• « Il était une fois une histoire vraie, ensemble drame et farce. Une histoire au présent, et sans dates, car intemporelle. L'histoire d'une année de paroxysme politique, à elle seule métaphore du XIXe siècle. Une histoire où la grandeur côtoie la bassesse. »

     

     

     

       Publié en 2020

      Editions Pocket

      368 pages 

     

     

     

     

     

     

    Résumé :

     Entrez dans la danse : une des plus sidérantes années de l'Histoire de France commence. Fraîchement débarqué de l'île d'Elbe, Napoléon déloge Louis XVIII pour remonter sur son trône. Son trône ? Après Waterloo, le voilà à son tour bouté hors des Tuileries. Le roi et l'Empereur se disputent un fauteuil pour deux, chacun jurant d'incarner la liberté, la paix et la légitimité. 
    Sur la scène de ce théâtre méconnu des Cent-Jours, deux couples, fidèles de l'Aigle, sont dans la tourmente. Des héros oubliés liés par un sens de l'honneur et une loyauté hors du commun, qu'ils vont payer cher...
    Au bal du pouvoir, la valse des courtisans bat la mesure face à un peuple médusé. La fable reste intemporelle, enjouée et amorale. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    1815, année héroïque (oui, je sais ma vanne est nulle mais c'est pas grave). Après le triste et tragique destin de la fille de Louis XVI et Marie-Antoinette, Marie-Thérèse Charlotte, raconté dans Mousseline la Sérieuse, Sylvie Yvert s'attelle à l'une des années les plus folles de notre Histoire ! 1815. L'année de Waterloo (morne plaine) mais surtout, l'année du vol de l'Aigle, l'année des Cent-Jours, l'année ou Napoléon, délogé de son trône l'année précédente par Louis XVIII l'en chasse pour se réinstaller aux Tuileries avant d'en être à nouveau délogé à son tour par...Louis XVIII. Vous suivez ? 1815, c'est aussi l'année des retournements de veste, des basses vengeances et des piètres ambitions, des élévations bien peu méritées, de l'injuste épuration et de la criante obséquiosité. 1815 est une année à nulle autre pareille.
    Pour la restituer dans son contexte, 1815 est censée être la première année de la Restauration des Bourbons : l'année précédente, Napoléon Ier, lâché de tous les côtés (même par son épouse l'impératrice Marie-Louise, sommée de rentrer en Autriche avec son fils, le petit roi de Rome âgé de trois ans), a abdiqué. Le vainqueur d'Arcole, Austerlitz, Iéna, Eylau, vient de connaître des campagnes désastreuses et notamment celle, terrible, de Russie en 1812. En 1814, Napoléon Ier se retire et part en exil sur l'île d'Elbe, petit caillou perdu de Méditerranée, non loin de sa Corse natale et des côtes italiennes. A Paris, c'est le retour des Bourbons : Louis XVIII, frère cadet de Louis XVI, ceint enfin la couronne de France.
    Mais, coup de théâtre : au mois de mars 1815, Napoléon quitte l'île d'Elbe et débarque à Golfe-Juan, le 1er mars. Commence alors une marche forcée vers le nord, vers Paris, à travers des villes et des campagnes médusées : tandis que Louis XVIII quitte précipitamment les Tuileries aussi vite que lui permet son piètre état de santé et que les troupes se mutinent, se remettant les unes après les autres au service de l'Empereur, le 20 mars à 21 heures, Napoléon arrive à Paris, accueilli par une foule considérable. Ce que l'on a appelé le vol de l'Aigle est terminé ; c'est le début des Cent-Jours. Cent-Jours qui commencent triomphalement avant de se terminer dans la pire des débâcles. Cette fois, pas de mansuétude, pas de quartier : les Alliés vont se débarrasser purement et simplement du trop embarrassant Ogre de Corse en l'envoyant sur l'île de Sainte-Hélène, où il disparaîtra le 5 mai 1821. En France commence alors une épuration politique où chacun tente de se racheter une conduite et parfois, une conscience. On gratte poliment les abeilles impériales pour faire réapparaître les fleurs de lys royales, Louis XVIII revient aux Tuileries, couchant dans le propre lit de l'usurpateur, pas gêné pour trois sous d'être rassis sur son trône par la force de la coalition européenne. Surtout, les ultras, menés par son frère le comte d'Artois (futur Charles X) hurlent à sa porte comme des chiens déchaînés, réclamant vengeance. Il faudra des boucs émissaires, pour étancher la soif de sang impérial soi-disant de la France mais surtout, des plus intransigeants : c'est dans ce contexte que le prince de la Moskowa, le fameux maréchal Ney, aux côtés de Napoléon à Waterloo, paiera de sa tête sa fidélité. C'est aussi dans ce contexte que les deux héros de Sylvie Yvert, d'abord simplement nommés Charles et Antoine, joueront leurs destins. L'un en sortira presque indemne, après une évasion rocambolesque imaginée par sa femme ; l'autre servira d'exemple, de leçon et sera exécuté à vingt-neuf ans, payant de sa vie sa fidélité à un idéal. 1815 est l'année des reniements et de la punition de ceux qui ne veulent pas s'en détourner. 1815 est décidément une année où tout se joue, un drame mélangé à une farce comme le dit si bien l'auteure.
    Au départ, on ne sait pas qui sont Antoine et Charles. Leurs destins sont déroulés en parallèle l'un de l'autre même si l'on comprend rapidement ce qui les lie : leur adhésion à l'Empire. L'un est de naissance modeste et assiste à la chute de la monarchie et à l'ascension d'un petit général sur lequel on ne parierait pas trois sous mais qui va surprendre tout le monde. L'autre est issu de la noblesse provinciale et naît quelques années seulement avant le début de la Révolution. Il est né dans les derniers feux de l'Ancien Régime mais ne l'a jamais connu. Il fera ses armes sous l'Empire et refusera de reconnaître la Restauration, finalement proclamée par l'étranger en 1814, ce qu'il considère comme une tromperie. La force de sa conviction le forcera à se rallier, en mars 1815 à Napoléon, qu'il n'admire pourtant pas mais qu'il préférera toujours cent fois à un pouvoir fantoche manipulé par une coalition européenne.

