29 Mai 2026
« Vous voyez, dit-il quand les négociations furent terminées, la véritable valeur de quelque chose est celle qui ne satisfait totalement aucune des deux parties. Quand chacun pense qu'il aurait dû obtenir davantage. »
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La fileuse de verre (The Glassmaker, 2024) • Éditions Folio • 2025 • 544 pages
Résumé :
« _S'il n'y a pas de femmes dans l'industrie du verre, c'est parce que notre travail doit être parfait pour être accepté par des hommes. Or, avec le verre, la perfection n'existe pas. »
A la mort de son père, Orsola Rosso décide d'apprendre à fabriquer des perles de verre pour sauver sa famille de la ruine. Dans le Murano du XVe siècle, ce précieux savoir-faire, étroitement lié au commerce, n'est pas l'affaire des femmes. Orsola va pourtant s'employer à atteindre la perfection dans son art, autant qu'à maîtriser les subtilités de la négociation. Ses bijoux finiront par orner le cou d'impératrices, de Vienne à Paris, et feront un jour le bonheur des touristes de la Sérénissime...
Ma Note : ★★★★★★★★★★
Mon Avis :
Lire un roman de Tracy Chevalier est toujours une aventure : des clair-obscur de la Delft du XVIIe siècle dans le sillage de Vermeer et Griet (La jeune fille à la perle) en passant par les Cévennes des Camisards (La vierge en bleu) ou encore, les fossiles d’Angleterre (Prodigieuses créatures) et les séquoias de Californie (A l’orée du verger), elle a toujours su m’embarquer dans ces histoires feutrées et uniques. Je devrais aussi citer La fugitive et La brodeuse de Winchester mais aussi La dame à la licorne. Le seul roman de l’autrice qui m’a déçue est Le Récital des anges mais globalement, c’est toujours avec joie que je découvre qu’un nouveau roman de Chevalier sort. Et je ne doute jamais que je le lirai un jour…
Dans La fileuse de verre, l’autrice nous emmène à Venise à la fin du XVe siècle. Plus précisément, à Murano, l’ile des verriers. Orsola est une jeune fille d’une quinzaine d’années lorsque son père, Lorenzo Rosso, un maître verrier renommé, meurt d’un accident au travail. Bien vite, l’entreprise Rosso connaît des difficultés et Orsola se forme auprès d’une autre femme pour confectionner des perles. C’est un travail méprisé des hommes, qui manient les cannes de souffleurs et se mesurent chaque jour à une matière mouvante et fuyante et à la chaleur infernale des fours. Les femmes, omniprésentes dans les ateliers, sont pourtant tenues à l’écart du travail du verre, reléguées à leur place de mères, d’épouses ou de sœurs. Mais Orsola se passionne bien vite pour le travail du verre et ses perles deviennent très prisées des grands de ce monde. Mais le temps avance…et à Venise comme dans sa lagune, le temps semble s’étirer étrangement… ainsi, Orsola et les siens vont connaître tous les grands événements de la Sérénissime, quand la ville était une puissante cité commerçante et indépendante, jusqu’à la domination autrichienne en passant par la Grande Guerre puis par des menaces plus contemporaines : le surtourisme, les acqua alta de plus en plus nombreuses et violentes, favorisées par le réchauffement climatique… à travers la famille Rosso, c’est en réalité Venise que Tracy Chevalier nous raconte ici, dans tous ses paradoxes.
Au panthéon de ses héroïnes inoubliables, elle vient d’en ajouter une autre : Orsola Rosso. Si le personnage n’est pas spécialement attachant, il a toute sa place dans l’œuvre de Tracy Chevalier. J’ai retrouvé dans ce roman tout ce qui fait généralement le sel de l’œuvre de cette autrice et si j’avais eu besoin que l’on me confirme qu’elle fait partie de mes autrices préférées, ce roman l’aurait fait sans aucun doute. Je me suis délectée de ce roman et je ne suis pas passée loin du coup de cœur même si, finalement, ce ne fut pas le cas. Je pense que, comme beaucoup d’autres lecteurs, j’ai été un peu déroutée par la chronologie surprenante, mais une fois que j’ai compris le parti-pris de l’autrice, ça a fonctionné… La fileuse de verre n’est ni un roman à double temporalité, ni un roman mettant en scène des personnages immortels (comme la saga La traversée des temps d’Eric-Emmanuel Schmitt par exemple), ni un voyage dans le temps…en réalité, ce roman est assez unique : on sent que l’autrice a pris plaisir à distordre le temps, la chronologie établie et après tout, nous somme dans un roman, donc elle en a complètement le droit. Alors il est surprenant effectivement de voir Orsola, née au XVe siècle, confectionner un collier de perles de verre pour l’impératrice Joséphine à la fin des années 1790, assister aux soubresauts de la Première Guerre Mondiale et être confinée pendant l’épidémie de Covid en 2020…mais finalement, pourquoi pas ? Oui, c’est surprenant, voire déroutant au départ mais finalement pas déplaisant car cela donne une véritable profondeur au roman et un caractère unique.
