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Le salon des précieuses

[CET ÉTÉ VOYAGEONS EN LIVRES 2] Explorons ensemble l'Afrique du Nord à travers sa littérature

LA LITTÉRATURE ARABOPHONE

A partir du début du VIIe siècle, la conquête musulmane en Egypte mais aussi au Maghreb, entraîne une diffusion de la langue arabe en Afrique : auparavant, la littérature préislamique, qui se caractérisait essentiellement par une production poétique, était riche et développée mais va être supplantée par une littérature davantage marquée par la religion et l'influence coranique.
En ce début du Moyen Âge, les centres de savoir les plus importants se situent en Egypte, au Caire mais aussi à Alexandrie. Puis, l'université de Sankoré, à Tombouctou au Mali, va rayonner jusqu'à la fin de l'ère médiévale : on estime que les bibliothèques et collections privées de Tombouctou ne contenaient pas moins de 300 000 manuscrits cachés, rédigés en arabe, mais aussi en peul ou en songhaï, langues parlées en Afrique de l'Ouest. 

Parmi les écrivains arabophones les plus célèbres, on peut citer l'explorateur Ibn Battûta, d'origine berbère : né en 1304 à Tanger, mort à Fès vers 1368,  Ibn Battûta entreprit de longs voyages dans les années 1320 et jusque dans les années 1340. Ses pérégrinations l'amèneront vers les centres de savoir musulmans d'Afrique de l'Ouest, comme Tombouctou mais aussi bien plus au Nord puisqu'il voyage jusque dans les actuels Balkans (Khanat bulgare de la Volga). Ses explorations l'amèneront aussi jusqu'en Asie, en Chine actuelle, à Ghanzou. 

Citons aussi l'historien Ibn Khaldoun, né en 1332 à Tunis. Économiste, démographe, géographe mais aussi homme d'Etat, Ibn Khaldoun est un précurseur de la sociologie telle que nous la connaissons aujourd'hui. Il est né dans une famille d'origine andalouse chassée par la Reconquista chrétienne et qui avait trouvé refuge à Tunis. A l'époque, la région est dominée par une dynastie berbère, les Hafsides et le Maghreb connaît une paix relative. Après de nombreuses années au service des souverains berbères musulmans, comme conseiller ou ministre, Ibn Khaldoun se retire, vers l'âge de quarante-cinq ans, au Caire, où il commence à rédiger son oeuvre et devient professeur. Voyageur et mobile toute sa vie, il découvre l'Andalousie dans les années 1360 et, à la fin de sa vie, passe par la ville de Damas, peu avant que celle-ci ne soit assiégée par le célèbre conquérant Tamerlan. Il mourra au Caire en 1406 à l'âge de soixante-treize ans, où il sera honoré par la population. 

Plus proche de nous, citons l'auteur égyptien Naguib Mahfouz, parfois surnommé le Zola du Nil, connu pour sa célèbre Trilogie du Caire et qui reçut le Prix Nobel de Littérature en 1988. 

LA LITTÉRATURE BERBÈRE

Lorsqu'on parle de littérature berbère, ou littérature amazighe, cela comprend toutes les manifestations littéraires, qu'elles soient écrites ou orales et qui sont l'oeuvre des Berbères, dans leur langue autochtone, le berbère mais aussi dans les langues qui lui succédèrent, comme le punique ou le latin. Mouloud Mammeri et Taos Amrouche sont ainsi des représentants célèbres de cette littérature berbère plutôt méconnue mais qui présente une grande richesse, une multiplicité des traditions, genres et contextes qui peuvent se retrouver dans tout le territoire nord-africain. 

Les textes en punique renvoient à la civilisation carthaginoise, installée sur le territoire de l'actuelle Tunisie et qui fut notamment en guerre contre Rome pendant de nombreuses années. Pour ce qui est du latin, de nombreux auteurs nés en Afrique du Nord ont composé des œuvres littéraires dans cette langue : on peut citer Térence, célèbre auteur de comédies du IIe siècle ap. J-C, Tertullien, philosophe et théologien né à Carthage dans les années 150 de notre ère, mais aussi Apulée, écrivain et brillant orateur qui naquit sur le territoire de l'actuelle Algérie, à Madaure, actuelle M'daourouch. 

