• « Une enquête est comme un jeu d'emboîtement de pièces en bois. Éparpillons les pièces, recomposons-les différemment et posons-nous de nouvelles questions. »

    Une Enquête du Commissaire aux Morts Étranges, tome 2, Messe Noire ; Olivier Barde-Cabuçon

    Publié en 2014

    Editions Babel (collection Noir)

    464 pages 

    Deuxième tome de la saga Une Enquête du Commissaire aux Morts Étranges

     

    Résumé :

    Une nuit de décembre 1759, le corps sans vie d'une jeune fille est retrouvé sur la tombe d'un cimetière parisien. Pas de suspect, et pour seuls indices : une hostie noire, un crucifix, des empreintes de pas. Sartine, le lieutenant général de police, craint une résurgence des messes noires sous le règne du très contesté Louis XV. La tension est à son comble dans la capitale. 
    Volnay et le moine hérétique sont contraints de s'allier à une enquêtrice aussi sublime que manipulatrice, et se trouvent rapidement confrontés à des forces obscures...toujours aussi mal vu du pouvoir en place, le duo ne pourra compter que sur lui-même pour démasquer les ordonnateurs du rituel satanique. 
    Dans ce deuxième volet des aventures du chevalier de Volnay, commissaire aux morts étranges, Olivier Barde-Cabuçon reconstitue un Paris pittoresque et inquiétant. A quelques lieues de là, Versailles dissimule les troubles pulsions de ses prestigieux locataires. Entre ces deux pôles opposés se noue une intrigue diabolique au royaume du détraquement et de l'inversion des règles établies. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Avec Messe Noire, je reprends la lecture d'une saga découverte l'an dernier : Les Enquêtes du Commissaire aux Morts Étranges, d'Olivier Barde-Cabuçon. Chaudement conseillée par plusieurs blogueuses, j'ai malgré tout hésité avant de me lancer même si j'avais beaucoup d'intérêt pour cette série qui se passe au cœur de ma période historique préférée entre toutes : le XVIIIème siècle.
    En fait, je suis une fan inconditionnelle des romans de Jean-François Parot et de leur héros, Nicolas Le Floch et je craignais de comparer et de ne pas apprécier les romans d'Olivier Barde-Cabuçon... Il est vrai que Parot, dans chacun de ses romans, restitue parfaitement l'époque et ce fut un véritable plaisir de le lire.
    Chez Barde-Cabuçon, c'est plus glauque et torturé, beaucoup plus noir. Beaucoup plus critique envers la monarchie, aussi. Du coup, il m'a été impossible d'établir un quelconque parallèle entre les deux sagas. Je crois que ma préférence va à Nicolas Le Floch et lui restera : peut-être parce que la vision du XVIIIème siècle de Jean-François Parot est plus en accord avec la mienne, je ne sais pas...
    Toujours est-il que j'ai apprécié d'emblée Volnay, le commissaire aux morts étranges d'Olivier Barde-Cabuçon et je l'ai retrouvé, ainsi que son assistant le moine, avec plaisir dans ce deuxième opus qui s'ouvre en décembre 1759 dans un cimetière parisien où tout porte à croire qu'une messe noire était en préparation avant qu'elle ne soit brusquement interrompue. Dans le cimetière recouvert de neige, deux corps sont retrouvés : celui du gardien de cimetière et celui d'une jeune fille probablement utilisée par les satanistes pour leurs rituels.
    Moins de cent ans après le scandale de l'Affaire des Poisons, qui a terni le règne de Louis XIV et dans laquelle la propre favorite du roi, Madame de Montespan, était impliquée, voilà que la magie noire et les adorateurs de Satan jettent à nouveau un voile noir sur la capitale, mettant son lieutenant général de police, Sartine, dans une position assez délicate.
    Cette deuxième enquête démarre bien et dans une ambiance aussi tendue, étrange et poisseuse que la première, Casanova et la femme sans visage. La messe noire, qui est le point de départ de l'enquête de Volnay et du moine, les emmène forcément à s'intéresser à tout ce que Paris compte encore de superstitieux : astrologues, voyants, sorciers et magiciens de tout poil. Car si le XVIIIème siècle est connu pour être le siècle des Lumières, paradoxalement c'est une époque encore pétrie de croyances diverses et de religiosité. Naviguant à vue dans le brouillard d'un univers confidentiel où l'on pratique autant les plantes médicinales que les sortilèges, nos deux enquêteurs vont avoir du pain sur la planche !
    J'ai mis un peu de temps à lire cette deuxième enquête et je pense que cela a un peu émoussé mon intérêt en cours de lecture. J'ai beaucoup aimé, attention et je n'ai maintenant qu'une envie : ajouter le troisième tome à ma PAL et le lire ! Mais c'est vrai que j'ai été moins captée par ce deuxième opus, peut-être aussi parce que la vision très critique du pouvoir par Volnay mais aussi par le moine, qui est un esprit libre et épris de philosophie n'est pas la mienne. Pour autant, elle personnifie bien ce désamour de la monarchie sous le règne de Louis XV et des critiques de plus en plus ouvertes à l'encontre du monarque, qui font le lit d'une violente Révolution qui éclatera exactement trente ans plus tard.
    Messe Noire aborde finalement des sujets très vastes et c'est une analyse de la société de ce XVIIIème siècle français pétri de contradictions mais qui en fait une époque si passionnante et tellement riche. Dans le roman, on navigue des sphères occultes parisiennes bien plus nombreuses qu'on pourrait le croire et qui évoquent le Moyen Âge ou l'époque de Catherine de Médicis, aux dorures de Versailles qui incarnent la richesse la plus ostentatoire. On découvre une époque qui se cherche et a du mal à se trouver, hésitant entre tradition et modernité, entre émancipation spirituelle et religiosité rigoureuse, entre Dieu et Satan, entre la magie blanche et la magie noire. On découvre aussi le peuple de Paris, où se bousculent les plus riches comme les plus pauvres dans une ville tortueuse et encore médiévale et où l'on a de moins en moins peur d'affirmer haut et fort ce que l'on pense de la royauté et de son titulaire qui a perdu toute la faveur de son peuple et qui, après avoir été le Bien Aimé devient le Bien Haï.
    J'ai aussi apprécié de retrouver Volnay, moins lisse que Nicolas Le Floch, plus torturé et plus mystérieux aussi. On ne sait pas grand chose de lui et on n'en apprend d'ailleurs pas plus dans ce deuxième tome. Mais ses talents de policier et de déduction se confirment et on découvre qu'il est un très bon enquêteur. Il reste malgré tout un électron libre sur qui personne n'a de prise, ni le lieutenant général de police, ni les femmes, ni le pouvoir dont il dépend mais qu'il ne craint pas. Volnay est un peu comme ces chevaliers du Moyen Âge -souvent légendaires d'ailleurs, soit dit en passant- qui veulent rétablir la justice pour la justice et seulement pour elle. Il est désintéressé et en cela presque parfaitement libre. Bref, ce fut encore une fois un plaisir de le suivre dans une enquête compliquée et entortillée qui nous fait parfois tourner en rond et nous perd en conjecture avant que la vérité ne se fasse enfin jour.
    Je quitte Messe Noire avec le sentiment d'avoir lu un excellent roman policier bien ficelé et maîtrisé par son auteur avec en plus une base historique passionnante. Que demander de plus ?

