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Le salon des précieuses

Le bûcher des certitudes ; Bernadette Pécassou

« S'accommoder du pire est devenu une nécessité. En cette période incertaine, c'est le lot commun. Ou presque. Certains ne peuvent s'y résoudre. »

  • Informations complémentaires  

Publié en 2023

Éditions J'ai Lu

288 pages 

Résumé : 

1609. Au cœur du Pays basque, encore imprégné de mythes païens, un homme est chargé par Henri IV d’éradiquer la sorcellerie. Dévoré par la foi, le goût du pouvoir et les certitudes, Pierre de Lancre a pour ce faire une méthode imparable : purifier les âmes en brûlant les corps. Sur ces terres rudes à la langue impénétrable, désertées par les hommes partis en mer, les destins de quatre femmes vont s’entrecroiser. Amalia, la guérisseuse au coeur pur, Murgui, une adolescente à la beauté du diable éprise d’un jeune charbonnier, Graciane, la marguillière de l’église qui attend le retour de son marin, et Lina, prête à tout pour fuir la pauvreté et le mépris. Échapperont-elles à la folie de ce chasseur de sorcières ?

Ma Note : ★★★★★★★★★★

Mon Avis :

1609, dans le Pays basque. Henri IV envoie un juge du Parlement de Bordeaux, Pierre de Lancre, pour réprimer des faits de sorcellerie qui secouent la région. Le juriste, aussi démonologue de son état et admirateur du Malleus Maleficarum, véritable bréviaire des inquisiteurs en charge d’arrêter et juger les sorcières partout en Europe depuis le XVe siècle, se voit donc confier la mission de « purger le pays de tous les sorciers et sorcières sous l'emprise des démons » en plus d’une mission plus secrète et politique, car le Pays basque est frontalier de l’Espagne, l’ennemie héréditaire.
En arrivant dans le Labourd, Pierre de Lancre et son collègue et ami Jean d’Espaignet découvrent un pays où les superstitions anciennes ont la vie dure. Là-bas, dans cette région montagneuse et hostile, les anciens mythes sont encore vivaces et la religion chrétienne a eu du mal à s’implanter. Ainsi, on continue de vénérer Mari, la déesse-mère et de croire en l’existence des laminiak ou des basajauns. De plus, les Basques usent d’une langue incompréhensible des envoyés royaux et De Lancre, fanatisé, y voit une preuve d’un commerce coupable des habitants avec le diable. La liberté apparente des femmes également, ne cesse de le surprendre et de le choquer. Mais, dans cette région où l’on vit principalement de la pêche hauturière, les femmes ont pris l’habitude de se passer des hommes pendant de longs mois et tiennent les rênes des communautés villageoises. Il n’en faudra pas beaucoup plus pour les faire accuser de sorcellerie. En quelques mois, de l’été au début de l’automne 1609, Pierre de Lancre fait procéder à des dizaines d’arrestations et instructions arbitraires. Hommes et femmes tombent dans les griffes de l’inquisiteur, de plus en plus fanatisé. Mais, si certains habitants collaborent, comme la jolie Lina, qui n’a pas eu la vie facile et n’a plus rien à perdre ou Murgui, dont la mort du garçon qu’elle aimait a glacé le cœur et qui décide de se venger, les populations se montrent relativement hostiles au juge. Pourtant, ils sont impuissants devant le déferlement de haine et de dénonciations, qui engloutit soudainement leur petit pays.

