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Le salon des précieuses

Lettres choisies (1821 - 1855) ; Famille Brontë

 « Je vais bientôt avoir trente et un ans - ma jeunesse s'est enfuie comme un rêve - et je l'ai bien peu mise à profit - qu'ai-je donc accompli tout au long de ces trente dernières années ? Infiniment peu. » Lettre de Charlotte à Ellen Nussey, 24 mars 1847

  • Informations complémentaires : 

Publié en 2020

Éditions Folio (collection Classiques)

704 pages 

Résumé : 

Voici une famille hors norme, qui a produit quatre écrivains, tous fauchés en plein vol (morts avant quarante ans), soudés autour du père, vivant et créant ensemble, entre mélancolie et humour noir. Face aux drames des jours sombres, le clan fait bloc. Face à la difficulté d’être une femme qui écrit, les sœurs Brontë publient d’abord sous pseudonyme masculin (Charlotte, Jane Eyre ; Emily, Les Hauts de Hurlevent), souhaitant que leurs livres les consolent du destin, rendent possible l’amour et soient assez puissants pour enlever au lecteur tout désir d’en connaître l’auteur. Leur succès en a décidé autrement. Leur vœu d’invisibilité est aujourd’hui rompu, leur idée de l’intime nous est devenue étrangère. Il est temps de reconnaître qu’une œuvre embrasse aussi tout ce qui lui a permis de surgir. Cette correspondance passionnante en est la preuve. Sur les mille lettres échangées par le père et les quatre enfants, entre 1821 (mort de la mère) et 1855 (mort de Charlotte), cette édition en retient trois cent dix. On entre dans ce recueil sur la pointe des pieds, comme si quelqu’un, en ouvrant une porte dérobée, nous faisait signe de nous approcher et nous rendait témoins de l’extraordinaire force de vie qui anime ces cinq êtres : le désir de prendre son envol, d’aimer, d’écrire – de vivre malgré tout.
 

Ma Note : ★★★★★★★★★★

Mon Avis :

Comment ne pas se sentir légèrement intimidé en commençant ce recueil ? On y entre furtivement, à pas feutrés, comme si on craignait de déranger. Puis on lit les premières lettres…et alors, la magie opère.
Le recueil s’ouvre en 1821 – date de la mort de la mère, Maria Brontë – et se termine en 1855, à la mort de Charlotte, seule survivante de la fratrie, qui disparaît à l’aube de ses quarante ans.

De la famille Brontë, hormis leur talent précoce (Charlotte, Branwell, Emily et Anne s’adonnent déjà à l’écriture dans leur enfance) qui se concrétisera à l’âge adulte dans des textes devenus des classiques, comme Jane Eyre ou Les Hauts de Hurlevent, on retiendra aussi la destinée tragique, qui semble marquée du sceau du deuil et de la mort.
Il y a quelque chose de sombre, de tourmenté, d’inéluctable dans le destin de ces trois femmes, ces trois autrices fauchées au seuil du succès ou du bonheur conjugal (pour Charlotte) et dans celui de leur frère unique, un garçon torturé et fragile psychologiquement, que la phtisie consumera aussi bien que ses divers abus de drogues ou d’alcool.
Charlotte, Branwell, Emily et Anne sont les enfants du pasteur Patrick Brontë, d’origine irlandaise et de son épouse Maria Branwell. Ils sont nés entre 1816 et 1820 – Anne, la benjamine, n’est âgée que d’un an et demi à la mort de sa mère. Ils ont deux sœurs aînées, Elizabeth et Maria, qui meurent elles aussi dans les années 1820, des suites de la tuberculose contractée à l’école de Cowan Bridge – qui inspirera notamment le sinistre pensionnat de Lowood, qui apparaît dans Jane Eyre.
Désormais, le noyau familial se resserre autour du père, devenu pasteur de Haworth, dans le Yorkshire l’année même de la mort de son épouse et les quatre enfants survivants. Si ceux-ci atteignent l’âge adulte, Patrick Brontë aura pourtant la douleur de les enterrer tous puisqu’il meurt en 1861 : entre 1848 et 1855, Branwell, puis Emily, Anne et enfin Charlotte disparaissent. Les trois premiers meurent des suites de la tuberculose, Charlotte, mariée depuis quelques mois au moment de son décès succombe probablement aux conséquences d’une hyperémèse gravidique due à un début de grossesse : cette maladie provoque de graves nausées chez les femmes enceintes, qui peuvent entraîner des déshydratations sévères. Si la maladie peut être contenue aujourd’hui et soignée, ce n’était pas le cas dans les années 1850. Charlotte disparaît à l’aube de ses trente-neuf ans, alors qu’elle semblait avoir trouvé bonheur et équilibre auprès d’Arthur Bell Nicholls, le vicaire de son père à Haworth.

