22 Avril 2026
« Vous pensez qu'il vaut mieux que je ne sache rien. Mais imaginez-vous ce que ça fait de vivre sur les ruines d'une famille dont on ne sait rien. C'est à devenir folle, c'est comme si on vous racontait une histoire en vous disant seulement une phrase sur cinq et en oubliant, en plus, de vous raconter la fin. »
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Les Dernières Déesses (Žítkovské Bohyně, 2012) • Éditions Charleston (collection Les Ailleurs) • 2022 • 496 pages
Résumé :
Žítková, République Tchèque.
Dernière héritière d'une lignée séculaire de guérisseuses, Dora Idesová a grandi en écoutant sa mère et sa tante lui parler des déesses, ces femmes qui attiraient l'amour et conjuraient les malédictions, soignaient l'esprit et le corps. Adulte, elle a effacé de sa mémoire ces contes d'enfance, jusqu'à découvrir, à travers ses études universitaires, le cruel sort réservé aux femmes de son village natal...
Des procès pour sorcellerie du XVIIe siècle aux recherches menées par les nazis pendant la Seconde Guerre Mondiale, Dora comprend que les déesses ont toujours été au centre de dangereux jeux de pouvoir, simples pions au service d'intérêts qui les dépassaient. Réussira-t-elle à échapper à la destinée tragique qui semble s'abattre sur toutes les femmes de sa famille ?
Entrelaçant magnifiquement histoire, folklore et fiction, un roman qui met en lumière un pan méconnu de l'histoire des Carpates blanches et le destin hors du commun des déesses qui ont arpenté ces terres.
Ma Note : ★★★★★★★★★★
Mon Avis :
En 1998, alors que l’URSS s’est effondrée depuis moins de dix ans et que la République Tchèque a connu une révolution en 1989 (la Révolution de Velours), à l’heure d’une ouverture du pays sur le monde et d’anciennes archives, de l’époque communiste ou de la Seconde Guerre Mondiale, Dora effectue des recherches sur sa famille. La jeune femme est ethnologue et a écrit dans les années 1980 une thèse sur les « déesses », ces femmes tchèques qui, pendant des siècles, ont fait office de guérisseuses et de rebouteuses pour les habitants des régions les plus reculées des Carpates blanches. Mais aujourd’hui, sa quête se fait plus personnelle car c’est sur sa tante, celle qui l’a élevée, elle ainsi que son jeune frère, que Dora recherche des informations dans les archives de République Tchèque. Surmena, sa tante, était une « déesse ». Mais, à la fin des années 1970, elle a été arrêtée avant de finir ses jours dans un hôpital psychiatrique. Pour Dora, cette disparition a été un véritable traumatisme et, aujourd’hui, vingt ans plus tard, la jeune femme saisit l’occasion de pouvoir enfin en savoir plus sur un pan sombre de son histoire familiale qui se conjugue avec l’Histoire, tout aussi sombre, de l’ancienne Tchécoslovaquie.
Les Dernières Déesses est un roman historique mais aussi un roman à clefs, la recherche éperdue d’une femme convaincue qu’elle doit en apprendre plus sur les siennes pour enfin s’apaiser et comprendre qu’elle est sa propre place dans la société. Une société alors en pleine mutation, encore marquée par son passé d’ancienne république soviétique mais désormais ouvert sur la modernité et la vie occidentale.
