5 Décembre 2023
Aliénor d'Aquitaine et Rosamund Clifford
Si Aliénor d'Aquitaine fut une inspiration pour les peintres préraphaélites, on oublie souvent que sa rivale fit aussi l'objet d'un tableau de John William Waterhouse, appelé Fair Rosamund. On y voit une jeune femme dans un intérieur médiéval sublimé, regardant par la fenêtre. Cette femme, c'est Rosamund Clifford, maîtresse du roi Henri II et rivale de la reine Aliénor dans les années 1170.
On ne présente plus Aliénor, deux fois reine, héritière en titre du duché d'Aquitaine. Née en 1122 ou 1124, elle entre en possession de son héritage en 1137. La même année, elle épouse le jeune roi Louis VII de France. Le mariage est peu harmonieux et Aliénor ne donne naissance qu'à deux filles, Alix et Marie. Après l'aventure désastreuse de la deuxième croisade et le scandale qui éclabousse la jeune reine (des rumeurs ont couru sur une probable relation amoureuse entre elle et son oncle, le comte Raymond de Poitiers), le torchon brûle définitivement entre les deux époux. Le pape lui-même tentera de les réconcilier : de ce rapprochement entre les deux époux naît leur deuxième fille, Alix, en 1150. Le roi, qui espérait un fils, rompt définitivement avec son épouse. Louis VII ne supporte pas le caractère dispendieux de son épouse, quand elle-même lui reproche de se comporter plus en moine qu'en roi. En 1152, à l'issue du concile de Beaugency, le mariage est annulé pour consanguinité.
Aliénor a trente ans, elle est jeune encore et dans la plénitude de sa beauté - ne dit-on pas qu'elle est l'une des plus belles femmes de son temps ? Surtout, elle devient un parti convoité car l'Aquitaine est alors un riche territoire, qui s'étend de l'Auvergne jusqu'aux Pyrénées. Parmi ceux qui convoitent la jeune femme, le comte de Blois Thibaud V et Geoffroy Plantagenêt...sur la route qui la ramène à Poitiers, la duchesse manque deux fois d'être enlevée par ces prétendants entreprenants. Mais Aliénor a déjà fait son choix et ce n'est ni le comte de Blois (qui épousera d'ailleurs la fille d'Aliénor et Louis VII, Alix) ni Geoffroy Plantagenêt qui trouveront grâce à ses yeux. En 1151, juste avant l'annulation de son mariage, Aliénor a croisé à la cour de France Henri Plantagenêt : celui-ci a une dizaine d'années de moins qu'elle et vient d'entrer en possession d'un puissant héritage, à la mort de son père le comte Geoffroy V. Par sa mère, Mathilde d'Angleterre, il descend du roi Guillaume le Conquérant.
Alors, quand son mariage est enfin annulé et qu'Aliénor recouvre sa liberté, elle fait discrètement savoir au jeune comte qu'elle est disponible. A la surprise générale, Aliénor convole en juste noces avec le comte d'Anjou, quelques semaines après l'annulation de son mariage. En unissant leurs possessions, les deux époux se trouvent à la tête d'un véritable empire, capable de concurrencer le royaume de France, qui n'est alors qu'un confetti de territoires dispersés autour de la capitale, Paris. Deux ans plus tard, quand Henri accède à la couronne d'Angleterre, l'Empire Plantagenêt n'a plus de rival. De l’Écosse aux Pyrénées se déploie soudain la bannière aux léopards des rois d'Angleterre, à la grande fureur de Louis VII.
Après un mariage houleux et discordant avec ce dernier, Aliénor goûte à une relative harmonie conjugale. Son mariage avec Henri sera fructueux, puisqu'ils auront huit enfants dont cinq fils : l'un d'entre eux sera sacré du vivant de son père. Les deux autres (Richard Ier et Jean Ier) lui succéderont. La reine, qui n'était pas parvenue à donner d'héritier au roi de France, assure à la perfection la succession des Plantagenêt.
Mais Henri II et Aliénor d'Aquitaine sont deux forts caractères et très vite, des disputes éclatent entre eux. Jalouse de son pouvoir, Aliénor le défend bec et ongles tandis ; quant à Henri, il souhaiterait logiquement voir l'influence de son épouse en Aquitaine diminuer, au profit de la sienne.
Henri n'est pas fidèle et Aliénor le sait mais l'accepte, notamment car ses nombreuses grossesses rapprochées l'empêchent d'accomplir son devoir conjugal : il est alors courant que les époux, pendant les grossesses de leurs femmes et après leurs accouchements, prennent des maîtresses. Un enfant illégitime, dans la noblesse, n'est pas non plus une tare. L'un des fils illégitimes du roi, Geoffroy FitzRoy, qui sera appelé à occuper de hautes fonctions ecclésiastiques, est d'ailleurs élevé à la cour, au vu et au su de tous. On connaît sa mère sous le nom étrange d'Ykenai. Cette jeune femme obscure, dont on sait peu de choses, aurait été la maîtresse d'Henri avant même son mariage avec Aliénor. Un autre fils bâtard, Guillaume Longue Épée, naît entre 1168 et 1776 : sa mère serait une certaine Ida de Tosny.
Mais la plus célèbre des maîtresses d'Henri II et celle que l'on peut assurément considérer comme la rivale d'Aliénor est la belle Rosamund Clifford, devenue « fair Rosamund » sous le pinceau de Waterhouse au XIXème siècle.
Elle naît probablement vers 1140 ou un peu avant. Réputée pour sa beauté, la jeune Rosamund est la fille de Gautier fitz Richard, seigneur de Clifford, d'origine normande. Ce dernier possède des terres outre-Manche, en Angleterre et au Pays de Galles.
