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Le salon des précieuses

Occitania, tome 3, Requiem ; François-Henri Soulié

« Ensuite, nul ne saura dire ce qui est advenu. Ce sera comme si rien n'avait eu lieu. Le soleil se lèvera. Les oiseaux chanteront. Les hommes continueront de donner libre cours à leur folie meurtrière, mais le paradis sera sauvé. Car le paradis est là où les hommes ne peuvent être. »

Occitania, tome 3, Requiem • Editions 10/18 (collection Grands Détectives) • 2022 • 468 pages 

Résumé :

Cathares, croisés, espions, troubadours : le temps du requiem est-il venu pour le Pays d'Oc ? 

Occitanie, 1210. Au bord d'une rivière, on découvre le corps d'une femme sauvagement assassinée. La victime : une des prostituées qui suivent l'armée en campagne. Bientôt, un autre cadavre émasculé est découvert, celui d'un croisé. Le diable est-il l'instigateur de ces crimes ? 

Tandis que les barons du Nord déchaînent leur foudre sur les villes du Sud, se peut-il que la folie de leur chef, Simon de Montfort, ait gagné le cœur de ses troupes ? 

Face à lui, Raimon de Termes tente de résister et s'apprête à tenir le siège héroïque de sa citadelle. 

Et dans cette tempête de haine et de violence, une mystérieuse femme accompagnée d'un cerf semble détenir les clefs d'une harmonie que tous ont oubliée depuis bien longtemps. Mais peut-il exister, au cœur de l'enfer, une place pour le paradis ? 

Ma Note : ★★★★★★★★★

Mon Avis :

Avec Requiem, François-Henri Soulié met un terme à sa trilogie consacrée au pays occitan médiéval, commencée avec Angélus. Nous étions alors en 1165 et des meurtres macabres endeuillent alors la région : des cadavres déguisés en anges sont retrouvés et sèment bientôt la terreur dans la région du Termenès. Alors que certains voient dans ces meurtres une main diabolique, d’autres soupçonnent les fidèles d’une nouvelle croyance, que l’on ne tardera pas à qualifier d’hérésie : ce sont les fameux cathares (qui ne s’appellent pas encore comme cela, mais préfèrent la dénomination de Vrais Chrétiens, Bons Hommes ou Bonnes Femmes quand ceux qui ont reçu l’unique sacrement de cette nouvelle foi, le « consolament », sont appelés Parfaits et Parfaites). Le jeune seigneur de Termes, Raimon, est alors missionné pour mener l’enquête et démasquer l’assassin tandis que, pour se disculper, les cathares désignent l’une des leurs, Aloïs de Malpas, pour mener sa propre enquête. 
Dans Magnificat, le deuxième tome de la trilogie, nous faisions un bond dans le temps de douze ans, pour arriver en janvier 1177, à Narbonne, à la cour florissante de la comtesse Ermengarde. Nous y retrouvions certains personnages comme Aloïs de Malpas, dame de compagnie de la comtesse, ainsi que son fils adoptif, le jeune Guilhem, qui se pique d’art musical et de poésie et se voit confier par la comtesse la création d’un grand spectacle censé édifier le peuple de la cité, prompt à se soulever. 
Dans ce dernier volume, nous allons retrouver des personnages déjà croisés précédemment, à commencer par Guilhem de Malpas ou Raimon de Termes…le premier est toujours troubadour mais à la cour du roi Pedro II d’Aragon et le roi l’a envoyé en terre occitane, alors que la guerre menace, pour lui livrer un rapport circonstancié. Raimon de Termes n’est plus le jeune homme fringant rencontré dans Angélus. C’est désormais un homme expérimenté d’une soixantaine d’années, tenant à bout de bras sa citadelle de Termes, menacée par l’avancée des croisés de Simon de Montfort. 
Car, en ce début des années 1210, la papauté a déclaré la guerre à ce qu’elle considère comme une hérésie : le catharisme, qui ne porte pas encore ce nom, est condamné à plus ou moins brève échéance et, même si le pape Innocent III s’est heurté à une fin de non-recevoir en sollicitant le roi Philippe-Auguste pour mener la croisade, de nombreux seigneurs du Nord, comme Simon de Montfort, seigneur de Montfort-l’Amaury et comte de Leceister, ont répondu présents et le pays d’oc a déjà été endeuillé par le saccage de la ville de Béziers en 1209, qui faisait suite à l’assassinat du légat du pape, Pierre de Castelnau, en 1208. Jugés souvent complaisants envers cette nouvelle foi qui gagne du terrain et fait de plus en plus d’adeptes, les seigneurs de la région deviennent les ennemis du pape et du catholicisme et une guerre sans merci leur est déclarée. Déjà, le jeune vicomte de Béziers et du Razès, Raimon-Roger de Trencavel, est mort dans sa prison de Carcassonne, à l’âge de vingt-quatre ans. Les autres seigneurs de la région, comme Raimon de Termes ou Peire Roger de Cabaratz, quant à eux, sont bien déterminés à lutter pied à pied pour sauver leurs terres. 

