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Le salon des précieuses

#44 [SPÉCIAL HALLOWEEN] Élisabeth Báthory : bains de sang et quête de jeunesse éternelle

Élisabeth Báthory : véritable tueuse en série ou bien victime d'une manipulation politique ? 

Le soir du 20 août 1614, Élisabeth Báthory se plaint à son geôlier d'avoir les mains froides. L'homme lui aurait répondu que cela n'était sûrement rien et lui aurait conseillé d'aller se coucher et se reposer. Le 21 août 1614, Élisabeth est retrouvée morte dans son château de Čachtice, où elle était assignée à résidence depuis plusieurs années. Née au milieu du XVIe siècle, elle avait environ 54 ans au moment de sa mort. 
Le nom de cette aristocrate hongroise de la Renaissance aurait pu disparaître avec elle. C'était sans compter la légende qui allait la poursuivre dans l'Histoire, faisant d'elle une femme cruelle, sans pitié, avide de sang et de jeunesse éternelle. Par la suite, auteurs et cinéastes ont repris l'histoire de la Comtesse Sanglante, participant à tisser le mythe effroyable d’Élisabeth Báthory, obsédée par le sang pur de jeunes vierges et devenue une tueuse en série sans pitié. Parfois présentée comme une Gilles de Rais au féminin, qui se cache derrière le portrait macabre de cette femme sans pitié ? 
Élisabeth (Erzsébet) naît en Hongrie le 7 août 1560. Elle est la fille de György Báthory, un noble hongrois, seigneur d'Ecsed, où la petite fille va d'ailleurs passer son enfance. La famille Báthory est favorable aux Habsbourg. Ainsi, son oncle André sera gouverneur de la province de Transylvanie de 1552 à 1553, pour le compte de la famille impériale. Quant à son oncle Étienne, titré prince de Transylvanie, il deviendra roi de Pologne en 1576. 
Par sa mère, Élisabeth est apparentée à la famille Somlyó, une branche de la puissante lignée des Báthory. György Báthory et son épouse Anna étaient donc probablement apparentés. 
Élisabeth est issue de l'une des familles les plus prestigieuses de la Hongrie du XVIe siècle. Les Báthory (ou Báthori) trouvent leur origine dans le clan d'origine germanique Gutkeled. Deux frères, Gut et Kelad, immigrent en Hongrie depuis leur Souabe natale aux alentours de 1040, au milieu du XIe siècle. La famille prospère jusqu'à devenir proche du pouvoir en place. Plusieurs de ses membres se distinguent pour faits militaires, comme Hados Báthory et ses fils Georges, Benoît et Briccius, qui ont vécu entre la fin du XIIIe siècle et le début du XIVe siècle. Le nom Báthory fait référence à un fief possédé par la lignée et qui deviendra son nom de famille à la fin du Moyen Âge (en hongrois, Báthory signifie de Bátor). De nos jours, la ville se nomme Nyírbátor. On peut encore y voir le palais Báthory (várkastély), daté du XVIe siècle et restauré en 2005. Si la petite Élisabeth passa son enfance dans le fief paternel d'Ecsed, il est fort probable que Nyírbátor soit sa ville natale. 
A peine âgée de dix ans, Élisabeth est promise en mariage à Ferenc Nádasdy. Comme le veut l'usage, elle doit alors quitter les siens pour être confiée à la mère de son fiancée, Orsolya Nádasdy. Celle-ci a pour mission de parfaire l'éducation de la jeune fille, afin de la préparer à ses futurs devoirs d'épouse et de mère. 
Elisabeth emménage alors auprès de Orsolya au château de Sárvár. Là, l'adolescente aurait eu une liaison avec un jeune paysan, dont elle serait tombée enceinte et aurait accouché d'une enfant mort-née. En 1575, à l'âge de quinze ans, Élisabeth épouse Ferenc, à Vranov nad Topľou. Comme sa jeune épouse, Ferenc est issu d'une prestigieuse famille de la noblesse hongroise : d'abord baron, il sera par la suite titré comte. Surnommé le Chevalier Noir, il est un général au service des Habsbourg et il participera à la Longue Guerre (1591 - 1606) contre les Turcs, dans les rangs des armées impériales. Il est le fils de Tamás Nádasdy et, par sa mère, il est apparenté à la famille de Kanizsai. 
Comme cadeau de mariage, Ferenc offre à Élisabeth le château de Čachtice, situé dans les Carpates et dont on peut encore apercevoir les ruines majestueuses sur une colline. Le fief est situé près de Trenčín et comporte des champs et un village. Il a été acheté à l'empereur lui-même, ce qui en fait un bien familial dont les Nádasdy peuvent disposer comme ils l'entendent. 
Rapidement après leur mariage, Ferenc s'engage dans les guerres contre les Ottomans. En 1578, il est commandant des troupes hongroises. Ferenc Nádasdy est un militaire hors-pair, tout aussi courageux que cruel. Pendant ce temps, seule à Čachtice, Élisabeth administre les biens du couple. Les dix premières années du mariage sont stériles puis une fille naît en 1585, qui est prénommée Anna. Puis c'est Orsolya qui voit le jour et enfin, un fils, Andras. Mais malheureusement, les deux enfants meurent en bas âge. Élisabeth accouchera encore de deux autres enfants, Katarina et Pál, né en 1598. 