Au Moyen Âge, la littérature berbère se développe surtout dans deux aires géographiques bien délimitées : dans la partie centre-orientale de l'Afrique du Nord, on va ainsi retrouver une littérature propre aux communautés ibadites (essentiellement en Algérie, Tunisie et Libye) tandis que dans la partie occidentale, qui correspond à peu près au territoire marocain actuel, une tradition écrite se développe et se perpétue sans interruption jusqu'à nos jours. 

Plus proches de nous, on peut citer Mouloud Ammeri, écrivain, anthropologue et linguiste algérien spécialiste de la langue berbère mais aussi de sa culture. Il est né le 28 décembre 1917 à Taourirt Mimoune en Algérie. Il meurt en 1989 et laisse derrière lui de nombreuses oeuvres, composées entre les années 1950 et les années 1980 comme La colline oubliée en 1952, Le sommeil du juste en 1955, L'Opium et Le Bâton en 1965 ou encore, un recueil de Poèmes kabyles anciens en 1970. 

Taos Amrouche

Citons aussi la romancière chanteuse et poétesse Taos Amrouche, née à Tunis en 1913. Elle est issue d'une famille originaire de Ighil Ali, en Kabylie : la région d'origine des siens l'intéressera toute sa vie puisque Taos Amrouche interprétera, au cours de sa carrière de chanteuse, de nombreux chants traditionnels kabyles.  
Elle est l'autrice de nombreux romans comme Jacinthe noire (1947), Le Grain magique, un recueil de contes et poèmes (1966) ou encore, Rue des tambourins (1960). 

APRES LA COLONISATION : LA LITTÉRATURE POUR RÉSISTER ET S'ENGAGER

Le XXe siècle est marqué par la colonisation européenne, notamment française dans les pays du Maghreb, puis par la lutte des peuples pour leur indépendance, entre les années 1940 et 1960. Evidemment, ce contexte de résistance et de combat pour la liberté infuse la littérature et les courants de pensée de l'époque. 

Le poète et romancier Kateb Yacine (1929-1989), auteur de Nedjma ou encore, Le Polygone étoilé

La littérature maghrébine d'expression française naît dans un contexte colonial qui implique des politiques linguistiques. Pour les auteurs se pose alors la question de l'utilisation ou non de cette langue : ainsi, pour Kateb Yacine, la langue française est un butin de guerre (« La langue française est le butin de guerre des Algériens. L'usage de la langue française ne signifie pas qu'on soit l'agent d'une puissance étrangère, et j'écris en français pour dire aux Français que je ne suis pas français. », écrit-il en 1966) quand, chez Rachid Boudjedra, elle est l'accompagnatrice du début de carrière avant d'être abandonnée au profit de la langue arabe. 

Entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe, la littérature et les fictions ne sont pas marquées par de fortes revendications identitaires. Certaines productions vont même jusqu'à présenter de manière assez bienveillante l'assimilation culturelle voulue par les autorités coloniales : c'est le cas du roman Ali, oh mon frère publié en 1893 par Zeid Ben Dieb sous pseudonyme. Le déchirement identitaire n'est pas pour autant absent de cette littérature qui n'est pas encore militante et revendicative, comme elle le deviendra au cours des décennies suivantes. Ainsi, dans son roman Les yeux noirs de Leïla, l'écrivain Mahmoud Aslan fait de son protagoniste Naguib un personnage sans cesse tiraillé entre ses origines et l'influence occidentale amenée par les colons...

La montée en puissance des mouvements nationalistes, qui remettent en question le colonialisme occidental, fait émerger une génération d'écrivains plus militants, plus engagés et qui diffusent leurs idées au travers de leurs œuvres. Pour les colonies françaises, cette tendance s'affirme entre la fin de la Seconde Guerre Mondiale et les années 1950, tant au Maghreb qu'en Afrique subsaharienne. Le conflit algérien, entre 1954 et 1962, incite les écrivains à s'engager. Pour certains, ce sont des expériences personnelles qui sont racontées, comme Djamel Amrani, qui témoigne dans un récit autobiographique des tortures subies au cours du conflit. Ce dernier sera aussi présent dans son oeuvre poétique comme un fil conducteur. De son côté, dans sa pièce Le séisme, Henri Kréa utilise la figure de Jugurtha, ancien roi numide de l'Antiquité, pour symboliser la figure du résistant. En 1956 paraît Nedjma, de Kateb Yacine, cité plus haut, l'un des romans phares de cette période, tant pour sa qualité stylistique que pour sa portée historique. D'autres réalités sociales (poids des coutumes ancestrales, inégalités sociales, poids de la tutelle paternelle) sont aussi abordées par ces auteurs des années 1950-1960. 

