• «  Le mal contre le mal était-il la seule solution acceptable ? »

    Les Enquêtes de Nicolas Le Floch, commissaire au Châtelet, tome 14, Le Prince de Cochinchine ; Jean-François Parot

     

    Publié en 2017

    Editions JC Lattès 

    442 pages 

    Quatorzième tome de la saga Les Enquêtes de Nicolas Le Floch, commissaire au Châtelet

     

    Résumé :

    1787. Nicolas Le Floch, en Bretagne pour la naissance de son petit-fils, fait l'objet d'un attentat. C'est le début d'une nouvelle enquête au cours de laquelle il va retrouver son ami de jeunesse Pigneau de Behaine, évêque d'Adran, venu négocier un traité entre le roi de Cochinchine et la France. 
    Dans un pays épuisé par le déficit grandissant et la faiblesse de Louis XVI, des ennemis extérieurs soutenus par des complots intérieurs vont se mettre en travers des intérêts du royaume. Le commissaire aux affaires extraordinaires va se jeter dans une quête périlleuse qui le conduira à la Bastille. 
    Il devra aussi affronter la Triade, secte orientale liée aux adversaires du roi de Cochinchine et du jeune prince Canh, héritier du royaume d'Annam. Le héros des Lumières sera aidé par un étrange érudit jésuite, éclairé par Restif de la Bretonne et croisera Olympe de Gouges. 
    Ainsi, une nouvelle fois Nicolas Le Floch se trouve au centre d'une intrigue haletante qui mélange les affaires d'Etat et un cas criminel. 

    Ma Note : ★★★★★★★★★★ 

    Mon Avis :

    C'est avec une émotion indicible que j'ai refermé cet ultime tome des Enquêtes de Nicolas Le Floch, commissaire au Châtelet. En effet, ce quatorzième tome, sorti en octobre 2017, sera le tout dernier puisque malheureusement, l'auteur, Jean-François Parot est décédé en mai dernier. C'est une disparition qui a touché bon nombre de lecteurs, très tristes de voir partir un peu de Nicolas avec son auteur. Il n'y aura pas d'autres tomes et beaucoup d'entre nous resteront donc avec leurs questions et notamment la plus lancinante depuis quelques tomes : comment Nicolas aurait-il abordé la Révolution, qui se profile dangereusement à l'horizon ? Car depuis 1785 et l'affaire du Collier, la monarchie française tombe de Charybde en Scylla et n'a jamais été aussi fragile, la reine décriée, l'héritier du trône malade, le roi, indécis et mal conseillé...
    Dans ce quatorzième tome, l'intrigue démarre à l'automne 1787, un peu moins de deux ans avant la réunion des Etats Généraux et la prise de la Bastille. Si la monarchie vacille déjà un peu et que la banqueroute menace, elle tient encore tant bien que mal. En septembre de cette année-là, Nicolas se trouve en Bretagne, sur ses terres natales de Ranreuil, pour assister à la naissance de son petit-fils, le fils de Louis. Alors qu'il se promène sur la plage, il est victime d'un attentat et une balle le manque de peu. Revenu à Paris, il va devoir faire la lumière sur cet attentat, qui s'est réitéré sur le chemin du retour et découvrir pourquoi son agresseur avait dans sa poche un message écrit en idéogrammes. En idéogrammes ? C'est pour le moins surprenant en France à cette époque-là et pourtant, Jean-François Parot, fin connaisseur de l'époque -il a été diplomate mais aussi historien- se fonde là sur un événement avéré et tout à fait authentique : l'arrivée dans le royaume, en vue d'un traité, de l'évêque d'Adran, Mgr Pigneau de Behaine, avec toute une délégation cochinchinoise et un petit prince asiatique, Canh -c'est le petit garçon que l'on peut voir sur la couverture du roman-, fils du prince Nguyễn Ánh, qui réunifiera l'Annam, futur Vietnam, sous son autorité, au début du XIXème siècle. Le petit prince, né en 1780, est aussi un personnage historique, tout comme l'évêque d'Adran. Originaire d'Origny-en-Thériache, dans l'actuel département de l'Aisne, Pierre Pigneau de Behaine, déjà croisé précédemment dans Les Enquêtes de Nicolas Le Floch est un prêtre missionnaire des Missions Etrangères de Paris. Par la suite évêque d'Adran, il sera aussi diplomate et jouera d'ailleurs un rôle important dans les premiers rapprochements entre la France et le futur Vietnam. En février 1787, il débarque à Lorient avec une suite nombreuse, le sceau et le petit prince Canh, qui paraphera, au nom de son père, un traité signé entre la France et l'Annam. La France s'engage à aider Nguyễn Ánh à remonter sur le trône -il faut savoir que la situation en Cochinchine à l'époque était très compliquée et agitée par une guerre civile violente-, et en échange, elle obtient le port de Tourane, l'île de Poulo Condor et surtout le commerce exclusif avec la France. Pigneau repart le 27 décembre 1787 avec le jeune prince et huit missionnaires.
    Pour la petite anecdote, le corps de l'évêque Pigneau de Behaine, mort en 1799 est exhumé en 1983 et rapatrié en France par les soins du consul général de France en poste à Saïgon, un certain... Jean-François Parot, qui s'occupera de faire ramener les cendres de l'évêque d'Adran -actuellement une partie repose rue du Bac à Paris et l'autre dans l'église de son village natal.
    On peut donc dire que c'est à partir du destin d'un personnage qu'il connaissait bien que Jean-François Parot a brodé l'intrigue de son quatorzième roman, entre signature périlleuse d'un traité, menées étrangères et situation intérieure compliquée. Encore une fois, Nicolas Le Floch va devoir lever le voile sur une intrigue pour le moins compliquée et « environnée de ténèbres », selon une expression chère à Sartine.
    Comme d'habitude, je me suis sentie un peu perdue au milieu du roman, quand l'intrigue s'embrouille avec malice pour nous perdre encore plus aisément. Si, dans les premières enquêtes, j'essayais de comprendre à toute force, j'ai vite abandonné, prenant le parti d'attendre la fin, quand Nicolas et Bourdeau font enfin la lumière et que tous les événements s'imbriquent alors d'eux-mêmes. Et comme d'habitude, Jean-François Parot nous régale d'un petit aspect culinaire des plus agréables... même si cela peut surprendre de prime abord, au final, on les attend de pied ferme, ces recettes et ces scènes de repas interminables bien dignes de la culture française ! 

