16 Juillet 2026
« J'ai représenté la créature la plus glorieuse que Dieu ait conçue. Un homme. En honorant sa création, c'est lui que je célèbre. »
/image%2F0653560%2F20260714%2Fob_7c6f8c_couv75788922.jpg)
L'homme qui peignait les âmes • Editions Points (collection Grands Romans) • 2022 • 312 pages
Résumé :
Acre, quartier juif, 1078. Avner, quatorze ans, pêche avec son père. À l’occasion d’une livraison à un monastère, son regard tombe sur une icône. C’est l’éblouissement. Bien qu’il n’ait pas la foi, le jeune homme se fait baptiser, quitte les siens, et deviendra l’un des plus grands iconographes de Palestine.
Peu à peu, Avner s’affranchit des canons rigides de l’Église et reproduit des visages de gens ordinaires, cherchant dans chaque être sa part de divin. C’est un triomphe, c’est un scandale. Il est chassé, son œuvre est brûlée. Quel sera le destin d’un homme qui a osé défier l’ordre établi ?
Ma Note : ★★★★★★★★★★
Mon Avis :
Avner a grandi à Acre, au XIe siècle. Sur cette terre sainte pour les trois monothéismes, le jeune garçon a grandi au sein d’une famille juive et a été élevé dans les préceptes de cette foi. Mais, dans cette région cosmopolite où cohabitent juifs, chrétiens et musulmans, les limites sont poreuses entre les individus et les religions. Ainsi Avner, qui est pêcheur, fournit-il le monastère d’Acre et se lie d’amitié avec l’un des moines, frères Thomas. C’est ainsi que le garçon, pour la première fois, voit une icône et vit une véritable révélation. Mais la création lui en est interdite ; en effet, pour devenir iconographe, il faudrait qu’Avner devienne chrétien et renonce à sa foi et à sa judéité.
En ce début de Moyen Âge central, l’Église oscille encore entre l’acceptation des icônes et leur refus…ainsi l’Empire byzantin a-t-il connu de nombreuses crises iconoclastes, par exemple au VIIIe siècle, avant que l’iconoclasme ne soit fermement condamné par le second concile de Nicée de 787. Mais l’empire connaîtra encore une vague iconoclaste au siècle suivant… mais, partout en Terre Sainte des moines immortalisent-ils la figure du Christ, de la Vierge ou des Saints, tout en devant respecter des dogmes stricts : les icônes ne doivent pas être trop belles, trop humaines, au contraire…elles doivent évoquer le caractère céleste de leurs sujets, les rendant ainsi un peu figés voire désincarnés. Pour autant, ces œuvres frappent l’imaginaire du jeune Avner, qui ne connaît rien de tel dans son propre culte. Il ira donc contre sa propre et profonde volonté, contre celle de sa famille, contre son éducation pour pouvoir enfin, à son tour, prendre les pinceaux. Dans l’ombre des monastères, il se forme patiemment aux techniques de préparation des tableaux, des pigments, aux gestes qui immortalisent, d’un simple coup de pinceau…mais bientôt, Avner dépasse ses maîtres et se fait remarquer pour son immense talent. Un immense talent qui n’est pas non plus sans faire grincer des dents car loin de se conformer aux règles strictes qui régissent le travail des iconographes, Avner s’en affranchit allègrement, représentant les corps tels qu’il les voit, rendant à des figures figées dans le respect de la foi leur aspect humain, terrestre et émouvant…
Bientôt, ce ne sont plus seulement les saints et le Christ qu’Avner représente. On vient le voir de toute la Judée pour obtenir de lui un portrait car Avner est connu pour une formidable capacité : celle de vous représenter de manière si frappante, qu’on a l’impression qu’il sait lire ou peindre votre âme… mais les années ont passé et la Terre Sainte, devenu le carrefour de rencontre des Juifs, des chrétiens et des musulmans, vit peut-être ses dernières années de paix : en Europe déjà, la première croisade, prêchée par le pape, s’est mise en branle et se rapproche des côtes de Judée et de Palestine. Un jour, ses chevaliers partis de leurs froides contrées avec l’assurance d’obtenir la rémission de leurs péchés, vont déferler sur cette terre sous prétexte d’en chasse l’infidèle et la défigurer à tout jamais… dans ce contexte guerrier et sanglant, l’art d’Avner, fait de beauté éthérée et de grâce, aura-t-il encore une place et un avenir ?
Formidablement bien écrit, L’homme qui peignait les âmes est un roman assurément marquant et Metin Arditi, qui se plaît à brouiller les limites entre fiction pure et réalité, nous offre ici plus qu’une fresque historique – d’ailleurs, si vous vous attendez à lire un pur roman historique, vous serez peut-être déçu car je n’ai pas eu l’impression que L’homme qui peignait les âmes en soit véritablement un. C’est en réalité un message beaucoup plus vaste, certes ancré dans un contexte particulier, mais qui serait aisément transposable ailleurs et n’en serait pas moins marquant, à mon avis (et, à une époque où la tolérance semble de plus en plus limitée, il est des romans qui résonnent comme des manifestes pour la liberté : c’est le cas de ce roman, qui transcende finalement son propre sujet et sa propre époque). L’auteur nous offre en réalité un véritable voyage initiatique et inspirant, aux frontières de l’art et du sacré, quand talent et ferveur religieuse se confondent. Il nous emmène au plus près des iconographes, dans la pénombre de leurs ateliers, où les panneaux de bois sont lentement et minutieusement préparés, polis, cirés, avant d’accueillir les pigments et les figures immortelles du Christ, de sa mère ou encore, des Apôtres.