Après la fin de la décolonisation, l'aspect militant et vindicatif de la littérature maghrébine ne disparaît pas. Au contraire, elle se concentre désormais à la critique des régimes en place, à la dénonciation toujours, des inégalités sociales qui touchent l'Algérie comme la Tunisie et le Maroc voisin : au Maroc d'ailleurs, des auteurs comme Mohammed Khaïr-Eddine n'hésitent pas à exalter l'ancienne culture ancestrale berbère et à se montrer critique envers la monarchie alaouite. Désenchantement et amertume caractérisent souvent les créations littéraires des années 1970. Personnages marginaux, inadaptés, anti-héros émaillent aussi bien souvent les œuvres publiées dans ces années qui suivent la décolonisation et l'accès à l'indépendance. 

Yasmina Khadra et Malika Mokededem, deux plumes marquantes de l'Algérie contemporaine

Les années 1990, marquées par un conflit civil en Algérie, voient l'émergence de plumes qui dénoncent l'intolérance ou le fanatisme, comme Yasmina Khadra ou Malika Mokededem. Les attentats terroristes qui se multiplient sont au cœur de plusieurs romans de Khadra (comme Les Agneaux du Seigneur en 1998) ou Oran, langue morte d'Assia Djebar. 

Les conditions de vie des travailleurs immigrés, la question du racisme sont aussi incontournables dans la littérature maghrébine contemporaine. La relecture d'un passé ancien, utilisé souvent comme miroir et révélateur du contexte actuel, se retrouve dans l’œuvre d'auteurs comme Chems Nadir, né en 1940 et qui convoque l'âge d'or de la civilisation arabo-musulmane ou Abdelaziz Belkhodja, écrivain tunisien né en 1962. L'auteur tunisien Sami Mokaddem s'intéresse quant à lui au passé flamboyant de Carthage, dans une trilogie parue entre 2014 et 2020. Le premier tome, Dix-neuf, a reçu le prix Découverte des Comar d'or 2015. 

L'époque contemporaine est aussi marquée par la montée de plumes féminines influentes. 

THÈME FOCUS : CES AUTRICES CONTEMPORAINES QUI CÉLÈBRENT LE MAGHREB DANS LEURS ROMANS

Les plumes féminines ne sont pas nouvelles dans la tradition littéraire maghrébine mais tendent à s'affirmer de plus en plus. Ainsi, on peut citer des romancières pionnières, actives dans les années qui ont précédé la Seconde Guerre Mondiale, comme Elisa Chimenti, italo-marocaine, qui s'intéressa notamment au régionalisme du territoire tangérois ou Djamila Debèche, qui fut la créatrice du premier journal féministe algérien, L'Action. Elle publia également un article dans la revue Terre d'Afrique, sur la place de la femme musulmane dans la société. On peut aussi citer des autrices comme Taos Amrouche, Assia Djebbar ou Fatima Mernissi, qui ont écrit sur les femmes, leurs souffrances et leurs aspirations. 

Je vous propose ici de découvrir le portrait de trois romancières maghrébines qui célèbrent et questionnent leurs origines dans leurs romans. 