    Le retour de Napoleon de l'île d'Elbe en - Charles Baron von Steuben en  reproduction imprimée ou copie peinte à l'huile sur toile

    Le ralliement du 5e d'infanterie de ligne à l'Empereur, le 7 mars 1815 (Charles de Steuben, 1818)


    Antoine et Charles ont, en apparence, des destinées radicalement différentes. Pourtant, en 1815, ils paieront tous les deux leurs fidélités à l'Empire. On le sait, dans les périodes de fortes tensions politiques, des épurations parfois sommaires ont lieu. Il faut des coupables et on les prend où on les trouve, tant pis s'il y'a plus coupables que les coupables. L'un d'entre eux le paiera de sa vie : sa femme, sa famille, ses connaissances ne lui seront finalement d'aucun secours et c'est avec courage et panache qu'il se présentera devant le peloton d'exécution. L'autre verra tomber autour de lui tous les séides de l'Empereur en attendant son tour : il faudra toute la force et l'amour de son épouse pour s'en sortir.
    C'est l'histoire de Charles Angélique François Huchet de La Bédoyère et de Antoine-Marie Chamans, comte de Lavalette que Sylvie Yvert nous raconte ici. Je vous laisse le soin d'aller vous renseigner sur internet pour en découvrir un peu plus sur eux si vous le souhaitez ou alors, lisez le roman, c'est plus simple : d'ailleurs, si je peux me permettre un conseil, je crois qu'il est intéressant de commencer le roman sans rien savoir de ces deux personnages finalement peu connus, en comparaison de tous les autres qui gravitent dans le roman.
    Car c'est véritable la grande Histoire qui prend corps ici. Ce roman est digne d'un péplum, c'est une grande fresque que j'ai pris un grand plaisir à savourer. Ma vision de l'Histoire se rapproche beaucoup de celle de l'auteure, j'ai l'impression et je me suis sentie rapidement en communion avec ce roman, qui m'en a rappelé un autre, excellent au demeurant, que j'ai lu l'année dernière : L’Été des Quatre Rois, de Camille Pascal.
    Dans ce roman, on croise donc tout ce beau monde de 1815, tous les courants politiques : les libéraux, les royalistes bon ton, les ultras, les modérés, les bonapartistes, les jacobins. Dans ce flot de personnages plus ou moins insignifiants, la figure charismatique de Napoléon se détache, d'autant plus criante que son rival n'est qu'un pauvre roi âgé et podagre qui peut à peine marcher. On y croise aussi Joséphine de Beauharnais, la première impératrice, sa fille Hortense, reine de Hollande par son mariage avec Louis Bonaparte, l'un des frères de Napoléon, Fouché et Talleyrand (que Chateaubriand compare avec brio au vice s'appuyant au bras du crime), le roi Louis XVIII donc, son frère le futur Charles X, leur nièce, la pauvre Madame Royale seule survivante du Temple, enfermée dans une tristesse sans nom depuis des années. On y croise aussi des femmes exaltées et des hommes pour qui fidélité n'est pas un vain mot.
    Quand on dit que la réalité dépasse souvent la fiction, c'est vrai : est-ce qu'un romancier aurait pu imaginer une année telle que 1815 ? Il n'y a bien que l'Histoire des hommes capable de concentrer en si peu de temps de tels événements. On qualifierait un roman racontant de tels événements d'être peut-être un peu trop romanesque, justement, peut-être pas très crédible : ils n'en sont donc que plus puissants et plus percutants quand on sait qu'ils ont tous existé et se sont succédé, tourbillonnants, en quelques mois seulement.
    Je ne suis pas spécialement intéressée par l'Histoire du XIXème siècle, c'est peut-être la période historique qui me parle le moins avec l'Antiquité...du moins pour ce qui est des régimes qui se succèdent et des courants politiques qui émergent : j'aime l'Histoire sociale du XIXème siècle mais nettement moins son Histoire politique et je reste hermétique à l'épopée napoléonienne. Certes, on ne peut pas enlever son génie au personnage mais j'avoue que son destin ne me captive pas. Sylvie Yvert est parvenue, avec un roman de moins de 500 pages mais qui m'a donné l'impression de lire un véritable pavé, à me passionner comme jamais avant je ne l'avais été pour cette époque ! Vous pouvez lire un pavé de 1000 pages pleines de vide ou, au contraire, un roman plus modeste au premier abord mais qui se révèle d'une richesse rare à chacune de ses pages. C'est le cas d'Une Année Folle, qui confirme décidément le très bon ressenti que j'avais éprouvé en lisant Mousseline la Sérieuse, il y'a deux ans et demi.

    En Bref :

    Les + : C'est palpitant, c'est vivant ! On entend le bruit de la cavalcade des sabots, le roulement des tambours des pelotons d'exécution, les sanglots des veuves... 1815 est une année tournant, un virage à 180 degrés. Rien jamais ne sera plus pareil après cette année. 1815, année héroïque brillamment racontée ici par Sylvie Yvert, l'auteure inspirée de Mousseline la Sérieuse. Un vrai régal.
    Les - :
    Aucun, bien évidemment ! ;)


    Une Année Folle ; Sylvie Yvert

       Mémoires de la baronne d'Oberkirch sur la cour de Louis XVI et la société française avant 1789 ; Henriette Louise de Waldner de Freundstein, baronne d'Oberkirch LE SALON DES PRÉCIEUSES EST AUSSI SUR INSTAGRAM @lesbooksdalittle


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  • « Aujourd'hui, quand je revois la manière dont les choses se sont passées, je me dis qu'il aurait fallu faire autrement. J'étais tendu vers un but. Il m'a aveuglé. Je suis passé à côté de ce que j'aurais dû voir et combattre. En aurais-je eu le courage ? Je ne sais pas. »

    Couverture Le dernier des nôtres

     

     

     

         Publié en 2017

      Editions Le Livre de Poche

      474 pages

     

     

     

     

     

     

    Résumé :

    Manhattan, 1969 : un homme rencontre une femme. 
    Dresde, 1945 : sous un déluge de bombes, une mère accouche d'un petit garçon. 
    Avec puissance et émotion, l'auteur nous fait traverser ces continents et ces époques que tout oppose : des montagnes autrichiennes au désert de Los Alamos, des plaines glacées de Pologne aux fêtes new-yorkaises, de la tragédie d'un monde finissant à l'énergie d'un monde naissant...Deux frères ennemis, deux femmes liées par une amitié indéfectible, deux jeunes gens emportés par un amour impossible sont les héros de cette fresque flamboyante. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★

    Mon Avis :

