• Trilogie Tannhauser, tome 2, Les Douze Enfants de Paris ; Tim Willocks

    « Si tu dois commettre des crimes mortels, fais-le pour toi seul, pas pour quelqu'un d'autre, ni pour sa foi, ni pour sa couronne, ni ses faveurs. Comme ça, au moins, nous pourrons être damnés en tant qu'hommes, pas en tant que putain. »

     

    Couverture Les Douze enfants de Paris 

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                Publié en 2013 en Angleterre 

         En 2015 en France (pour la présente édition)

         Titre original : Tannhauser trilogy, book         2, The twelve children of Paris

         Editions Pocket

         1053 pages 

         Deuxième tome de la saga Trilogie                 Tannhauser

     

     

     

     

    Résumé :

    Août 1572. Un cavalier s'avance aux portes de Paris. Sur sa chemise : la croix de Malte. Mattias Tannhauser, chevalier de l'Ordre, se perd bientôt dans les ruelles putrides, à la recherche de sa femme. Quelle folie a pu conduire Carla, seule et enceinte, à accepter l'invitation au mariage de Marguerite de Valois et d'Henri de Navarre ? Dans cette cité fébrile, déchirée entre protestants et catholiques, où tout indique l'imminence d'un massacre, Mattias est plongé dans un océan d'intrigues et de violences, et ne dispose que de quelques heures pour lui éviter un funeste destin...

    Ma Note : ★★★★★★★★★

    Mon Avis :