A l'âge de dix ans, Élisabeth est promise à un noble hongrois de haut rang : Ferenc Nádasdy


Pendant la Longue Guerre qui oppose l'empire des Habsbourg et les Ottomans et à laquelle son époux prend part, elle est chargée de la défense des propriétés des Nádasdy et doit gérer les affaires familiales. La menace est très sérieuse puisque le village de Čachtice est pillé en 1599 et le fief de Sárvár, situé non loin de la frontière qui sépare la Hongrie royale de la Hongrie ottomane, est un lieu stratégique dans le conflit. 
Élisabeth s'avère être une bonne gestionnaire et un seigneur manifestement à l'écoute des malheurs de ses sujets. Il faut dire que, issue de l'une des plus éminentes familles de Hongrie, elle a reçu une très bonne éducation : cultivée, Élisabeth sait lire et écrire non seulement le hongrois mais aussi l'allemand, le slovaque et le roumain. Elle maîtrise aussi le grec et le latin. Elle a laissé de nombreuses lettres qui nous permettent de connaître ses actions alors qu'elle était à la tête des affaires familiales : elle vient en aide à une veuve qui a perdu son mari au cours de la campagne contre les Ottomans et serait aussi venue à en aide à une femme dont la fille avait été violée et mise enceinte. 
En 1604, Ferenc meurt, à l'âge de quarante-huit ans. Il semble que sa mort résulte d'une ancienne blessure reçue au combat mais d'autres hypothèses circulent : il aurait pu être assassiné par une prostituée ou par un condottiere italien du nom de Giorgio Basta. On sait cependant qu'il souffrit d'une maladie récurrente des membres inférieurs pendant environ deux ans avant son décès. Il se pourrait donc que sa mort soit tout à fait naturelle. 
Après le décès de Ferenc, ses propriétés se retrouvent entre les mains de sa veuve, Élisabeth. Mais pour cette dernière, une sombre époque commence : entre 1602 et 1604, elle fait l'objet d'accusations par le pasteur István Magyari qui se déplace jusqu'à la cour de Vienne pour y dénoncer les atrocités dont Élisabeth se rendrait coupable derrière les murs épais de ses châteaux. Les autorités impériales mettent cependant un long moment avant d'instruire un procès et celui-ci ne s'ouvre qu'en 1610, à l'instigation de l'empereur Mathias Ier, qui charge de le palatin de Hongrie György Thurzó de l'enquête. En mars 1610, Thurzó se fait accompagner de deux notaires afin de réunir des preuves contre Élisabeth Báthory. 
L'affaire n'est pas sans rappeler celle qui vit la chute d'un éminent noble vendéen au XVe siècle : Gilles de Rais. Militaire de renom, compagnon de Jeanne d'Arc, Gilles de Rais est accusé dans les années 1440 de nombreux viols et assassinats d'enfants. Il est également convaincu d'alchimie et d'évocations sataniques, qui lui vaudront l'excommunication et la mort sur l'échafaud. 
Cependant, les enquêteurs agissent avec prudence. En effet, c'est une éminente aristocrate qui fait l'objet de ces accusations et, avant même d'avoir obtenu de quelconques preuves, Thurzó et ses affidés s'entendent avec le jeune fils d’Élisabeth et ses deux beaux-fils sur le sort à réserver à la prévenue : une exécution publique est inenvisageable, car elle jetterait le discrédit sur une famille noble et influente. On s'accorde sur le fait que la fortune considérable de l'accusée sera saisie, au profit de la couronne. Quant à Élisabeth, elle sera assignée à résidence dans son château de Čachtice. 
Mais de quoi exactement accuse-t-on celle que l'Histoire retiendra comme la Comtesse Sanglante, une femme sinistre dont la vie singulière aurait nourri le mythe du vampire, si vivace en Europe centrale ? 
Au cours de l'instruction, ce sont environ 300 témoignages qui sont recueillis entre 1610 et 1611. Les rapports du procès contiennent également les témoignages des quatre accusés et de treize autres témoins - parmi eux, des membres du personnel du château de Sárvár.
