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Le salon des précieuses

Miss Eliza ; Annabel Abbs

 « Jack se trompait quand il a dit que Dieu était dans un quignon de pain. Dieu, me dis-je dans un élan blasphématoire, est dans une gorgée de café. »

  • Informations complémentaires :

Publié en 2021 en Angleterre

En 2023 en France (pour la présente édition)

Titre original : The Language of Food / Miss Eliza’s English Kitchen

Editions Pocket

416 pages

Résumé : 

Londres, 1835. Derrière le long bureau, le verdict tombe : « Une dame n'a pas à se mêler de poésie. » Qu'à cela ne tienne ! Acculée par la ruine familiale, l'élégante Miss Eliza Acton troquera les sonnets pour les fourneaux...et à sa grande surprise, se découvrira un talent - et une passion - pour les arts culinaires. 
De son côté, la jeune Ann Kirby peine à sortir de la misère : sa rencontre avec la poétesse, leur complicité insolite, l'en sortira par miracle. Bientôt, un livre de recettes conçu à quatre mains prend forme, qui révolutionnera à jamais la gastronomie britannique...

Ma Note : ★★★★★★★★★★

Mon Avis :

En 1835, Eliza Acton se voit refuser par son éditeur son recueil de poèmes et doit faire face à la ruine familiale. Alors que ses sœurs cadettes deviennent gouvernantes, devant renoncer au train de vie qu’elles ont toujours connu, Eliza et sa mère doivent déménager elles aussi et sont désormais à la tête d’une pension (Bordyke House) dans une petite ville thermale du Kent. Eliza, qui cuisine pour les pensionnaires, décide d’embaucher une aide-cuisinière et on lui présente la jeune Ann Kirby, âgée de dix-sept ans. Celle-ci a connu la misère et le dénuement et doit s’occuper de ses parents. Malgré des existences diamétralement opposées, Eliza et Ann tissent un véritable lien, très solide et sincère et, auprès d’Eliza, qui s’est lancée à corps perdu dans le seul projet que son éditeur lui a proposé – la rédaction d’un livre de recettes –, Ann découvre un monde nouveau, celui de la grande cuisine, dans lequel elle s’épanouira et aura l’occasion de faire ses preuves.
Miss Eliza est un roman historique surprenant, dont je n’attendais rien, ne connaissant pas du tout l’univers de l’autrice, Annabel Abbs. Mais le résumé m’avait intéressée et je m’étais dit : pourquoi pas ? Finalement, n’avoir aucune attente m’a certainement permis d’apprécier pleinement cette lecture.

Eliza Acton, l’héroïne du roman, est un personnage qui a réellement existé et qui reste aujourd’hui encore rattaché au monde littéraire et culinaire outre-Manche. Née en 1799, Eliza est une poétesse mais surtout la rédactrice du premier véritable livre de cuisine, publié en 1845 : Modern Cookery for Private Families. En effet, en cuisinant, Eliza s’était rendu compte des lacunes des livres de cuisine, parfois anciens et obsolètes, qu’elle utilisait. Par exemple, les quantités ne correspondaient pas, les ingrédients n’étaient pas correctement listés ou les recettes n’étaient pas évidentes à déchiffrer. Elle va décider de remédier à cela en remettant tout à plat et en utilisant une nouvelle formule. Elle va, en quelque sorte, théoriser, codifier le livre de recettes, à peu près tel que nous le connaissons encore aujourd’hui.
J’ai beaucoup aimé que la cuisine et les recettes tissent un fil rouge dans le roman : on découvre non seulement les habitudes culinaires d’un pays, en l’occurrence l’Angleterre mais aussi les manières de cuisiner, qui en disent long sur une époque. La cuisine évolue sans cesse et c’est intéressant de voir quelles étaient les préoccupations des professionnels au tournant du XIXe siècle, finalement pas si éloignées des nôtres : aussi étonnant que cela puisse paraître, c’est à l’époque où Eliza Acton s’attelle à la rédaction de son livre que ce que l’on pourrait appeler la « malbouffe » apparaît, avec de la nourriture de mauvaise qualité vendue dans les rues des grandes villes ou encore, la création des premières nourritures industrielles en poudre… Eliza Acton, quant à elle, met un point d’honneur à choisir des produits de qualité et de saison. Par le biais de sa jeune aide, la désarmante Ann, elle découvre aussi, elle qui a toujours vécu dans un milieu social privilégié, avant la déchéance paternelle, que bien manger n’est pas qu’une question de volonté et que la misère s’illustre aussi et surtout dans le dénuement alimentaire. Ann, comme ses parents, a connu la faim et a dû parfois se contenter de manger de la nourriture de très mauvaise qualité, qui affaiblit le corps voire le rend malade plutôt que de le fortifier.
Au-delà de ça, j’ai beaucoup aimé le lien entre Eliza et Ann, qui transcende les catégories sociales ou la différence d’âge – les deux femmes ont environ vingt ans d’écart, la première pourrait donc être la mère de la seconde. D’abord liées par une relation formelle d’employeur et employée, Eliza et Ann développent bientôt une véritable amitié. Auprès d’Eliza, Ann comprend qu’une autre vie que celle qu’elle a connue jusque-là est possible et que, peut-être, son salut viendra de la cuisine, qu’elle prend plaisir à apprendre auprès de celle qui est devenue son mentor. Quant à Eliza, elle s’appuie sur Ann, en qui elle peut avoir confiance et qui l’épate par son esprit pratique. D’abord improbable, cette amitié qui se tisse entre elle s’avère en réalité vraiment touchante et pleine de sincérité.

