27 Juin 2026
« Les adultes ne se rendent pas compte du mal qu'ils font aux enfants, des blessures ineffaçables que leur insouciance leur inflige et qui en feront pour la vie des mutilés du cœur. »
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Le Jardin de Badalpour • Editions Le Livre de Poche • 2000 • 570 pages
Résumé :
A quinze ans, l'héroïne de ce livre comprend qu'elle a tout perdu : ses parents, son nom, son pays et jusqu'à son âge. De Selma, sa mère, la descendante des sultans, morte à Paris dans la misère, elle ne sait presque rien. Quant à son père, si sa famille adoptive lui dit qu'il était le radjah de Badalpour, d'autres murmurent qu'il s'agissait d'un Américain.
Zahr se battra pour retrouver ses racines. Elle reverra son père, croira retrouver sa famille dans cette Inde musulmane qui d'emblée l'a conquise... jusqu'au moment où son univers s'écroule à nouveau et où il lui faut fuir.
Après le best-seller De la part de la princesse morte, où revivait la figure de sa mère, c'est à son ascendance paternelle que Kénizé Mourad a consacré ce bouleversant roman, qui nous entraîne du quartier Latin des années soixante au mystérieux jardin du palais décrépit de Badalpour.
Ma Note : ★★★★★★★★★★
Mon Avis :
Il est des destins qui dépassent la fiction. Celui de Kénizé Mourad est de ceux-là, pour le meilleur comme pour le pire. Dans De la part de la princesse morte, son roman le plus connu, elle raconte l’histoire de sa mère, petite-fille du dernier sultan ottoman, née dans les ors des palais d’Istanbul mais obligée de fuir son pays avec toute sa famille alors qu’elle n’était encore qu’une jeune enfant. La princesse Selma vivra notamment un temps au Liban, avant d’épouser un prince indien, un rajah, qui deviendra le père de sa fille, née à Paris en novembre 1939. Kénizé Mourad, journaliste et reporter de guerre pour L’observateur dans les années 1960-1970, est cet enfant, enregistré deux fois à l’état civil, recueilli par un homme de confiance de la famille impériale ottomane déchue qui avait suivi Selma jusqu’à Paris, puis confié à une famille adoptive avant de l’être à une institution religieuse…
De la part de la princesse morte se concentre essentiellement sur le destin de Selma, grandiose et tragique à la fois. Ici, le roman est un peu plus intime, mais il est surtout le moyen pour Kénizé Mourad de se raconter, elle et elle seule : certes, Le Jardin de Badalpour est présenté comme le pendant de De la part de la princesse morte, son miroir inversé et masculin. Mais, plus qu’Amir, son père, c’est sa propre vie que l’autrice raconte, tout en enveloppant les choses dans un soupçon de romanesque (ainsi, l’héroïne du roman s’appelle Zahr et non pas Kénizé ; dans le roman, le radjah Amir est celui de Badalpour alors que le père naturel de l’autrice était radjah de Kotwara) …
Le roman s’ouvre au milieu des années 1940, alors que Zahr n’a pas encore dix ans. Et pourtant, la petite fille porte déjà en elle de nombreux traumatismes : orpheline de mère, elle a été recueillie par une famille suisse, dont le père est diplomate. Dans ce foyer, elle découvre la joie d’avoir des parents et des frères et sœurs. Mais, quelques années plus tard, Zahr est confiée par ceux qu’elle prend pour sa vraie famille, à une institution catholique parisienne, où se croisent filles d’industriels, issues de grandes lignées prestigieuses ou de milieux plus modestes aussi, même si elles sont moins nombreuses. Seule au monde, Zahr reçoit de la part des religieuses amour, compassion et soutien. Mais le dessein de ces femmes n’est peut-être pas complètement pur : au fond, malgré leur attachement sincère pour la petite fille, elles cherchent avant tout à convertir en elle la petite musulmane, en la faisant baptiser, notamment.