    Image illustrative de l’article Pierre Pigneau de Behaine

    L'évêque d'Adran, Pierre Pigneau de Behaine par Maurépin (XVIIIème siècle)


    J'ai toujours été admirative de Parot, qui avait le don d'échafauder des intrigues ultra complexes mais toujours pleines de logique et cohérente. Et il réussissait la prouesse de les insérer parfaitement à un contexte historique bien restitué, voire à des événements authentiques comme c'est le cas ici, puisque, à l'automne 1787, l'évêque d'Adran, installé aux Missions Etrangères à Paris, négocie ce fameux traité, qui sera finalement paraphé officiellement le 28 novembre.
    En quelques semaines, nos enquêteurs se retrouvent soudain submergés de cadavres, Nicolas est embastillé, avant d'être libéré puis retenu en otage, les policiers du Châtelet vont se trouver confrontés à des agents doubles et parfois même triples et, pour couronner le tout, le sceau de Cochinchine, sésame royal indispensable pour ratifier le traité, disparaît des Missions Etrangères, tandis que le prince Canh est menacé d'enlèvement ! Et qu'en est-il de cet homme étrange qui a escorté Nicolas de Bretagne à Paris et dont la mission pourrait être beaucoup moins clair que ce qui apparaissait de prime abord ?
    Ce quatorzième tome m'a beaucoup plu, peut-être parce qu'il nous dépayse un peu, bien que se passant essentiellement à Paris, le théâtre habituel des opérations de Nicolas et de ses agents, mais l'auteur introduit subtilement la géopolitique d'un lointain royaume d'Asie et, pour une époque qui se piquait de chinoiserie, c'est finalement parfaitement bien choisi.
    Je termine finalement ce tout dernier volume avec l'impression que l'auteur, peut-être, avait déjà prévu que ce serait le dernier... Si Parot était encore de ce monde, se serait-il lancé dans la rédaction d'autres tomes ? Peut-être mais, au cours de ma lecture, j'ai eu l'intuition de plus en plus tenace que Le Prince de Cochinchine était un point final. Nos héros vieillissent, tout doucement. Nicolas franchit le cap de la maturité en devenant, à près de cinquante ans, grand-père. Une nouvelle génération se profile tout doucement, en même temps qu'un avenir des plus sombres... Evidemment que je me suis demandé et c'est bien légitime, comment Nicolas aurait abordé la Révolution française. Comment, fidèle soutien de la monarchie, aurait-il pris la totale remise en cause d'un régime pluriséculaire auquel, les lecteurs assidus de la saga le savent bien, il est attaché par des liens très étroits ? Comment cela aurait-il agi sur ses relations avec son adjoint et ami Bourdeau qui, issu du peuple, tient des propos de plus en plus séditieux et amers contre la monarchie, depuis plusieurs tomes déjà ? Car si Nicolas a été élevé modestement par le chanoine Le Floch, il n'en reste pas moins un noble, descendant d'une longue lignée bretonne, celle des Ranreuil, qui s'est toujours distinguée au service du pouvoir royal. Dans ce tome-là, d'ailleurs, on sent bien le tiraillement de notre commissaire, entre la loyauté qu'il doit à son sang et à celui de ses ancêtres et la lucidité qui est la sienne... Tiraillé entre la noblesse, qu'il porte dans ses veines et le peuple, dans lequel il a été élevé, spectateur des misères grandissantes des Français en cette fin des années 1780, assistant impuissant au sabordage de la monarchie française par la faiblesse d'un roi indécis et par des ministres incompétents, Nicolas, dans cet opus, est assailli de toutes parts par des questionnements de plus en plus présents et que l'on peut comprendre légitimement. Sachant ce qui va arriver dans les années qui vont suivre, on peut supposer que les événements auraient mis à mal ses relations avec Bourdeau, auraient peut-être menacé sa famille et notamment son fils Louis, au service du comte de Provence, ainsi qu'Aimée d'Arranet, avec laquelle il entretient depuis un moment une douce relation et qui fait partie de la maison de Madame Elisabeth, la sœur de Louis XVI.
    Donc, finalement, même si j'ai été très émue de tourner la dernière page du roman et de me dire que je ne rencontrerai jamais plus ces personnages que je retrouvais à chaque roman comme de vieux amis, cette émotion bien normale a été tempérée par un sentiment de soulagement : la saga se termine à temps et cela laisse finalement au lecteur la possibilité d'imaginer la suite. Pour ma part, j'aurais croisé les doigts pour que Nicolas et les siens traversent la période révolutionnaire sans encombres mais peut-être cela ne se serait-il pas fait sans deuils, séparations et autres horreurs...Peut-être même que Nicolas n'aurait plus été policier et alors, la saga se serait peut-être arrêtée d'elle-même...Tout cela reste dans le domaine des possibles mais ne se concrétisera pas. Jean-François Parot nous manquera et son personnage aussi. Ils sont rares les auteurs qui parviennent ainsi à nous entourer d'un cocon réconfortant et presque familial. Ils sont rares les auteurs qui restituent aussi bien et font revivre l'Histoire, avec un tel amour, comme lui l'a fait pendant des années. Je lui avais déjà rendu hommage en mai dernier mais je profite de cette chronique pour le réitérer : Jean-François Parot fait partie de ces auteurs qui manqueront à la littérature française contemporaine, indéniablement. Et, au passage, si vous n'avez pas encore lu un seul tome des Enquêtes de Nicolas Le Floch, c'est le moment de vous lancer. Amateurs de romans policiers et d'Histoire de France, vous ne serez pas déçus, je peux vous l'assurer.

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    En Bref : 

    Les + : retrouver des personnages attachants et un univers familier et réconfortant est toujours plaisant pour un lecteur. Quand c'est en plus très bien écrit, que demander de plus ? 
    Les - : 
    pas vraiment de points négatifs à soulever. La saga se termine bien et sur un opus vraiment bien maîtrisé.