    En Bref :

    Les + : une intrigue policière habilement menée et efficace, où messes noires et sorcellerie apportent du piquant au récit, qui en devient alors assez fascinant. 
    Les - :
    un peu comme pour le premier tome, des longueurs en milieu de récit...


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  • «  Pendant qu'un philosophe s'occupait des crimes commis aux portes de Paris, le lieutenant général de police réglait le sort de la philosophie. »

    Voltaire mène l'Enquête, tome 2, Meurtre dans le Boudoir ; Frédéric Lenormand

    Publié en 2013

    Editions du Masque (collection Poche)

    295 pages 

    Deuxième tome de la saga Voltaire mène l'Enquête 

     

    Résumé :

    Alors que la publication de ses Lettres philosophiques s'annonce fracassante, Voltaire jure ses grands dieux qu'il ne les a pas écrites -et s'empêtre à nouveau dans des affaires criminelles. 
    Un assassin débordant d'imagination s'inspire d'un roman licencieux qui circule sous le manteau pour éliminer ses victimes dans la soie orientale et les loukoums. Soucieux d'amadouer le lieutenant de police Hérault, voilà Voltaire contraint de hanter les maisons de passe, les librairies clandestines, les bureaux de la censure et les parties fines, sur les traces d'un illuminé qui n'a guère plus de pitié pour les philosophes que pour les libertins. 
    L'aide du bon abbé Linant et de la brillante Emilie du Châtelet ne sera pas de trop pour tenter de garder en vie l'esprit le plus pétulant de son siècle. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Avec Meurtre dans le Boudoir, je retrouve Voltaire et son acolyte, Émilie du Châtelet, pour une nouvelle enquête rocambolesque !
    Comme le premier tome, La Baronne meurt à cinq heures, c'est frais, léger, décalé et ce pastiche de roman policier historique fonctionne à merveille, certainement grâce à la plume sautillante et pétillante de l'auteur, Frédéric Lenormand : pour moi, d'ailleurs, c'est l'un des gros points forts de ses romans, cette écriture particulière et personnelle, que l'on reconnaît au premier coup d'oeil.
    Nous sommes en 1733 et Voltaire est en train de finaliser ses Lettres Anglaises, ce qui le met dans une position fâcheuse auprès des autorités françaises qui refusent de voir publier cet ouvrage et le menacent de censure. Qu'à cela ne tienne, Voltaire va s'aliter et crier à qui mieux mieux qu'il est à l'agonie, sous son bonnet de nuit et trois couches de couvertures !
    Au même moment sont perpétrés dans Paris des crimes assez étranges : amateurs de parties fines, clients réguliers des nombreux bordels de la capitale sont soudain assassinés et leurs meurtres sont mis en scène de manière assez particulière puisqu'il apparaît que leur assassin s'est inspiré d'un roman érotique -voire pornographique- se passant dans le décor exotique de l'Orient fantasmé par l'Occident du XVIIIème siècle.
    La police approche alors Voltaire et lui propose un marché : s'il se tient tranquille et l'aide à trouver ce mystérieux meurtrier, peut-être les autorités de Louis XV pourraient-elles se montrer un peu plus clémentes avec lui...
    Flanqué de l'inévitable Emilie, qui fait des équations comme on respire et de l'empoté abbé Linant, qui ne sert pas à grand chose mais à qui Voltaire essaie de dispenser une éducation philosophique, ce dernier, diablotin sautillant et insupportable va se lancer aux trousses de cet assassin aux idées mal placées et qui jette méthodiquement et froidement la honte sur des familles froides et compassées, prêtes à tout pour étouffer le scandale.
    Frédéric Lenormand nous entraîne dans le Paris du début des années 1730. Louis XV règne à Versailles, toujours sous l'égide de l'abbé de Fleury, son mentor et le moins que l'on puisse dire, c'est que Voltaire n'est pas en odeur de sainteté. Aimant provoquer, le philosophe ne s'est pas fait que des amis, à commencer par la police du Châtelet qui n'hésite pas, dans cette enquête, à l'utiliser et à lui faire du chantage. Mais Voltaire a plus d'un tour dans son sac et, c'est toujours aussi truculent, sans gêne et avec un sens de l'à-propos qui stupéfie qu'il va s'insinuer, telle une couleuvre, dans les intérieurs nobles et bourgeois de Paris et jusque dans les maisons closes de la capitale pour tenter de démasquer enfin cet assassin qui n'est peut-être pas le pervers que l'on pourrait croire au premier abord. Et s'il cherchait seulement à punir ses victimes par là où elles ont péché ? Mystère...
    Pour le découvrir, il faut lire Meurtre dans le Boudoir, pastiche efficace et rondement mené qui, comme le disait une lectrice dont j'ai lu l'avis dernièrement, pourrait sans peine être adapté en pièce de théâtre. C'est effectivement très burlesque et pourrait être joué sur scène avec, je pense, beaucoup de succès ! On retrouve un Voltaire au mieux de sa forme, même s'il meurt au moins trente fois au cours du roman -quel meilleur moyen, finalement, que de se dire à l'agonie, pour échapper aux foudres de la censure royale, décidément bien timorée ? On retrouve une Emilie à l'esprit toujours acéré, ce qui ne l'empêche pas de donner de sa personne pour aider son ami à résoudre cette enquête au départ bien emmêlée. Et enfin, on découvre Linant, un petit abbé de vingt ans, venu de Rouen, dont la naïveté crasse prête à sourire et l'entraîne dans des situations parfois bien compliquées.
    Quand j'avais lu La Baronne meurt à cinq heures, j'avais été agréablement surprise par ce qu'en avait fait Lenormand. Plutôt que de partir dans le roman policier historique traditionnel, il y ajoute une petite dose de comédie bienvenue, qui dédramatise un peu le tout. Là où Jean-François Parot ou encore Olivier Barde-Cabuçon nous auraient donné un portrait impeccable et soigné, voire un peu torturé pour le second, du XVIIIème siècle -et ce n'est pas pour me déplaire, bien au contraire-, Lenormand, lui, en prend le contre pied et nous écrit des farces décalées et qui, je l'avoue, font bien rire. Ce Voltaire qui ne doute de rien et qui ressemble un peu à ces diablotins qui sortent soudain de leur boîte sans crier gare est à mille lieues de l'image de l'écrivain sérieux et engagé que l'on peut avoir à l'esprit quand on pense aux philosophes des Lumières. Le chapitre où il parle un franglais de son cru à deux représentants de Sa Très Gracieuse Majesté est à mourir de rire ! Et finalement, si on a gardé de Voltaire une image de philosophe engagé, aimant défier le pouvoir -ce qui va lui valoir d'ailleurs quelques séjours à la Bastille-, défenseur du chevalier de La Barre ou plus tard de Calas, le portrait qu'en fait Lenormand n'est peut-être pas si éloigné de la réalité. Voltaire était capable d'autodérision et d'humour, ses lettres sont pleines de pétulance et de légèreté.
    En revanche, cela m'étonnerait qu'il ait un jour prêté main forte à la police, mais ce qui est intéressant, c'est que ça marche !! En partant d'une base de départ authentique -et une restitution assez fine de l'époque-, Frédéric Lenormand tisse ensuite une fiction efficace et un peu décadente, un beau portrait de ce XVIIIème siècle français plein d'ambivalence, qui se déchire entre jansénisme et libertinage, qui peut aussi bien lire des livres pieux que les romans scandaleux de Crébillon et commence à se passionner, justement, pour la vision novatrice et éclairée des écrivains des Lumières, dont Voltaire est l'un des fers de lance.
    C'est frais et surprenant, pour un roman policier. On rit souvent, on sourit aussi et parfois on feint d'être choqué par un passage un peu leste ou politiquement incorrect. Dans l'ensemble, on passe un très bon moment et on referme le roman à regret, en se disant qu'on n'a désormais qu'une envie : découvrir les autres aventures de Voltaire et d'Emilie du Châtelet. Si vous aimez les romans qui ne se prennent pas au sérieux mais dans lesquels vous apprenez malgré tout quelque chose, si vous aimez le XVIIIème siècle et les romans historiques, cette saga est faite pour vous. Pour moi, ce fut une bonne surprise en 2017, à la lecture de La Baronne meurt à cinq heures et elle s'est confirmée ici. 

