• Thérèse Desqueyroux ; François Mauriac

    « La peur est le commencement de la sagesse. »

    Thérèse Desqueyroux ; François Mauriac

    Publié en 2012

    Date de publication originale : 1927

    Editions Le Livre de Poche

    189 pages

    Résumé :

    A Argelouse, petit village entouré de landes et de pins, les mariages sont arrangés pour allier les familles et réunir les terrains. Thérèse Larroque devient ainsi Mme Desqueyroux, femme singulière d'un homme ordinaire, enfermée dans sa solitude, piégée par le poids du clan et des intérêts, les convenances et les rumeurs.
    Ce roman envoûtant de Mauriac est celui d'une femme prisonnière, un être coupé de tout, de tous les côtés, une héroïne sombre, qui tentera ainsi, quoi qu'il en coûte, sans plus de scrupules, de se libérer du joug de son mariage et du destin qu'on lui impose.

    Ma Note : ★★★★★★★★★★

    Mon Avis :

    Dans les années 1920, Thérèse Larroque, jeune femme de la bonne société girondine, épouse Bernard Desqueyroux, propriétaire terrien, autrement dit, un bon parti. Il semble que ce mariage ait été l'aboutissement des désirs de la jeune femme, il semble que Bernard lui plaisait...mais la vie maritale n'aura finalement rien des charmes qu'elle attendait alors qu'elle était encore jeune fille. Prisonnière d'une vie trop calme, trop routinière, la fantasque Thérèse s'ennuie, entre son mari qui la déçoit et sa belle-famille, qui ne jure que par les convenances et les us et coutumes bourgeois. Alors, petit à petit, plus par torpeur que par véritable préméditation, parce qu'un élément déclencheur l'y pousse, Thérèse se met à empoisonner son mari. Veut-elle vraiment le tuer ? Toujours est-il que son ascension meurtrière est arrêtée par une erreur qu'elle commet et qui l'envoie devant les tribunaux. Pour échapper à la honte et au scandale, la famille étouffera l'affaire et Bernard Desqueyroux se retrouve donc à devoir cohabiter avec une femme qui lui fait peur et dont il ne parvient pas à comprendre le geste irrémédiable.
    François Mauriac s'est inspiré d'une histoire vraie, un souvenir de jeunesse, qui remonte à 1906 : à cette date, le jeune homme se souvient d'avoir entendu parler d'une histoire presque semblable à celle qu'il couchera ensuite sur papier dans Thérèse Desqueyroux. C'est l'histoire d'une femme de la bonne société bordelaise, madame Camby, qui se retrouve devant les Assises de la ville pour avoir voulu assassiner son mari en l'empoisonnant. Et les empoisonneurs, surtout les femmes, c'est fou comme ce début du XXème siècle en compte ! ! Des histoires plus ou moins connues, qui eurent des dénouements différents mais qui toutes firent scandale et une forte impression sur la société de cette époque, toujours fortement marquée par un sentiment religieux important et toujours avide de calomnier et de juger hâtivement. Postérieures à l'intrigue mais aussi à sa rédaction (Thérèse Desqueyroux est publié en 1927), mais présentant cependant des similitudes troublantes avec l'intrigue du roman de Mauriac, il y'eut par exemple les affaires Nozière et Besnard, qui défrayèrent la chronique. La première implique une jeune femme, Violette Nozière, convaincue d'avoir tenté d'assassiner ses parents grâce à des solutions à base d'arsenic : elle échappera à la peine de mort mais purgera une peine de prison dans les années 1940 avant d'être finalement réhabilitée. Marie Besnard, dont le nom est plus connu, surnommée notamment « la Brinvilliers de Loudun », ce qui veut tout dire, aurait, entre 1927 et 1949, empoisonné au moins douze personnes, parmi lesquelles son mari, sa mère, des cousins, des parents plus ou moins éloignés...elle sera acquittée. Comme Thérèse qui bénéficie au final d'un non-lieu. Toujours, ce sont des solutions d'arsenic, dont on se servait beaucoup pour tuer rats et souris mais qui étaient aussi des traitements médicaux à part entière, qui se retrouvent au centre de ses affaires. On peut aussi établir un parallèle entre Thérèse Desqueyroux et Emma Bovary, deux femmes qui, pour échapper au carcan trop étroit d'une vie décevante auront recours au poison pour se libérer : une le retournera contre elle -Emma. L'autre s'en servira contre autrui -Thérèse. Cependant, si chez Emma Bovary, le diagnostic est facile à faire et qu'on peut finalement identifier son mal-être et son désespoir à son esprit trop farci d'histoires romanesques et fausses, il est plus difficile de savoir d'où vient, pour Thérèse, ce manque d'enthousiasme pour la vie. 