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  • « L'inconvénient de faire appel aux gens habiles est qu'ils vous percent à jour. »

    Les Chroniques d'Edward Holmes et Gower Watson, tome 2, Le Chien des Basqueville ; Jean d'Aillon

     

    Publié en 2016

    Editions 10/18 (collection Grands Détectives)

    493 pages

    Deuxième tome de la saga Les Chroniques d'Edward Holmes et Gower Watson

     

    Résumé :

    Au printemps de l'an de grâce 1422, durant la maudite guerre entre les Armagnacs et les Bourguignons, Isabeau de Bavière charge le clerc anglais Edward Holmes de conduire une de ses demoiselles d'honneur au château de Basqueville, afin qu'elle puisse prier sur le gisant de son époux. Mais rien ne se passe comme prévu et, malgré sa sagacité, Holmes se fera berner. Peu après, la reine Isabeau découvre avec terreur qu'un inconnu la menace de révéler le contenu de missives susceptibles de remettre en question la succession au trône de France... 

    Ma Note : ★★★★★★★★★★ 

    Mon Avis :

    Le titre de la deuxième enquête du clerc Edward Holmes dans les Paris des années 1420 ne vous est peut-être pas inconnu et pour cause : il s'inspire directement d'un roman de Sir Arthur Conan Doyle, Le Chien des Baskerville. Dans ce dernier, un animal mystérieux et terrifiant sème la désolation dans les inquiétantes landes du Dartmoor. Dans une ambiance étrange, alourdie par le brouillard anglais, Conan Doyle nous fait frissonner et on se surprend à se demander par où arrivera le danger.
    C'est un peu différent chez Jean d'Aillon, mais nous y reviendrons. D'abord, pourquoi un titre aussi directement inspiré d'un autre roman ? Parce que, si vous connaissez Jean d'Aillon, vous savez peut-être que ses principales sources d'inspiration sont Conan Doyle et Alexandre Dumas. Il voue une véritable admiration à ces deux auteurs et, en s'inspirant du fameux détective, Sherlock Holmes, il n'a pas voulu, comme certains l'ont insinué, plagier l'oeuvre de Conan Doyle mais, au contraire, lui rendre hommage.
    Personnellement, dès ma lecture de Une Etude en Écarlate, qui précède Le Chien des Basqueville, j'ai refusé de m'intéresser à cette polémique qui me laisse assez indifférente : je lis Jean d'Aillon depuis suffisamment longtemps pour savoir qu'il n'a pas besoin de vulgairement plagier un autre auteur pour avoir de l'inspiration, au contraire. Passionné d'Histoire et très inspiré par elle, il est un auteur peu connu mais que j'apprécie, pour la variété de ses intrigues, les époques traitées dans ses différentes sagas -de l'Antiquité à l'époque contemporaine en passant par la Révolution, le XVIIème siècle ou encore le Moyen Âge- et surtout la rigueur et la méthode qui ressortent de ses écrits. 
    Dans Les Chroniques d'Edward Holmes et Gower Watson, j'ai retrouvé ce que j'aime en général chez l'auteur. Peut-on parler d'un pâle succédané de l'oeuvre de Conan Doyle ? N'ayant pas lu ce dernier, je me refuserais à apporter un quelconque jugement. Mais ce que je peux vous dire avec certitude c'est que, dans ces romans, les personnages ont beau porter des noms familiers et les titres s'inspirer de ceux du fameux auteur de romans policiers anglais, la patte de Jean d'Aillon est reconnaissable dès le départ ! Edward et Gower sont peut-être les lointains cousins de Sherlock et du docteur Watson, ils ne s'en inscrivent pas moins dans le reste de l'oeuvre de Jean d'Aillon et, pour moi, ils se rapprochent d'ailleurs beaucoup de Louis Fronsac, héros des enquêtes éponymes et de son complice Gaston de Tilly, ses enquêteurs du XVIIème siècle !
    Ce que j'ai aussi tout de suite beaucoup aimé dans cette saga, c'est l'époque choisie par l'auteur : la Guerre de Cent Ans et le début du XVème siècle, finalement peu traités dans les romans historiques. C'est une époque riche mais pas forcément évidente à comprendre et à aborder. Pourtant, quand on s'y penche sérieusement, c'est passionnant. La fin du règne du roi Charles VI est marqué par de violentes rivalités entre les partisans de son fils, le Dauphin Charles et ceux du roi anglais Henry V, proclamé régent de France après la signature du traité de Troyes, en 1420, qui déshérite le Dauphin, à la suite de l'assassinat du duc de Bourgogne Jean sans Peur, en 1419.
    Dans Le Chien des Basqueville, l'intrigue démarre au printemps 1422. Paris est alors aux mains des Anglais et la misère dans la capitale du royaume de France atteint des sommets, tandis que la campagne environnante est régulièrement ravagée par des bandes de routiers commandées par les Armagnacs. Signé deux ans plus tôt, le traité de Troyes a écarté de la succession le dernier fils de la reine Isabeau de Bavière et du roi Charles VI, Charles, retiré dans ses terres au sud de la Loire. C'est Henry V de Lancastre, le roi d'Angleterre et époux de Catherine de Valois, qui doit ceindre la couronne après la mort de Charles VI et, ainsi, unir les couronnes des lys et des léopards sur une même tête ce qui, évidemment, ne se fait pas sans mal, beaucoup, en France, se refusant à voir les Anglais prendre le contrôle du royaume. Jeunes parents d'un petit garçon, Henry, qui deviendra un jour lui aussi le roi d'Angleterre et de France, Henry et Catherine incarnent l'avenir, face au roi Charles VI, vieilli prématurément et complètement fou et la reine Isabeau, qui n'est plus rien : après la signature du traité de Troyes, la reine de France n'a jamais été plus décriée ni détestée et certains n'hésitent pas à affirmer que ses derniers enfants ne sont que des bâtards, certainement issus de sa liaison coupable avec son beau-frère, Louis d'Orléans.
    Or, justement, voilà que l'on fait chanter la reine de France ! Un mystérieux corbeau lui fait dire qu'il possède un coffre dans lequel est serrée une correspondante compromettante, signée de sa main. Pour la récupérer, elle doit payer une certaine somme, sinon, l'inconnu menace de tout révéler, ce qui pourrait avoir des conséquences particulièrement funestes pour le royaume de France ! Un coffre qui était jusqu'ici dissimulé dans un château normand appartenant à un ancien fidèle du duc d'Orléans, Guillaume Martel de Basqueville, mort à Azincourt et que Edward va devoir chercher, au péril de sa propre vie, pour ramener à la reine les documents sensibles qui pourraient lui valoir le même sort que les brus du roi Philippe le Bel : l'enfermement dans un cachot jusqu'à ce que mort s'ensuive, pour adultère.