Amalia, la guérisseuse au cœur pur qui vit dans les montagnes, Graciane, la jolie marguillière de Saint-Jean-de-Luz qui se consume d’amour pour son fiancé marin et n’attend que son retour, Bixente, le jeune charbonnier qui rêve du grand large, Peyo, le pêcheur…ces gens simples, aux ambitions simples, vont soudainement voir l’enfer éclater dans leurs villages et faire sombrer dans l’obscurantisme toutes leurs valeurs. Chacun, en peu de temps, va être obligé de choisir son camp et plus rien, jamais, ne sera comme avant.
Dans ce roman, Bernadette Pécassou s’inspire de faits réels : les procès de Pierre de Lancre dans le Labourd en 1609, qui se diffuseront ensuite en Espagne, où les sorcières de Zuggarramurdi seront arrêtées et jugées lors des procès de Logroño (entre 1610 et 1614).
Ces procès feront partie des derniers menés en France, avant que des voix ne s’élèvent pour condamner la croyance en la sorcellerie. Malheureusement, le mal est fait et le Pays basque et le Labourd resteront marqués par ces événements qui ont vu mourir brutalement beaucoup d’habitants et en très peu de temps. La région aura du mal à s’en relever.
Pierre de Lancre (qui a existé) est dépeint comme un juge implacable et fanatisé, malgré des failles qui se dévoilent peu à peu et qui peuvent expliquer son caractère ambivalent. Il a entièrement fait sienne la mission que le roi lui a confiée et ne reculera devant rien pour la mener à bien. L’arrivée au Pays basque est un choc culturel pour cet homme qui, soudainement, voit la présence diabolique partout, dans les danses des femmes, dans leur apparente indépendance, dans les intonations surprenantes de la langue basque…En arrêtant les femmes du Labourd, Pierre de Lancre va aussi se livrer à une part plus sombre et inavouée de son caractère, faite de frustration sexuelle et d’une obsession pour le plaisir féminin, qu’il ne comprend pas. Pour lui, les sabbats des sorcières sont des lieux d’orgies et de débauches sexuelles, les procédures inquisitoriales deviennent un prétexte pour exposer les prévenues dans des pauses humiliantes voire avilissantes, sous prétexte de rechercher sur elles la marque du diable. Ainsi, tout en combattant officiellement la sorcellerie, l’inquisiteur doit aussi soudainement se débattre avec ses propres fantasmes qui déteignent sur son travail de juge et aiguisent sa fureur vengeresse.
Le bûcher des certitudes se lit très vite : une fois commencé, on a envie d’aller au bout et pourtant, on lit comme en retenant notre souffle, effaré devant l’injustice de ces procès, où les prévenus n’ont même pas la simple possibilité de se défendre. Pourtant, il faut aussi recontextualiser, ne pas oublier que nous lisons un roman historique et que ces procès en sorcellerie, pour surréalistes qu’ils nous paraissent aujourd’hui, peuvent être, non pas justifiés mais expliqués, par un contexte de grande instabilité politique et religieuse, entre le Moyen Âge tardif et les Temps modernes : la Guerre de Cent Ans, l’épidémie de peste noire, puis les conflits religieux qui ensanglantent l’Europe à partir du début du XVIe siècle sont un terreau fertile pour les chasses aux sorcières car, dans ces époques où l’on cherche toujours un bouc émissaire pour justifier ses malheurs, la figure de la sorcière, femme indépendante, libérée des carcans sociaux et affranchie sexuellement de la tutelle masculine, est toute trouvée pour jouer ce rôle.
Oui, ce qu’on lit nous serre souvent la gorge et suscite en nous une profonde révolte devant l’iniquité des arrestations, les violences dont ces femmes sont les victimes, l’horreur des bûchers et des tortures. Il y a beaucoup de violence contenue dans ce roman et pourtant, il est difficile de ne pas le lire d’une traite. L’écriture au présent est incisive et brute, presque chirurgicale, mais aussi très immersive.
Enfin, et c’est là certainement le plus important, ce roman est un véritable hommage aux femmes, à toutes les femmes et surtout aux victimes innocentes de Pierre de Lancre dans le Labourd, dont la mission fut de purifier les âmes en brûlant et meurtrissant les corps – une mission dont il s’acquitta avec brio, dans toute son horreur. L’autrice s’appuie sur des faits réels et une réalité historique bien documentée, grâce notamment aux relations des procès du Labourd. De nombreux thèmes universaux et qui transcendent l’époque sont aussi abordés dans ce roman, que ce soit l’intolérance, le fanatisme religieux qui peuvent conduire à une véritable folie et le sacrifice de victimes innocentes sur l’autel de cette folie : malheureusement, tout ceci est encore très actuel et pas relégué dans les oubliettes de l’Histoire.
Le roman aborde aussi l’émergence de la Raison et de la pensée cartésienne, en opposition avec tout fanatisme religieux : alors que Pierre de Lancre, pétri de certitudes, est persuadé de mener sa mission au nom de cette même raison, car il est un homme instruit, des voix commencent à s’élever contre ce qui commence à être perçu comme une supercherie, une mystification sans fondement. La sorcière existe-t-elle vraiment ? Et si ce n’était pas à la croyance en la sorcellerie qu’il fallait faire son procès, plutôt qu’à la sorcière qui, probablement, n’existe que dans les esprits embrigadés des juges les plus zélés ? Ainsi, à De Lancre et ses obsessions, l’autrice oppose-t-elle la figure plus nuancée du jeune inquisiteur espagnol Alexandre de Salazar, qui ne manque pas de réfléchir rationnellement.

Bien que court, Le bûcher des certitudes est un roman assez fort et puissant, qui nous fait passer par beaucoup d’émotions. Révolte et émotion étreignent le lecteur tout au long de sa découverte du roman. Une chose est sûre, d’une lecture comme celle-ci, on ne ressort pas indemne, mais légèrement secoué. L’Histoire est cruelle, c’est un fait. Mais avec la charge émotionnelle du roman, cela est peut-être encore plus palpable. Bernadette Pécassou rend ici un vibrant hommage à ces femmes dont on a oublié le nom et qui, pourtant, par leur sacrifice involontaire, ont permis que nous puissions vivre plus libres aujourd’hui.

En Bref :

Les + : un roman puissant, court mais qui va à l'essentiel. Une chose est sûre, d’une lecture comme celle-ci, on ne ressort pas indemne, mais légèrement secoué devant tant d'injustice et d'obscurantisme. Bernadette Pécassou rend un vibrant hommage à des femmes sacrifiées injustement et qui méritent d'être réhabilitées. 
Les - : aucun. J'aurais presque aimé que le roman soit un peu plus long.

Mémoires de la baronne d'Oberkirch sur la cour de Louis XVI et la société française avant 1789 ; Henriette Louise de Waldner de Freundstein, baronne d'Oberkirch LE SALON DES PRÉCIEUSES EST AUSSI SUR INSTAGRAM @lesbooksdalittle

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