La relation entre le roi et Rosamund, bien que sûrement antérieure, n'est officiellement reconnue qu'en 1174 : à cette date, Henri est venu à bout de la révolte orchestrée contre lui par ses fils, Henri le Jeune et Richard, fait duc d'Aquitaine par sa mère en 1169. Le roi s'était aperçu que cette révolte était soutenue discrètement par son épouse, mère des princes. Celle-ci est alors disgraciée et emprisonnée, d'abord sur le continent puis à Salisbury : elle passera quinze années de sa vie en prison. Sa jeune maîtresse occupe alors la place de première dame à la Cour mais n'a aucune influence. Pourtant, Henri envisage très sérieusement d'en faire son épouse mais doit d'abord, pour cela, entreprendre des démarches pour dissoudre son mariage avec Aliénor. Cette demande est finalement rejetée en 1175 par le pape, qui campe fermement sur ses positions et ne permet pas au roi d'Angleterre de divorcer.
Mais la belle Rosamund ne jouira pas longtemps de cette faveur inattendue. Elle meurt en 1176, de causes qui ne nous sont pas connues. Aurait-elle été empoisonnée, comme le dit la légende ? Nul ne le sait. Elle est inhumée dans le chœur de l'église du couvent de Godstow, non loin d'Oxford, où elle s'était retirée. La tombe est décorée de bougies en cire ainsi que de lampes et financée en partie par le roi lui-même, qui se montre très affecté par la mort de sa maîtresse.
Aliénor sort victorieuse de cette passe d'armes, mais à quel prix ? En 1189, le roi Henri II meurt, la laissant veuve. Aliénor va également survivre à plusieurs de ses enfants, notamment son fils préféré Richard, qui meurt dans ses bras à Châlus, en 1199. Quelques années plus tôt, la vieille reine avait remué ciel et terre, sillonnant ses terres et sollicitant ses vassaux pour réunir la faramineuse rançon demandée par l'Empereur du Saint-Empire pour la libération de Richard, capturé en Autriche à son retour de croisade. Le dernier fait d'armes de la reine est sa traversée des Pyrénées, en 1200 : elle quitte alors son havre de Fontevraud pour se rendre à la cour de Castille, où l'une de ses filles avait été mariée au roi Alphonse VIII. Elle vient y chercher sa petite-fille pour la marier au Dauphin de France, Louis. C'est Aliénor qui présidera donc au mariage des futurs parents de saint Louis, Louis VIII et Blanche de Castille. Elle meurt à Poitiers quatre ans plus tard, à plus de 80 ans et est enterrée à Fontevraud, où elle s'était retirée à la fin de sa vie : on peut encore y voir son gisant tenant un livre, symbole du savoir et de la connaissance, près de celui de son époux Henri II et de son fils Richard Ier dit Coeur-de-Lion.
- Pour aller plus loin :
- Aliénor d'Aquitaine, Alain-Gilles Minella. Biographie.
- Aliénor d'Aquitaine, Régine Pernoud. Biographie.
- La morte dans le labyrinthe, Ariana Franklin. Roman policier.
- Aliénor d'Aquitaine, tome 2, L'automne d'une reine, Elizabeth Chadwick. Roman historique.
Catherine de Médicis et Diane de Poitiers
Octobre 1533 : la cour de France est à Marseille, s'apprêtant à accueillir le pape Clément VII et la pupille de ce dernier - qui est aussi par ailleurs l'une de ses cousines -, la jeune Catherine de Médicis, quatorze ans et promise au duc d'Orléans, deuxième fils de François Ier.
L'enfance et la prime jeunesse de Catherine n'ont pas été heureuses. Bien que bardée de titres, hérités de son père Lorenzo de Médicis, la petite fille se trouve orpheline très vite : sa mère meurt quelques jours après sa naissance, en avril 1519 et son père succombe trois semaines plus tard, probablement des suites de la syphilis. Placée sous la tutelle de sa grand-mère paternelle, Alfonsina Orsini, le petite est ensuite prise en charge par sa tante, Clarice de Médicis et une cousine, Maria Salviati. Unique héritière de la fortune des Médicis, titrée duchesse d'Urbino, la petite Catherine est surnommée duchessina (la petite duchesse) par les Florentins. Son enfance est perturbée par la lutte ouverte que se livre l'empereur Charles-Quint et le pape Clément VII. Les Florentins profitent de l'instabilité politique pour se révolter contre les Médicis et prendre le contrôle de la ville. Prise en otage en 1529 par les républicains, cachée ensuite au couvent des Murate (Sainte-Marie des Emmurées) où elle prend l'habit de nonne, Catherine est expédiée à Rome quand les troubles se calment et est placée sous la protection de son cousin le pape, qui la loge au palais Medici-Riccardi. Là, elle va recevoir une éducation très soignée et se trouve au centre des tractations qui se jouent entre le pape et le roi de France, pour contrer l'influence à Rome de l'Empereur : dans le contexte des guerres d'Italie, Catherine s'avère être un parti intéressant pour François Ier...seulement, elle n'est pas fille de roi ou d'empereur et ne peut prétendre à la main du Dauphin François. On décide de la marier au deuxième fils de François Ier, Henri, le duc d'Orléans.
Celui-ci est né en 1519 lui aussi, quelques jours seulement avant Catherine. En tant que fils cadet, Henri n'est pas destiné à régner et c'est pourquoi on pense à lui pour contracter une union avantageuse avec le pape et les Médicis. Comme Catherine, le jeune Henri n'a pas eu une enfance très heureuse. Né à Saint-Germain-en-Laye le 31 mars 1519, il perd sa mère, Claude de France, cinq ans plus tard. En 1526, après la signature du traité de Madrid, qui suit la terrible défaite de son père à Pavie (1525), le jeune garçon et son frère aîné François sont envoyés comme otages en Espagne, où ils passeront trois ans. Henri reviendra profondément marqué de cette captivité en Espagne : il s'est renfermé, son caractère est devenu plus mystérieux et taciturne. Surtout, les relations avec son père resteront jusqu'à la mort de ce dernier particulièrement compliquées voire conflictuelles.