Mais pour Zahr va bientôt venir l’heure de rencontrer son père : or, les origines de la petite fille sont plus que nébuleuses. Ainsi, enfant, elle a la particularité d’avoir deux anniversaires, à tel point qu’elle ne sait plus exactement quand elle est née réellement. Officiellement enregistrée à l’état civil français le 15 juin 1940, Zahr est en réalité née en novembre de l’année précédente. Ces deux dates vont brouiller les cartes et permettre à ceux qui, en France, ont un intérêt à garder l’enfant puis la jeune fille sous leur influence, de retarder ses retrouvailles avec celui qui, peut-être, n’est pas son vrai père : le radjah de Badalpour. Et si le géniteur de Zahr était en réalité cet Américain, qui donna son autorisation pour son baptême et était manifestement l’amant de sa mère ?
Zahr grandit dans une véritable confusion de sentiments, écartelée entre plusieurs familles qui s’occupent d’elle avant de s'en éloigner, l’abandonnant à nouveau, encore et encore. La rencontre avec le radjah Amir de Baladpour survient finalement alors que Zahr a plus de vingt ans : entre-temps, elle est devenue une étudiante engagée, dans le Paris bouillonnant des années 50-60, fréquentant des groupes de gauche et notamment communistes, bien éloignés de cette Inde musulmane et traditionnelle qu’elle va découvrir à Lucknow et Badalpour, dans la splendeur passée des anciens princes indiens.
Pour Zahr, la rencontre avec son père est déterminante, car elle lui permet d’assembler le puzzle de son ascendance, de ses origines. Elle a beau être née d’un prince et d’une princesse, la vie de Zahr est véritablement chaotique et même dramatique : comment se remet-on d’être passée de famille en famille, d’avoir ressenti au plus profond de soi que l’on n’en fait pas partie et que les soins qui nous sont accordés ne sont que le minimum ? Comment supporter l’absence de réponses aux questions lancinantes, l’absence de nom, de visage, quand il est question des parents naturels ? Comme bon nombre d’enfants adoptés ou abandonnés, Zahr se construira, mais dans la douleur.
Pourtant, elle est persuadée que sa rencontre avec Amir va régler bien des choses. Ce sera vrai, en partie, mais pas complètement. En Inde, plus qu’ailleurs encore, la jeune femme se rend compte de son « incomplétude » : il lui manque toujours quelque chose. Alors que sa famille turque lui fait remarquer qu’elle fait partie de la famille de son père et qu’elle est donc Indienne, en Inde, elle est vue comme une Française, moderne, émancipée – peut-être un peu trop – et au mieux comme une Turque, puisque sa mère était Turque… dans l’Inde des années 1960, bien différente de ce qu’elle connaît en France, Zahr découvre un mode de vie surprenant, marqué par des croyances et des coutumes ancestrales et qui continuent de régir la société et le quotidien de chacun. Ainsi, la découverte des castes est-il particulièrement fascinant pour la jeune femme qui, malgré ses racines, est avant tout une Occidentale. Mais, en compagnie de son père, elle s’aperçoit qu’elle peut débattre et que Amir, bien qu’héritier d’une longue lignée de radjah, est aussi un homme engagé, aux idées libertaires et avancées – même si, paradoxalement, il respecte certaines coutumes qui apparaissent aux yeux de sa fille comme surannées voire dépassées.
Parfaitement heureuse en Inde, dans un pays qui semble l’avoir acceptée et qu’elle reconnaît comme sien, Zahr pourrait envisager de s’y installer, malgré la méfiance de son frère Muzaffar, qui voit en l’arrivée de cette sœur aînée une potentielle rivale, si un événement ne venait pas tout briser. Il lui faudra presque vingt ans ensuite pour renouer avec le pays et avec son père, pour être enfin en paix avec lui…mais le sera-t-elle jamais avec elle-même ?