    En Bref :

    Les + : une enquête décalée et pleine d'humour, des personnages pleins d'esprit, d'à-propos et d'ironique. Parfois, c'est un peu leste, parfois, c'est gai et léger. La plume alerte de l'auteur sert parfaitement bien son intrigue, pastiche réussi des romans policiers historiques.
    Les - : vraiment aucun. J'ai encore une fois passé un très bon moment et j'ai bien ri. 

     

     


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  • « Je suis de bonne volonté envers les bonnes volontés qui peuvent m'être utiles. »

    Adelia Aguilar, tome 1, La Confidente des Morts ; Ariana Franklin

    Publié en 2007 en Angleterre ; en 2015 en France (pour la présente édition)

    Titre original : Mistress of the Art of Death

    Editions 10/18 (collection Grands Détectives) 

    519 pages 

    Premier tome de la saga Adelia Aguilar

    Résumé : 

    Cambridge, 1171. Un enfant a été massacré dans des conditions atroces et les Juifs, désignés comme boucs émissaires, ont été forcés de se retirer dans le château seigneurial afin d’éviter un lynchage en règle. Henri, roi d’Angleterre, ne voit pas ces événements d’un très bon œil. Le véritable assassin doit être trouvé, et rapidement. Un enquêteur de renom, Simon de Naples, est dépêché depuis le continent et débarque en ville accompagné d’un Maure et d’une jeune femme, Adelia Aguilar, spécialisée dans l’étude des cadavres... Un savoir-faire qu’elle devra garder secret si elle veut éviter d’être accusée de sorcellerie.

    L’enquête d’Adelia la plongera au cœur de Cambridge où, fatalement, elle attirera l’attention d’un meurtrier prêt à tuer à nouveau…