Henri d'Orléans accueille sa jeune épouse avec peu d'enthousiasme et les premiers mois de mariage s'avèrent compliqués pour Catherine. Mais dans l'entourage du jeune couple se trouve une figure tutélaire, qui prend les deux jeunes mariés sous son aile. Et cette femme semble d'autant plus proche de Catherine qu'elle lui ait vaguement apparentée, par la mère de la jeune fille, Madeleine de La Tour d'Auvergne.
Cette femme, c'est Diane de Poitiers. Née entre la fin de 1499 et le début de l'année 1500, elle est la fille de Jean de Poitiers, vicomte de l'Estoile, seigneur de Saint-Vallier et de son épouse Jeanne de Batarnay. Ces derniers appartiennent au premier cercle des intimes du pouvoir royal : son grand-père Aymar de Poitiers avait épouse une fille naturelle de Louis XI, Marie de Valois et son grand-père maternel avait été un ami de ce même roi. Pour autant, les sources concernant Diane sont lacunaires et on sait peu de choses sur elle : elle est connue essentiellement pour l'éclatante faveur dont elle jouira pendant vingt ans, jusqu'au décès du roi Henri II, de vingt ans son cadet. Fut-elle comme on le dit gouvernante des princes dans leur enfance ? On ne le sait pas mais il est certain que Diane de Poitiers fréquente la cour de France pendant l'enfance des fils de François Ier. Une autre légende veut qu'au moment où les princes s'apprêtent à embarquer seuls vers l'Espagne, échangés contre leur père qui rentre en France, Diane de Poitiers, alors Grande Sénéchale de France (elle est l'épouse de Louis de Brézé, Grand Sénéchal, qui meurt en 1531), Diane se serait détachée du groupe des dames entourant Louise de Savoie et aurait serré les princes dans ses bras et les aurait embrassés et réconfortés avant de les laisser partir.
La faveur de Diane n'éclate réellement qu'au moment où Henri accède au trône, en 1547. Les années qui précèdent, elle n'est jamais loin, cornaquant Catherine à la cour, l'entourant de conseils et d'attentions. La position de la jeune Italienne est compliquée, car elle ne parvient pas à donner d'enfants à son époux. Cela devient d'autant plus problématique lorsque le dauphin François, frère aîné d'Henri, meurt mystérieusement durant l'été 1536, faisant du duc et de la duchesse d'Orléans les héritiers du trône. Le coup de grâce est porté à Catherine quand elle apprend que son époux est le père d'une enfant illégitime, née de sa relation avec une jeune Lombarde, Filippa Ducci. La stérilité du couple ne peut que lui être imputée et désormais, le spectre d'une répudiation plane au-dessus de la Dauphine, qui se soumet à des traitements aussi surprenants qu'éprouvants, comme l'ingestion d'urine de mule, censée la rendre plus fertile. Diane s'inquiète d'une possible dissolution du mariage entre Henri et Catherine, car elle a réussi à plier celle-ci à son influence. Une nouvelle épouse, peut-être jalouse de son rang princier, pourrait se montrer plus influente auprès d'Henri, supplantant ainsi Diane, ce que celle-ci ne veut à aucun prix. Paradoxalement, pour conserver sa faveur, elle pousse Henri à fréquenter plus assidûment la couche de son épouse et pousse cette dernière à consulter un médecin, qui découvrira finalement qu'une légère malformation de l'utérus justifie la stérilité de la jeune femme, sans pour autant s'avérer irréversible. La consultation s'avèrera fructueuse puisqu'à partir de 1544 et jusqu'en 1557, Catherine de Médicis donnera naissance à dix enfants.
Vers 1536, au moment où Henri devient dauphin de France à l'âge de dix-sept ans, il est probable que le jeune prince et Diane deviennent amants pour la première fois. Henri n'assume pas encore officiellement sa liaison, avec une femme beaucoup plus âgée que lui de surcroît mais la laisse deviner, en portant par exemple lors de tournois les couleurs de sa belle : depuis son veuvage, survenu en 1531, Diane se vêt uniquement de tenues noires et blanches et Henri arbore volontiers ces couleurs, alimentant les commérages.
Diane triomphe lorsque son jeune amant accède enfin au trône. Le 31 mars 1547, le roi François Ier meurt et Henri devient le roi Henri II. Si Catherine est reine en titre, mère depuis trois ans d'un garçon, la véritable première dame est la favorite de son mari. Celle-ci se voit d'ailleurs être la plus avantagée lors de la redistribution des faveurs royales. C'est aussi pour elle l'occasion de prendre enfin sa revanche sur l'ancienne favorite de François Ier, Anne de Pisseleu, la duchesse d’Étampes : les deux femmes se détestent cordialement mais, tant que François Ier a été en vie, Anne était triomphante. Chassée de la Cour par Henri, elle est aussitôt remplacée par Diane, qui semble alors omnisciente. Elle se voit offrir par Henri les cadeaux que son prédécesseur avait faits à la duchesse d’Étampes : des bijoux, un hôtel parisien entre autres. En val de Loire, elle reçoit en 1547 le beau château de Chenonceau, construit au début du siècle dans les plus purs préceptes de la Renaissance. Un peu plus tard, le roi lui accordera aussi le duché d'Etampes (1553) et le relais de chasse des Clayes (1556), près de Paris. Les somptueux cadeaux du roi et notamment les terres (Nogent, Anet, Bréval...) lui apportent une richesse substantielle, qui en font l'une des femmes les plus puissantes de la Cour. En 1548 enfin, elle est faite duchesse de Valentinois, titre sous lequel on la connaîtra essentiellement dès lors.