     Entre 1945 et les années 1970, l'histoire d'une famille allemande déchirée par la tragédie et par la guerre.
    En 1969, le jeune Werner Zilch, entrepreneur new-yorkais motivé et décidé à faire fortune sans rien devoir à personne, rencontre une jeune femme dans un restaurant. Il ne le sait pas encore, mais cette rencontre va changer sa vie et pas simplement sa vie amoureuse.
    En 1945, sous une pluie de bombes, dans une Dresde ravagée par les missiles alliés et menacée par l'avancée des troupes russes, une jeune femme donne naissance à un petit garçon : elle a juste le temps de le nommer et de le confier au médecin qui l'a accouchée avant de mourir.
    C'est difficile de résumer ce roman sans trop en dire, je trouve. Le meilleur moyen de s'en faire une idée, c'est de le lire, bien évidemment... mais comment vous en parler pour vous donner envie sans trop vous en dire non plus et ainsi, gâcher votre curiosité ? Alors même que je suis en train d'écrire ces mots, je ne sais pas du tout à quoi va ressembler la suite de cette chronique.
    On va commencer directement, une fois n'est pas coutume, par mon ressenti, avant d'en dire plus...Déjà, je dirai que je n'ai pas trouvé dans ce livre ce à quoi je m'attendais à la lecture du résumé. Est-ce que je m'attendais à quelque chose d'autre ? Oui. Enfin, disons, que je ne m'attendais pas à un récit comme celui-là, clairement. Est-ce que je le regrette ? Assurément, non. J'aurais pu être déçue, justement, de ne pas voir mes attentes satisfaites. Au final, je ne l'ai pas du tout été et j'ai trouvé ce récit d'une puissance rare. Vous lirez des avis mitigés sur internet : le thème qui fait vendre, le personnage principal masculin insupportable, le récit cousu de fil blanc. Que le thème fasse vendre, c'est un fait. Que le personnage de Werner soit parfois un peu insupportable, c'est vrai aussi (en même temps, un mec de vingt-cinq ans ultra sûr de lui et qui profère des énormités machistes dans les années 1970, ça courrait les rues, non ?). Ensuite, que le récit soit cousu de fil blanc...bon, je crois que c'est à l’appréciation de chacun. Personnellement, je n'avais pas forcément vu venir les rebondissements des derniers chapitres.
    Je ne m'étais pas non plus forcément attendue à la puissance des premiers chapitres : à la lecture de plusieurs résumés, je savais ce que j'allais y trouver mais honnêtement, j'ai été percutée et j'ai mis quelques secondes avant de redescendre. C'est violent, incisif et l'auteure ne ménage pas ses lecteurs. C'est la Seconde guerre mondiale dans toute son horreur, mais le prisme est légèrement déplacé ici : pas question de parler de la France, de l'Occupation, de la Résistance ou du Blitz, des sujets effectivement vus et revus, mais bien de la défaite de l'Allemagne en train de se jouer. Nous sommes au début de 1945, à quelques mois de l'armistice. L'Allemagne est cernée par les Alliés et par l'Armée rouge : au mois de janvier, les premiers camps de la mort sont libérés, on découvre avec stupéfaction et effroi les horreurs qui y ont été commises pendant toute la guerre...et surtout, de nombreuses villes allemandes sont prises sous le feu des bombes britanniques. Dresde n'y échappe pas : du 13 au 15 février 1945, la RAF, avec l'appui de l'aviation américaine, lâche pas moins de 650 000 bombes incendiaires et explosives sur la ville. A ce jour encore, le nombre exact de morts n'est pas connu et oscille entre 35 000 et 50 000 morts, ce qui est considérable. L'Allemagne du IIIème Reich est finie mais tandis que les hauts dirigeants, pour échapper à l'ennemi, se suicident à l'abri de leurs bunkers, comme le fera Hitler en avril 1945, c'est la population qui trinque. C'est dans cette horreur sans nom, dans cette ville qui n'en a plus que le nom, ce joyau baroque qui n'existe plus en quelques heures, que Werner naît. Oui, vous aurez compris que je ne vous révélerai pas le scoop de l'année : dès la lecture du résumé, on comprend que le jeune homme de 1969 et le bébé de 1945 sont bien la seule et même personne. Werner, donc, dont on va remonter l'histoire petit à petit, pour comprendre. Comprendre le drame d'une famille, bien évidemment bouleversée par la guerre mais aussi par des griefs et des rivalités plus personnelles qui n'ont rien à voir avec elle.

    Image illustrative de l’article Bombardement de Dresde

     