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    En 1171, la ville de Cambridge est endeuillée par les meurtres atroces de plusieurs jeunes enfants, qui ont disparu avant d'être retrouvés assassinés de la plus affreuse manière. Et parce que d'étranges objets ont été retrouvés sur eux, objets qui ont évoqué aux habitants de la ville l'étoile de David, les Juifs de la ville, afin de se soustraire à la vindicte populaire, sont allés se réfugier dans le château. La situation dure depuis un an et le roi Henri II, qui voit, non sans souci, baisser les rentes que la cité lui doit, décide d'employer des grands moyens pour élucider cette affaire.
    Dépêché depuis Salerne, par le roi de Sicile lui-même, Simon de Naples arrive en Angleterre, bien déterminé à faire la lumière sur ces meurtres affreux. Il est accompagné par Mansur et surtout Adelia, une jeune femme étrange et savante : elle est surtout un maître de l'art de la mort et une Trotula Medica, c'est-à-dire une femme médecin car, si au nord de l'Europe, au XIIème siècle, il est impossible et impensable que les femmes exercent la médecine, à Salerne, ville réputée pour sa faculté de médecine, justement, les femmes y sont admises comme les hommes et peuvent ensuite exercer et enseigner sans problème. Et Adelia s'est spécialisée dans ce que l'on appellerait aujourd'hui la médecine légale et fait parler les cadavres, pouvant, grâce aux autopsies qu'elle pratique, découvrir où, quand et comment ils ont été assassinés ou s'ils l'ont été, justement. Exerçant une médecine rationnelle et scientifique, très éloignée de la discipline brouillonne et ignare, pétrie de superstitions religieuses et qui tue plus sûrement qu'elle ne guérit qui est alors la norme dans la plupart des pays d'Europe, Adelia va devoir, avec l'aide de ses compagnons faire la lumière sur une affaire sensible qui menace l'équilibre même du royaume des Plantagenêt.
    Elle découvre un pays bien différent de celui qu'elle a quitté : si Salerne est une ville cosmopolite, où se côtoient des dizaines de peuples et de langues différents et dont l'Histoire riche mêle traditions arabes, romaines et chrétiennes, réchauffée par le soleil méditerranéen, où sa condition de femme ne l'a pas empêchée de devenir médecin -même si elle a rencontré des difficultés-, l'Angleterre du début des années 1170 est, pour elle, une terre barbare et arriérée, dont l'antisémitisme forcené lui est incompréhensible et où la religion et surtout l'Eglise sont toute-puissantes et entendent bien exercer cette hégémonie, en empêchant Adelia et ses compagnons d'exercer correctement, à s'opposant à l'examen des cadavres par exemple ou en ne reconnaissant pas Adelia, une femme, comme un véritable médecin apte à guérir et soigner. Car si elle peut faire parler les morts, Adelia n'en reste pas moins un médecin tout à fait habilité à sauver et soulager les vivants.
    J'aime beaucoup le Moyen Âge et c'est une période que je trouve fascinante depuis bien longtemps. Déjà, dans le temps, elle est immensément longue et couvre dix siècles, ce qui n'est pas rien. C'est un trait d'union entre l'Antiquité et les Temps Modernes et quel trait d'union ! Seulement, on a tendance à aborder cette époque à travers les clichés et les idées préconçues que films, romans et même anciens travaux d'historiens ont nourri, c'est-à-dire une époque fruste, sale, ignare, illettrée, barbare... On imagine des châteaux austères, des paysans pataugeant dans la boue, des seigneurs qui passent leur temps à guerroyer. Et si, tout dans ce portrait, n'est pas faux, le Moyen Âge est une période malgré tout plus fine et plus éclairée qu'on ne le pense en général et le Moyen Âge central, justement, est une époque d'émulation culturelle, notamment dans les terres continentales des Plantagenêt ou dans les terres occitanes, où l'art de la fin'amor est poussé à son paroxysme par les troubadours et encouragé par la fameuse et très belle Aliénor, l'épouse justement, du roi Henri II d'Angleterre. Et Adelia et ses compagnons symbolisent eux aussi cette érudition médiévale qui n'est pas un mythe : oui, de tout temps il a existé des médecins capables et qui envisageaient la médecine rationnellement et surtout dans le bassin méditerranéen d'ailleurs, où les Arabes ont pratiqué très tôt cette science et développé aussi la chirurgie.
    Malgré tout, il faut nuancer cette image qui peut paraître idyllique et qui, comme la précédente, serait totalement fausse si on oubliait que superstitions et obscurantisme ont bien sûr existé, surtout du fait de l'Eglise, d'ailleurs, qui y voyait un moyen d'assurer sur des populations soumises sa mainmise et c'est à cela qu'Adelia va se heurter à Cambridge, ce qui suscite son incompréhension : pourquoi laisser mourir ou souffrir quelqu'un sous prétexte que cela plaît à Dieu, alors qu'on a les moyens de le sauver ou de le soulager ? Pourquoi les hommes d'Eglise et les religieux pourraient-ils bénéficier, quand ils sont coupables d'un délit ou d'un crime, d'un droit d'impunité et d'une indulgence que l'on n'aurait pas pour quelqu'un qui ne porte pas le voile ou n'est pas tonsuré ? Pourquoi, enfin, lui jettent-ils sa condition de femme au visage comme une abomination et l'empêchent-ils d'exercer son art alors qu'elle est là pour faire la lumière sur une affaire sordide qui est en passe de semer la terreur et la psychose parmi les habitants de Cambridge et des environs ?
    La Confidente des Morts est une violente diatribe contre les Croisades et surtout contre cette Eglise médiévale puissante, trop puissante et qui se contredit, imposant à ses ouailles ce qu'elle-même ne met pas en pratique, une Eglise corrompue et gangrenée, dans laquelle cependant on trouve des âmes éclairées et étrangères au fanatisme, comme celle du père Geoffrey.
    La Confidente des Morts est un éloge de la pensée raisonnée et débarrassée de toute entrave religieuse et superstitieuse, l'éloge d'une science exercée rationnellement, par un esprit humain non enchaîné par des croyances et habitué à faire fonctionner ensemble tous ses rouages et ses mécanismes. Adelia, dans sa conception de la médecine, est d'un autre temps, elle détonne dans cet univers où se mêlent étroitement croyances chrétiennes et croyances païennes héritées de tous les peuples qui se sont succédé en Angleterre, des Vikings aux Saxons. Pas croyante ou alors, sans idôlatrie, tolérante envers toutes les religions, accompagnée d'un Juif et d'un Arabe musulman, Adelia n'appartient pas vraiment à ce Moyen Âge masculin et très religieux, dur et intolérant.
    Certains lecteurs ont déploré qu'Adelia n'était pas vraiment un personnage agréable et attachant mais j'ai l'impression que ce n'est pas vraiment lui rendre justice que de penser ainsi : Adelia, de part sa condition de femme médecin, qui la place obligatoirement en marge d'une société qui n'est pas pour elle, ne peut se permettre d'être agréable et avenante et sa brusquerie n'est finalement que le reflet de sa méfiance et de la surveillance qu'elle exerce sans arrêt sur elle-même. Personnellement, je l'ai beaucoup appréciée et dès le début, même si, effectivement, elle apparaît comme froide et un peu sèche. Petit à petit cela dit, le personnage se nuance et son humanité apparaît derrière le masque figé du médecin et du scientifique.
    Ce thriller médiéval, premier tome d'une saga en quatre tomes qu'il me tarde déjà de découvrir, est parfaitement réussi. J'ai retrouvé des univers familiers, ceux de Karen Maitland ou Andrea H. Japp qui dénoncent elles aussi subtilement et décrivent parfaitement cette époque si complexe, mais un petit quelque chose aussi qui fait de La Confidente des Morts un roman absolument unique. Je l'ai lu en quelques jours et je me suis sentie happée par cette ambiance poisseuse, tendue et sale, qui a suscité en moi bien des sentiments : dégoût, angoisse et j'ai même ri, parfois, parce que l'humour n'en est pas absent pour autant et le langage fleuri des habitants du Cambridgeshire est plutôt drôle ! Il y'avait longtemps qu'un roman ne m'avait pas tenue éveillée et n'avait pas serré ma gorge en faisant battre mon cœur comme si je me trouvais devant un écran et que je voyais vraiment les images se dérouler devant mes yeux. La traque de ce tueur horrible qui s'en prend aux plus jeunes et aux plus démunis pour leur faire subir les pires sévices devient petit à petit la nôtre, on se surprend à échafauder des hypothèses qui tombent d'elle-mêmes à mesure que l'on avance dans le roman ou qui s'avèrent finalement justes. On soupçonne tout le monde, la psychose des personnages se transmet au lecteur...
    Le journal The Guardian dit d'Ariana Franklin qu'elle est l'un des meilleurs auteurs de thrillers médiévaux actuellement et je pense que cette réputation n'est pas usurpée. Très honnêtement, en commencant ce livre, je ne m'attendais pas à aimer autant ni à me sentir totalement scotchée comme ça a été le cas. Ce roman m'a fait l'effet d'un film tour à tour angoissant, dégoûtant ou drôle, on passe vraiment à sa lecture par tout un panel de sentiments et, en ce qui me concerne, c'est le signe d'un roman réussi.
    J'ai passé un excellent moment avec cette lecture et, n'ayant pas les autres tomes sous la main, il va falloir que j'attende un peu avant de poursuivre ma découverte des aventures d'Adelia en Angleterre. J'ai donc quitté les personnages à regret même si heureuse qu'ils aient pu faire la lumière sur cette affreuse affaire. Et, bien évidemment, j'ai été surprise par le dénouement comme dans tout bon roman policier qui se respecte.
    Si vous aimez les ambiances tendues et noires, légèrement angoissantes, si comme moi, vous avez lu avec intérêt les romans de Karen Maitland ou Andrea H. Japp, alors ce roman est fait pour vous. J'ai apprécié aussi l'aspect très médical du roman, qui est passionnant.
    Un roman à conseiller vraiment et dont on ne ressort pas indemne, ça c'est sûr ! Ariana Franklin signe là un formidable thriller médiéval ! 