Si la relation du roi avec Diane n'échappe à personne à la Cour, alimentant les commérages et les ragots, elle n'échappe pas non plus à l'épouse légitime. Intelligente, Catherine ne se leurre pas et connaît parfaitement les liens qui unissent son époux à Diane. Elle ronge patiemment son frein et prend le parti de supporter l'omnipotence de Diane dans son entourage, même en ce qui concerne l'éducation des enfants, s'autorisant parfois le plaisir d'une pique ou deux comme cette fois où, feuilletant un livre d'histoire de France, elle lancera innocemment que dans ce pays de tout temps les rois furent gouvernés par des putains.
L'heure de Catherine vient finalement à la faveur d'un événement tragique, qui survient à la fin du mois de juin 1559. Cette année-là est signé le traité du Cateau-Cambrésis, qui met fin aux Guerres d'Italie et rattache définitivement Calais (alors possession anglaise) à la couronne de France. Comme souvent, un traité de paix est scellé par un mariage, un double-mariage en l'occurrence puisque Henri II donne sa sœur Marguerite en mariage au duc de Savoie et sa fille Élisabeth à Philippe II d'Espagne. De grandes réjouissances sont prévues à Paris et notamment un tournoi, dans la plus pure tradition médiévale, non loin de l'hôtel royal des Tournelles. Nous sommes le 30 juin. Henri II a prévu de concourir, malgré les supplications de son épouse inquiète, qui lui demande jusqu'au matin même du tournoi de renoncer. Mais Henri campe sur ses positions. Peu importe que le cheval qu'il monte se nomme Malheureux et que l'homme contre qui il joute, Gabriel de Montgomery, capitaine de sa garde écossaise, soit plus jeune que lui. La première passe d'arme ne désigne aucun vainqueur. Les deux adversaires s'apprêtent à se livrer un nouveau combat : personne ne s'aperçoit que Montgomery n'a pas changé de lance et conserve celle qui a été fragilisée lors de la première passe d'armes. Quant au roi, il est probable qu'il ait mal sanglé son casque. Toujours est-il que l'issue du tournoi est fatale : la lance de Montgomery se brise en une multitude d'escarbilles acérées lorsqu'elle touche l'écu du roi et vient se ficher sous le rabat du casque, dans la joue et l’œil du roi. Avec horreur, on relève Henri II défiguré, un œil crevé, de longues échardes de bois fichées dans le visage et la tête. Les meilleurs médecins et chirurgiens, à commencer par Ambroisé Paré sont dépêchés auprès du souverain. Averti, Philippe II envoie même de Bruxelles son chirurgien personnel, André Vésale (il avait été aussi le médecin officiel de l'empereur Charles-Quint). En vain. La médecine du XVIème siècle s'avère impuissante à soulager le roi, qui souffre le martyre, à plus forte raison de le guérir. Le calvaire du roi va durer dix longs jours, jusqu'à sa mort le 10 juillet, à l'âge de quarante ans. Son fils François devient roi, faisant de sa jeune épouse Marie Stuart, la nouvelle reine de France.
Reine douairière, Catherine va enfin pouvoir prendre sa revanche sur Diane. Celle-ci, pendant l'agonie du roi, s'est faite discrète, s'abstenant de venir rendre visite au blessé, consciente qu'elle n'y a pas sa place. Le nouveau roi ne prend aucune sanction contre elle, lui demandant seulement, ainsi qu'à sa fille la duchesse de Bouillon, de ne plus paraître à la Cour. Selon l'usage, Diane restitue les bijoux qui lui avaient été offerts par Henri ainsi que leur inventaire détaillé. N'ayant pas l'autorisation d'assister aux funérailles du roi, c'est d'une fenêtre de son hôtel qu'elle assiste au passage du convoi funéraire.
Catherine, devenue reine-mère, ne semble pas pressée de se venger de son ancienne rivale. Elle décide de lui laisser la jouissance des nombreux cadeaux octroyés par Henri, à l'exception du château de Chenonceau, qu'elle décide de récupérer pour elle et l'échange avec le château de Chaumont-sur-Loire. Mais c'est à Anet que Diane passe les dernières années de sa vie : elle y meurt à l'âge de 66 ans, en avril 1566, encore très belle dit-on. Avait-elle tout au long de sa vie consommée de l'or potable comme on le dit, afin de préserver sa beauté et sa jeunesse ? Diane est aussi connue pour avoir eu une hygiène de vie scrupuleuse, prenant notamment des bains froids et pratiquant assidûment l'équitation. Elle est inhumée dans la chapelle de son château d'Anet, où ses restes se trouvent encore.
Au moment de la mort de Diane, Catherine est devenue régente : en 1560, son fils François II est mort, probablement d'une infection de l'oreille, qui l'emporte à l'âge de seize ans. N'ayant pas eu d'enfants de Marie Stuart, c'est son frère, le jeune Charles IX, qui lui succède. Mais le jeune garçon a dix ans et n'est pas en âge de gouverner. Sa mère prend les rênes du royaume, dans un contexte politique de plus en plus troublé et conflictuel : le beau XVIème siècle laisse peu à peu la place aux temps troublés des guerres civiles de Religion, qui émaillent le règne des derniers Valois. Ainsi, le règne de Charles IX sera marqué par l'horreur de la Saint-Barthélémy, le 24 août 1572 et le règne de son successeur Henri III par l'influence croissante de la Sainte-Ligue, menée par la famille ultra-catholiques des Guises.
Catherine survit à sa rivale vingt-trois ans : plus de vingt années pendant lesquelles elle va tout tenter, soit en tant que régente, soit en sous-main, pour que le royaume de France garde la tête hors des flots de sang des Guerres de Religion. Elle accueille avec pessimisme et fatalité la nouvelle de l'assassinat du duc de Guise à Blois, au moment des fêtes de Noël de l'année 1588. Malade et alitée, la reine meurt quelques semaines plus tard le 5 janvier 1589. Elle n'aura pas la douleur de voir son fils préféré, Henri III, assassiné à son tour par un moine fanatique, Jacques Clément, en août de la même année. Parce qu'elle fut régente du royaume dans un contexte politico-religieux troublé, femme et étrangère, Catherine fut dès sa mort affligée d'une légende noire tenace tandis que l'on gardait de sa rivale le souvenir d'une femme qui avait réussi à séduire et à garder un homme de vingt ans plus jeune qu'elle.