     Au printemps 2017, sans grande conviction, je démarre la lecture de La Religion, un bon gros pavé dont j’avais beaucoup entendu parler et que j’hésitais à lire. Un swap avec une copinaute a fini de me décider, deux ou trois ans plus tôt, puisque j’ai découvert ce roman dans le paquet : cela dit, l’hésitation est encore là et je vais mettre un petit moment à le lire. Ce roman me faisait peur et je m’y suis lancée en me disant qu’il y’avait de fortes chances que je n’aime pas.
    Au final, j’ai été surprise par le livre autant que par moi-même : moi qui n’aime pas la violence, le sang, la baston, je me retrouvais face à ce roman qui contenait tout ça. Il partait donc avec un gros handicap. Mais finalement, la richesse de La Religion, c’est que ce n’est pas que ça, justement. Et heureusement, d’ailleurs… En fait, c’est un roman historique mené tambour battant, qui ne vous laisse pas une minute de répit, vous retourne et vous secoue et, clairement, on ne sort pas de cette lecture indemne. C’est le genre de roman dont on ne dit pas, quelques années plus tard, en s’en souvenant : « Ah oui, je l’ai lu, mais je m’en rappelle mal… » Non. Quand vous avez lu La Religion, vous ne l’oubliez pas.
    Il m’a semblé évident, donc, de lire la suite, Les Douze Enfants de Paris, qui se passe sept ans après le siège de Malte, théâtre de l’intrigue du premier tome. Nous sommes en août 1572, à Paris : vous voyez où je veux vous emmener ? Mattias Tannhauser arrive débarque dans la capitale pour chercher son épouse, Carla, invitée aux festivités du mariage royal qui a eu lieu le 18 août entre Marguerite de Valois et Henri de Navarre. Il arrive dans une atmosphère électrique et dangereuse, alors que les protestants menacent de se révolter suite à l’attentat perpétré contre l’un de leurs chefs de file, l’amiral Gaspard de Coligny. Sans le vouloir, il va se retrouver pris dans la nasse, au milieu d’un massacre qui échappe à ses instigateurs et va ensanglanter les derniers mois de l’années 1572, rallumant une guerre de religion alors que le mariage de Marguerite et Henri était justement censé entériner la paix entre catholiques et protestants. Ce massacre, c’est celui de la Saint-Barthélemy, véritable déchaînement de violence et de folie dans un Paris tentaculaire et labyrinthique où Dédale lui-même ne retrouverait pas ses petits ! Peu à peu surtout, Mattias va comprendre qu’une force plus puissante encore que l’hostilité des catholiques envers les huguenots le poursuit, ainsi que Carla, enceinte, près d’accoucher et perdue dans une ville inhospitalière et inconnue, dans laquelle s’engage une véritable course contre la montre : Mattias va défier les institutions parisiennes, tuer et semer la terreur mais aussi rencontrer des êtres aux belles âmes et des soutiens là où il ne les attendait pas.
    Les Douze Enfants de Paris ne m’a pas dépaysée et j’ai retrouvé presque immédiatement l’ambiance de La Religion, peut-être même en pire : c’est ultra-violent et je dirais même, n’ayons pas peur des mots, franchement dégueulasse. Mattias, au fil du récit, sème la mort derrière lui, tel un ange vengeur et c’est très sanglant. Pour autant, si parfois je me suis sentie un peu nauséeuse devant certaines descriptions, à aucun moment je n’ai eu envie de reposer le livre en me disant : non, c’est trop, je ne peux pas. Les Douze Enfants de Paris est un vrai bon roman historique, on ne s’ennuie pas une seconde et on est rapidement emportés dans un tourbillon dont il est difficile de sortir. Malgré des scènes parfois difficilement soutenables, on tourne les pages, on s’enfonce dans le marasme du massacre, dans le noir des ruelles parisiennes sur les portes desquelles sont dessinées des croix blanches marquant l’emplacement des demeures huguenotes, dans les remous de la Seine transformée en fleuve de sang, dans l’hostilité des Cours, les fameuses cours des Miracles où s’entassent mendiants, pauvres et estropiés, dans des zones de non-droit où même la police parisienne ne s’aventure pas… J’ai trouvé que l’auteur avait bien su saisir ce Paris de la Renaissance, ville immense, véritable pieuvre insatiable qui ne cesse de grandir et de dépasser ses propres faubourgs, une ville encore médiévale, ramassée en un entrelacs étourdissant de rues et de venelles sombres, portes ouvertes à tous les crimes. Les derniers Valois, enfermés dans le Louvre, qui nous apparaît bien sinistre sous la plume de Willocks, sont des Atrides dominés par la puissante figure tutélaire de la mère, la reine Catherine, gouvernant un roi instable et déséquilibré mentalement, Charles IX. Une famille dangereuse et avide qui manœuvre les Parisiens comme des marionnettes. L’auteur force-t-il le trait ? Peut-être…et en même temps on se dit, et c’est cela finalement qui est le plus inquiétant, que peut-être n’exagère-t-il pas autant qu’on ne pourrait le croire. La seconde moitié du XVIème siècle français est extrêmement violent et met définitivement fin à la Renaissance glorieuse et italianisante de Louis XII ou François Ier, dans un déluge de sang et un déchaînement de violence, quand les conflits religieux deviennent trop importants pour être contenus. La Saint-Barthélemy, on le sait, est un fait avéré. Dix ans plus tôt, les Guerres de Religion avaient été allumées par un premier massacre, instigué par le duc de Guise, François de Lorraine, à Wassy. Plusieurs autres phases de conflits vont se succéder jusqu’aux années 1590, jusqu’à la fin des Valois et l’avènement d’Henri IV qui ramènera une paix fragile et qui ne durera pas. Des années 1560 aux années 1600, la France se gorge de sang et se déchire elle-même dans des guerres intestines et qui semblent ne pas devoir finir. Cette violence, que les livres d’Histoire et les romans plus soft taisent pudiquement, Tim Willocks lui en fait son instrument, sa base, sa matière… loin de la dissimuler, au contraire, il l’exacerbe, la met en scène sous toutes les coutures. Et en même temps, ce livre n’est pas dénué d’espoir, comme l’était La Religion, aussi. Le bien, parfois, peut se cacher dans la noirceur, c’est ce qu’on lit entre les lignes de ce pavé de plus de mille pages. Mattias comme son épouse Carla ne vont pas rencontrer qu’ennemis et embûches sur leur chemin mais parfois, l’aide ne viendra pas de ceux dont on serait en droit de l’attendre. Willocks créé des personnages cabossés, bosselés, absolument pas aseptisés mais qui sont tous de bons représentants, des symboles de cette société où il faut batailler pour survivre, où la vie, parfois, offre plus de gifles que de caresses et endurcit, sans pour autant annihiler entièrement toute humanité. La rédemption peut parfois se trouver au cœur de la plus sombre des nuits, au centre de la plus laide des violences : ce roman prouve clairement qu'elles ne sont pas antinomiques et que ce sont parfois dans les êtres dont on n'attend rien et à qui on ne croit rien devoir que l'on trouvera ce que l'on cherche et même plus encore. Voilà finalement ce qu’on retire d’un livre comme celui-là.