    En Bref :

    Les + : l'aspect scientifique et médical du roman, ses personnages aussi, indéniablement, l'ambiance et le style de l'auteure qui sert tout cela habilement. Ariana Franklin écrit vraiment très bien. 
    Les - : Aucun ! J'ai été passionnée par ce roman. 

     

     

    Adelia Aguilar, tome 1, La Confidente des Morts ; Ariana Franklin

    Les Enquêtes de Quentin du Mesnil, Maître d'Hôtel à la Cour de François Ier, tome 1, Le Sang de l'Hermine ; Michèle Barrière 

    Thème de juin, « Preux chevaliers », 6/12


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  • « Le monde est ainsi, Lizzie. Les innocents paient pour les crimes des coupables. »

    Lizzie Martin, tome 6, Le Brouillard tombe sur Deptford ; Ann Granger

     

    Publié en 2016 en Angleterre ; en 2017 en France (pour la présente édition)

    Titre original : The Dead Woman of Deptford

    Editions 10/18 (collection Grands Détectives) 

    360 pages

    Sixième tome de la saga Lizzie Martin

     

    Résumé : 

    Londres, époque victorienne. Par une froide nuit de novembre, le docker Harry Parker trébuche sur un cadavre dans une ruelle de Deptford. Que venait faire Mrs Clifford, si chic, si bien vêtue, dans cette partie peu fréquentable de la ville ? Chargé de l'enquête par Scotland Yard, l'inspecteur Ben Ross ne trouve aucun témoin. De son côté, sa femme Lizzie tente d'étouffer un scandale : Edgar Wellings, un ami de la famille, souffre d'addiction au jeu. Mais le pire reste à venir : Wellings semble être le dernier à avoir vu Mrs Clifford vivante...Et que penser de son excellente raison de la tuer ? 