    Ce Guillaume de Basqueville a bien existé : ancien serviteur de Charles VI, il se trouvait près de lui dans la forêt du Mans lorsque le jeune homme, en août 1392, éprouva les premiers symptômes de la folie qui devait l'aliéner complètement dans les dernières décennies de sa vie. Par la suite passé au service du duc d'Orléans, il était porte-oriflamme à Azincourt, où il trouva la mort. En Normandie, dans le pays de Caux existe encore aujourd'hui un village : Bacqueville-en-Caux, qui rappelle cette fameuse famille dont une branche se transporta outre-Manche au moment de la conquête normande et qui devint la famille de...Baskerville.
    Concernant Isabeau de Bavière, la plupart des biographes de la reine et des historiens rejettent le fait que la souveraine aurait eu des amants et, parmi eux, son beau-frère, Louis d'Orléans. Non, le traité de Troyes n'est pas un aveu dissimulé de cette infidélité mais une riposte normale à l'assassinat du duc Jean sans Peur par les gens du Dauphin Charles, en septembre 1419. Non, le dernier enfant d'Isabeau, Philippe, né et mort en 1407 n'a pas survécu et n'est pas, comme certains ont pu l'affirmer, Jeanne d'Arc, Jeanne d'Arc qui, donc, serait un homme !
    Evidemment, on ne peut rien affirmer avec certitude mais, dans un contexte troublé, violent, où la royauté n'était plus représentée que par une femme, étrangère de surcroît, il est presque évident que l'on s'en soit pris à la reine, comme on s'en prendra plus tard à Catherine et Marie de Médicis ou encore, Anne d'Autriche.
    Cela dit, partisan de Dumas, on peut supposer que Jean d'Aillon a fait sien cet adage du fameux romancier : « On peut violer l'Histoire à condition de lui faire de beaux enfants. » Personnellement, je ne suis pas contre quelques petites libertés dans un roman historique, tant qu'elles servent le propos et sont expliquées par l'auteur. Après tout, le roman reste une fiction où l'auteur peut laisser libre court à son imagination. Tant que ça reste cohérent et vraisemblable, je ne vois pas où est le problème.
    Ici, Jean d'Aillon fait donc d'une légende une vérité. Disons que, comme Dumas en son temps, qui a exploité à fond la légende noire des derniers Valois, par exemple, ici, Jean d'Aillon force un peu le trait, en nous laissant voir d'Isabeau un côté sombre, calculateur, machiavélique et un brin sensuel qu'elle n'avait peut-être pas, historiquement. Ou alors, pas autant. Même si ce n'est pas cette image-là que j'ai de la reine, j'avoue ne pas avoir été gênée et j'ai même beaucoup aimé cette chasse aux documents compromettants dans les rues sales et sinueuses du Paris du début du XVème siècle.
    Hormis cela, comme d'habitude, on retrouve les grandes précisions historiques dont Jean d'Aillon est coutumier, notamment en ce qui concerne les cours monétaires ou encore, la géographie des différentes villes visitées, à commencer par Paris, dont l'aspect médiéval revit sous nos yeux. L'auteur s'inspire aussi beaucoup des textes d'époque (ici, le Journal d'un Bourgeois de Paris, par exemple, contemporain des événements) et nous déniche parfois des anecdotes complètement enfouies dans les limbes de l'Histoire et c'est ce que j'aime chez lui : on sent les recherches solides effectuées avant de se lancer dans le travail d'écriture et c'est très important.
    Malgré tout, j'ai décelé, dans ce roman, quelques petites maladresses qui, à mon sens, auraient pu être évitées : le duc de Bedford est appelé successivement Belfort et Bedford, le duc d'Exeter, oncle du roi Henry V devient, au détour d'un chapitre, son frère. Enfin, dans la postface où l'auteur nous explique ses choix et différents partis pris, deux des filles de Charles VI ont été confondues : c'est bien Michelle, la duchesse de Bourgogne, qui est morte en juillet 1422 et non pas Catherine, qui meurt en Angleterre en 1437, non sans avoir eu le temps de se remarier après son veuvage et d'être à l'origine, par cette deuxième union, de la dynastie des Tudors (mais ceci est une autre histoire). Je pense que, plus que de réelles erreurs historiques, ce sont surtout des fautes d'étourderie. L'erreur est humaine et je suis sûre que cela vous est aussi arrivé d'écrire un jour un mot pour un autre. Mais je trouve quand même dommage que ces petites coquilles soient passées entre les mailles du filet de la correction.
    Pour le reste, c'est une intrigue policière de qualité, bien ficelée, cohérente et compliquée à souhait que l'auteur nous livre là. J'ai pris grand plaisir à suivre Edward dans ses pérégrinations qui l'amènent à découvrir les tenants et aboutissants d'une véritable affaire d'Etat dans laquelle, bien sûr, la reine est impliquée en premier lieu mais aussi le Dauphin son fils, le roi d'Angleterre son gendre et même sa cousine et rivale, la redoutable duchesse Yolande d'Anjou !
    C'est un Moyen Âge fantasmé mais en même temps nuancé que l'auteur fait revivre dans son roman, un Moyen Âge vraisemblable, mâtiné de légendes et de superstitions mais pas que... En ce début de XVème siècle, doucement, l'époque médiévale commence à laisser sa place à la Renaissance, même si le conflit entre la France et l'Angleterre s'éternise et retarde l'arrivée de cette nouvelle ère qui fleurit déjà en Italie.
    Vous l'aurez sûrement compris, j'ai apprécié cette deuxième enquête, peut-être plus encore que Une Etude en Écarlate. Certes, le fameux chien de Basqueville est beaucoup moins effrayant que son cousin anglais du Dartmoor, mais j'ai apprécié de retrouver ce dernier comme un personnage à part entière du roman et qu'il soit présenté comme un second d'Edward et Gower, qui n'hésitent pas à se servir du chien et de son intuition très...olfactive ! Une intuition de chien, quoi et qui, souvent, ne trompe pas ! 
    Voilà encore une fois un roman historique comme je les aime, dynamique et enlevé, bien écrit et où l'on croise un savant mélange de personnages authentiques et imaginaires. Encore une fois, Jean d'Aillon ne m'a pas déçue, bien au contraire !