Le roman raconte le cheminement initiatique d’un jeune garçon courageux mais ambivalent, qui peint de somptueuses icônes sans ressentir pour autant une véritable ferveur religieuse. Avner grandit sous nos yeux, devient plus complexe à mesure qu’il gagne en assurance et en expérience.
/image%2F0653560%2F20260716%2Fob_bfda4f_capture-d-ecran-2026-07-16-143748.png)
Une Vierge Théotokos (Mère de Dieu) datée du XIIe siècle : Notre-Dame de Vladimir ou Vladimirskaïa en russe, conservée aujourd'hui à Moscou
En commençant ce roman, j’étais sûre de moi : j’étais persuadée que j’allais l’aimer dès les premiers mots, les premières pages. En réalité, le roman ne s’apprivoise pas aussi vite, il m’a fallu un petit peu de temps pour ressentir la petite étincelle que j’attendais dès le début et qui a finalement mis un peu plus de temps à arriver. Alors que je m’attendais à un pur roman historique, j’ai en réalité eu bien plus que cela mais j’avoue avoir été au départ un peu déroutée car je ne lisais pas ce que j’attendais. J’aurais pu être déçue mais finalement, c’est tout le contraire qui est arrivé. J’ai aimé ce roman qui nous parle d’Histoire mais nous parle aussi de nous, de nos propres croyances, de notre tolérance envers celle des autres, de notre société aussi, car il est des sujets qui traversent les époques : ainsi, l’humanisme et l’œcuménisme sont-ils des sujets qui parlaient probablement aux humains du XIe siècle mais nous parlent encore aujourd’hui. A travers le personnage d’Avner, mais aussi des moines ou encore de Mansour, le marchand arabe et musulman, devenu l’ami d’Avner malgré leur différence d’éducation, leurs fois différentes aussi, le roman nous parle de paix et de dialogue interreligieux. On remarque qu’en ce début de Moyen Âge central, alors que les Croisades n'ont pas encore commencé, la capacité à piocher dans la sagesse de chaque religion pour se forger la sienne propre est encore amplement tolérée et pratiquée. Le musulman n’est pas l’ennemi parce qu’il est musulman, idem pour le Juif ou le chrétien…une véritable diffusion semble exister entre les trois monothéismes, qui prennent tous les trois racine dans cette terre fertile et immémoriale, foulée par le Christ mais aussi par Mahomet ou les grands personnages de l’Ancien Testament.
Le roman démontre aussi la puissance de l’artiste et de l’art de manière générale face à l’obscurantisme : Avner, qui s’émancipe de règles séculaires et qu’on ne s’aventure pas à remettre en question, semble se dresser justement contre ces institutions trop puissantes qui brident le bras du peintre, enserrent son talent dans un carcan qui n’a peut-être pas lieu d’être. En opposant la sensualité de ses peintures, leur humanité aussi, Avner se positionne finalement à l’encontre de cette austérité prêchée dans les monastères et qu’il ne comprend pas.
En parlant de sensualité, la plume de Metin Arditi l’est assez, on pourrait même dire sensorielle car il nous plonge véritablement dans cette Palestine du XIe siècle, écrasée de chaleur, de poussière, de parfums et de couleurs…on se projette véritablement dans ces paysages arides, plantés d’oliviers noueux, on sent l’odeur de la cire utilisée pour polir les bois, on entend le bruit du pilon qui réduit les pigments en poudre dans les mortiers…
Ce roman m’a évoqué Le passeur de lumière de Bernard Tirtiaux ou encore, Le cœur converti de Stefan Hertmans, qui avaient été deux très bonnes lectures en 2021. J’ai retrouvé pas mal de points communs entre les univers de ces deux auteurs et celui d’Arditi.
A travers la destinée d’Avner, un jeune artiste du Moyen Âge qui découvre la ferveur artistique (et aussi l’orgueil qui parfois peut en découler et s’avérer délétère) quand d’autres ne jurent que par la ferveur religieuse et qui refuse justement de se conformer à des dogmes qu’il ne comprend pas, le roman nous pose une question qui finalement n’a pas de frontière ni d’époque : l’art doit-il forcément obéir aux règles du pouvoir, aux règles de la religion ou bien s’en libérer pour nous offrir autre chose et, peut-être, souligner notre part d’humanité, celle que l’on perçoit d’ailleurs immédiatement dans les œuvres et qui nous touche souvent profondément ?
Vous l’aurez compris, ce roman pose nombre de questions, nous en fait nous en poser aussi quelques-unes et nous offre en plus un véritable voyage dépaysant. A conseiller si vous aimez les romans avec un contexte historique qui ne prend pas toute la place et surtout, si vous aimez les romans qui parlent des plus beaux aspects de l’humanité – car oui, heureusement, il y en a.
Le mot de la fin :
Même si je n'ai pas eu la petite étincelle que j'attendais, malgré tout j'ai vraiment apprécié cette lecture, intemporelle et plaisante, porteuse de beaux messages qui font réfléchir.
/image%2F0653560%2F20260716%2Fob_518e5b_ligne-blog.jpg)
/image%2F0653560%2F20260716%2Fob_a7a741_img-3742.jpg)
LE SALON DES PRÉCIEUSES EST AUSSI SUR INSTAGRAM @lesbooksdalittle