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Quel plaisir de retrouver Lizzie et Ben pour une nouvelle enquête ! Surtout que ça faisait plusieurs années que je n'avais pas lu un roman d'Ann Granger et j'avais hâte de retrouver cette ambiance si familière qui me plaît beaucoup.
    On la compare beaucoup à Anne Perry, qui est un peu la maîtresse du genre, si je puis dire et qui s'est taillé une solide réputation avec sa très conséquente série des Charlotte et Thomas Pitt. C'est vrai qu'il y'a pas mal de points communs entre leurs deux univers et en même temps, il y'a un petit quelque chose chez Lizzie et Ben qui me les rend plus sympathiques que Charlotte et Thomas.
    Evidemment, c'est avec beaucoup d'attentes que j'ai entamé la lecture de cette sixième enquête, qui porte un titre énigmatique et les éditions 10/18 ont illustré d'une très belle couverture, tout aussi intrigante...
    Par une froide soirée de novembre, dans le quartier londonien de Deptford, quartier d'entrepôts, de docks et de chantiers navals, le corps de Mrs Clifford, une respectable cinquantenaire correctement vêtue est retrouvé gisant dans la rue et elle a visiblement succombé à un coup violent porté à la tête. Quant à ses bijoux, ils ont disparu. A-t-elle été détroussée à cause d'eux et le vol a-t-il mal tourné ? Ou bien, parce que Mrs Clifford faisait profession de prêteuse, les motifs de l'assassin sont-ils autres ?
    Appelé à la rescousse par l'inspecteur de Deptford, Ben Ross de Scotland Yard, flanqué de son fidèle Morris, va se charger d'une enquête qui ne manque pas de se compliquer quand les policiers se rendent compte que la dernière personne à avoir vu Mrs Clifford vivante n'est autre que Edgard Wellings, le frère de Patience, la fiancée de Frank Carterton, cousin de Lizzie.
    Alors, que s'est-il passé ? Edgar, qui visiblement faisait appel à Mrs Clifford parce qu'il a besoin d'argent, est-il son meurtrier ?
    Eh bien, pour le savoir, il va falloir lire Le Brouillard tombe sur Deptford et si vous aimez les romans policiers mâtinés d'un soupçon d'Histoire et qu'en plus vous appréciez l'Angleterre victorienne, nul doute que vous serez séduit. Attention, avec Ann Granger -comme avec Anne Perry, d'ailleurs- on est loin des romans policiers parfois franchement crades ou flippants qui sont à la mode en ce moment. Rien de tout ça ici et je dirais même qu'elles sont toutes deux de la vieille école, sans condescendance aucune. Mais elles se placent dans la droite ligne de ces auteurs britanniques qui ont su donner ses lettres de noblesse au style policier. Les intrigues sont assez traditionnelles, peut-être un peu convenues parfois mais elles permettent aussi de pointer du doigt les inégalités et les injustices de l'époque victorienne et Ann Granger n'a pas son pareil pour brosser un portrait parfois peu amène mais crédible d'une société très cloisonnée où l'on peut être très riche ou très pauvre et où se côtoient les plus fabuleuses richesses et la misère la plus noire.
    Ici, dans ce roman, c'est le monde interlope des mariniers, des matelots, des ouvriers des chantiers navals qu'Ann Granger met à l'honneur, même si Mrs Clifford n'en fait partie. Elle vit cependant dans un quartier qui s'est développé depuis le XVIème siècle grâce au fleuve et au commerce et qui continue de faire vivre des centaines de familles, plus ou moins bien, et souvent moins que plus, d'ailleurs. Ben Ross et ses agents se trouvent confrontés au dénuement des habitants de Deptford, au travail des enfants obligés de se comporter comme des adultes et qui n'hésitent pas à recourir à l'escroquerie ou aux vols, à l'angoisse terrible de perdre un emploi quand on en a un, aux maladies entraînées par la misère et par le travail très dur et souvent effectué depuis le plus jeune âge.
    Et puis, en miroir, l'auteure nous décrit les préoccupations des plus aisés, à commencer par la famille d'Edgard Wellings, scandalisée à l'idée qu'il ait été la dernière personne à voir la prêteuse sur gages vivante, d'autant plus que cela en fait, pour la police, le principal suspect. Crainte futile du scandale et du qu'en dira-t-on, ternissement irrémédiable de l'image sociale s'opposent ainsi de façon presque risible et pathétique à la vraie déchéance et souvent à la dignité qui l'accompagne et à laquelle les pauvres se raccrochent de toutes leurs forces pour ne pas déchoir complètement.
    Cette sixième enquête de Lizzie et Ben n'est pas la plus enlevée et, dans celle-ci, j'ai eu l'impression que Lizzie s'effaçait un peu pour laisser le devant de la scène à Ben. J'ai regretté qu'on ne les voie pas plus souvent ensemble parce qu'ils forment un petit couple sympathique mais c'est malgré tout toujours aussi agréable de les retrouver. Lizzie qui, dans le premier tome, m'avait légèrement agacée, est un peu plus nuancée depuis quelques tomes et elle apporte parfois des suggestions pleines de bon sens à Ben.
    Malgré tout, Le Brouillard tombe sur Deptford est agréable à lire, bien écrit, émaillé par moments de saillies ironiques et pince-sans-rire typiquement britanniques. Le roman n'est pas très long, même si on a l'impression pendant un moment, que l'enquête stagne et n'avance pas. On découvre en même temps que les policiers et avec intérêt, ce quartier de Deptford, où vivent des miséreux et des gens d'une classe sociale un peu plus élevée, comme Mrs Clifford, par exemple ou Mr Morton. On découvre le Londres sale de cette fin de XIXème siècle, souvent noyé du brouillard jaune qui monte de la Tamise et se mêle aux fumées des cheminées et des usines. Ce quartier qui sent la vase et le bitume nous met mal à l'aise à plusieurs reprises, comme si on s'attendait à voir apparaître un assassin à chaque coin de rue. Et la froidure d'un mois de novembre anglais n'arrange rien.
    Cette sixième enquête est bien ficelée et efficace parce qu'elle a le mérite d'illustrer ce que l'indigence et le désespoir peuvent conduire à faire en dernier recours et qu'un meurtre peut parfois découler du plus grand désarroi et pas d'une volonté forcément meurtrière au départ : quand on n'a plus rien, parfois, on tombe dans le crime sans même s'en rendre compte et c'est avec tristesse et amertume que Ben, ancien petit mineur du Derbyshire, en fait la constatation.
    Après avoir terminé ce roman, je n'attends plus qu'une chose : un septième tome. En espérant qu'il y'en ait un. 

    En Bref :

    Les + : Ann Granger n'a pas son pareil pour pointer du doigt les paradoxes d'une époque qui a marqué l'Histoire. Dans une intrigue bien ficelée, elle nous emmène dans les bas-fonds du Londres victorien, dans le sillage de personnages attachants que l'on suit maintenant depuis plusieurs années.
    Les - : j'aurais presque aimé que le roman soit plus long ! !  