    Thérèse Desqueyroux ; François Mauriac

    Audrey Tautou (Thérèse) et Bernard (Gilles Lellouche) dans le film de Claude Miller (2012)


    Thérèse Desqueyroux est un roman complexe malgré sa taille toute relative -à peine une nouvelle. C'est en tous cas un roman qui fait réfléchir et qui, étrangement, nous place du mauvais côté de la balance, si on peut dire, puisque ce n'est jamais vers Bernard que notre impulsion innée va nous pousser, mais vers Thérèse. Pour moi, c'est une femme profondément dépressive que Mauriac nous décrit, une femme pour qui la vie n'a aucune saveur et qui va peu à peu s'enfoncer dans une torpeur morbide la poussant à agir tel qu'elle le fait. Le hasard fait que Thérèse penche vers le meurtre mais je crois que, à l'instar de Madame de Bovary, elle aurait très bien pu retourner le poison contre elle et devenir suicidaire. Thérèse cherche à assassiner son mari parce qu'il la déçoit, mais n'est-elle pas aussi profondément déçue d'elle-même, incapable de s'aimer et donc, d'aimer les autres ? Malgré la froideur du personnage, son côté un peu dérangé et alternatif qui peut destabiliser voire faire peur, on ressent surtout la profonde détresse qui l'anime et nous pousse de façon irrésistible vers elle. Quant à Bernard, le mari satisfait et qui croit, lorsqu'on lui révèle que sa maladie est en fait dûe à une tentative d'assassinat perpétrée par la main même de son épouse, qu'elle a tenté de le tuer pour récupérer ses terres, il est la médiocrité même, la stupidité même, qui ne peut susciter aucune sympathie. Englué dans ces convenances bourgeoises qui font de lui un pantin imbécile, Bernard Desqueyroux n'est pas attachant et ne suscite pas la sympathie chez le lecteur, qui le voit de toute façon avec les yeux de Thérèse et par là même avec son jugement, peut-être déformé il est vrai, comme on peut en avoir sur les gens que l'on connait bien et que l'on côtoie trop, mais qui semble aussi profondément lucide.
    Le début un peu confus m'a fait peur. Très peur, même. L'intrigue démarre par le verdict du procès de Thérèse et le récit du meurtre se déroule ensuite à partir de cet élément déclencheur des plus importants. C'est toute la vie de Thérèse depuis son mariage raté, qui apparaît alors sous nos yeux mais j'avoue que cette construction m'a un peu perturbée au début. Et puis j'ai réussi à m'y faire, à m'habituer au style de Mauriac, qui n'est pas évident non plus et je sors donc de cette lecture plutôt satisfaite, avec un bon ressenti. Cette histoire est percutante, elle suscite forcément la réflexion chez nous, parce qu'elle concerne avant tout l'humain, sa partie la plus laide, certes, mais celle qui s'avère aussi la plus complexe à analyser et à aborder, parce qu'elle suscite la peur et le rejet. Mais voilà, c'est un fait : si on part du postulat plus ou moins admis -et indépendamment du fait que l'on croie ou non- que les humains naissent bons par nature, personne ne vivra la même existence. Et même si certains le réfutent, il est sûr que, chez certains individus, le déterminisme joue un rôle important dans leur construction intime. L'enfance, le premier âge de la vie, peut s'avérer en effet déterminant et, même si le passé de Thérèse n'est pas spécialement évoqué -on sait juste qu'elle n'a plus que son père, que sa mère est morte, mais ni quand ni comment-, on peut se prendre à penser qu'un événement traumatisant dans sa petite enfance ou sa jeunesse l'a poussée à devenir cette femme dure et froide, sans sentiments, même maternels, une fois arrivée à l'âge adulte. On peut penser qu'un autre individu l'a poussée à nier profondément l'humanité et à la mépriser, au point de même de ne rien ressentir pour sa propre fille. Mais chaque existence se construit sur des bases différentes et, si les êtres humains, dans l'ensemble, sont prompts à juger leurs semblables, on ne peut jamais vraiment savoir ce qui pousse une autre personne à mal agir. On n'essaie pas de comprendre ce qui font le bien, mais on cherche toujours à expliquer un geste négatif, et on tombe souvent à côté. Quelles sont les véritables motivations de Thérèse ? Veut-elle réellement assassiner son mari ? Est-elle une meurtrière froide qui prémédite son geste ? Non. Et pourtant, elle sera jugée aussi durement qu'une personne qui aurait tué de sang-froid, sans qu'on réfléchisse finalement aux véritables racines de ce mal qui a germé dans une personne en apparence normale et qui avait tout pour être heureuse : un mari, une petite fille, une position dans la bonne société girondine, des terres, des pinèdes.
    Roman percutant, Thérèse Desqueyroux fait assurément réfléchir ou, du moins, amène à nous interroger sur des mécanismes que nous avons tous très certainement en nous. Si chaque homme est capable de faire le bien, il est assurément capable, aussi, de faire le mal. Seulement, chez certains cela se déclenche tandis que d'autres auront assez de force ou peut-être de sens et de raison pour enfouir ces bas instincts au fond de soi. Pour moi, un livre à découvrir : déjà, pour le nom de l'auteur -Mauriac est un de nos auteurs nationaux emblématiques du XXème siècle-, mais aussi pour le sujet de son livre, très bien trouvé et profond et intemporel, psychologiquement parlant.

    En Bref :

    Les + : une très bonne réflexion, sur un sujet pas évident.
    Les - : le début un peu confus qui m'a fait peur ! ! 

     


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