    La ville de Dresde après les bombardements de février 1945


    J'ai aimé ce changement de point de vue : je crois que je peux compter sur les doigts d'une main les romans que j'ai pu lire et qui traitaient de la Seconde guerre mondiale et qui se concentrent sur l'Allemagne. Pourquoi ? Un fond de rancœur ? Un reste de pudeur à évoquer les souffrances d'un peuple qu'on considérait alors comme l'ennemi irréductible ? Par sa proximité avec nous, il est difficile effectivement de s'approprier ce sujet avec une objectivité froide. On va forcément y mettre un peu de nous, des souvenirs de nos proches, parce qu'on a tous un grand-père, une grand-mère qui a bien connu cette époque et qui nous l'a racontée. Ou pas. Et je crois qu'on se forge aussi notre sentiment profond avec ces paroles ou l'absence de ces mots, justement, ce silence qui pèse ; parce que la Seconde guerre est une guerre totale, avec des fronts flous, sans arrière, parce que chacun est touché et risque sa vie, parce qu'il n'y a pas que les soldats qui vont au charbon, comme on dit et que certains jeunes gens réfractaires vont s'improviser guerriers avec des fusils de fortune et quelques bouts de ficelle, et parce que pour la première fois la xénophobie est élevée au rang d'une idéologie sur laquelle on assoit des régimes, cette guerre est décidément bien différente de celle qui l'a précédée, même si l'horreur reste la même. Et on oublie bien souvent que le peuple allemand a été victime lui aussi de cette horreur. On oublie qu'il est peut-être même la première victime du nazisme. C'est ce que montre bien l'auteure dans ce roman : il y'a ceux qui ne se posent pas de questions parce qu'ils n'entendent rien à la politique, ceux qui vont adhérer à l'idéologie parce qu'ils n'auront pas le choix et enfin, ceux, impardonnables, qui vont y adhérer par conviction ou pour assouvir de bas instincts. Mais au final, combien sont-ils, les vrais convaincus et combien sont-ils ceux qui ont subi ? Les seconds sont certainement les plus nombreux. Dans cette Allemagne qui est sur le point de capituler, qui perd un à un ses dirigeants, la population, les femmes, les enfants, les plus âgés, sont les premières victimes du rouleau compresseur qui est en train de réduire le pays à néant, bouleversant des vies à jamais.
    La vision de l'auteure m'a plu. Elle ne cherche jamais à excuser mais elle nuance toujours et j'ai apprécié ce parti-pris, l'idée qu'il est facile de juger des années plus tard mais pas toujours évident de faire les bons choix à l'instant T.
    En parallèle, la double-temporalité du récit permet aussi d'aborder un monde plus léger, celui du gratin new-yorkais de la fin des années 60 et du début des années 70 : du psychédélisme de la Factory de Wharol aux belles demeures de la Cinquième Avenue, nos personnages s'étourdissent dans une vie tourbillonnante et menée à cent à l'heure, dans une époque encore optimiste où tout semble facile. Werner et son ami et associé Marcus sont les purs produits du rêve américain, des self-made-men qui s'élèvent à force d'ambition et de travail ; la sœur de Werner, Lauren, est une avant-gardiste, hippie et écolo avant la lettre tandis que Rebecca, la petite amie de Werner, est issue de cette aristocratie américaine basée sur la finance et l'industrie, vit fastueusement au milieu de montagnes de billets tout en étant artiste et souhaitant vivre de son art. On alterne donc, tout au long du récit, entre la noirceur d'un monde finissant en plein marasme et les paillettes d'une ville en pleine expansion, à une époque où la vie semble tellement plus facile et plus belle - sans être exempte de ses parts d'ombre pour autant et de ses fantômes.
    Comme dans le roman Lola Bensky, de Lily Brett, qui abordait avec pudeur les traumatismes enfouis des enfants de déportés, on découvre ici que les tragédies se transmettent et les traumatismes aussi. Et c'est dans la douleur des révélations, dans la sidération aussi qu'elles peuvent produire, que Werner va peu à peu comprendre qui il est, se stabiliser et arrêter de voler d'un projet à un autre, d'une femme à une autre, pour se construire et comprendre d'où il vient, une préoccupation tellement humaine et qui peut devenir tellement dévorante et tellement destructrice.
    J'ai donc beaucoup aimé ce roman, même si le début ne présageait rien de bon : il m'a laissé une drôle de sensation, un sentiment étrange et un peu désagréable, il m'a secouée aussi. Je me suis dit à un moment que ce roman n'était peut-être pas fait pour moi mais j'ai persévéré : je n'aime pas abandonner un livre et, d'ailleurs, je n'en avais pas envie. Au pire, je me suis dit, tu seras déçue. Non seulement je ne l'ai pas été mais j'ai trouvé dans ce roman une teneur, une densité, un récit que je n'attendais pas. Donc, en conclusion, une bien belle découverte, qui abordent des sujets qui me parlent et une époque historique pour laquelle j'ai un certain intérêt. Le changement de point de vue, braqué sur l'Allemagne de 1945, m'a beaucoup intéressée et surtout, j'ai trouvé que l'auteure se débrouillait bien avec un sujet pas simple, sans tomber dans l'écueil du manichéisme, du trop facile et du consensuel. Le Dernier des Nôtres est donc un bon roman historique mâtiné d'un secret qui créé du suspense et, qui évidemment, pique la curiosité.

    En Bref :

    Les + : un sujet intéressant et bien maîtrisé par l'auteure, comme les mots qu'elle manie avec habileté. Une double-temporalité intéressante et qui renvoie dos à dos deux époques, un monde finissant et un autre où le champ des possibles est vaste. C'était sympa et peut-être même un poil trop court pour moi !  
    Les - :
    pas vraiment de points négatifs à soulever. Certes, les premiers chapitres, surtout ceux traitant des bombardements de Dresde, m'ont laissé une drôle de sensation...mais ce n'est qu'un avis absolument personnel et donc subjectif, d'autant plus qu'il s'est rapidement dissipé.


    Le Dernier des Nôtres ; Adélaïde de Clermont-Tonnerre 

       Mémoires de la baronne d'Oberkirch sur la cour de Louis XVI et la société française avant 1789 ; Henriette Louise de Waldner de Freundstein, baronne d'Oberkirch LE SALON DES PRÉCIEUSES EST AUSSI SUR INSTAGRAM @lesbooksdalittle


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  • « C'est un miracle que même dans les pires moments, le cœur humain continue ainsi de battre. »

    Couverture La cité de larmes

     

     

     Publié en 2020 en Angleterre 

     En 2021 en France (pour la présente édition)

     Titre original : The City of Tears

     Editions Sonatine 

     542 pages 

     

     

     

     

    Résumé :

    Une famille plongée dans l'enfer de la Saint-Barthélemy : l'Histoire de France comme vous ne l'avez jamais lue !

     

    1572. Depuis dix ans, les guerres de Religion ravagent la France. Aujourd'hui, enfin, un fragile espoir de paix renaît : Catherine de Médicis a manœuvré dans l'ombre et le royaume s'apprête à célébrer le mariage de la future reine Margot et d'Henri, le roi protestant de Navarre.
    Minou Joubert et son époux Piet quittent le Languedoc pour assister à la cérémonie. Alors que la tension est déjà à son comble dans les rues de Paris, on attente à la vie de l'amiral de Coligny. C'est le début du massacre de la Saint-Barthélemy. Précipités dans les chaos de l'Histoire, Minou et Piet sont sur le point de prendre la fuite quand ils découvrent la disparition de Marta, leur fillette de sept ans...


