15 Mars 2026
« Que savons-nous des femmes ? Depuis j'ai cherché, parmi toutes les traces qu'ont laissées les dames du XIIe siècle. J'avais du goût pour elles. Je savais bien que je ne verrais rien de leur visage, de leurs gestes, de leur manière de danser, de rire, mais j'espérais apercevoir quelques aspects de leur conduite, ce qu'elles pensaient d'elles-mêmes, du monde et des hommes. Je n'ai entrevu que des ombres, flottantes, insaisissables. Aucune de leurs paroles ne m'est directement parvenue. Tous les discours qui, de leur temps, leur furent prêtés sont masculins. »
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Dames du XIIe siècle • Éditions Folio (coll. Histoire) • 2020 • 480 pages
Résumé :
«Au XIIe siècle, des prêtres se sont mis à parler plus souvent des femmes, à leur parler aussi, à les écouter parfois. Celles de leurs paroles qui sont parvenues jusqu’à nous éclairent un peu mieux ce que je cherche, et que l’on voit si mal : comment les femmes étaient en ce temps-là traitées.
Évidemment, je n’aperçois encore que des ombres. Cependant, au terme de l’enquête, les dames du XII? siècle m’apparaissent plus fortes que je n’imaginais, si fortes que les hommes s’efforçaient de les affaiblir par les angoisses du péché. Je crois aussi pouvoir situer vers 1180 le moment où leur condition fut quelque peu rehaussée, où les chevaliers et les prêtres s’accoutumèrent à débattre avec elles, à élargir le champ de leur liberté, à cultiver ces dons particuliers qui les rendent plus proches de la surnature. Quant aux hommes, j’en sais maintenant beaucoup plus sur le regard qu’ils portaient sur les femmes. Elles les attiraient, elles les effrayaient. Sûrs de leur supériorité, ils s’écartaient d’elles ou bien les rudoyaient. Ce sont eux, finalement, qui les ont manquées.»
Ma Note : ★★★★★★★★★★
Mon Avis :
On a souvent coutume de considérer que le XIIe siècle est un siècle de renaissance, une période d’émulation culturelle qui se serait notamment traduite par l’émergence de la fin’amor et des cours d’amour dans les régions occitanes. C’est l’époque des troubadours qui chantent l’amour en langue d’oc mais aussi de l’émergence du roman, avec des personnages comme Marie de France, Chrétien de Troyes ou encore Wace, Béroul, qui s’emparent des légendes arthuriennes pour en faire des œuvres qu’on lit encore aujourd’hui.
Souvent, cette idée s’accompagne d’une autre, celle que le XIIe siècle aurait été une période favorable aux femmes, célébrées notamment à travers la littérature et les productions des poètes. Mais qu’en est-il réellement ?
Georges Duby, grand historien médiéviste français du XXe siècle, entreprend de répondre à cette question bien plus vaste qu’il n’y paraît, en entreprenant un fascinant travail : celui de retracer le sillage de ces femmes aujourd’hui oubliées, dans un monde pensé, dirigé et bien souvent documenté uniquement par des hommes, notamment des hommes d’Église.
Les femmes dans l'Histoire, voilà un vaste sujet qui m’intéresse beaucoup depuis longtemps et dont l'historiographie s'empare de plus en plus, ce qui est évidemment une bonne chose. Comment peut-on véritablement envisager une époque dans tous ses paradoxes, toutes ses richesses, si on en occulte délibérément la moitié de la population, à savoir les femmes ? Bien qu'invisibilisées, les femmes ne sont pas absentes, ni inactives, au contraire. Elles sont là, perdues dans des limbes dont il convient de les sortir, mais pas n'importe comment non plus, sans contre-sens anachronique par exemple. Évidemment, Georges Duby, grand historien médiéviste, relève admirablement le défi. On peut même considérer qu'il est un précurseur car, né en 1919, il mène la plupart de ses travaux entre les années 50 et 90, à une époque où l'on ne s'intéresse pas encore autant aux femmes dans l'Histoire qu'aujourd'hui.
Qui sont-elles, ces femmes du XIIe siècle ? Comme aujourd’hui, des mères, des épouses, des amantes, des filles, des sœurs…Certaines se distinguent et ont traversé les siècles, comme Aliénor d’Aquitaine, deux fois reine (de France puis d’Angleterre) et femme puissante, à l’aura qui a traversé les siècles mais qui fut aussi perçue comme une menace, une figure inquiétante et que l’on a salie, à tel point qu’une légende noire lui colle encore à la peau. On peut penser aussi à Héloïse d’Argenteuil, la fameuse amante d’Abélard, devenue abbesse du Paraclet, une femme érudite et savante et que l’on présente souvent comme suffisamment moderne pour avoir choisi sa vie, à une époque où cela ne va pas de soi. Le livre nous présente ainsi une femme qui représente en même temps l’intellectuelle pure, la penseuse, connue dans Paris pour sa culture et la maîtrise du grec, du latin et de l’hébreu, mais aussi l’amoureuse, dont la relation avec son maître Abélard, qui a près de vingt ans de plus qu’elle, brise tous les codes. Par contraste, Héloïse devint, après l’échec de son mariage (un mariage qu’elle ne souhaitait pas, prônant la gratuité de l’amour et du sentiment, ce que le mariage annihile selon elle), une moniale puis une abbesse respectée, mais qui n’est pas entrée au couvent par choix non plus, mais comme une sorte de renoncement.