- Pour aller plus loin :
- Chenonceau, le château des plaisirs, Elisabeth Reynaud. Biographie/Essai historique.
- Catherine de Médicis, Jean-François Solnon. Biographie.
- Diane de Poitiers, Didier Le Fur. Biographie.
Marie Stuart et Elizabeth Ière
Le 8 décembre 1542, la reine d'Ecosse Marie de Guise accouche d'une fille au palais royal de Linlithgow. L'enfant est prénommée Marie, comme sa mère et devient l'héritière du royaume d'Ecosse. Elle ne le restera pas longtemps : six jours plus tard, son père Jacques V meurt, faisant ainsi de la petite Marie nouvelle-née la reine d'Ecosse. Aussitôt, un conseil de régence est mis en place pour administrer le royaume pendant la minorité de l'enfant.
De l'autre côté de la frontière anglaise, en cette fin d'année 1542, vit une autre petite princesse de neuf ans : Elizabeth. Fille d'Henry VIII et de sa deuxième épouse Anne Boleyn, Elizabeth est née sous les meilleurs auspices en septembre 1533. Titrée princesse dès sa naissance, Elizabeth prend dès lors le pas sur sa demi-sœur Marie, déclarée bâtarde au moment du divorce d'Henry VIII avec sa première épouse, Catherine d'Aragon. Fou d'amour pour une belle aristocrate anglaise, le roi n'avait pas hésité à se séparer de sa femme légitime et même à divorcer de Rome pour pouvoir épouser Anne : Elizabeth est le fruit de cet amour passionné. Mais l'état de grâce est de courte durée : la petite fille n'a pas encore trois ans quand sa mère, au début de l'année 1536, après une énième fausse couche, est accusée de sorcellerie, d'adultère et de trahison. Lassé d'Anne, Henry VIII prend une décision radicale : emprisonnée à la Tour de Londres, la reine est condamnée à mort et décapitée le 19 mai suivant. Dans la foulée, Elizabeth perd toutes les prérogatives qui étaient les siennes depuis sa naissance et se trouve tout autant démunie que sa demi-sœur. Le roi, quant à lui, file de nouveau le parfait amour avec une ancienne fille d'honneur de la reine, Jane Seymour. Il l'épouse quelques semaines après l'exécution d'Anne Boleyn et, l'année suivante en octobre, Jane lui donnera l'héritier tant espéré, le futur Edouard VI.
Quand sa future rivale naît en Écosse en décembre 1542, Elizabeth est une enfant de neuf ans, confiée depuis cinq ans à la garde de Blanche Herbert, lady Troy, qui sera sa tutrice jusqu'en 1546. Sous la supervision de sa gouvernante Catherine Ashley, la jeune fille, qui n'est certes plus princesse mais tout de même fille de roi reçoit une éducation soignée : elle apprend ainsi le français, l'italien, l'espagnol mais aussi le flamand et on lui enseigne les arts libéraux (géométrie, rhétorique, astronomie). Elizabeth se montre une élève particulièrement assidue et douée, donnant raison à sa première gouvernante, Margaret Bryan, qui disait d'elle qu'elle était une enfant prometteuse. A la mort d'Henry VIII qui survient en janvier 1547, sa veuve Catherine Parr se remarie avec Thomas Seymour et obtient la garde la jeune Elizabeth qui part vivre avec eux.
En Écosse, la petite reine Marie continue de grandir, sous la tutelle de sa mère, Marie de Guise. Mais l'enfance de la petite reine n'est pas de tout repos puisque l’Écosse doit dans le même temps faire face à des conflits internes entre factions et supporter les appétits de son puissant voisin, l'Angleterre, dont le roi lorgne les terres. De plus, Henry VIII a imaginé unir Marie à son unique fils et héritier, Édouard VI, afin de réunir les couronnes.
Mais c'est finalement de la France que va venir l'aide pour l’Écosse, à la fin des années 1540. Probablement conseillé par les Guises, frères de la reine-mère Marie de Guise et donc oncles de la petite reine d’Écosse, Henri II entrevoit en la petite fille une fiancée idéale pour son fils et héritier, François. Le 7 juillet 1548, des plénipotentiaires français et écossais, réunis au couvent d'Haddington, signent un traité promettant de marier Marie au Dauphin de France et de placer ainsi l’Écosse sous la protection du roi de France, qui se montre encore plus anti-anglais que son père. La nécessité d'un soutien français et des titres offerts par la couronne à des nobles écossais finissent de balayer les dernières objections quant à l'envoi de Marie en France. Au mois d'août suivant, la petite reine embarque à Dumbarton sur un navire de la flotte française envoyée par Henri II. Marie fait ses adieux à sa mère, qui reste en Écosse pour représenter le parti pro-français. La flotte longe les côtes irlandaises afin d'éviter les navires anglais qui croisent dans la région et accoste finalement à Roscoff puis à Morlaix. La première visite de Marie est pour sa grand-mère maternelle, Antoinette de Bourbon-Vendôme, qui vit sur ses terres champenoises de Joinville. Puis elle voyage vers Carrières-sur-Seine où la Cour doit l'accueillir, le 16 octobre.