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Un collier en perles de verre de Murano
Comme je le disais plus haut, j’ai vraiment eu l’impression qu’à travers ses personnages humains, c’est vraiment l’histoire de Venise – assez incroyable, il faut bien le dire – et de sa lagune que Tracy Chevalier a voulu raconter. On le sait, Murano est l’île du verre et, encore aujourd’hui, les touristes s’y pressent pour en ramener un souvenir. A son apogée, les productions verrières de Murano étaient très appréciées en Europe et exportées jusqu’à Constantinople. De nombreux souverains, rois et empereurs, de passage à Venise, faisaient un crochet par Murano pour aller y commander des vases, de la vaisselle, des coupes, des objets décoratifs… mais le savoir-faire des verriers de Murano, resté secret et jalousement gardé, suscitait de nombreuses convoitises de la part des autres pays européens qui cherchèrent, notamment au XVIIe siècle, à débaucher les ouvriers : ainsi, lorsque Louis XIV parvint à débaucher quelques verriers de Murano et à les faire venir en France, le Conseil des Dix de la république de Venise n’hésita pas à payer des hommes de main pour rechercher et tuer les déserteurs ! Il est vrai que le commerce du verre était strictement encadré depuis 1275 et que tout contrevenant s’exposait à de lourdes sanctions, allant jusqu’à la mort…
Le roman met bien en évidence cette méfiance innée des habitants de Murano pour ce qu’ils appellent « la terraferma », un lieu plein de promesses mais, en même temps, plein de dangers et où seuls les plus téméraires s’aventurent un jour. Murano a beau être une petite île, elle reste pendant plusieurs siècles un haut-lieu de l’artisanat du verre, où les techniques s’inventent, se perfectionnent au fil du temps, à tel point que, sans en détenir le monopole, les maîtres verriers de Murano détiennent entre leurs mains, un véritable trésor : d’une boule de matière incandescente, ils parviennent, à la seule force de leur souffle, à modeler des bijoux, de la vaisselle et même des lustres. Mais comme beaucoup de ces savoir-faire spécifiques, le verre de Murano connaîtra des hauts et des bas et, bientôt, de la concurrence : ainsi, les techniques des verriers italiens s’exportent en France à l’époque de Louis XIV puis Prague, en République Tchèque, deviendra un véritable concurrent avant que la mondialisation ne mette sur le marché des perles bon marché et confectionnées en série dans des usines chinoises.
C’est tout cet univers que Tracy Chevalier nous raconte sans oublier bien sûr l’aspect humain : nos personnages traversent ainsi la grande peste de 1575 – 1576 qui décima Venise (si vous visitez la ville et vous rendez dans l’église du Redentore, c’est cet épisode traumatisant de l’histoire vénitienne que raconte le lieu), la domination autrichienne sur la Vénétie au XIXe siècle, la Première Guerre Mondiale puis la Seconde et les préoccupations de notre temps : de nouvelles pandémies, un climat de plus en plus imprévisible, modifié par les activités humaines et qui menace Venise, construite sur sa lagune. Ainsi, Venise et ses îles furent-elles submergées le 17 novembre 2019 par des marées exceptionnelles et qui sont appelées à se reproduire dans un futur plus ou moins proche, mettant en péril une cité vieille de plusieurs siècles et riche d’un patrimoine extraordinaire mais menacé aujourd’hui par le réchauffement climatique.
La fileuse de verre n’est cependant un roman moralisateur. Ce que nous raconte Tracy Chevalier est une histoire, certes basée sur des faits réels et qui peuvent nous faire réfléchir, mais c’est avant tout une histoire. Et au fond, c’est une belle histoire : celles de gens, d’artisans passionnés, qui vivaient pour leur travail, leur œuvre, leur verre…c’est l’histoire de femmes qui peu à peu prirent elles aussi une place dans un monde qui jusque là leur était interdit. N’est-ce pas une belle allégorie de l’émancipation féminine, quelle qu’elle soit ? Comme je le disais plus haut, Orsola n’est peut-être pas la plus attachante des héroïnes de Tracy Chevalier et pourtant, j’ai pris plaisir à la suivre, à voir les changements s’opérer en elle, à la voir s’emparer d’une activité qui devient une passion et dans laquelle elle excelle, montrant aux hommes de sa famille que les mains des femmes peuvent aussi, à leur manière, travailler le verre et que ce qu’elles gagnent, elles ne le leur volent pas. Encore une fois, Tracy Chevalier aura su m’emporter dans un roman empreint de contemplation et de beauté.
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L'entrée du Grand Canal par Canaletto (1730)
Le mot de la fin :
Malgré une chronologie surprenante (un peu déroutante parfois), La fileuse de verre est un roman comme Tracy Chevalier en a le secret : lent, contemplatif parfois, mais formidablement bien documenté, mettant en scène des personnages certes fictifs mais inoubliables.
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