Le sac de Béziers par les croisés en 1209

Car au-delà de la simple croisade pour la foi, celle que l’on appelée la « Croisade contre les Albigeois » est aussi une véritable guerre pour un territoire et sa souveraineté. En ce début de XIIIe siècle, il ne faut pas imaginer la France comme un territoire uni, mais comme une mosaïque de territoires aux allégeances bien distinctes. Par exemple, alors que l’Aquitaine est sous juridiction anglaise, dans ce qui est aujourd’hui le Languedoc, c’est le roi d’Aragon qui est suzerain et cette croisade, sous couvert de défense de la chrétienté, sera aussi un moyen pour les seigneurs du Nord de mettre la main sur ce Sud qui semble presque pour eux un pays étranger, à la culture différente, tout comme la langue. Et, depuis Rome, le pape Innocent III, tenant d’une papauté forte, tant sur le plan religieux que politique (Innocent III est l’instigateur de la théocratie pontificale), tire les ficelles, pilotant Simon de Montfort et les autres croisés à travers l’abbé de Cîteaux, Arnaud Amaury, celui-là même qui, à Béziers, aurait prononcé cette phrase fameuse : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens. »
L’histoire du pays occitan au Moyen Âge est tragique mais aussi passionnante. François-Henri Soulié lui redonne vie dans sa trilogie, à travers des personnages comme le troubadour Guilhem de Malpas, la comtesse Ermengarde de Narbonne, le seigneur Raimon de Terme ou encore Lucia de Fabreza, la mystérieuse « Dame au Cerf » qui semble tout droit sortie de temps immémoriaux et païens. 
Il y a quatre ans, lorsque j’ai lu Angélus, j’ai eu un véritable coup de cœur pour ce roman. J’ai moins aimé Magnificat, même si j’en avais tout de même apprécié la lecture et je ne sais pas exactement ce que j’attendais de Requiem : me laisser porter, peut-être, tout simplement. J’ai beaucoup aimé également, j’ai passé un excellent moment avec ce roman qui découpe le temps en tous petits morceaux, consacrant un chapitre à un personnage et ainsi de suite. Nous nous mettons ainsi dans les pas de Simon de Montfort, dans ceux de son lieutenant Alain de Roucy, dans ceux de Guilhem de Malpas, le troubadour languedocien au service du roi d’Aragon, mais aussi dans ceux d’Olivier et Raimon de Termes, le père et le fils, dans ceux de Lucia de Fabreza, qui semble détentrice d’une science immémoriale et tenante d’une religion plus ancienne encore que le catharisme et qui avait pour but d’apporter l’harmonie et la concorde au genre humain, ce qui semble bien compliqué dans ce monde qui nous apparaît comme voué au chaos et dansant au bord de l’abîme. Rajoutons à cela un climat rude, une canicule accablante qui brûle les paysages et fait suer hommes et bêtes dans une touffeur qui semble ne jamais devoir s’arrêter, et vous aurez l’ambiance du roman, qui porte bien son nom. Car ce que nous raconte ici François-Henri Soulié, n’est-ce pas le chant du cygne d’un pays, le Requiem d’une véritable civilisation, appelée à être engloutie, absorbée par une autre et qui, un jour, donnera naissance à un pays uni et centralisé, la France ? Et, dans cette optique, les particularismes régionaux, surtout lorsqu’ils sont puissants, n’ont plus cours. 
Maîtrise de la langue (avec laquelle l’auteur joue avec brio), myriade de personnages, une petite dose d’onirisme pour donner au récit un petit côté conte médiéval : tout y est ! J’ai véritablement beaucoup aimé ce roman et, contrairement à d’autres lecteurs qui ont été un peu frustrés que l’intrigue s’arrête juste avant la grande bataille, celle que l’on sent en préparation tout au long du roman (qui, en réalité, ne se déroule que sur quelques heures), je n’ai pas eu l’impression d’avoir été spoliée de quoi que ce soit, je crois même que j’ai apprécié que l’histoire reste ainsi en suspens. Je crois véritablement que cette série est à part dans le monde des romans historiques français et même si j’ai moins aimé le deuxième volume, j’ai pris grand plaisir à la découvrir entièrement. Requiem est un beau point final

Aujourd'hui dans le département de l'Aude, la citadelle de Termes est en ruines : passée en 1228 sous juridiction française, la forteresse était un poste avancé de défense de la ville de Carcassonne et se trouve ainsi inscrite sur la liste du patrimoine mondiale de l'UNESCO, au même titre que Aguilar, Peyrepertuse, Quéribus et Puilaurens, avec lesquelles elle forme les « Cinq fils de Carcassonne » 

Le mot de la fin : 

J'ai retrouvé dans Requiem tout ce que j'avais pu aimer dans les deux tomes précédents, même si je n'ai eu un véritable coup de cœur que pour Angélus. L'auteur maitrise son sujet, joue avec la langue française avec un plaisir évident et nous emporte dans un mode qui vacille au bord du chaos. Un roman qui fait à notre époque et qui nous prouve une chose, c'est que l'Histoire se répète toujours.

Mémoires de la baronne d'Oberkirch sur la cour de Louis XVI et la société française avant 1789 ; Henriette Louise de Waldner de Freundstein, baronne d'Oberkirch LE SALON DES PRÉCIEUSES EST AUSSI SUR INSTAGRAM @lesbooksdalittle

Envie de découvrir mon avis sur les deux premiers tomes d'Occitania ? C'est par ici : 

- Angélus

- Magnificat

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