    En Bref :

    Les + : L'enquête policière est, encore une fois et comme toujours chez Jean d'Aillon, particulièrement intéressante. En mélangeant légende et véracité historiques, l'auteur nous emmène dans un Moyen Âge certes un peu fantasmé mais attrayant.
    Les - :  J'ai décelé ici ou là quelques petites maladresses qui, à mon avis, auraient pu être évitées.


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  • « Survivre, ma belle, il n'y a rien d'autre à faire, endurer et survivre, et si tu y parviens, alors le temps t'accordera ta vengeance. »

    La Malédiction de Norfolk ; Karen Maitland

    Publié en 2011 ; en 2015 en France (pour la présente édition)

    Titre original : The Gallows Curse

    Editions Pocket

    765 pages

    Résumé :

    Angleterre, 1208. Le roi Jean refusant de se soumettre à l'autorité du pape, églises et cimetières demeurent fermés. Les enfants ne sont plus baptisés et l'on craint de mourir sans avoir pu expier ses péchés. Mais en ces temps de sorcellerie, il existe plusieurs façons de sauver une âme. Pour libérer celle de son fils, décédé d'une étrange maladie, Lady Anne est prête à tout. Elle découvre un rituel permettant de transmettre les péchés après la mort. Encore faut-il trouver une conscience prête à les accepter. La jeune Elena, servante au château, n'aura pas le choix...

    Ma Note : ★★★★★★★★★★ 

    Mon Avis :

    En 1210, sous le règne de Jean sans Terre, l'Angleterre est plongée depuis deux ans dans le chaos de l'Interdit. L'Interdit ? C'est quand plus aucun sacrement n'est administré : on ne se marie plus, les enfants ne sont plus baptisés, les morts ne sont plus enterrés en terre consacrée et ne peuvent se confesser ni recevoir l'extrême-onction. Dans tout le pays, les églises sont fermées et les prêtres en fuite, fuyant la colère royale.
    A Gastmere, village du Norfolk, lady Anne, châtelaine du lieu, ne peut se résoudre à laisser inhumer son fils unique alors qu'il n'a pu recevoir l'absolution avant sa mort. Elle est prête à tout pour qu'il ne parte pas avec les lourds péchés qui l'encombraient. Même à avoir recours à la coutume du mangeur de péché, c'est-à-dire charger les épaules d'une personne du fardeau des fautes de quelqu'un d'autre. Et son choix va se porter sur une jeune serve de Gastmere, Elena. Elena dont la vie, à partir de là, va se transformer en un cauchemar sans fin, car c'est pire qu'un venin mortel qui lui a été inoculé.
    Si le résumé était très alléchant et que j'ai, malgré tout, passé un bon moment, j'ai trouvé ce roman un peu en dessous des autres récits de Karen Maitland. Découverte en 2016, l'auteure m'a accompagnée depuis. J'ai beaucoup aimé Les Âges Sombres et par la suite, j'ai aussi fait une très agréable découverte avec La Compagnie des Menteurs, son roman le plus connu en France. Étrangement, moi qui ne suis pas fan de tout ce qui est gore ou flippant, j'avais aimé l'ambiance très noire et angoissante de ces deux romans. Karen Maitland a su, en quelques romans, créer de toutes pièces un univers unique qu'on ne trouvera nulle part. C'est vraiment ça qui m'a plu chez elle et qui a réussi à m'accrocher, au-delà du fait que toutes ses intrigues, du moins celles qui ont été traduites en France, se passent au Moyen Âge. C'est une époque qui m'a toujours plu ! Elle est énorme, non ? Au propre comme au figuré... Dix siècles, ce n'est quand même pas rien. Il y'a toujours quelque chose d'intéressant dans cette longue période et l'Europe médiévale est un sujet passionnant à elle toute seule !
    Cela dit, dans mes deux premières lectures, j'avais justement trouvé le contexte politique et historique peu présent et plus qu'à l'Histoire avec un grand H c'était plus aux petites histoires, aux déshérités, aux malheureux que s'intéressait Karen Maitland -les vagabonds, les malades, le petit peuple- . Finalement, l'époque servait plus de prétexte mais s'y prêtait bien.
    Là, c'est en se basant sur un contexte historique bien précis que l'auteure tisse ensuite la trame de son intrigue. Certes, dans La Compagnie des Menteurs, c'est la Grande Peste de 1349, un fait avéré, qui sert de toile de fond. Mais ici, dans La Malédiction de Norfolk, j'ai eu l'impression que l'auteure se servait bien plus du contexte de l'époque -le règne chaotique de Jean sans Terre, l'Interdit jeté sur l'Angleterre suite au conflit entre la papauté et le roi concernant la nomination de l'archevêque de Canterbury-. Finalement, toute l'intrigue découle de ça : l'absence de réconfort religieux suite à une crise politique et théologique plutôt violente. Finalement, le sentiment que j'ai eu à la lecture de ce livre, c'est de lire un roman historique traditionnel ou disons, plus traditionnel que les deux précédents. Et ce n'est pas mal du tout, bien au contraire mais je m'attendais, quelque chose de peut-être plus torturé, avec des manifestations surnaturelles ou autres et en fait je n'ai rien eu de tout ça. Si une certaine tension est présente, je n'ai jamais eu la gorge serrée ou le cœur qui s'emballe comme dans Les Âges Sombres ou La Compagnie des Menteurs ! !
    Je crois que mon erreur, c'est d'avoir lu ce roman en dernier. Si je l'avais lu en premier, je l'aurais apprécié sans être tentée de le comparer aux deux autres. Là, immanquablement, je ne pouvais pas faire autrement. Mais, attention, malgré cette petite déconvenue quant à l'ambiance du roman, je suis loin de l'avoir détesté et j'ai au contraire passé un bon moment. Karen Maitland a réussi à signer un roman historique fiable et cohérent, en utilisant, comme elle le fait toujours très bien, l'aspect religieux et superstitieux inhérent à l'époque médiévale. En fait, on ne peut pas dire que l'angoisse est absente mais disons qu'elle est subtilement distillée et c'est notre capacité à se mettre à la place de quelqu'un d'autre qui l'instaure. On se met à la place d'Elena et on imagine vivre ce qu'elle vit et c'est finalement l'aspect le plus terrorisant du roman car pour rien au monde on ne voudrait connaître ce qu'Elena, pendant quelques mois, va vivre, basculant dangereusement au bord de la folie.
    Au-delà de ça, le personnage d'Elena est intéressant aussi pour une autre de ses facettes. Elle est une serve, comme ses parents et comme la plupart des habitants du village de Gastmere, d'ailleurs ce qui signifie qu'elle ne s'appartient pas mais est la propriété du seigneur des lieux, en l'occurrence lady Anne, qui pourra en faire ce qu'elle veut, comme par exemple lui faire porter le fardeau des péchés inavouables de son fils défunt. Et même si l'auteure force peut-être un peu le trait, c'est aussi par ce biais qu'elle pointe du doigt
    le servage, comme elle avait pu montrer, dans Les Âges Sombres ou La Compagnie des Menteurs, les limites et les paradoxes d'une Église toute-puissante mais corrompue et gangrénée. C'est affreux finalement de se dire que cette jeune fille n'a aucun droit, à part celui de servir ceux qui veulent bien lui assurer d'avoir de quoi manger et un toit sous lequel dormir. Elle n'a le choix de rien et sûrement pas celui de dire non ou de se soustraire à ce qu'on veut l'obliger à faire. Elena fait partie de ces déshérités, de ces pauvres du Moyen Âge qui formaient la majeure partie de la société et la faisaient vivre.
    La Malédiction de Norfolk est donc un roman historique qui tient la route et s'avère être efficace. Je crois au final que ma légère déconvenue ne vient que des attentes que j'avais pu former concernant cette lecture ; il est vrai que j'en attendais beaucoup et que je n'ai peut-être pas retrouvé dans cette lecture tout ce que j'en escomptais. Mais l'essentiel est d'avoir passé un bon moment et ça a été le cas ! Entre Histoire, superstitions ancestrales, croisades et secrets inavouables, Karen Maitland nous livre là encore un roman où le Moyen Âge se révèle grandiose et extrême, jusque dans ses aspects les plus négatifs