    Lizzie Martin, tome 6, Le Brouillard tombe sur Deptford ; Ann Granger


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  • « Vouloir à tout prix dévoiler des secrets n'était pas sans danger. Ce qui était caché ne devait-il pas le rester ? »

    Les Enquêtes de Quentin du Mesnil, Maître d'Hôtel à la Cour de François Ier, tome 1, Le Sang de l'Hermine ; Michèle Barrière

    Publié en 2011

    Editions JC Lattès

    306 pages

    Premier tome des Enquêtes de Quentin du Mesnil, Maître d'Hôtel à la Cour de François Ier

     

    Résumé :

    Quentin du Mesnil profite de quelques jours en Normandie dans sa famille. Une parenthèse bien méritée, car la vie à la cour d'Amboise n'est pas de tout repos pour ce compagnon d'enfance et maître d'hôtel de François Ier ! Mais son répit est de courte durée, car François, ce jeune roi de vingt-deux ans, ambitieux et impétueux, a déjà une nouvelle responsabilité à lui confier. 
    Chambord n'est encore qu'un rêve, une folie de souverain -une dépense inutile, disent certains-, mais le vainqueur de Marignan est décidé : Chambord sera. Et Quentin en prendra les rênes...à condition qu'il aille d'abord chercher Léonard de Vinci en Italie ! Une mission en apparence des plus innocentes. Mais le vieil homme pourrait être plus encombrant qu'il n'y paraît. Surtout si ses ennemis ont juré sa perte...

    Dans Le Sang de l'hermine, premier opus d'une nouvelle fresque historique, Michèle Barrière nous fait savourer les glorieux débuts du XVIe siècle, les intrigues politiques, les fêtes royales, et toujours, ses ingrédients favoris, sauces, tartes, rôtis, poissons et pâtés d'époque. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★★ 

    Mon Avis :

    Après avoir découvert il y'a quelques années la dynastie Savoisy, au service de la couronne de France, dans Meurtres au Potager du Roy puis dans Les Soupers Assassins du Régent, j'ai eu envie de me lancer dans cette saga qui nous plonge en pleine Renaissance française et plus particulièrement sous le règne de François Ier. Je trouve que c'est une époque absolument fascinante et j'aime beaucoup l'idée de Michèle Barrière de mêler Histoire, aventures, enquêtes et gastronomie. Historienne de l'alimentation, on peut dire qu'elle maîtrise le sujet et c'est vrai que c'est passionnant.
    Après le règne de Louis XIV et la Régence de Philippe d'Orléans, c'est au début du règne de François Ier qu'elle nous emmène, à une époque charnière entre le Moyen Âge et la Renaissance. On a coutume de dire que le Moyen Âge se termine avec la découverte des Amériques en 1492... Mais le début du XVIème siècle, notamment en France, est une grande période de bouleversement et le vrai basculement vers ce que l'on appellera la Renaissance. Au début du roman, nous sommes en 1516 : victorieux depuis un peu plus d'un an sur le champ de bataille de Marignan, d'illustre mémoire, François Ier est un roi jeune, ambitieux, sûr de lui, qui entretient une Cour brillante sur les bords de Loire, où brille notamment sa sœur Marguerite d'Alençon, par sa beauté, sa piété et son érudition. Si la mère du roi, Louise de Savoie, continue de tenir les rênes en coulisses et d'influencer le roi, notamment au travers du chancelier Duprat, le règne du premier des Valois-Angoulême est destiné à devenir glorieux. Et, alors qu'il est en train de négocier les termes du Concordat de Bologne, François se pique de faire venir à Amboise, le fameux, le génial Léonard de Vinci. Et, pour cette mission, il choisit un ami d'enfance, Quentin du Mesnil, qui est aussi son maître d'hôtel. De petite mais bonne noblesse normande, Quentin a passé son enfance à la Cour et auprès des enfants de Louise de Savoie, avec sa sœur Mathilde, rentrée depuis en Normandie, où elle vit dans le modeste manoir familial auprès de leur père, Antoine du Mesnil.
    Commence alors pour Quentin un grand périple sur les routes de France pour gagner l'Italie, où il doit aller débusquer celui qu'il ne considère que comme un vieux fou : en effet, en 1516, Léonard de Vinci n'est plus qu'un vieillard dont la vie passée, dissolue et scandaleuse, lui a créé des ennuis. Il a beau être un peintre fabuleux, un inventeur de génie, à l'intelligence prodigieuse, il a beaucoup d'ennemis et Quentin va s'en rendre compte à ses dépens. Mais pour contenter son ami d'enfance, qui lui a promis de lui confier un projet grandiose, il va mener à bien sa mission, parfois au risque de sa vie, tandis qu'en France, sa sœur Mathilde va au-devant de bien des problèmes... Mais qui en veut aux du Mesnil et surtout, pourquoi ? Quel est ce secret qui entoure Quentin ? Nous ne le saurons pas dans ce tome mais cela donne bien évidemment envie de lire la suite. Je crois que, de toute façon, je me serais jetée sans hésitation sur la suite de ce roman qui m'a franchement convaincue !
    Si j'avais apprécié Meurtres au Potager du Roy et Les Soupers Assassins du Régent, si je les avais trouvés bons sans être extraordinaires, je dois dire que j'ai pris un grand plaisir à découvrir ce roman ! Je n'ai pas vu le temps passer et je me suis presque exclamée « Déjà ! ? » en voyant arriver les dernières pages.
    Voilà un roman historique bien ficelé comme je les aime. Situé déjà dans une époque absolument passionnante, mêlant subtilement fiction et vérités historiques, Le Sang de l'Hermine nous amène à la rencontre d'un personnage intéressant et attachant, Quentin, que l'on va retrouver tout au long des sept tomes qui composent la saga. En tant que maître d'hôtel du roi, il a accès aux coulisses de la Cour et nous fait découvrir l'envers du décor.
    Enfin, ce que j'apprécie aussi beaucoup chez Michèle Barrière, c'est cette association de l'Histoire et de la gastronomie. Finalement, c'est assez éclairant d'étudier une époque à travers sa gastronomie et la manière dont les gens se nourrissaient quotidiennement. Si, aujourd'hui, la cuisine française est presque un art, si elle si réputée partout dans le monde, c'est qu'elle a acquis ses lettres de noblesse essentiellement aux XIXème et XXème siècle, avec des figures emblématiques comme Antonin Carême ou Auguste Escoffier.

