28 Septembre 2026
« Je suis prise dans le marais, incapable de m'en défaire, comme un tenancier avec un seigneur négligent. Je ne peux pas partir. Je suis l'épouse d'un homme disparu et je ne peux pas me marier ; je suis la sœur du passeur, et il n'acceptera jamais de me faire traverser vers la terre pour me rendre ma liberté. »
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The Fairmile, tome 1, La Sorcière de Sealsea (Tidelands, 2019) • Editions Hauteville • 2022 • 634 pages
Résumé :
En 1648, le royaume d'Angleterre est déchiré par une guerre civile entre les partisans de Charles Ier et le Parlement insurgé. Cette lutte trouble même la petite île de Sealsea, où vit Alinor, une guérisseuse. Un soir de pleine lune, elle rencontre James Summer, un noble catholique, qui a pour mission de sauver le roi. Très vite, ils tombent amoureux. Mais l'ambition et la détermination de la jeune femme la distinguent un peu trop de ses voisins. C'est l'ère de la chasse aux sorcières et Alinor, une femme sans mari, qui connaît les plantes et qui s'extirpe soudain de la misère grâce à James, s'attire la jalousie de ses rivaux et éveille l'effroi du village. Tout l'accuse...
Ma Note : ★★★★★★★★★★
Mon Avis :
Le soir du solstice d’été de 1648, Alinor rencontre par hasard James Summer. Ce dernier est arrivé sur l’île de Sealsea pour y rencontrer le seigneur, Sir William Peachey, dans le cadre d’une mission bien précise et secrète… Sir William, même s’il le cache soigneusement, est partisan du roi Charles Ier, alors retenu en captivité sur l’île de Wight, toute proche. En effet, en cette fin des années 1640, l’Angleterre traverse une période compliquée de son Histoire et le pouvoir est détenu dans le pays par le Parlement et par les armées de Cromwell. La population s’est fracturée, certains prenant fait et cause pour le Parlement et les autres restant fidèles au roi Charles, dont la famille a trouvé refuge en France – la patrie de son épouse, la reine Henriette-Marie.
James Summer ne cache pas qui il est et Alinor, bien que venant d’une famille ayant pris le parti du Parlement, décide de l’aider à rencontrer Sir William, le seigneur de Sealsea. Son aide va lui attirer la reconnaissance du seigneur du lieu et une faveur que les habitants de Sealsea ne vont pas tarder à remarquer, ce qui attise la jalousie et les rumeurs, sur ce petit bout de terre ingrate, inondé plusieurs fois par jour et où la vie est rude.
Alinor a vingt-sept ans mais en paraît bien plus. Seule, elle a été abandonnée avec ses deux enfants, Alys et Rob, par son époux, Zachary, qui a disparu en mer sans que sa famille sache s’il est toujours vivant ou bien s’il est mort. Alinor doit faire face et trouver des ressources pour nourrir ses enfants. En plus de ses activités de guérisseuse et d’accoucheuse, elle vend des remèdes au marché tout proche de Chichester et travaille pour les Miller, les riches meuniers de Sealsea. Mais, quand on s’aperçoit qu’Alinor a de nouvelles rentrées d’argent, que son fils a été choisi comme camarade de jeu et d’étude de Walter, le fils de Sir William Peachey, on s’interroge : comment elle, une pauvresse qui vit dans une petite bicoque au-dessus de l’eau, abandonnée un matin sans un mot par un mari qui n’a cessé de colporter des rumeurs sur elle, peut-elle soudain jouir d’une chance qui paraît insolente à ses voisins ? En réalité, il n’en est rien, mais la jalousie attise la méchanceté. Bientôt, Alinor va se retrouver dans une position périlleuse car, en ce milieu du XVIIe siècle, quand une femme sort du cadre, quand elle est forcée de se débrouiller seule, il n’est pas rare qu’on l’accuse de sorcellerie ou d’envoûtements. Et quand, comme pour Alinor, s’ajoute à cela une beauté physique beaucoup trop parfaite pour être honnête, tout devient motif à accusation. Si elle veut sauver sa peau et éviter l’opprobre à ses enfants, Alinor va devoir se montrer très prudente. Mais parfois, un amour puissant et inattendu peut rebattre toutes les cartes. La jeune femme va en faire l’amère expérience.
Philippa Gregory, qui nous a habitués jusqu’ici à explorer l’histoire de l’Angleterre à travers ses reines ou des femmes issues des dynasties Plantagenêt ou Tudor, s’essaie ici à la fiction historique pure. Le roi et la famille royale ne sont ainsi pas au centre du récit, mais une illustre inconnue, censée symboliser toutes ces femmes invisibilisées, oubliées de la grande Histoire et qui, pourtant, eurent leur mot à dire et parfois, n’hésitèrent pas à le dire, comme ce fut le cas pendant la période de la guerre civile anglaise, au XVIIe siècle.
Alinor est l’une d’entre elles. Née sur l’estran de Sealsea, fille du passeur, elle a toujours vécu une existence modeste. Mariée très jeune, elle a eu deux enfants, qui sont des adolescents quand commence le roman. Mais sa fille aînée, Alys, est déjà en âge de se marier. Ce sont des conditions de vie rude que nous décrit l’autrice : à Sealsea, l’enfance existe à peine et l’on est adulte très tôt. Parfois, comme pour Alys, un mariage précoce est le moyen de s’extirper d’une condition difficile, où l’on s’use au travail pour une misère. Mais les femmes restent toujours très exposées et le moindre faux-pas peut ainsi les mettre au ban de la société villageoise. Si les temps sont durs pour chacun, c’est encore plus le cas pour elles et c’est ce que l’autrice a voulu décrire, démontrer dans ce premier tome d’une trilogie, The Fairmile, qui explorera la destinée d’une famille jusqu’à la fin du XVIIe siècle.