En même temps, nous découvrons le passé des « Déesses », ces femmes des hautes terres rurales et enclavées de République Tchèque. Il s’agit d’une véritable tradition ancrée dans le quotidien d’habitants habitués à des conditions de vie rudes et dont la vie et les coutumes sont encore marquées par de fortes traditions païennes, marquées par les mythologies germanique ou slave. Pour Dora, ces femmes sont non seulement un sujet d’étude mais aussi des parentes car, par sa mère Irena (sœur de Surmena) elle est une descendante (on peut même dire, la dernière descendante) des « Déesses » de Žítková. Très vite, sa quête scientifique se mêle à des considérations plus personnelles, plus intimes. On comprend d’ailleurs que Dora est tourmentée, incomplète, marquée par les épreuves d’une vie jeune encore mais bouleversée par de nombreux traumatismes, notamment familiaux : d’abord la disparition de sa mère, puis celle de Surmena, le soin que la jeune femme doit apporter, presque comme une mère, à son frère cadet, lourdement handicapé. Il y a une vraie lourdeur autour de Dora, l’impression diffuse d’un fardeau. Même si le personnage n’est pas des plus attachants, on se prend au jeu de son enquête, on se plaît à recréer le puzzle de sa vie, à travers des documents d’archives de la police secrète ou bien du parti nazi, très implanté en République Tchèque pendant la Seconde Guerre Mondiale. Même si le fait que ces documents, certes fictifs, mais reproduits dans le texte, ait pu parfois me donner l’impression que cela ajoutait une certaine difficulté à ma lecture, j’ai fini par apprécier ce que l’autrice me proposait. C’était un roman assez étrange, très particulier par son ambiance. On ne s’y sent pas forcément bien mais on est vite captivé malgré tout. Qui sont ces femmes ? Quelle est leur importance dans la société tchèque ? On découvre aussi la limite ténue entre « déesse » et sorcière, le point de bascule étant très instable…d’ailleurs, pendant la période de la chasse aux sorcières qui enflamma l’Europe de la Renaissance et du XVIIe siècle, de nombreuses « Déesses » ont été traînées devant l’Inquisition, torturées et parfois exécutées. Pour Dora, toute cette histoire est aussi la sienne, celle de femmes qui lui sont apparentées. Et la jeune femme sent au plus profond d’elle-même qu’en en sachant plus sur les « Déesses » mais aussi sur Surmena, elle pourra au moins se réparer un peu, s’accepter un peu mieux. Mais la vérité est parfois plus pénible à connaître qu’un secret bien gardé à supporter…
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Le mont Vršatecká bradlá au-dessus de Vršatské Podhradie : un paysage des Carpates blanches
Bien plus profond qu’il n’y paraît de prime abord, Les Dernières Déesses aborde de nombreux sujets : la condition des femmes, d’une part, et ce à travers les siècles et des époques tourmentées, comme la Seconde Guerre Mondiale, pendant laquelle les « Déesses » deviennent objet d’étude pour le parti nazi, désireux de glorifier le passé païen germanique puis objet de mépris pendant la période communiste, souvent espionnées par les agents de la StB, la police secrète et dénigrées par un régime épris de rationalisme.
Nous découvrons aussi le duel séculaire entre croyances, la lutte du christianisme contre le paganisme, qui reste pourtant fortement implanté dans certaines régions reculées, comme celle des Carpates Blanches, mais aussi la lutté idéologique des nazis contre l’Église et leur parti-pris d’exploiter au maximum les racines profondes de la culture germanique, quitte à instrumentaliser certains éléments, comme les « Déesses » tchèques.
J’aurais aimé m’attacher un peu plus à Dora, que j’ai trouvée peut-être trop mystérieuse, trop taiseuse pour véritablement l’apprécier. Il y a beaucoup de peine et de douleur autour de cette femme, on la sent torturée et j’ai l’impression qu’une vraie distance s’instaure presque d’emblée entre elle et les lecteurs, mais sa quête reste intéressante, on en cerne vite l’importance et la nécessité. J’ai beaucoup aimé ce roman à l’ambiance particulière, feutrée, marqué par le silence, le secret et l’importance de la transmission, surtout dans les lignées féminines. Une belle ode à la sororité mais aussi à la famille et aux femmes fortes.
Le mot de la fin :
Entre roman historique, enquête, secrets familiaux, magie, folklore et paganisme ancestral, l'autrice nous emmène dans une République Tchèque marquée par son Histoire et ses traditions. Une lecture pas toujours évidente mais assurément passionnante.
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