    Après La Cité de feu, Kate Mosse nous propose une nouvelle fresque historique et familiale pleine de rebondissements. Du Paris de la Saint-Barthélemy à Amsterdam en passant par Chartres, elle tisse sa toile et le lecteur, captivé, regarde s'écrire l'Histoire. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Dix ans ont passé depuis que Minou Joubert a appris le secret entourant sa filiation et sa rencontre avec Piet Reydon, un jeune huguenot franco-hollandais. Installés à Puivert, un écrin préservé des Pyrénées, ils coulent des jours paisibles au milieu de leur famille et avec leurs deux enfants, Marta et son jeune frère, Jean-Jacques.
    Mais en cette année 1572, un événement de taille se prépare : pour sceller la fragile paix de Saint-Germain, ratifiée en 1570, la reine-mère Catherine de Médicis a eu l'idée de marier sa fille de dix-neuf ans, Marguerite de Valois, avec Henri de Navarre. Ce mariage princier est mixte, puisque la jeune Marguerite est catholique tandis que son promis a été élevé dans les austères montagnes béarnaises dans la foi calviniste de sa mère, la reine Jeanne d'Albret. Invités au mariage royal, Minou et Piet ainsi que leur famille, se préparent donc à voyager jusqu'à Paris pour assister aux festivités prévues la semaine du 18 août 1572.
    C'est dans une ville pleine à craquer et dans une atmosphère électrique, pas seulement due à la canicule, que la famille Reydon arrive aux derniers jours de juillet. La reine Jeanne d'Albret est morte quelques semaines plus tôt d'une fièvre aussi mystérieuse que subite et l'on murmure déjà, chez les protestants comme chez les catholiques, que Catherine de Médicis l'aurait peut-être fait assassiner au moyen de gants empoisonnés...Henri de Navarre, désormais roi, est arrivé à Paris flanquer de nombreux gentilshommes réformés et l'on ne sait pas bien quelles sont ses intentions : cherchera-t-il à venger sa mère ou non ? Malgré une promesse de réconciliation officielle, dont le mariage princier est le garant, la guerre n'a jamais été aussi proche à Paris qu'en cet été 1572...
    C'est dans ce contexte que Minou, Piet et leurs enfants s'installent tant bien que mal à Paris, bien déterminée à y rester le moins de temps possible. Le 18 août, la princesse Marguerite consent du bout des lèvres à épouser Henri de Navarre. Paris s'étourdit de fêtes et de réjouissances mais ce n'est que façade. Le 22, dans la rue de Béthisy, alors qu'il regagne son hôtel particulier, l'amiral Gaspard de Coligny, protestant mais conseiller très écouté du roi Charles IX, faveur qu'il dispute à la famille de Guise, est blessé par balles et ne s'en sort que miraculeusement avec une blessure à la main et au bras. L'attentat, perpétré probablement par un homme de main des Guise depuis une maison leur appartenant, met le feu aux poudres. Dans la nuit du 23 au 24 août, Paris s'embrase : commence ce que l'Histoire retiendra comme le Massacre de la Saint-Barthélémy, l'horreur d'une ville en proie à ses démons, une simple décision politique se transformant soudain en une boucherie et un déchaînement de violence d'une frange de la population contre une autre.
    Minou et Piet doivent fuir dans une ville devenue franchement hostile aux protestants. Pourtant, ils laissent derrière eux leur petite Marta, âgée de sept ans qui, dans le courant de la journée du 22 août, est sortie discrètement pour ne jamais revenir. C'est déchirés que Minou et Piet laissent derrière eux la capitale du royaume de France, sans savoir si leur petite fille est encore vivante ou non...
    Plusieurs années passent... Minou et Piet ont tant bien que mal refait leur vie à Amsterdam, la ville natale de Piet, sans jamais oublier pour autant Marta, dont le souvenir au fil du temps, s'est adouci sans jamais disparaître. Dans les années 1580, la Hollande est en passe de basculer dans les bras des calvinistes, après avoir trop longtemps supporté l'ingérence espagnole. Emmenés par le prince d'Orange, les réformés de Hollande vont s'emparer d'Amsterdam encore aux mains des catholiques... Minou et Piet sont encore une fois aux premières loges pour assister à cette convulsion de l'Histoire, mâtinée de religion et de sédition, comme c'est souvent le cas au XVIème siècle. Et nous, lecteurs, nous changeons d'angle de vue et découvrons une République du Nord un peu à part dans cette Europe du XVIème siècle, ces futurs Pays-Bas dont l'économie repose entièrement sur le commerce et sur la mer et qui sont en passe de laisser derrière eux leur passé pour embrasser leur avenir : celui d'un pays protestant, émancipé de la mainmise de la puissante et très catholique Espagne des Habsbourg. Parce que je n'ai pas eu souvent l'occasion de lire des romans se passant aux Pays-Bas ou Provinces-Unies (à l'exception de La Jeune Fille à la Perle ou encore Les Mots entre mes Mains), j'ai apprécié de me transporter ailleurs qu'à Paris ou dans le Languedoc.

    MAS Estampes ar Twitter: “#Cejourlà 18 août 1572 mariage d'Henri III roi de  Navarre (futur Henri IV) & de Marguerite de Valois (dite reine Margot)  soeur de Charles IX… https://t.co/PqfT4qbDRq”

    Estampe représentant le mariage d'Henri de Navarre et Marguerite de Valois le 18 août 1572


    C'est alors que les Reydon vont recevoir une nouvelle bouleversante venue de France... Et si Marta était encore vivante ? Quant à Vidal, l'ancien ami de Piet devenu son ennemi juré, il semblerait que l'on ait enfin retrouvé sa trace après des années de disparition.
    Entremêlant la grande Histoire et la petite, de rebondissements en rebondissements, Kate Mosse tisse un roman dans la droite ligne du précédent, La Cité de Feu, mais sur un temps bien plus long puisque le roman court sur plus de vingt ans.
    Abordant des sujets inhérents à l'époque (les conflits religieux, le contexte politique, une Europe en pleine mutation, souvent déchirée entre catholiques et protestants) La Cité de Larmes a aussi une dimension plus universelle : le drame que traversent Minou et Piet au moment de la Saint-Barthélémy n'est malheureusement pas à reléguer dans les tréfonds d'une Histoire lointaine. De nombreux enfants disparaissent chaque année, laissant des familles plongées dans l'incertitude et dans la souffrance d'un deuil impossible, l'espoir sans cesse ravivé et souvent déçu.
    Globalement, le roman est réussi. Très dense, j'ai eu l'impression qu'il faisait plus que ces cinq-cents et quelques pages. Si j'ai eu la sensation d'un début peut-être un peu lent à démarrer, je crois surtout que cette impression et ce que j'ai pris pour un manque d'intérêt était peut-être plutôt dû à mon propre rythme de lecture qu'au roman en lui-même. Lorsque j'ai pris un rythme de croisière me convenant mieux, je suis totalement entrée dans l'intrigue pour ne plus en sortir. J'ai pris un grand plaisir à découvrir ce roman, qui peut se lire indépendamment du premier mais que j'ai apprécié de découvrir dans le sillage de La Cité de Feu, lu il y'a quelques semaines. C'est avec un peu de nostalgie que je laisse derrière moi la famille Reydon-Joubert, avec presque l'espérance de les retrouver pour un troisième tome. Qui sait ?
    Je soulèverai toutefois deux bémols : au-delà de deux ou trois anachronismes facilement pardonnables (Marguerite de Valois est souvent appelée Margot, un surnom qui ne lui a été donné que bien après sa mort, par les auteurs du XIXème siècle ; les jardins à la française n'existaient pas encore dans les année 1580), je voudrais surtout revenir sur cette double temporalité, qui ouvre le roman. Si vous avez lu La Cité de Feu, vous savez que les deux romans s'ouvrent à une autre époque que celle qui sera ensuite traitée tout au long de l'intrigue. Au départ, je m'attendais à retrouver cette double temporalité aussi à la fin du roman. Ce ne fut pas le cas dans La Cité de Feu...pas grave, me dis-je, puisque le roman a une suite. Seulement, je suis bien embêtée parce que la même chose se produit dans La Cité de Larmes : le roman ne s'ouvre pas en 1572, ni en France...et puis ça s'arrête là. Cette double temporalité n'est pas forcément expliquée ni exploitée et je n'ai pas forcément compris, du coup, son intérêt. Est-ce qu'elle était réellement utile pour la compréhension de l'intrigue ? Est-ce qu'il fallait absolument cette double temporalité ? Pour ma part, je n'en suis pas persuadée.
    Je n'ai pas non plus été forcément convaincue par les derniers chapitres que j'ai trouvé légèrement trop...romanesques. Ou disons, un peu trop romanesques pour moi. J'avoue ne pas avoir été spécialement convaincue par cette fin qui me laisse perplexe. C'est un peu dommage parce que je ne ressors pas de ma lecture pleinement convaincue, du coup, mais l'essentiel est malgré tout de refermer le roman avec le sentiment d'avoir fait une bonne découverte et ce fut le cas