J’ai été très agréablement surprise par La Sorcière de Sealsea, peut-être parce que je n’en attendais pas grand-chose au départ. En réalité, je refusais d’y mettre trop d’attentes car, connaissance Philippa Gregory au travers de son univers littéraire unique et très personnel, j’avais peur ici d’être dépaysée, mais en mal. En réalité, ça n’aura pas été le cas. Par moments, j’aurais presque pu oublier que je lisais du Philippa Gregory ! Donc, ma crainte de ne pouvoir m’empêcher de comparer avec ses autres romans comme Deux Sœurs pour un Roi, La Princesse Blanche ou encore La Reine Clandestine, n’avait finalement pas de fondement. Il n’y a pas vraiment de comparaison possible en réalité, sauf que l’autrice s’intéresse autrement à l’Histoire des femmes, en fait.
Autres points qui m’inquiétaient un peu : la romance (j’avais peur qu’il y en ait trop, mais finalement ça n’est pas le cas, même si elle est présente car elle fait partie intégrante des ressorts dramatiques du roman) et le fait que l’histoire anglaise d’après la Renaissance m’intéresse peu. Si j’aime beaucoup l’époque des Tudors par exemple (et c’est comme cela d’ailleurs que j’ai découvert Philippa Gregory, il y a une quinzaine d’années), les XVIIe et XVIIIe siècles britanniques m’intéressent bien moins. Force était de constater pour moi que l’époque de la guerre civile était donc assez opaque pour moi et je craignais de ne pas saisir tous les tenants et aboutissants de cette lutte qui fut, pour les Anglais, des années 1640, une véritable révolution. En réalité, ça n’a pas été gênant car, si le contexte historique est là pour servir la fiction, il n’est pas omniprésent et l’autrice se contente de relater les derniers mois de règne de Charles Ier, entre l’été 1648 et le mois de janvier 1649, quand il sera finalement jugé par le Parlement puis exécuté, le 30 janvier 1649.
J’ai donc finalement passé un agréable moment en lisant ce roman, qui est assez dense mais bien écrit et facile à lire. J’ai beaucoup apprécié le personnage d’Alinor, forte et fragile en même temps, dévouée aux siens et à la communauté, malgré la méfiance parfois affichée de cette dernière. Quant au personnage de James, si je l’ai apprécié au départ, son attitude par la suite m’a un peu déçue. En réalité, les hommes n’ont pas vraiment le beau rôle dans ce roman, hormis peut-être Ned, le frère d’Alinor, qui se pose souvent en soutien : mais que peut-on dire du mari, parti en mer en abandonnant tout derrière lui et après avoir colporté de fausses rumeurs sur son épouse ou sur l’amant, qui ne veut pas assumer les conséquences de ses actes ?
Alors que les romans ayant pour thème la sorcellerie abondent ses dernières années, j’ai aussi apprécié le traitement qu’en fait l’autrice ici, sans procès spectaculaire, sans extrapolations superflues. Philippa Gregory nous montre au contraire comment germent la superstition et le soupçon et il n’est pas besoin pour cela que les femmes incriminées aient été marginales ou en dehors de la communauté. Cela a pu arriver, bien sûr, mais de nombreuses accusées avaient une famille, un époux, des enfants, parfois un emploi…cela ne mettait en rien à l’abri d’une accusation : un comportement maladroit, une rentrée d’argent inattendue, une relation particulière avec un animal, un grain de beauté étrangement placé sur le corps, une trop grande beauté, tout, en ces époques de suspicion, était bon pour vous conduire devant les juges quand les villageois, parfois, ne se faisaient pas justice eux-mêmes.
Les îles britanniques de l’époque moderne furent le théâtre de nombreux procès, comme ceux de Burry St Edmunds à la fin du XVIe siècle ou ceux de Pendle, dans les années 1610 (auxquels l’autrice Stacey Halls s’est intéressée, d’ailleurs, dans son roman Les Sorcières de Pendle). A travers le personnage d’Alinor, bien intégrée dans une communauté qu’elle n’a pas quitté depuis son enfance, travailleuse, mère de deux enfants, Philippa Gregory nous montre que l’équilibre était fragile alors entre une bonne et une mauvaise réputation et que l’on pouvait basculer de l’un à l’autre très rapidement, parfois sans bien comprendre comment ni pourquoi.
Portrait d’une femme mais aussi description fine d’une époque périlleuse, La Sorcière de Sealsea est un roman historique comme je les aime, bien écrit, bien raconté, avec juste ce qu’il faut de romance et de drame pour faire vibrer en nous une corde sensible. Je lirai la suite avec grand plaisir.
Le mot de la fin :
J'ai été agréablement surprise par ce roman. Habituée aux biographies romancées de Philippa Gregory, là, l'autrice m'a emmenée bien loin de cet univers mais c'était une lecture captivante et un bel hommage à toutes les femmes qui ont été oubliées et n'ont pas eu leur place dans nos livres d'Histoire.
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