Marie passera les treize prochaines années en France. Élevée auprès des enfants d'Henri II et Catherine de Médicis et dans la proximité de celui qui va devenir un jour son fiancé, le petit Dauphin François, elle y reçoit une éducation soignée digne d'une reine de France et d'une reine d'Ecosse : elle y apprend plusieurs langues, s'initie à la poésie et reçoit des cours de géographie, d'histoire, de latin. D'abord confiée à la garde d'une dame écossaise qui a fait le voyage avec elle, lady Jane Fleming, cette dernière est renvoyée après avoir été la maîtresse du roi et lui avoir donné un fils illégitime. Les Guises décident alors de donner à leur nièce une gouvernante qui est une catholique fervente, Madame d'Estamville.
Le 24 avril 1558, Marie épouse François et devient Dauphine de France. Outre-Manche, cette même année, meurt la reine Marie Ière Tudor. Première fille d'Henry VIII, pourtant écartée de la succession par son frère Édouard, au profit de sa cousine Jane Grey, Marie s'était emparée du pouvoir en 1553. Faisant emprisonner la jeune Jane Grey, désignée comme son successeur par Edouard, elle s'était finalement résolue à la faire exécuter en 1554. Le règne de Marie Ière est marqué par une violente réaction pro-catholique, la reine souhaitant réinstaller en Angleterre l'ancienne religion. Sa dure répression contre les protestants lui vaudra le surnom de Marie la Sanglante. Mariée à son cousin Philippe II d'Espagne, Marie tente désespérément d'avoir des enfants, mais tous ses espoirs sont réduits à néant. Elle meurt finalement en 1558, amère, abandonnée par un mari plus jeune et qui n'aimait ni son épouse ni l'Angleterre et sans héritier. La dernière Tudor est Elizabeth. Mais Marie Stuart peut également avoir des prétentions solides sur la couronne d'Angleterre : Elizabeth n'est-elle pas une bâtarde, le mariage de son père avec Anne Boleyn n'ayant jamais été reconnu ? La reine d’Écosse quant à elle, descend de la sœur d'Henry VIII, Margaret Tudor, qui est sa grand-mère et surtout, elle est soutenue par le parti catholique anglais. Elle pourrait donc tout à fait être reconnue comme reine d'Angleterre, ce que s'empresse de faire le roi Henri II. Mais la majorité protestante en Angleterre soutient Elizabeth, qui ceint la couronne de son père. Son règne, commencé en 1558, se termine en 1603. Il est aujourd'hui connu dans l'Histoire comme une période d'émulation culturelle sans pareille, pendant laquelle va par exemple se développer le théâtre shakespearien. Elizabeth se montre une reine zélée, charismatique, qui n'hésite pas à se présenter devant les troupes anglaises en véritable chef de guerre quand il le faut. Mais, reine vierge sans mari et sans enfants, elle cédera à sa mort son royaume à son plus proche héritier qui n'est autre que Jacques VI d’Écosse...le fils de Marie Stuart, sa rivale éternelle dont elle était pourtant venue à bout en 1587.
Car Marie, lorsqu'elle épouse le Dauphin de France, ne le sait pas encore mais ses plus belles années en France sont derrière elle. Un an après son mariage, Henri II meurt lors d'un tournoi organisé à l'occasion des festivités des mariages de sa sœur Marguerite et de sa fille Élisabeth. Il meurt dix jours plus tard et François devient roi, sous le nom de François II. Marie devient reine consort de France.
Mais François est de santé fragile : depuis son enfance, il souffre par exemple d'otites récurrentes. En novembre 1560, le jeune homme tombe malade. Inquiète, Marie reste près de lui et le veille. Mais l'état du roi empire, il souffre probablement d'une mastoïdite, une infection très douloureuse de l'oreille et il meurt finalement en décembre 1560, sans héritier. Une régence présidée par Catherine de Médicis est aussitôt mise en place pour seconder le nouveau roi, un petit garçon de dix ans, Charles IX.
Marie, veuve et sans enfants, n'a plus rien à faire en France, même si elle pourrait se contenter de son douaire d’Épernay. Après tout, elle n'est pas une reine douairière comme les autres : elle possède aussi un royaume personnel. En août 1561, elle quitte donc la France pour l’Écosse. C'est un adieu définitif : Marie Stuart ne reviendra jamais en France, où elle a passé ses plus jeunes années, dans les palais parisiens ou dans la douceur du val de Loire. Ce sont les prémices de la rivalité qui va l'opposer dans les années qui suivent à sa puissante cousine anglaise, Elizabeth, rivalité qui atteindra son paroxysme dans les années 1580 et verra Marie perdre la partie et même, la vie.
En Écosse, la jeune reine trouve une situation tant politique que religieuse complexe. Elle-même est catholique mais le parti protestant y est très puissant. Ainsi Marie, à qui l'on autorise du bout des lèvres a continuer d'observer les rites de la religion catholique dans la sphère privée, se heurte-t-elle à John Knox, prédicateur presbytérien et disciple de Jean Calvin, qui jette les bases de l’Église d’Écosse. De plus, Marie se trouve isolée : l’Écosse et la France ont rompu leurs liens en 1560 et son ancien royaume, embourbé déjà dans les prémices des Guerres de Religion, ne lui est pas d'un grand soutien.