    Une scène du Massacre de la Saint-Barthélémy : l'assassinat de Briou, gouverneur du prince de Conti le 24 août 1572 (Joseph Nicolas Robert-Fleury, XIXème siècle)

    En Bref :

    Les + : l'histoire d'une famille emportée dans les tourbillons de l'Histoire et un drame intime, un voyage entre la France des Valois et les Provinces-Unies qui s'apprêtent à faire un choix crucial... sillonner l'Europe du XVIème siècle dans les pas de Minou et Piet était bien sympa.
    Les - :
    la fin m'a laissée perplexe et a peiné à me convaincre parce qu'un peu trop romanesque. Enfin, cette double temporalité du départ ne cesse de me questionner : pourquoi ? Je n'ai pas eu de réponse et malheureusement n'en comprends pas spécialement l'intérêt. Pour moi, elle est superflue, le reste de l'intrigue se suffisant amplement à lui-même.


    La Cité de Larmes ; Kate Mosse 

      Mémoires de la baronne d'Oberkirch sur la cour de Louis XVI et la société française avant 1789 ; Henriette Louise de Waldner de Freundstein, baronne d'Oberkirch LE SALON DES PRÉCIEUSES EST AUSSI SUR INSTAGRAM @lesbooksdalittle


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  • « Profitez seulement des moments que nous passons ensemble. Ne pensez pas à ceux qui nous séparent. C'est ainsi que l'on parvient au bonheur et que la paix peut gagner votre cœur. »

    Couverture Marco Polo, tome 2 : Au-delà de la Grande Muraille

     

     

         Publié en 2002

      Editions N°1/Stock

      361 pages 

      Deuxième tome de la saga Marco Polo

     

     

     

     

     

    Résumé :

    1278. Arrivé à Pékin depuis trois ans, le jeune Marco Polo est devenu un familier du Grand Khan Khoubilaï. Fasciné par cet empereur mongol dont les terres s'étendent sur la moitié du monde et flatté par l'estime qu'il lui porte, le Vénitien comprend qu'il a rencontré son maître. 

    Marco Polo est appelé à vivre un destin fabuleux sur ces terres d'Asie qu'il sillonne jusqu'au Japon, l'île imprenable du shogun. Il devient tour à tour gouverneur d'une province chinoise et ambassadeur de guerre. Dans ses voyages tandis que Xiu Lan, une courtisane aux pieds bandés, l'initie à l'art délicat de l'érotisme, le Vénitien fait l'expérience de l'efficacité des postes aux dix mille relais et se passionne pour les prodiges de la médecine chinoise. Il va d'étonnement en fascination, apprend que la terre est ronde, découvre l'usage du papier-monnaie, l'invention de l'imprimerie et mille autres merveilles. Mais pour que s'accomplisse son destin, il lui reste à tenir une promesse sacrée : retrouver, au-delà de la Grande Muraille, un fils perdu, un fils dont il ne sait rien... 

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Quand démarre l'intrigue de ce deuxième tome, Marco Polo, âgé de vingt-quatre ans, est à la cour du Grand Khan depuis trois ans. Il s'est familiarisé à ce nouvel environnement bien différent de sa Venise natale, il a appris la langue, a fait siennes les coutumes mongoles. Et surtout, il est devenu un personnage familier à la cour de Khoubilaï, qui se pose en plus grand empereur du monde. Malgré la défiance de certains, Marco a réussi à se faire une place et à devenir un personnage sur lequel l'empereur se repose.
    La Chine, en ce tournant du XIIIème siècle est un très vaste empire, dans lequel le moindre voyage devient une véritable épopée. Elle abrite des centaines de peuplades aux coutumes variées et aux langues différentes et attire les marchands : Européens, Moyen-Orientaux, originaires du sous-continent asiatique, de nombreux convois traversent pendant des mois les terres reculées de l'Asie médiévale pour gagner Khanbaliq, la capitale du Grand Khan (l'actuelle Pékin).
    Marco se verra confier un poste de gouverneur d'une province chinoise par Khoubilaï et entreprendra un long voyage qui l'emmènera des steppes du Nord jusqu'aux jungles du Sud, aux portes des empires khmer, birman et annamite. Il découvrira aussi la Corée et le Japon, mystérieux archipel au large du continent, qui tient la puissante armée mongole en respect depuis de nombreuses années et n'hésite pas à narguer le Grand Khan.
    Dans ce monde qui n'est pas le sien, pourtant, le Vénitien parvient à tirer son épingle du jeu et se faire une place : celle-ci n'est jamais stable ni acquise et c'est à force de diplomatie et de connaissances sans cesse accumulées sur sa terre d'élection et ses coutumes que Marco Polo parvient à devenir un personnage de premier ordre, dans cette Chine morcelée entre l'influence des Mongols et celle de ses dynasties ancestrales (à la fin des années 1270, Khoubilaï Khan combat en effet la dynastie des Song, à laquelle va succéder la dynastie mongole des Yuan, jusqu'en 1368).
    Marco Polo découvre un pays déjà en pleine expansion, particulièrement en avance sur l'Europe de la même époque : on connaît déjà en Asie le papier-monnaie, on maîtrise la poudre à canon et les armes à feu, la médecine est déjà particulièrement développée et s'appuie sur des principes de base qui sont encore ceux des médecines alternatives d'origine asiatique très prisées aujourd'hui comme l'acupuncture. 

