la voleuse de livres, Liesel Meminger, c'est la Mort. Ni plus ni moins. La Mort qui, en cette période de guerre, eut fort à faire, on le sait. Seulement Liesel, cette jeune Allemande, lui échappa par trois fois et suscita alors la curiosité de la Mort. Une prouesse, car la Mort n'est pas là pour s'attarder quand elle vient chercher une âme. Eh bien Liesel réussit le tour de force de l'intéresser sans pour autant qu'elle ait envie de l'emmener. Et c'est son histoire d'adolescente dans l'Allemagne nazie que la Mort se propose alors de nous raconter.
    Au début de l'année 1939, Liesel, sa mère et son petit frère, cheminent vers une petite ville proche de Munich, Molching, où la pauvre femme va laisser ses deux enfants dont elle ne peut plus s'occuper, à une famille de parents nourriciers qui prendront soin d'eux. Liesel arrive seule chez les Hubermann, rue Himmel, après que son petit frère ait disparu. Là, entre Hans et Rosa, ses nouveaux parents dont les enfants sont grands, elle va parvenir à se recréer un foyer sécurisé et relativement heureux. Pourtant le malheur n'est pas loin, la Mort non plus, même si elle ne guette pas vraiment Liesel, qui se montre être une adversaire coriace.

    La Voleuse de Livres ; Markus Zusak


    La guerre fait alors rage partout et l'Allemagne n'est pas épargnée, les Alliés bombardant régulièrement ses villes. Le pays survit laborieusement et il n'y a que les nazis fervents pour croire au réel bénéfice de la guerre contre les autres pays et de la solution finale. Mais il y'a aussi les autres, ces Allemands qui n'ont pas eu le choix, ceux qui se sont ralliés au Parti parce que c'était comme ça mais sans réelle conviction politique et il y'a ceux aussi, comme Hans Hubermann, le père nourricier de Liesel, pour lequel elle se prend d'une véritable affection filiale, qui, malgré le fanatisme de son fils, refuse de s'encarter et de devenir un parfait nazi, allant même jusqu'à apporter son aide à des Juifs.
    Au milieu de cela, Liesel qui devient une adolescente, parvient pourtant à se constituer une vie plutôt insouciante, entre l'affection de ses parents, celle de ses amis et notamment de son jeune voisin, Rudy Steiner et surtout, ses livres. Les livres et les mots qu'elle apprend à aimer tout de suite après avoir appris à les déchiffrer avec Hans Hubermann. Les livres seront son réconfort et son seul soutien quand le destin frappera à nouveau, au moment où elle s'y attendra le moins et fera à nouveau voler en éclats le fragile bonheur qu'elle avait pu se recréer loin de sa famille d'origine.
    J'ai longtemps hésité à lire ce livre parce que, je l'avoue, il me faisait peur. Le fait que ce soit la Mort qui en soit la narratrice me faisait énormément hésiter, et pourtant j'avais lu énormément de bonnes critiques. Mais j'avais peur d'un roman un peu sinistre voire morbide. En fait, ça n'a pas été le cas.
    Ce qui m'a finalement motivée à lire ce livre, ce sont justement tous ces bons avis et du coup, je n'avais pas envie de passer devant une perle littéraire alors je me suis lancée. La couverture des éditions Pocket m'a beaucoup aidée à me jeter à l'eau aussi parce qu'elle m'a vraiment attirée, je l'ai trouvée sublime -maintenant que j'ai lu le roman je la trouve en plus complètement en rapport avec l'histoire-, et avant même de lire le roman j'ai vraiment eu un coup de cœur pour elle, coup de cœur qui s'est ensuite poursuivi avec ma découverte de l'histoire qui est vraiment magistrale. Oui, il n'y a pas d'autres mots et La Voleuse de Livres est un petit bijou. Plein d'émotions, touchant, il n'en est pas moins, comme beaucoup de livres du genre, porteur d'un certain espoir. Et le côté morbide auquel je m'attendais n'apparaît finalement pas ou disons, pas plus que ce qu'on pourrait croire car, au fond, notre narratrice reste étonnement humaine : Markus Zusak est certainement le premier romancier qui parvient à doter la Mort d'une conscience et, d'un cœur ou, du moins, d'une certaine empathie, ce qui est finalement tout à fait novateur, la Mort n'étant jamais traitée de cette façon, ni au cinéma ni en littéraire, où elle est toujours porteuse de noirceur, de deuil et de douleur...au contraire, ici, Markus Zusak nous dépeint une entité toujours un peu floue mais qui accomplit sa tâche comme le ferait un humain et depuis si longtemps qu'elle n'y trouve plus d'intérêt, si tant est, d'ailleurs, qu'elle en ait trouvé un jour...
    La Voleuse de Livres m'a complètement soufflée et je crois que ce n'est pas un livre dont on sort indemne. Un véritable coup de cœur et une découverte qui m'a retournée. Ce roman est certainement l'un des meilleurs qui aient été écrits dernièrement.

    La Voleuse de Livres ; Markus Zusak

    En Bref :

    Les + : une histoire magnifique et vraiment très bien écrite.
    Les - : Aucun.

     

     

    Coup de cœur

     

     


    8 commentaires


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