Élisabeth est accusée du meurtre de nombreuses jeunes filles de la région de Čachtice : ces dernières auraient été attirées au château par des offres d'emploi alléchantes qui leur faisait miroiter un poste de servante, bien payé et qui leur permettrait de sortir de leur condition. Par la suite, Élisabeth aurait également fait disparaître des jeunes filles issues de la petite noblesse, confiées par leurs parents afin de parfaire leur éducation. Il semblerait aussi que la Comtesse Sanglante se soit livrée à des rapts. 
Élisabeth Báthory a-t-elle assassiné de ses propres mains ces jeunes filles afin de recueillir leur sang pour s'y baigner, dans une quête obsessionnelle de la jeunesse éternelle, comme le veut la légende ? Rien n'est moins sûr. En revanche, il semble avéré que la comtesse s'est livrée, dans la pénombre des murs épais de ses forteresses, à des actes de torture sur ses prisonnières. Les enquêteurs recensent ainsi de nombreux sévices infligés aux victimes : de longs passages à tabac, entraînant bien souvent la mort, une exposition de longue durée au froid jusqu'à ce que mort s'ensuive, des brûlures et autres mutilations sur les corps des victimes (aux mains, au visage, parfois même au niveau des parties génitales) voire des morsures. Des cas de mort par dénutrition sont également rapportés tout comme l'utilisation de longues aiguilles servant à transpercer la peau des prisonnières. De nombreux proches de potentielles victimes sont entendus au procès, témoignant de leur désarroi face à la disparition inexpliquée de l'une des leurs. Selon plusieurs témoins, Élisabeth Báthory se serait livrée à des actes de torture sur ses victimes non seulement à Čachtice, mais aussi dans plusieurs autres de ses propriétés, comme Bécko ou Sárvár. On retrouve même sa trace jusqu'à Vienne ou Bratislava. Selon le procès instruit en 1610, c'est à une véritable tueuse en série que l'on a affaire. 
Une autre femme est citée parmi les accusés, qui aurait pu jouer un rôle déclencheur dans la frénésie meurtrière de la comtesse : il s'agit d'Anna Darvulia, qui lui aurait peut-être fourni les premières jeunes filles. 
Qu'en est-il du nombre exact de victimes ? On en mentionne généralement une centaine entre 1585 et 1610 mais les estimations diffèrent grandement, allant d'une trentaine jusqu'à 100 personnes voire 200, selon le personnel du château de Sárvár, appelé à témoigner. Selon un autre témoin, la comtesse aurait tenu un compte minutieux de ses victimes, noté dans un carnet dans lequel elle aurait consigné le nombre effarant de 650 victimes. Cependant, ce carnet n'a plus jamais été mentionné et n'a pas été retrouvé. Il se peut qu'il ne soit qu'un autre élément de la légende plus vaste qui va commencer à se tisser autour de l'âme noire de la comtesse. 
L'idée selon laquelle la comtesse aurait recueilli le sang de ses victimes, torturées dans des vierges de fer (c'est ce que rapporte la romancière Valentine Penrose dans sa biographie plus que romancée Erzsébeth Báthory : La Comtesse sanglante, publiée au début des années 1960)  pour s'y baigner relève aujourd'hui plus de la légende que de la véracité historique. La plupart des historiens actuels prennent avec beaucoup de circonspection les accusations portées contre Élisabeth Báthory. Beaucoup de soi-disant preuves peuvent être ainsi considérées comme douteuses car obtenues par la menace ou la torture. Pour d'autres, le fait qu'aucun corps n'ait jamais été retrouvé joue en la faveur de la comtesse  et l'historien Miklós Molnàr estime même que toute cette affaire pourrait n'être qu'un coup monté destiné à faire main basse sur la fortune de la comtesse et mettre fin à son influence : si tel était le cas, la machination sera efficace puisque les descendants d’Élisabeth quittèrent la Hongrie pour la Pologne. Ils ne revinrent qu'après 1640 mais ne retrouvèrent jamais l'influence qui était celle de leur famille avant la tenue du procès.