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Aliénor d'Aquitaine, Héloïse d'Argenteuil et Juette (ou Yvette) d'Huy sont trois figures de femmes marquantes du XIIe siècle, dont le souvenir s'est perpétué à travers les siècles
D’autres femmes font l’objet d’un portrait par Duby : la sainte Marie-Madeleine, dont le culte se structure et devient plus important au XIIe siècle ou bien encore les figures fictives de Phénix et Dorée d’Amour (issue du roman Cligès de Chrétien de Troyes) ou d’Iseult. On découvre ou redécouvre aussi le portrait de Juette d’Huy, une femme qui osa dire non et se soulever contre la mainmise masculine.
Puis l’auteur élargit son propos, en prenant l’exemple de grandes lignées (les ducs de Normandie, les familles nobles de Guînes et Ardres dans le nord de la France) et en analysant quelle pouvait être la place de la femme non seulement dans la famille mais aussi dans le souvenir familial et le concept de lignage. Paradoxalement, le XIIe siècle commence à considérer les femmes tout en restant foncièrement misogyne. On ne peut pas imaginer cette période comme un siècle d’or, qui aurait été florissant pour les femmes, d’autant plus que les données sont extrêmement lacunaires concernant une grande partie de la population féminine, puisque les femmes du peuple sont absentes des textes. En réalité, c’est beaucoup plus compliqué que cela et, si nous avons retenu le souvenir de figures comme Aliénor d’Aquitaine ou Héloïse d’Argenteuil car elles nous paraissent modernes voire avant-gardistes, peut-être plus proches de nous que de leurs contemporaines, il faut bien évidemment nous garder de tout anachronisme, de tout contre-sens.
Ce qui est intéressant, c’est que nous connaissons surtout les femmes du Moyen Âge à travers les yeux des hommes : des hommes qui ont été leurs maris, leurs pères, leurs fils ou tout simplement ceux qui, à l’ombre des cloîtres, ont écrit sur elles, projetant un regard peut-être déformé sur les femmes, car ils ne les fréquentaient pas (après des siècles où le célibat des religieux n’était pas une règle, le XIIe siècle commence à l’imposer de plus en plus largement, même si certains ne respectent pas encore ce nouveau précepte). La femme reste une énigme alors pour les hommes et surtout la représentation vivante du péché originel : on se méfie donc d'elle et l'on s'interroge aussi sur sa sexualité, le plaisir féminin. Elle est donc victime de la haine, des préjugés des hommes, en un mot, d’une misogynie systémique, qu’on ne peut malheureusement éliminer car, sans cela, on ne peut pas comprendre quelle la place du féminin et surtout, quel est la place qu’on leur accorde dans une société fortement religieuse. Entre une vision absolument noire et qui engendre la violence, comme cela sera le cas à la fin du Moyen Âge et à l’époque moderne, et l’idéalisation romancée impliquée par l’amour courtois (alors que les femmes gagnent en prestige dans les poèmes et les chansons de geste, sa condition juridique et réelle reste très limitée), il y a en réalité un fossé, celui du quotidien. La société du XIIe siècle n’est ni plus ni moins misogyne qu’une autre.
Ardu, le livre est dense et savant et ne se lit assurément pas comme un roman, même si son style est assez alerte et sensible. C'est œuvre d'historien et, bien qu'accessible, pas non plus de vulgarisation. Entre essai historique et concepts philosophiques et religieux, le livre nous entraîne à la découverte des textes qui ont fixé l'image des femmes du XIIe siècle. Des textes souvent écrits par des hommes et dans les abbayes, donc avec une forte teneur religieuse. Siècle paradoxal, le XIIe est misogyne mais pour la première fois, accepte aussi de donner la parole aux femmes. À lire pour déconstruire certains mythes et s'approcher au plus près de la pensée des hommes (et des femmes) du Moyen Âge central.
Le mot de la fin :
Érudit et savant, ce livre ne se lit assurément pas comme un roman mais il n'en est pas moins passionnant. Qui étaient ces femmes du XIIe siècle, aujourd'hui oubliées de l'Histoire ? Le médiéviste Georges Duby est parti sur leurs traces afin de les retrouver et d'étudier, à travers elle, la société du Moyen Âge central, de ce beau XIIe siècle qu'on considère parfois comme un siècle de renaissance.
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