    Les Enquêtes de Quentin du Mesnil, Maître d'Hôtel à la Cour de François Ier, tome 1, Le Sang de l'Hermine ; Michèle Barrière

    Un banquet de la Renaissance


    Mais comment mangeait-on auparavant ? Peut-on parler, au XVIème siècle, de gastronomie ? Quels sont les plats appréciés ou, au contraire, ceux qui sont rejetés ? Les goûts changent avec les époques, la manière d'accommoder les plats aussi. Et au début du règne de François Ier, la cuisine française est encore lourde et médiévale : la table du roi, si elle n'est pas frugale, n'est pas non plus raffinée et on y mange surtout le produit des chasses royales, très nombreuses, au grand dam de Quentin, qui ne parvient pas à obtenir des cuisiniers de la Cour une cuisson parfaite et des plats plus subtils. Les viandes sont trop cuites, les soupes épaisses, les saveurs, très épicées. Alors, profitant de son périple mouvementé sur les traces de Léonard, le maître d'hôtel va s'inspirer de ce qu'il voit en Italie pour améliorer les plats. Car si le royaume de France est déjà nanti de spécialités réputées et de produits régionaux qui vont perdurer au cours des siècles, on ne peut pas dire que la cuisine soit le fort du pays à cette époque-là - un comble, non ? Et pourtant, c'est possible !
    A la fin du roman, on retrouve un petit carnet de recettes, adaptées et améliorées par l'auteure elle-même pour correspondre à des palais contemporains, mais qui fleurent délicieusement l'Histoire. A l'époque, on aime beaucoup les condiments, les épices et le sucré-salé : ainsi, il n'est pas rare de trouver des fruits, comme les raisins, dans beaucoup de préparation et notamment avec les viandes. On accommode beaucoup de plats avec des sauces, comme le verjus, hérité de la cuisine médiévale ou la sauce verte, à base d'oseille, de thym, de marjolaine, de menthe et de cannelle. J'ai trouvé ça plutôt sympathique, même si certaines recettes m'ont laissée un peu dubitative. Soyons très honnêtes, je ne sais pas vraiment si je les referais mais je trouve l'idée bonne : adapter des recettes d'époque, c'est toucher un peu l'Histoire du doigt et apprivoiser les saveurs que nos aïeux appréciaient chaque jour.
    Au-delà de l'aspect gastronomique, très présent et qui est la marque de fabrique de l'auteure, j'ai aussi trouvé plaisant de suivre Léonard de Vinci dans ses pérégrinations vers le royaume de France. Homme âgé, fatigué, un peu amer, il ne se fait plus d'illusions sur ses semblables mais sera justement un bon professeur pour Quentin, encore jeune et pétri d'idées reçues et de préjugés. Dans ce roman, Léonard nous apparaît comme ce vieillard vénérable et un peu mystérieux qui est l'image de lui la plus couramment répandue. Mais cela ne l'empêche pas d'avoir encore un caractère bien trempé et même, légèrement tempétueux !
    Mais l'image la plus nuancée et la plus proche de celle que j'ai moi-même du personnage, c'est bien celle de François Ier. Encensé et admiré par les uns, dénigré par les autres, François Ier est un personnage qu'il est difficile de cerner, je trouve. Environné d'idées reçues et de clichés, comme le fameux adoubement sur le champ de bataille de Marignan par Bayard lui-même -qui est une image d’Épinal à la vie dure, mais une légende complète-, considéré comme le roi des arts et des lettres mais aussi comme un piètre politique, un jouisseur accompagné d'un aréopage de beautés, qui est-il vraiment ? Dans le roman, François, jeune encore, âgé de vingt-deux ans, nous apparaît dans toute la gloire de sa jeunesse et de son règne triomphant, couronné par le succès de sa première campagne en Italie. Il est un jeune homme ambitieux et confiant en sa bonne étoile mais qui règne surtout grâce à la clairvoyance de sa mère, véritable femme de tête. Bon père et mari respectueux envers la discrète reine Claude, il n'en est pas moins un coureur de jupons invétéré. Chasseur, amateur de fêtes, entouré d'une jeunesse bruyante et exubérante, il incarne et symbolise parfaitement cette noblesse chamarrée du début de la Renaissance. Nuancée, l'image du personnage dans le roman n'est ni complètement positive, ni complètement négative, ce que j'ai appréciée. Si François Ier n'a peut-être pas été le grand roi que certains ont bien voulu dépeindre, on ne peut lui enlever que, c'est sous son règne que de grandes réformes, comme l'ordonnance de Villers-Côtterets ont pris forme. Précurseur de l'absolutisme bourbonnien, il l'est aussi, en quelque sorte, de la République sous laquelle nous vivons actuellement. Ni bon, ni mauvais, ni grand, ni petit, François Ier a été un roi emblématique mais ambivalent, que j'ai apprécié dans ce roman pour ce qu'il est, tout simplement et j'ai agréablement suivi Quentin dans sa Cour jeune et dynamique, bien différente de celle de Louis XII et Anne de Bretagne, mais que Quentin aimerait moderniser un peu et raffiner aussi, à la mode italienne.
    Vous l'aurez compris, j'ai beaucoup aimé la reconstitution que Michèle Barrière a fait de ce début de XVIème siècle français. Je l'ai trouvée habile et passionnante et, même si je trouve que le titre induit un peu en erreur parce que je n'ai pas vraiment eu l'impression de lire une enquête mais plutôt une aventure, je dois avouer que ce n'est qu'à regret que j'ai quitté ce nouveau personnage plutôt attachant ! 

    En Bref :

    Les + : une intrigue bien ficelée, captivante, qui mêle subtilement gastronomie et Histoire.
    Les - :
    un titre qui induit peut-être un peu en erreur... Ne vous attendez pas à réellement à une enquête, j'ai plus eu l'impression de lire un récit d'aventures qu'une véritable enquête policière. 

     

    Les Enquêtes de Quentin du Mesnil, Maître d'Hôtel à la Cour de François Ier, tome 1, Le Sang de l'Hermine ; Michèle Barrière 

    Thème de mars, « Masterchef », 3/12

     


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