     

    Les frères Polo reçus à la Cour du Grand Khan (illustration du Livre des Merveilles, vers 1410)


    Ce roman m'a dépaysée et fait voyager. J'ai pris un vrai plaisir à découvrir cette Chine médiévale que je ne connais pas bien mais qui est fascinante : on comprend donc légitimement l'attirance des Européens du Moyen Âge et de l'époque moderne pour ce continent pas si lointain mais mystérieux et qui est alors l'objet de tous les fantasmes. Il est vrai que le mode de vie des Asiatiques et, en particulier des Chinois, n'a absolument rien à voir avec les leurs. On découvre un monde saturé de parfums, d'épices, de couleurs, des villes grouillantes de monde et d'activité. Des coutumes qui peuvent nous paraître surprenantes aussi mais qui ont alors toute leur place dans la société chinoise, comme la tradition des pieds bandés chez les jeunes filles.
    A aucun moment, à la lecture de ce roman, je ne me suis ennuyée. Alors oui, si vous aimez les romans très rythmés, vous risquez peut-être de trouver le temps long, parce que le roman est au final assez lent : j'ai parfois eu l'impression qu'il était extrêmement visuel, ce sont des scènes pleines de couleurs et de senteurs qui se juxtaposent les unes aux autres. L'utilisation du présent, à la place du passé simple, donne aussi ce sentiment de lenteur... Pour autant, ce n'est pas gênant selon moi, parce que la force du roman réside ailleurs : c'est l'Histoire avec un grand H, le récit de voyage aussi, qui comptent. C'est ça qui m'a le plus captivée et je n'ai pas été gênée qu'il n'y ait pas énormément de rebondissements et d'aventures.
    Basé sur de solides recherches (historiques, cartographiques...), Au-delà de la Grande Muraille est un roman passionnant, comme le tome qui le précède, La Caravane de Venise, qui m'avait littéralement émerveillée (La Route de la Soie me fascinant, il est vrai que cela ne pouvait être autrement)... J'avais peur justement qu'après ce premier tome pour lequel j'avais un intérêt tout particulier (je ne peux vous dire pourquoi cette route commerciale mythique me passionne autant mais je suis extrêmement attirée par son Histoire et les différentes régions du monde qu'elle traverse), le deuxième, qui se passe essentiellement en Chine, me plaise moins. Au final, ça n'a pas été le cas et si je n'ai pas un intérêt forcément développé pour l'Histoire médiévale asiatique, j'ai pris un grand plaisir à ce voyage en plein cœur de la Chine du XIIIème siècle, qui m'a un peu rappelé l'atmosphère du roman Impératrice de Shan Sa.
    Même si, aujourd'hui, la véracité du Livre des Merveilles et du voyage en Chine de Marco Polo est fortement remise en cause (c'est un tournant récent de l'historiographie, les premiers chercheurs osant mettre en avant cette hypothèse se trouvant souvent mis au ban de la communauté historienne), à aucun moment je ne me suis posé la question en lisant ce roman : c'est peut-être faux mais j'ai pris plaisir à me laisser porter par cette intrigue. Peut-être aurons-nous dans les années à venir des preuves que Le Livre des Merveilles est un tissu de mensonges et que le voyage en Chine n'est qu'une chimère, ce que de plus en plus d'historiens considèrent comme avéré désormais, mais peu importe ! Après tout, l'avantage du romancier sur l'historien, c'est qu'il peut développer l'imaginaire. Marco Polo ou un autre, qu'importe ? Probablement que des Occidentaux, suivant la Route de la Soie, sont arrivés jusqu'en Asie à cette époque-là et même si l'on n'en garde pas de traces avérées, peu importe, au fond : ce qui est intéressant finalement c'est plus la découverte géographique et sociale de cette Asie mystérieuse et passionnante. Dommage d'ailleurs que cette saga ne soit pas très connue car elle le mérite pour la qualité de son récit.
    J'ai déjà hâte de lire le troisième tome !!

    En Bref :

    Les + : un récit basé sur des recherches historiques solides et qui met l'imaginaire du romancier au service de l'Histoire en venant combler ses lacunes. On voyage, c'est dépaysant, exotique, en un mot, passionnant.
    Les - :
    Aucun. J'ai passé un excellent moment.

     


    Marco Polo, tome 2, Au-delà de la Grande Muraille ; Muriel Romana 

      Mémoires de la baronne d'Oberkirch sur la cour de Louis XVI et la société française avant 1789 ; Henriette Louise de Waldner de Freundstein, baronne d'Oberkirch LE SALON DES PRÉCIEUSES EST AUSSI SUR INSTAGRAM @lesbooksdalittle


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  • « Tu as raison, Ruthie, on ne peut savoir qui est on qu'en connaissant ses racines. »

    Couverture L'américaine

     

     

     

      Publié en 2020

     Editions Pocket

     583 pages 

     Deuxième tome de la saga Les Déracinés

     

     

     

     

    Résumé :