    En Bref :

    Les + : un roman historique et médiéval bien mené, très bien écrit et maîtrisé.
    Les - : peut-être un univers un peu moins angoissant dans ce roman...j'avoue avoir été un peu déçue de ne pas retrouver la tension instaurée dans La Compagnie des Menteurs ou Les Âges Sombres.

     

    Brooklyn ; Colm Tóibín

     Thème d'octobre, « Jack O'Lantern », 10/12


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  • « L'expérience m'a appris que même un fou a sa logique et qu'il n'y a jamais d'effet sans cause. »

    Une Enquête du Commissaire aux Morts Etranges, tome 1, Casanova et la Femme sans Visage ; Olivier Barde-Cabuçon

    Publié en 2013

    Editions Babel (collection Noir)

    443 pages

    Premier tome de la saga Une Enquête du Commissaire aux Morts Étranges

     

    Résumé :

    Après avoir sauvé Louis XV de la mort lors de l'attentat de Damiens, et malgré son peu de goût pour la monarchie, le jeune Volnay obtient du roi la charge de commissaire aux morts étranges dans la police parisienne. Aidé d'un moine aussi savant qu'hérétique et d'une pie qui parle, Volnay apparaît comme le précurseur de la police scientifique, appelé à élucider les meurtres les plus horribles ou les plus inexpliqués de son époque. Epris de justice, c'est aussi un homme au passé chargé de mystère, en révolte contre la société et son monarque qu'il hait profondément.
    Lorsque, en 1759, le cadavre d'une femme sans visage est retrouvé dans Paris, Volnay doit conduire une enquête sur le fil du rasoir avant que le meurtrier ne frappe de nouveau. Mais entre des alliés aussi incertains que le libertin Casanova et des adversaires redoutables, à qui le commissaire aux morts étranges peut-il se fier ?

    Ma Note : ★★★★★★★★★★ 

     Mon Avis :