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La ville de Lucknow au nord de l'Inde (dans l'Uttar Pradesh) est au centre du récit du Jardin de Badalpour
Roman dense, intimiste mais aussi marqué par l’expérience de l’autrice en tant que journaliste et grand reporter, fine connaisseuse notamment du Moyen-Orient et du monde musulman, Le Jardin de Badalpour est une très belle lecture. Le roman est finement écrit et, s’il aborde une histoire très intime et personnelle, il n’empêche pas de s’identifier. Je me suis sentie proche de Zahr/Kénizé pour laquelle j’ai ressenti beaucoup de tendresse. J’avais déjà beaucoup aimé De la part de la princesse morte, mais je crois que j’ai encore plus aimé découvrir le destin de Zahr, même si j’avais déjà beaucoup aimé Selma, sa fraîcheur, sa détermination, sa force.
Le Jardin de Badalpour aborde de nombreux sujets, au-delà de l’autofiction : ainsi, Kénizé Mourad nous y parle du choc culturel ressenti et de son tiraillement permanent entre une double identité qui fait partie d’elle mais lui pèse aussi, surtout quand elle doit apprendre les codes d’une société radicalement différente de celle dans laquelle elle a grandi (même si Zahr a été élevée essentiellement dans des institutions chrétiennes et que la France des années 50-60 était moins moderne que celle d’aujourd’hui, elle l’était toujours plus que l’Inde de la même époque). En parlant de modernité, le roman aborde aussi une époque déterminante pour l’Inde, car nous sommes juste après l’indépendance, accordée par le Royaume-Uni en 1947. Ainsi, le mode de vie des Radjahs et des Nawabs est-il en train de connaître de profonds et irréversibles bouleversements, dans une Inde en passe de devenir démocratique – même si cela ne se fait pas sans mal et que de nombreux conflits continuent de persister. Zahr découvre aussi le faste apparent des anciens palais de l’Inde, qui cachent en fait une certaine pauvreté et de nombreuses lézardes, que l’on se plaît à cacher comme on peut…comme on prend soin aussi de ne presque pas évoquer Selma, la mère de Zahr, celle qui est partie, laissant derrière elle un mari amoureux et qui ne s’est jamais vraiment remis de ce départ et de la perte de son premier enfant. Les relations entre Zahr et Amir sont d’ailleurs assez touchantes, marquées par une profonde dévotion filiale mais aussi paternelle, même si le radjah de Badalpour cache aussi une face plus sombre.
Roman sincère et inspiré, Le Jardin de Badalpour fait partie de ces livres que l’on qualifie aujourd’hui « d’autofiction » : beaucoup d’auteurs s’y essaient, avec plus ou moins de succès. Concernant Kénizé Mourad, on peut dire qu’elle s’en sort haut la main. Son expérience personnelle infusée au roman donne évidemment un véritable relief à celui-ci : on sent que l’autrice s’est inspirée de ce qu’elle a vu en Inde, de ses décors, de ses rituels mais aussi des nombreuses tensions politiques et religieuses qui gangrènent le pays, jusqu’au paroxysme du début des années 1990, marquées par des conflits violents entre hindous et musulmans. Kénizé Mourad a mis dans son roman beaucoup d’elle-même et pour cause mais s’est aussi servie de son expérience de journaliste pour nous livrer un roman qui dépasse l’expérience personnelle et nous raconte aussi un pays : l’Inde. Cri d’amour pour une terre, une patrie mais aussi pour un père retrouvé, alors qu’elle l’avait longtemps cru à jamais perdu, Le Jardin de Badalpour ne vous décevra assurément pas.
Le mot de la fin :
Continuité du livre De la part de la princesse morte, Le jardin de Badalpour raconte une histoire tout aussi complexe, celle des retrouvailles d'une fille adulte avec son père et la rencontre avec un nouveau pays, de nouvelles coutumes...Dépaysant et touchant, j'ai beaucoup aimé.
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