Une gelée d'oranges décorée de feuilles de myrte : une recette que l'on retrouve dans le livre de recettes de Miss Eliza


A travers le personnage d’Eliza, l’autrice aborde aussi la condition, relativement difficile, des femmes célibataires à cette époque. En Angleterre, l’époque victorienne est corsetée, très rigoriste et l’accomplissement féminin passe essentiellement par le mariage et la maternité. Une femme qui donne un coup de pied dans la fourmilière, comme Eliza, refusant le mariage pour s’adonner à l’écriture, est donc forcément mal vue, par la société mais aussi par ses proches. Ainsi, Eliza se voit en permanence reprocher sa condition de vieille fille par sa mère, alors qu’elle lutte pour être indépendante et que son activité d’écrivain soit reconnue. Malgré ses espoirs déçus, le livre de cuisine devient alors un véritable moyen d’émancipation et de potentielle réussite, dans un monde très patriarcal.
Certains lecteurs ont trouvé que l’ambiance de Miss Eliza était à rapprocher de celle de Downton Abbey. Personnellement, je n’ai pas forcément trouvé le parallèle évident ; j’ai trouvé que le roman avait son identité propre et c’est déjà très bien. Je l’ai trouvé agréable à lire, savoureux (ce qui est le minimum pour un roman qui parle de cuisine, vous ne trouvez pas ?). L’écriture de l’autrice est fluide et maîtrisée, on la lit avec plaisir. J’ai passé un excellent moment avec ce roman, qui m’a surpris par bien des aspects mais m’a globalement charmée. Ce ne sera certainement pas le dernier roman d’Annabel Abbs que je lirai.

Bordyke House (aujourd'hui Red House) près de Tonbridge, la maison où Eliza et sa mère tiendront une pension après la ruine familiale

 

Les + : je ne m'attendais à rien et j'ai été vraiment séduite par ce roman. Les personnages d'Ann et d'Eliza sont complémentaires, chacune de ces femmes est attachante et j'ai aussi beaucoup aimé le fil rouge, qui traite de l'élaboration d'un livre de recettes. Cela donne une touche...savoureuse à ce roman.
Les - : pas vraiment de points négatifs à soulever.

Mémoires de la baronne d'Oberkirch sur la cour de Louis XVI et la société française avant 1789 ; Henriette Louise de Waldner de Freundstein, baronne d'Oberkirch LE SALON DES PRÉCIEUSES EST AUSSI SUR INSTAGRAM @lesbooksdalittle

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L
Wow tu avais déjà évoqué ce livre par ici donc je l'avais noté mais quand je lis ton avis cela ne fait que confirmer mon envie de le lire ! Je suis très intriguée par la figure qu'est Eliza Acton, qui a codifié le livre de cuisine, ça m'intéresse énormément d'en apprendre plus sur elle et aussi sur cette histoire de sororité ! Quelle belle découverte :-))
Répondre
A
C'est une belle histoire d'amitié et de sororité, tu as tout dit. J'ai aimé ce lien car Eliza et Ann sont très différentes. Rien ne les prédestinait à se rencontrer finalement et pourtant. C'était une belle lecture ! Je n'en attendais rien, la surprise est donc d'autant plus savoureuse ! 😋