Le révérend Patrick Brontë et son épouse Maria Branwell : ils sont les parents de Maria, Elizabeth, Charlotte, Branwell, Emily et Anne


Comment ne pas ressentir toute la tragédie de ces destins, devant lesquels la vie semblait s’ouvrir, pleine de promesses mais qui finira par tout leur prendre ? Par chance, Charlotte, Emily et Anne ont eu le temps de graver leur nom dans la pierre en signant certains des plus beaux romans de la littérature britannique. Pour nous, lecteurs du XXIe siècle, c’est donc une consolation.
Présentée par Laura El Makki, biographe française des sœurs Brontë, cette correspondance nous fait entrer au presbytère de Haworth et nous pencher au-dessus de l’épaule de Charlotte, de ses sœurs, ou bien de son frère et de son père, pendant qu’ils écrivent. Bien plus que ne le permettrait un roman, nous pouvons ici toucher du doigt leurs pensées les plus intimes, leurs questionnements, leurs doutes ou leurs ambitions – on apprend ainsi que Charlotte, après son séjour dans une école bruxelloise où elle parfait son français en compagnie de sa sœur Emily et rencontre le professeur Constantin Héger, auquel elle n’est pas indifférente et qui lui inspirera le personnage de M. Paul Emmanuel dans Villette, songera à ouvrir une école pour jeunes filles à Haworth.
Ce sont essentiellement les lettres de Charlotte que nous lisons : elle correspond principalement avec son amie Ellen Nussey, qu’elle a connue en pension mais aussi avec Maria Taylor, une autre de ses amies ou encore Miss Wooler, qui fut son enseignante lorsqu’elle était plus jeune et auprès de laquelle Charlotte semble soucieuse de prendre conseil. Nous découvrons aussi ses échanges, tantôt formels, tantôt plus détendus, avec ses éditeurs londoniens, M. Smith et M. Williams.
A travers ces mots, plus spontanés, plus intimes, la personnalité des sœurs se découvre, se dévoile. Très vite, en tant que sœur aînée, Charlotte semble prendre la place de la maîtresse de maison auprès de son père. On la sent soucieuse de prendre soin de son frère – devenu dans sa jeunesse un problème constant pour sa famille, de part sa vie dissolue – mais aussi de ses deux sœurs. L’œil se fait tendre, maternel, mais parfois aussi un peu condescendant. Pour autant, on sent qu’un véritable amour, une véritable estime lient les sœurs Brontë. Charlotte, Emily et Anne, après être des sœurs, sont des amies et trois femmes qui communient à travers une passion commune, l’écriture, à une époque où cela ne va pas de soi – rappelons que les sœurs Brontë, pour être éditées, proposeront d’abord leurs manuscrits sous pseudonymes masculins. Célibataires, isolées dans un presbytère de campagne en plein cœur des landes du Yorkshire, les sœurs Brontë n’en sont pas moins des jeunes femmes de leur temps et qui s’interrogent sur leur avenir, sur une hypothétique mariage, une hypothétique vie conjugale.