Leïla Slimani

On ne présente plus Leïla Slimani, qui a connu un grand succès avec son roman Chanson douce puis avec sa trilogie Le Pays des Autres, ode à la tolérance et où l'autrice aborde, à travers la fiction, son histoire familiale et la question de la mixité raciale. Née le 3 octobre 1981 à Rabat, Leïla Slimani est la fille du haut fonctionnaire marocain Othman Slimani et de Béatrice-Najat Dhobb Slimani, médecin ORL qui a été la première femme médecin à intégrer une spécialité médicale au Maroc. C'est l'histoire des parents de sa mère qu'elle raconte dans Le pays des autres et dans Regardez-nous danser, l'histoire d'un couple mixte dans l'immédiat après-guerre. 
Bachelière en 1999, Leïla Slimani part étudier à Paris, où elle intègre une classe préparatoire au lycée Fénelon, puis elle est diplômée de l'Institut d'études politiques de Paris en 2014. Après s'être essayée au métier de comédienne en intégrant le Cours Florent, Leïla Slimani complète sa formation en suivant un cursus à l'ESCP Europe pour se former aux médias. Elle intègre ensuite L'Express puis le magazine Jeune Afrique, dans lequel elle propose des contenus sur l'Afrique du Nord notamment. Elle démissionne en 2012 pour se consacrer à sa carrière littéraire : son premier roman, Dans le jardin de l'ogre, qui traite de l'addiction sexuelle féminine est publié en 2014. Son deuxième roman, Chanson douce, reçoit le Prix Goncourt en 2016. Le premier tome du Pays des autres paraît en 2020. A ce jour, la série compte deux tomes mais devrait être à terme une trilogie. 

Zineb Mekouar

Née à Casablanca en 1991, Zineb Mekouar vit à Paris depuis 2009. Son roman La poule et son cumin fait partie des finalistes du prix Goncourt du premier roman en 2022. 
Scolarisée au lycée français Lyautey de Casablanca, elle s'installe à Paris en 2009, où elle intègre Sciences-Po puis HEC Paris. En 2016, elle commence une carrière dans la politique, en commençant à travailler pour KPMG, un réseau international de cabinets d'audit. Parallèlement, elle intègre le QG d'Emmanuel Macron, alors candidat à l'élection présidentielle de 2017. Toutefois, elle quitte son poste en décembre 2016 et intègre alors le porte-parolat en tant que salariée. Sa mission principale est d'établir des liens entre les experts du programme et la société civile. Elle gère également Elles Marchent, le pôle du mouvement attaché à l'égalité femmes-hommes. 

En 2017, elle ne souhaite toutefois pas poursuivre sa carrière dans la politique et elle intègre un cabinet de Conseil en stratégie en octobre 2017 avant de travailler comme responsable des affaires publiques au sein d'un incubateur de start-ups, puis avec la Présidente de la Délégation aux droits des femmes à l'Assemblée Nationale entre 2021 et 2022. 

Sa carrière littéraire commence aussi à ce moment-là, avec la parution chez Lattès de son roman La poule et son cumin. Le roman, qui figure sur la liste des coups de cœur de l'été 2022 de l’Académie Goncourt, raconte l'histoire de deux jeunes femmes, Kenza et Fatiha, liées par une forte amitié malgré leurs origines sociales très différentes : en effet, Fatiha est la fille de la nourrice de Kenza. Peu à peu, les deux jeunes femmes prennent des trajectoires différentes, chacune représentant en quelque sorte une face du Maroc contemporain et ses fractures sociales. 

Son deuxième roman, Souviens-toi des abeilles, est sorti en mai 2024, aux éditions Gallimard. Le roman est décrit comme une fable écologique et une ode à la ruralité et à la tolérance. Il raconte l'histoire d'un jeune garçon d'une dizaine d'années, initié et sensibilisé aux beautés de la nature par son grand-père. 

Katia Belkhodja

Katia Belkhodja, qui publie cette année Les Déterrées, est née à Alger le 30 décembre 1986. Enfant, elle se plaît à composer des poèmes. Elle a neuf ans quand elle part s'installer en famille au Québec, où elle a étudié la littérature à l'université de Montréal. En 2008, elle publie un premier roman bien reçu par la critique : La peau des doigts. Le roman met en scène une grand-mère d'origine kabyle, des jumeaux errants, dont l'un est autiste, l'autre peintre, une jeune fille qui ne parvient pas à se remettre de la mort de sa grand-mère... Le roman est suivi par La marchande de sable en 2015 et par Les déterrées, en 2025 (publié aux éditions Mémoire d'encrier), qui explore l'histoire familiale d'un clan, les racines algériennes de la jeune femme et les récits d'immigration. 

 

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