    Une scène de la Saint-Barthélemy : L'assassinat de Briou, gouverneur du prince de Conti, 24 août 1572 par Joseph Nicolas Robert-Fleury (XIXème siècle)


    Un peu plus haut, je parlais des personnages et justement, ils sont une grande force du récit. J’ai retrouvé avec plaisir Mattias, personnage charismatique dont le caractère s’est forgé tout au long des pages de La Religion. Celui que l’on a découvert adolescent, blessé par la vie, dans un petit village de l’Europe de l’Est des années 1530/1540 puis qui est devenu janissaire, au service de l’empereur ottoman, est un homme campé dans la vie, amoureux d’une épouse rencontrée dans les horreurs du siège de Malte et qui porte leur enfant. Un homme qui n’hésitera pas, malgré les embûches qui ne manqueront pas d’apparaître sur sa route au cours de cette nuit fatale et des journées qui suivront. En même temps, il fait des rencontres, des personnes placées sur sa route et qui marqueront sa vie à leur manière. Du précédent récit, on retrouve Mattias et Carla, le duo central et Orlandu, le fils de Carla. Les autres personnages sont tous nouveaux et, comme je le disais, assez symboliques : que ce soient les jumelles prostituées à peine sorties de l’enfance, livrées à elles-mêmes et aux appétits de maquereaux à peine plus vieux qu’elles mais déjà vénaux, les jeunes protestants qui se trouvent confrontés à l’anéantissement de leurs familles dans l’horreur la plus complète, les enfants abandonnés et maltraités par la vie. On est dans un tableau de Jérôme Bosch, on a peur, on frissonne, on se retrouve face à face avec des personnages qui ont toute leur place dans ces rues sales et qu’on n’aimerait vraiment pas rencontrer au détour d’un bois et puis contre toute attente on s’attache à ceux qui, de prime abord, semblent être les pires, les plus dangereux, ceux pour qui l’absolution semble absolument impossible et montre en fait la plus belle grandeur d’âme.
    Comme en 2017 avec La Religion, il est clair que je ne vais pas ressortir indemne de cette lecture, elle risque de marquer durablement mes souvenirs de lectrice. Pour autant, je ne peux que la conseiller, comme je recommande La Religion. D’ailleurs, si vous lisez Les Douze Enfants de Paris, c’est que vous aurez sûrement lu avant La Religion et que vous l’aurez aimé… vous saurez donc à quoi vous attendre et vous aurez déjà eu un petit aperçu de l’univers de Tim Willocks. Mais, parce que je pense que c’est tout à fait possible pour la compréhension de l’intrigue, si vous choisissez de ne lire que Les Douze Enfants de Paris, préparez-vous : ce n’est pas une promenade de santé. Préparez-vous à être légèrement secoués et parfois dégoûtés par des descriptions assez gores. Préparez-vous surtout à vivre une expérience unique et à vous plonger dans un livre unique qui, pour moi, n’a pas encore trouvé de véritable concurrence. Un critique a dit que Tim Willocks signe là son « grand œuvre » et je ne peux que lui donner raison. Je ressors de cette lecture soulagée et en même temps, j’ai l’impression de descendre d’un grand huit, d’avoir vécu quelque chose d’absolument…grandiose et cela tient surtout au style de l’auteur, toujours fin, toujours ciselé -desservi par quelques partis-pris de traduction ceci dit mais vraiment rien de grave. Oui je crois pouvoir dire que j’ai vraiment aimé ce roman, je n’ai ressenti aucun ennui et ce pavé ne contient aucune longueur. Il est mené tambour battant, c’est une véritable épopée qui prend corps dans une époque qui s’y prête. A lire, si vous aimez les romans historiques qui ne laissent aucun répit, de ses premiers jusqu’à ses derniers mots. Un monument du genre.

    Un tableau très connu, intitulé Un matin devant la porte du Louvre, du peintre Edouard Debat-Ponsan (1880) et illustrant l'un des épisodes les plus célèbres de la Saint-Barthélemy : Catherine de Médicis se penchant au-dessus des massacrés, entérinant sa culpabilité devant l'Histoire. 

    En Bref :

    Les + : une intrigue de qualité, menée tambour battant, qui n'ennuie pas une seule seconde. On est littéralement emporté dans ce Paris en proie aux haines religieuses, dans le sillage de Tannhauser et de ses acolytes.  
    Les - :
     
    pour moi, absolument aucun.


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