Portrait d'Anne,  Emily et Charlotte par leur frère Branwell Brontë 


Si les premières lettres de Charlotte et ses sœurs sont assez légères, malgré la souffrance de Charlotte et Emily lorsqu’elles sont à Bruxelles, où elles souffrent du mal du pays, malgré les expériences de gouvernante souvent peu concluantes, notamment pour Anne, tout change à partir de 1848. Cette année-là, Branwell meurt après quelques jours d’agonie, à la fin du mois de septembre, laissant sa famille choquée et meurtrie. Malgré un regard sévère sur la conduite de son frère, les lettres de Charlotte laissent transparaître une véritable tristesse. Moins de trois mois plus tard, c’est au tour d’Emily de mourir à son tour, des suites d’une tuberculose arrivée au stade terminal. Charlotte témoigne dans ses lettres à ses différents destinataires la force d’âme d’Emily dans le calvaire que lui font vivre les derniers mois de sa maladie, qui épuise ses forces avec vaillance jusqu’au bout. Au mois de janvier suivant, les médecins diagnostiquent également une tuberculose à Anne et se montrent pessimistes. La jeune femme meurt à son tour au mois de mai 1850, à l’âge de vingt-neuf ans, après avoir publié deux romans, Agnès Grey et La dame du manoir de Wildfell Hall.
Pour Charlotte, unique survivante de la fratrie, ces années noires marquent un tournant. Le noyau familial se resserre encore plus étroitement autour d’elle et de son père, qui devient son unique sujet de préoccupation. On ressent aussi dans les lettres de Charlotte qui suivent la mort de son frère et de ses sœurs, outre l’immense peine, l’inquiétude sourde de la maladie, la peur d’être touchée à son tour par la tuberculose à la moindre toux, à la moindre douleur au côté. Charlotte témoigne aussi assez régulièrement de l’inquiétude que son état de santé – assez fragile – occasionne chez son père, lui aussi très marqué par la disparition si rapprochée de trois de ses enfants.
Les lettres se font donc plus graves, peut-être moins légères, même si Charlotte, peu à peu, reprend goût à la vie, reprend l’écriture et y trouve un certain antalgique à sa douleur psychique qui, parfois, l’empêche de dormir ou de mener à bien ses tâches quotidiennes. La jeune femme témoigne avec beaucoup de pudeur et de justesse du deuil et de la peine qui la touchent.
La fin du recueil est marquée par la demande en mariage du vicaire de Haworth, Arthur Bell Nicholls, d’abord repoussée avec véhémence par Patrick Brontë. Mais Charlotte, qui ne semble pas si indifférente que cela au jeune homme, continue de correspondre avec lui après qu’il a quitté Haworth, à la suite de son différend avec le révérend Brontë. Finalement fiancée au début de 1854, Charlotte épouse le vicaire Arthur Bell Nicholls le 29 juin 1854. Tout semble alors lui sourire : jeune mariée, elle commence aussi à jouir d’une véritable reconnaissance en tant qu’autrice – elle a alors publié trois romans : Jane Eyre, Shirley et Villette. Mais le destin capricieux frappe une dernière fois en l’emportant en mars 1855, moins d’un an après son mariage et probablement enceinte de quelques semaines.
Ce recueil nous donne à voir les tréfonds les plus secrets, les plus intimes de ces personnages que l’on connaît surtout à travers les biographies qui leur sont consacrées ou leurs romans. Charlotte, Branwell, Emily et Anne reprennent vie brièvement, ainsi que leur père. Nous voilà plaçant nos pas dans les leurs, des landes pelées du Yorkshire jusqu’à Londres, en passant par Bruxelles, l’Irlande ou Scarborough (où Anne meurt à la fin du mois de mai 1849).
Inutile de vous dire que c’est là l’une de mes meilleures lectures de 2025, si ce n’est LA meilleure lecture de l’année – oui, n’ayons pas peur de l’hyperbole. Les sœurs Brontë font partie depuis longtemps de mon panthéon littéraire, bien avant Jane Austen, dont j’admire le talent littéraire, mais qui ne me procure pas les mêmes émotions par le biais de ses romans. Jane Eyre reste probablement celui que je préfère, que j’ai relu il y a deux ans et pour lequel j’ai éprouvé un véritable coup de cœur. J’avais aussi beaucoup aimé Les Hauts de Hurlevent, un roman d’une intensité rare. Quant aux livres d’Anne Brontë, la sœur la plus discrète, la moins connue – la moins reconnue aussi – j’avais aimé la réflexion féministe avant l’heure qui les habitent, notamment La dame du manoir de Wildfell Hall, particulièrement moderne et novateur.
Après avoir lu il y a quelques années la biographie de Laura El Makki, la découverte de ces Lettres choisies me semblait aller de soi. Je savais déjà avant même d’ouvrir le recueil que j’allais aimer cette lecture, mais je crois que finalement, cela a dépassé mes espérances.
Si comme moi, vous êtes un admirateur des sœurs Brontë, vous ne pourrez que passer un bon moment. Le sentiment, au départ, peut être un peu vertigineux, on peut ne pas se sentir forcément légitime à l’idée de lire ces lettres qui ne nous sont pas adressées. Et pourtant, par le biais, un instant, ces autrices et leurs proches revivent sous nos yeux et c’est passionnant.

Le Brontë Parsonage Museum, aménagé dans l'ancien presbytère de Haworth, où grandirent les sœurs Brontë et passèrent ensuite leur vie d'adulte

En Bref :

Les + : on entre dans cette correspondance avec un peu d'hésitation et surtout, beaucoup d'humilité. Se plonger ainsi dans l'intimité de la famille Brontë est un rare privilège. Cette correspondance est un bon moyen de compléter notre connaissance de l'oeuvre des sœurs Brontë et de l'influence que leur quotidien a pu avoir sur leur inspiration littéraire.
Les - : aucun. C'était une lecture absolument passionnante.

Mémoires de la baronne d'Oberkirch sur la cour de Louis XVI et la société française avant 1789 ; Henriette Louise de Waldner de Freundstein, baronne d'Oberkirch LE SALON DES PRÉCIEUSES EST AUSSI SUR INSTAGRAM @lesbooksdalittle

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L
J'ai lu les écrits de Charlotte et Emily mais pas encore ceux d'Anne, qu'il me tarde pourtant de découvrir ! Si je les ai lu il y a longtemps, j'en garde un très bon souvenir. C'est le genre de lectures que l'on a envie de revivre plus d'une fois dans sa vie tant la plume nous transporte... Adorant le genre épistolaire, je me délecterais bien évidemment de ces lettres... mais je lirai d'abord les romans :-)
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A
Ces lettres sont un bon complément aux romans, je suis d'accord. Je pense qu'on ne les appréciera pas de la même manière, si on a lu ou non les romans, si on connaît bien ou non les Brontë. Je pense que c'est en effet une bonne idée de lire d'abord les romans et de découvrir ensuite la correspondance.