Dès lors, Marie va accumuler les erreurs, à la grande joie de ses adversaires puisque la reine se sabote elle-même. Tout d'abord, elle décide de se remarier et épouse l'un de ses cousins, lord Darnley. Assez rapidement enceinte, la reine se distrait avec la compagnie d'un jeune italien, David Rizzio. Est-il son amant ? Il est probable que non mais Darnley et les nobles écossais prennent ombrage de l'influence de ce jeune homme auprès de la reine. Ils fomentent alors un complot qui vise à le faire assassiner : c'est chose faite le 9 mars 1566, sous les yeux de la reine Marie, alors enceinte. On dit que les comploteurs ont assassiné leur victime de 56 coups de lame. Cette même année 1566, Marie accouche de son fils Jacques, futur Jacques VI. Elle n'aura pas d'autres enfants avec Darnley : les relations du couple se sont détériorées et la reine à son tour fomente un complot pour se débarrasser de son trop encombrant époux. Un an après l'assassinat de Rizzio, Darnley est censé mourir dans l'explosion de sa maison. Mais il est retrouvé dans le jardin, ayant visiblement échappé à l'attentat et discrètement étouffé. Marie se retrouve veuve mais pas pour longtemps : moins de trois semaines après la mort de Darnley, elle épouse celui que tout indique comme étant le cerveau de la conjuration contre Darnley : Bothwell, souvent considéré comme un insupportable trublion. Le mariage de Bothwell avec la reine, si tôt après son veuvage provoque l'effarement et la colère. Marie, en accumulant les fautes, est en train de pousser son royaume à la révolte. Ce mariage est d'ailleurs son dernier faux-pas puisqu'il conduit à sa déposition au cours de l'été qui suit. Une ligue de nobles mécontents s'oppose aux partisans de Bothwell, battus à plate couture. Ce dernier s'enfuit alors, Marie ne le reverra jamais. Elle-même est arrêtée et emprisonnée au château de Loch Leven. L'année suivante, elle s'évade mais n'est en sécurité nulle part en Écosse. Elle n'a donc qu'un seul choix : passer la frontière et aller se réfugier en Angleterre, chez sa trop puissante cousine Elizabeth, qui n'a pas oublié que Marie en tant que petite-fille de Margaret Tudor, a des prétentions sur son propre trône.
Commence pour Marie un long chemin de croix qui va durer dix-neuf ans : d'abord emprisonnée à Carlisle durant l'instruction d'une enquête sur la mort suspecte de Darnley, elle est finalement transférée chez le duc de Shrewsbury dont l'épouse Bess de Hardiwck devient en quelque sorte la geôlière de la reine déchue.
Jusqu'au milieu des années 1580, Marie est plus assignée à résidence que véritablement emprisonnée : certes, elle n'est pas entièrement libre de ses mouvements et allées et venues mais elle a dispose d'une domesticité conséquente et peut vaquer à ses occupations à peu près comme elle l'entend. Elizabeth Ière souhaitait-elle voir perdurer cet état de fait ? Il est probable que la reine d'Angleterre, tenant ainsi sous sa coupe sa cousine humiliée, ne voulait pas la voir morte. Mais, dans les années 1580, dans un contexte religieux européen de plus en plus compliqué, les complots se multiplient contre la Reine Vierge. Marie Stuart va alors commettre la faute de trop en se livrant au complot dit de Babington en 1586 : ce complot catholique visant la reine Elizabeth a des ramifications jusqu'en Espagne et est en contact avec la Ligue catholique française dont le chef principal est le duc Henri de Guise, cousin de Marie. Ce que l'ex-reine d’Écosse ignore, c'est que certains membres de sa domesticité ne sont rien d'autre que des espions à la solde des conseillers d'Elizabeth, Cecil et Walsingham. Convaincue d'avoir comploté contre la reine d'Angleterre, rien ne peut plus sauver Marie qui est transférée d'abord à Tixal House en août 1586 puis au château de Fotheringhay.
On dit qu'Elizabeth Ière tergiversera longtemps avant de signer l'acte d'exécution de sa cousine. Par sentiment ? Plutôt parce qu'il lui était difficile, en tant que souveraine, à faire couler le sang d'un pair. Mais elle n'a pas le choix et même si elle le fait du bout des doigts, elle appose sa signature au bas de l'acte. Désormais, Marie Stuart, ex-reine consort de France, reine d’Écosse déchue, est condamnée. En février 1587, par une froide matinée d'hiver, les cheveux coupés, seulement vêtue d'une épaisse chemise - Zweig dit qu'elle était rouge, pour que le sang épanché ne s'y voie pas -, Marie est amené près du bourreau. Ce dernier s'avère maladroit et il lui faudra trois coups de hache pour parvenir à la décapiter. A l'annonce de la mort de son ancienne rivale, Elizabeth aurait manifesté un chagrin sincère. Elle n'accédera cependant pas aux dernières volontés de sa cousine, qui aurait souhaité être enterrée en France, à Reims, près de sa propre mère. La dépouille mortelle est d'abord inhumée à Peterborough puis transférée à Westminster au début du XVIIème siècle, sous le règne de son fils, devenu Jacques Ier d'Angleterre.
Et si le vainqueur n'était pas celui que l'on croit ? Elizabeth apposera effectivement sa signature sur l'acte ordonnant l'exécution de sa cousine. Coupable d'un trop grand nombre d'erreurs et maladresses, Marie Stuart l'a payé de sa vie. Mais elle avait laissé derrière elle un fils, Jacques, qui va finalement en 1603 réaliser les souhaits de sa mère : voir l’Écosse et l'Angleterre réunies sous la même bannière puisque la reine Elizabeth, célibataire endurcie, meurt à l'âge de soixante-dix ans sans aucune descendance. Son plus proche héritier est le roi d’Écosse, qui devient roi d'Angleterre et fait alors déplacer à quelques mètres du tombeau de la fille d'Henry VIII la propre sépulture de sa mère, unissant les deux rivales par-delà la mort.
- Pour aller plus loin :
- Marie Stuart, Stefan Zweig. Biographie.
- Les Tudors : la naissance de l'Angleterre, Jane Bingham. Essai historique.
- Lady Elizabeth, Alison Weir. Roman historique.
Françoise d'Aubigné et Athénaïs de Montespan
Au XVIIème siècle, quand elles viennent au monde à cinq ans d'intervalle, qui aurait pu prévoir qu'un jour Françoise d'Aubigné et Françoise de Rochechouart-Mortemart seraient rivales pour le cœur d'un même homme, le roi le plus puissant de la Chrétienté, Louis XIV ?