    Septembre 1961. Du pont du bateau sur lequel elle a embarqué, Ruth tourne le dos à son île natale, la République dominicaine. En ligne de mire : New York. Elle en est sûre, bientôt elle sera journaliste comme l'était son père, Wilhelm. Très vite, elle devient une véritable New-Yorkaise et vit au rythme du rock, de l'amitié, des amours et des bouleversements du temps : l'assassinat de Kennedy, la marche pour les droits civiques, les frémissements de la contre-culture...
    Mais Ruth se cherche. Qui est-elle vraiment ? Dominicaine, née de parents juifs autrichiens ? Américaine d'adoption ? Dans cette période de doute, elle est entourée par trois femmes fortes et inspirantes : sa mère Almah en République dominicaine, sa tante Myriam à New York et sa marraine Svenja en Israël symbolisent son déchirement entre ses racines multiples. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Avec L'Américaine, Catherine Bardon nous offre la suite de saga familiale commencée avec Les Déracinés et qui couvre toute la seconde moitié du XXème siècle et les premières du XXIème siècle.
    Pour vous faire une rapide remise dans le contexte, si vous n'avez pas lu le premier tome, nous suivons la famille Rosenheck, de son exil à la fin des années 1930, jusqu'à son installation en République dominicaine. La saga, qui doit compter quatre tomes, va suivre les différentes générations de la famille, jusque dans les années 2010.
    Au début des années 1930, Almah et Wilhelm, deux jeunes Autrichiens, se rencontrent dans une Vienne florissante et brillante de culture. L'idylle qui les lie rapidement est consacrée par un mariage puis par la naissance d'un premier enfant, Frederick, en 1936. En somme, Almah et Wil ont tout pour eux, tout pour être heureux et l'avenir devant eux...mais les nuages noirs et menacants s'amoncellent déjà à l'horizon : en 1938, l'Autriche est annexée par l'ogre hitlérien et devient un satellite du Reich. Comme en Allemagne, des lois particulièrement dures sont promulguées contre la population juive qui s'élève, en Autriche, à plusieurs millions de personnes parfaitement intégrées. Et Almah et Wilhelm sont juifs. Ils n'auront d'autre choix, pour sauver leur peau et offrir un avenir à leur fils, que de partir, quitter l'Europe, pour échouer sur une petite île des Caraïbes, la République dominicaine : celle-ci est alors sous la coupe d'un dictateur, Trujillo, mais c'est le seul pays à avoir accordé des visas aux Juifs fuyant l'Europe... Almah et Wil, avec leurs fils et d'autres déracinés vont s'installer dans une petite communauté éloignée, Sosùa et tenter d'y reconstruire tant bien que mal leurs vies, loin des horreurs qui se déchaînent alors en Europe.
    C'est là que naît leur fille Ruth, dite Ruthie, en 1940. Contrairement à son frère né en Autriche, Ruth voit le jour à Sosùa. Elle naît donc dominicaine, de parents juifs autrichiens immigrés par la force des choses. Son pays, c'est la République dominicaine, sa terre natale, l'endroit où la rattachent tous ses souvenirs d'enfance. Au début des années 1960, pour marcher dans les pas de son père, journaliste, la jeune femme quitte son île paradisiaque pour New-York, afin de suivre des cours à l'université de Columbia. Ruth n'est plus une adolescente mais tout à fait une adulte et découvre une vie tourbillonnante, effervescente, loin de la tranquillité de la petite communauté de Sosùa, perdue dans la campagne dominicaine et bordée d'une idyllique plage de sable fin face à la mer turquoise. New-York est une ville en constante expansion, une ville grouillante de vie et de nouveautés, là où se font et se défont les modes. Ruth va être aux premières loges d'événements cruciaux de l'époque : la crise des missiles de Cuba, en 1962, en pleine guerre froide, l'assassinat de JFK l'année suivante, l'ascension d'un pasteur charismatique, Martin Luther King, les marches pour les droits civiques, les premières contestations contre la guerre au Vietnam, les débuts du mouvement hippie et de la contre-culture.

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    Le New-York des années 1960, dans lequel évolue Ruthie le temps de ses études de journalisme


    Ruth vit une époque bouleversée, pleine de changements, entre un XXème siècle encore pétri de traditions mais qui a déjà basculé dans la modernité galopante des Trente Glorieuses, leur économie triomphante, le capitalisme érigé quasiment au rang d'une idéologie, en opposition au communisme du bloc de l'Est, les grandes puissances qui se regardent en chiens de faïence et dont on craint le moindre faux-pas, qui serait alors le signe d'un embrasement général. Le milieu du XXème siècle annonce le nôtre : la surconsommation, les innovations, le toujours plus vite, le toujours plus loin...et pourtant, on n'est pas encore guéri des traumatismes des dernières décennies et pour des jeunes gens qui ont une vingtaine d'années alors, la génération directement impactée par la Seconde guerre mondiale, c'est celle des parents. Et on doit se construire avec ça, parfois avec des souvenirs qui ne sont pas les siens mais que l'on se traîne malgré tout ou alors vivre avec des non-dits qui n'en sont pas moins dévastateurs parfois...
    Ruth est un peu le symbole de cette époque contrastée : plus émancipée, plus libre mais se cherchant toujours... qui est-elle vraiment ? Une Européenne parce que ses parents le sont, une Autrichienne même si elle n'a jamais mis les pieds dans ce pays ? Ou une Dominicaine, ce qu'elle est au plus profond d'elle, parce qu'elle a toujours vécu là-bas, parce qu'elle maîtrise autant l'espagnol que l'allemand, parce que tous ses souvenirs la rattachent à cette terre, comme ses parents, par leurs souvenirs, sont rattachés à l'Autriche ? Et puis il y'a aussi cette judéité qui les conditionne malgré eux, parce qu'elle a finalement impliqué des changements et des bouleversements irrémédiables pour chacun... Difficile de se construire avec ces questionnements, quand plusieurs héritages se confondent en une même personne, quand l'un n'est pas simple à porter et quand, au final, on n'en sait pas grand-chose...difficile, dans ces conditions, de savoir qui on est et ce qu'on veut, surtout que l'époque ne s'y prête pas vraiment.
    Un peu moins riche peut-être que Les Déracinés, qui était un gros pavé et posait les bases de l'univers, L'Américaine n'en est pas pour autant décevant. Je l'ai tout autant aimé et je me suis attachée à Ruthie dans laquelle j'ai pu me retrouver : j'ai eu beaucoup d'affection pour cette jeune femme qui se cherche, à l'impression de ne pas faire les bons choix, de ne pas avancer alors que, vu de l'extérieur, elle est forte et déterminée.
    Enfin, je crois que Catherine Bardon a le don de faire vibrer une corde sensible chez moi...laquelle, je ne sais pas exactement mais j'ai refermé Les Déracinés en versant des torrents de larmes et j'ai aussi souvent été émue en lisant L'Américaine...j'ai trouvé que l'auteure excellait encore une fois à décrire et décortiquer la complexité de l'âme humaine, elle le fait vraiment avec brio et ces récits résonnent vraiment en moi et me touchent beaucoup.
    J'avais déjà pressenti avec Les Déracinés que cette saga familiale entre l'Europe des années 1930, l'Amérique des années 1960 et les Caraïbes, jusqu'à nos jours, serait prometteuse. Inutile de dire que L'Américaine me l'a confirmé et de la plus belle des manières. Mon ultime objectif de lectrice est donc d'attendre les deux derniers tomes, même si je ne vais pas les lire tout de suite, histoire de faire durer le plaisir. Je suis en tout cas déjà nostalgique de cet univers dans lequel je me sens si bien

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    Le 28 août 1963, à Washington, le pasteur Martin Luther King s'adresse à la foule : c'est à cette occasion qu'il prononce son fameux « I have a dream. »

     

     

    En Bref :

    Les + : le mélange bien dosé d'histoires individuelles et de grande Histoire, le personnage de Ruth, qui se cherche et se trouve à la croisée des chemins, l'univers sans développé qui fait des Déracinés et de sa suite un univers dense, riche et dans lequel on se sent bien. 
    Les - :
    Aucun.


     

    L'Américaine ; Catherine Bardon 

    Mémoires de la baronne d'Oberkirch sur la cour de Louis XVI et la société française avant 1789 ; Henriette Louise de Waldner de Freundstein, baronne d'Oberkirch LE SALON DES PRÉCIEUSES EST AUSSI SUR INSTAGRAM @lesbooksdalittle


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