    Voilà, c'est fait !
    A mon tour, j'ai enfin découvert le commissaire aux morts étranges d'Olivier Barde-Cabuçon... Cette saga m'a été chaudement conseillée par Cellardoor, Isabeau Bellevue et June, du blog Histoire de plumes ! Toutes ont beaucoup aimé ce premier tome et ont eu envie de continuer... Elles ont piqué ma curiosité et je me suis dit que je ne pouvais pas passer à côté de cette saga...
    Le XVIIIème siècle, des enquêtes policières sur une trame historique passionnante... J'étais évidemment très impatiente de me lancer mais en même temps, je craignais malgré tout la comparaison qui, immanquablement allait arriver... Vous voyez de laquelle je veux parler ? Si vous me suivez depuis un moment, vous savez que j'aime énormément Nicolas Le Floch, le fameux enquêteur de Jean-François Parot... Lire une de ses enquêtes est toujours pour moi un grand plaisir : le contexte, la langue, les personnages... Tout me plaît, dans cette saga !
    Comme les deux sagas présentaient des points communs assez importants, je me suis dit que je n'allais pas pouvoir m'empêcher de comparer...
    Au final, ce sont deux univers assez difficilement comparables... Oui, il y'a des convergences entre Nicolas et Volnay mais aussi tellement de divergences que tout compte fait, j'ai lu Casanova et la Femme sans Visage sans réellement penser à établir des parallèles entre les deux ! Difficile aussi d'établir une comparaison entre les styles des auteurs, de qualité tous les deux mais tellement différents ! Si l'un colle au plus près de l'époque, l'autre est plus brut de décoffrage, par exemple... De même pour les personnages, d'ailleurs.
    Malgré tout, je crois que ma préférence va et restera à Nicolas mais j'ai cela dit aimé ce premier tome de Une Enquête du Commissaire aux Morts Étranges et je vais expliquer pourquoi...
    Le gros point fort de ce premier tome c'est, assurément, l'ambiance sombre et tortueuse dans laquelle on est plongé dès les premières pages ! Le personnage de Volnay est aussi intéressant, assez mystérieux et torturé : d'emblée, j'ai rapproché ce personnage du bourreau enquêteur de Japp, Hardouin cadet-Venelle. J'ai retrouvé chez Volnay ce même passé pas évident, qui est distillé page après page pour nous permettre de mieux comprendre le personnage et surtout cette soif d'égalité et de justice... S'il est d'un abord assez froid, finalement, c'est un personnage attachant dont la carapace se fend peu à peu.
    Dans ce premier tome, Olivier Barde-Cabuçon met en place un univers dense et abouti, avec des personnages maîtrisés et qui viennent se mêler à la grande cohorte des personnages authentiques, du roi Louis XV en passant par la favorite, Madame de Pompadour, les petites grisettes du Parc-aux-cerfs, le mystérieux comte de Saint-Germain ou encore, le lieutenant de police, Antoine de Sartine...
    Si le contexte est peut-être plus présent et plus utilisé chez Parot, Olivier Barde-Cabuçon est un passionné du XVIIIème siècle et son intérêt transparaît clairement dans son roman. Parfois, j'ai trouvé qu'il forcissait peut-être un peu le trait concernant Louis XV, un roi impopulaire certes mais dont les historiens nuancent aujourd'hui le règne mais, dans l'ensemble, son analyse de l'époque est fine et il en a bien saisi l'ambivalence et tous les paradoxes... Le XVIIIème siècle est une époque passionnante parce qu'elle est double, je crois que c'est ça qui me fascinera toujours : l'apogée de la monarchie française s'accompagne d'un essor culturel et philosophique sans pareil avec l'apparition de ceux que l'on appellera les Lumières, la perte de la foi en Dieu donne lieu à des croyances en des sciences occultes comme l'alchimie et la confiance qu'on n'accorde plus aux prêtres, on la donne à des personnages étranges et fascinants comme le comte de Saint-Germain, Cagliostro ou encore, Mesmer... En même temps, les persécutions contre les protestants n'ont jamais été aussi vives et des femmes et des enfants croupissent emprisonnés dans la tour de Constance à Aigues-Mortes... C'est une époque où on ne croit plus en rien, où les esprits s'aiguisent mais c'est aussi l'époque de l'affaire Calas ou celle du chevalier de La Barre, condamné à mort pour ne pas s'être découvert devant une procession de la fête-Dieu...
    Avec un style souple, fin et percutant, Olivier Barde-Cabuçon s'approprie l'époque et s'en sert extrêmement bien. C'est un XVIIIème siècle beaucoup plus sombre que celui de Parot mais c'est une vision très intéressante aussi de l'époque, avec une approche parfois un peu plus scientifique et philosophique, qui colle à l'émulation savante de ces années-là.
    Casanova et la Femme sans Visage est un bon roman, avec une enquête bien menée, même si j'y ai parfois décelé des longueurs. Le rythme est là malgré tout, assez fluide, c'est une lecture très agréable et, passés les premiers chapitres peut-être un peu abrupts, on se met à naviguer avec aisance dans l'ambiance particulière de ce premier tome. Il s'agit effectivement d'un roman qui aura une suite, on peut même dire, des suites et je me suis dit que les longeurs venaient peut-être de là, comme si l'auteur avait voulu prendre le temps de poser son intrigue mais aussi tout l'univers de Volnay, son commissaire aux morts étranges, ce qui n'est pas plus mal, à vrai dire. La fin m'a surprise et, sans me décevoir réellement, j'ai parfois trouvé qu'elle n'était pas toujours cohérente avec le reste de l'intrigue...peut-être est-elle un peu téléphonée et la résolution de l'enquête m'a un peu laissée sur ma faim, alors que j'attendais une révélation spectaculaire...mais je n'en dirais pas plus et la seule chose que je peux vous conseiller maintenant, eh bien c'est de lire le premier tome des Enquêtes du Commissaire aux Morts Étranges. Faites-vous votre propre idée mais surtout, venez apprécier cette plume, très agréable à lire et que j'ai pour ma part découverte avec plaisir ! ! Si vous aimez les romans historiques, le XVIIIème siècle des Liaisons Dangereuses, aux relents vénéneux et enfin, si vous aimez les résolutions logiques d'énigmes embrouillées, alors sans nul doute ce roman est fait pour vous !

    En Bref :

    Les + : un personnage principal intéressant, tout comme l'idée de départ, le style, souple et aiguisé, qui colle parfaitement au récit et le contexte passionnant, évidemment...
    Les - : 
    la fin peut-être un peu rocambolesque, quelques longueurs...


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  • « Hommes, est-ce ma faute si je vous ai vus tels que vous êtes? Est-ce ma faute si j'ai vu partout l'intérêt personnel se couvrir du manteau de l'intérêt social, l'indifférence se cacher derrière l'amitié et le dévouement, la méchanceté et l'envie de nuire se décorer du beau nom de la vertu et de la religion ? »

    La Voix Secrète ; Michaël Mention

    Publié en 2017

    Éditions 10/18 (collection Grands Détectives)

    231 pages

    Résumé :

    Durant l'hiver 1835, sous le règne de Louis-Philippe, la police enquête sur des meurtres d'enfants. Tous les indices orientent Allard, chef de la Sûreté, vers le célèbre poète et assassin Pierre-François Lacenaire. Incarcéré à la Conciergerie, ce dernier passe ses nuits à rédiger ses Mémoires en attendant la guillotine. Alors que les similitudes entre ces crimes et ceux commis par Lacenaire se confirment, Allard décide de le solliciter dans l'espoir de résoudre au plus vite cette enquête tortueuse. Entre le policier et le criminel s'instaure une relation ambiguë, faite de respect et de manipulation, qui les entraînera tous les deux dans les bas-fonds d'un Paris rongé par la misère et les attentats.