Les ruines du château de Čachtice en Hongrie

Pour beaucoup de chercheurs, la légende d’Élisabeth Báthory relève plus du fantasme gothique voire sadique, sans qu'aucun fondement historique ou juridique ne puisse venir l'étayer. 
Préparé à la hâte, le procès se tient le 7 janvier 1611 à Bytča, en l'absence de la comtesse. En revanche, ses quatre co-accusés, Dorottya Szentes, désignée aussi sous le nom de Dorkó, Katalin Benická, le nain János Újváry (aussi appelé Ibis ou Ficzk) et Ilona Jó sont présents. Ils seront tous condamnés à la peine capitale et leurs corps jetés aux flammes, sauf Katalin, dont la sentence est commuée en prison à vie, car les juges estiment qu'elle a agi uniquement sous la contrainte et l'intimidation, comme les témoignages l'attestent. 
Elisabeth est bouclée au château de Čachtice, dont elle ne ressortira pas vivante. Elle est inhumée au cimetière du village. Selon d'autres sources, les villageois de Čachtice auraient refusé que la comtesse soit enterrée dans leur cimetière et son corps aurait été ramené à Ecsed, là où elle avait grandi.  Malgré un testament rédigé de sa main qui instituait sa fille Katharina comme son héritière, ses biens reviendront à son fils Pál, seul héritier mâle. 
La personnalité d'Élisabeth Báthory va entraîner l'émergence de très nombreuses théories et légendes, dont les motifs ont pour certains été démontés dès le XIXe siècle. Pourtant, l'idée que la comtesse hongroise ait été une tueuse de masse continue d'être véhiculée à travers la musique, le cinéma ou même les romans, qui offrent souvent une image biaisée d’Élisabeth. Le motif la présentant comme une femme obsédée par la beauté et la jeunesse éternelles, se baignant dans le sang encore chaud de ses victimes, est probablement le plus vivace et le plus repris. Le personnage d'Élisabeth Báthory devient également central dans le mythe vampirique qui connaît un grand succès aux XVIIIe et XIXe siècles. Comme pour le personnage de Vlad l'Empaleur, voïvode roumain de la fin du Moyen Âge, assimilé depuis au personnage du comte Dracula, mythes et légendes se mêlent autour d'Élisabeth Báthory et nous fournissent une image sensationnaliste, inquiétante voire carrément effrayante mais probablement bien éloignée de la vérité. 

Dans le film La Comtesse, Julie Delpy livre une interprétation glaçante d'Élisabeth Báthory, une femme en quête obsessionnelle d'une jeunesse éternelle 

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L
Wow je ne connaissais pas du tout cette figure donc c'était super intéressant ! C'est fou le nombre de femmes qui ont connu le discrédit et l'opprobre à travers l'histoire. De quoi bien m'agacer ! Heureusement que les historiens continuent de faire des recherches et rétablir la vérité mais malheureusement ce sont souvent les fictions (romans, films) qui restent en mémoire...
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A
C'est une histoire folle et qui, malheureusement, continue d'être véhiculée comme une vérité absolue alors que, apparemment, les faits sont beaucoup plus nuancés. En faisant mes recherches pour cet article, je me suis rendu compte qu'aucune preuve tangible n'existe contre cette femme...contrairement à Gilles de Rais, par exemple, qui a été jugé au XVe siècle pour des faits quasi-similaires. Elisabeth Bathory vivait à une époque dangereuse, complexe, dans une région d'Europe déchirée par des conflits entre grandes familles et grandes puissances (empire ottoman, empire des Habsbourg)...de là à dire qu'elle fut une victime collatérale, il n'y a qu'un pas. Et comme par hasard, elle était une femme d'influence...