    Ma Note : ★★★★★★★★★★ 

    Mon Avis :

    En 1835, Paris est endeuillée par des crimes horribles commis sur des enfants. La police est sur les dents, alors que la ville, bruyante et sale, est figée dans un hiver glacial. Le mode opératoire ramène les enquêteurs vers Pierre-François Lacenaire (1803-1836), incarcéré à la Conciergerie et attendant son tour pour l'échafaud. Poète dandy et assassin, gentleman cambrioleur à la Arsène Lupin, l'homme est une figure de la criminalité parisienne à cette époque et s'occupe, en sa cellule, à écrire ses Mémoires. Tout porte à croire qu'un admirateur, dans la nature, copie ses crimes et sème ses petites victimes partout dans Paris, suscitant la panique et la psychose. Allard, chef de la Sûreté et son adjoint, Canler, se jettent dans la mêlée, bien décidés à lever enfin le voile sur ces meurtres en série, tous plus horribles les uns que les autres...
    En se basant non seulement sur des personnages historiques authentiques mais aussi sur un contexte exhaustif, Michaël Mention nous livre là un roman, certes court mais tellement intense ! Il nous entraîne dans une ambiance glauque, poisseuse et tortueuse et ne nous lâche plus ! Quelle fougue, quel talent ! ! Finalement, plus qu'un vrai roman policier, j'ai plus eu l'impression de lire un roman purement historique, dense et riche, où l'enquête policière passe au second plan : du moins, est-ce ainsi que je l'ai ressenti, lors de cette lecture. Même si on baigne dans le crime le plus sordide du début jusqu'à la fin, ce qui m'a surtout sidérée, c'est ce que l'auteur fait de son contexte. Nous sommes sous le règne de Louis-Philippe, un règne instable, qui a commencé sous les bons auspices des Trois-Glorieuses avant de basculer ; le roi des Français est victime d'attentats récurrents des Républicains, qui endeuillent la capitale. Et surtout, ce règne bourgeois dont on a tant attendu, après celui, rigoureux et rétrograde, de Charles X, tend à se durcir de plus en plus, entre répressions de plus en plus féroces et censure de la presse... C'est donc dans un contexte politique tendu que surviennent ces meurtres affreux, d'autant plus sordides qu'ils touchent des enfants. En ce qui concerne ceux-ci, rien ne nous permet d'affirmer qu'un tueur en série a sévi à Paris entre décembre 1835 et janvier 1836 mais j'ai trouvé l'idée habile.
    Mais là où réside certainement tout le talent de l'auteur, c'est de s'être aussi bien approprié l'époque, pour donner naissance à un roman naturaliste aux accents zoliens, qui n'a rien à envier aux plus grands romans du Grand Émile : il y'a du Germinal, de L'Assommoir, de La Bête Humaine dans La Voix Secrète ! Franchement... Dans une ville sale et pourrissant dans ses rues médiévales, qui craque de partout sous l'effet d'une modernité galopante, dans une capitale populaire et populeuse, où la pauvreté et la misère sont endémiques et donc, de fait, la violence, la police a fort à faire, surtout quand elle tombe sur plus fort qu'elle, comme avec Lacenaire, homme instruit et talentueux, mais aussi criminel notoire.
    La prouesse de Michaël Mention, c'est vrai d'avoir rassemblé entre ses mains une époque, au point de la maîtriser complètement, de son contexte politique jusqu'au plus trivial de ses quartiers, de son langage le plus châtié au plus populaire, du plus beau au plus dégueulasse : il en a fait une boule, comme de la pâte à modeler, qu'il a ensuite étirée à loisir ! Ils sont rares les auteurs qui finissent par connaître aussi bien leur objet d'études et c'est vraiment ce qui m'a le plus plu dans ce roman. Loin de se servir de son contexte comme d'un prétexte, l'auteur en a fait un personnage à part entière de son intrigue et il est vrai que c'est une période passionnante que l'auteur a choisie ici, une période paradoxale aussi et une période charnière, entre ère moderne et ère contemporaine, une période où l'industrialisation, en France, prend de plus en plus d'essor, où ont lieu les premières revendications salariales et où les premiers syndicats font leur apparition, une période aussi à la police, de plus en plus, se fait scientifique et où la médecine devient légale...
    Enfin, l'autre gros, gros point fort de La Voix Secrète, au-delà de la grande maîtrise de l'auteur, au-delà même du fait qu'il est parfaitement abouti, c'est le style. Une intrigue peut être très bonne mais desservie par un style inégal. Rien de tout ça ici et s'il y'a bien une chose que j'aime, c'est être séduite par une plume que je découvre pour la première fois. Michaël Mention a une plume fine, ciselée et, en même temps, brute de décoffrage et percutante et je crois qu'elle participe pleinement aussi à nous plonger dans ce sombre Paris des années 1830, des rues enneigées jusqu'aux allées des Halles, en passant par les pavés ensanglantés des abattoirs... S'il y'a bien une chose dont on ne peut taxer l'auteur, c'est d'un manque de talent. Et le roman, pourtant, est court ! Malgré tout, c'est en quelques pages seulement qu'on se fait une idée et, en ce qui me concerne, ça a pris tout de suite et je ne crois pas exagérer en disant que ce roman, réellement, m'a mis une claque ! Il m'a retournée, il m'a révulsée parfois, il m'a dégoûtée et si La Voix Secrète avait été un film, j'aurais peut-être parfois détourné le regard... Je n'ai cependant pas pu m'empêcher de tourner les pages et, une fois que j'ai eu ouvert ce roman, il a été difficile pour moi de le refermer. Ce XIXème siècle gangréné par la criminalité, par la corruption, par la pauvreté est une époque encore suffisamment proche de nous pour nous faire réfléchir, tant sur les hommes que sur la politique... J'ai aimé aussi que l'auteur nous emmène à la découverte de personnages historiques authentiques, à commencer par Lacenaire, qui fait partie de ces personnages qui, malgré les crimes qu'ils ont pu commettre, sont aussi habités d'une aura qui fascine... J'ai aimé Allard et Canler, les deux flics, différents, qui exercent aussi leur métier différemment et le conçoivent aussi différemment, pour tout un tas de raisons personnelles... Allard et Canler ont tous deux existé, eux aussi... Dans ce roman, Michaël Mention leur redonne une voix et nous les fait découvrir.
    Court, mais dense, La Voix Secrète est un très bon roman, je ne peux rien dire de plus. Si je le conseille ? Bien sûr ! Et plutôt deux fois qu'une d'ailleurs, autant aux amoureux des romans historiques purs et simples, qu'aux enquêteurs dans l'âme. Si vous aimez le XIXème et ses romans naturalistes, vous ne serez sûrement pas déçus par celui-ci, qui n'a rien à leur envier.

    En Bref :

    Les + : l'intrigue, entre enquête policière et parfait portrait sociétal et historique ; le style, également, sans aucun doute !
    Les - : Aucun. Ce roman est parfaitement abouti.


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