En 1640 à Lussac-les-Châteaux naît la fille de Gabriel de Montespan et de Diane de Grandseigne : elle est prénommée Françoise et baptisée le jour même de sa naissance, le 5 octobre. La future Madame de Montespan naît dans une éminente famille de la noblesse française, qui peut se targuer d'une ancienneté presque immémoriale. Maîtresse du roi, elle ne manquera pas de lui rappeler la devise plus qu'orgueilleuse de sa famille, « Lorsque la mer fut au monde, Rochechouart portait les ondes », sous-entendant que la noblesse des Rochechouart précède de loin celle des Bourbons, dont est issu Louis XIV. Sa jeunesse est celle d'une jeune fille de la noblesse provinciale du début du XVIIème siècle : elle est élevée et instruite au couvent de Saintes avant de découvrir le monde. Celle qui est alors appelée Mademoiselle de Tonnay-Charente découvre la Cour de France en 1658 et est attachée à la maison de la jeune duchesse d'Orléans Henriette d'Angleterre. Réputée pour sa beauté, mutine et piquante, Françoise de Rochechouart devient un parti convoité. En 1663, elle se marie avec Louis Henri de Pardaillan de Gondrin, marquis de Montespan, originaire de Gascogne : le mariage n'est pas très heureux ni très harmonieux mais donne naissance à deux enfants, Marie-Christine de Gondrin de Montespan en 1663 et Louis Antoine de Pardaillan de Gondrin en 1665, futur duc d'Antin. Fréquentant les cercles littéraires et culturels du Marais, la jeune marquise de Montespan est très introduite dans les cercles parisiens. Mais son époux étant très endetté, ils doivent se contenter d'un logement parisien médiocre. Toutefois, devenue dame d'honneur de la reine Marie-Thérèse, elle fréquente de plus en plus la Cour, où elle fait la connaissance d'une certaine Françoise Scarron. Très différentes, les deux femmes vont pourtant devenir des amies et des confidentes, avant de se déchirer dans une rivalité violente.
Françoise Scarron, née Françoise d'Aubigné, n'est pas née sous les mêmes auspices que la jolie marquise de Montespan. En effet, lorsqu'elle voit le jour en 1635 à Niort, c'est dans la prison de la ville, où son père Constant d'Aubigné, purge une peine. Elle a beau être la petite-fille d'un ancien compagnon d'Henri IV, Agrippa d'Aubigné, la petite Françoise connaît une enfance assez triste et pauvre, son père étant un aventurier notoire et même un criminel puisqu'il n'a pas hésité à faire assassiner sa première épouse et son amant avant de dilapider entièrement sa dot. Françoise naît de son union avec Jeanne de Cardailhac, rencontrée à Bordeaux où il est incarcéré au château Trompette. Ils se marient rapidement en 1627 et auront trois enfants, deux fils et une fille. Libéré après la mort de Richelieu en 1642, Constant d'Aubigné décide de mettre le large et de s'embarquer corps et bien pour les îles des Antilles. En 1645, toute la famille d'Aubigné s'installe à Saint-Christophe puis à La Martinique, avant de passer quelques mois à Marie-Galante. De ce séjour antillais, la jeune Françoise héritera du surnom de Belle Indienne. Mais la vie n'est pas douce dans les Antilles à cette époque-là et Constant d'Aubigné, qui n'a pas su ou pas voulu s’accoutumer à la vie de colon, continue de faire des siennes. En 1645, sous prétexte de démarches auprès de la Compagnie des Indes occidentales, il rembarque pour la métropole, seulement accompagné d'un valet, laissant les siens derrière lui. Ce n'est que deux ans plus tard, en 1647 que son épouse Jeanne trouve quatre places sur un navire en partance pour La Rochelle. La famille rentre en France : le 31 août de cette année-là, Constant d'Aubigné meurt à Orange. Françoise se retrouve orpheline de père à douze ans. Les années qui suivent sont tristes et marquées par la pauvreté : Jeanne et ses enfants logent dans un taudis misérable près du port de La Rochelle et la jeune Françoise est même réduite à la mendicité, humiliation qu'elle n'oubliera jamais. Heureusement, une tante qui avait déjà pris soin d'elle dans son enfance, Mme de Villette, reprend la jeune fille sous son aile et l'installe avec sa famille au château de Mursay, où Françoise avait passé les six premières années de sa vie avant de partir aux Antilles avec ses parents. Mais les Villette sont protestants et la marraine de Françoise, Madame de Neuillant fait en sorte d'obtenir de la reine Anne d'Autriche une lettre de cachet l'autorisant à récupérer sa filleule afin de lui permettre de revenir à sa foi catholique en reniant le protestantisme inculqué par les Villette. Contre sa volonté, Françoise se voit d'abord placée au couvent des Ursulines de Niort puis chez les Ursulines de Paris. Là, la jeune fille rencontre une religieuse, soeur Céleste qui, à force de douceur et de bonté, finit par la faire abjurer définitivement le protestantisme. C'était en effet la condition pour que Françoise puisse accompagner sa marraine dans les cercles parisiens. C'est lors de ces rencontres mondaines et érudites que la jeune fille rencontre le chevalier de Méré qui se prend d'affection pour elle et lui donne le surnom de Belle Indienne, lui proposant de l'instruire plus convenablement qu'elle ne l'est alors.
En avril 1652, Françoise d'Aubigné, sans le sou mais douce et jolie épouse à la stupeur générale le poète burlesque Scarron, de vingt-cinq ans son aîné et si gravement handicapé qu'il est cloué dans une sorte de fauteuil roulant dont il ne peut sortir. Lui-même décrit son corps comme une sorte de Z, dépeignant les souffrances que ce handicap lui font souffrir au quotidien. Ayant rencontré la jeune Françoise dans un des salons parisiens, il se prend d'affection pour cette jeune fille pauvre et lui propose de la doter, afin qu'elle puisse entrer au couvent ou bien de l'épouser lui-même. Françoise ne garde pas un bon souvenir de ses séjours chez les Ursulines et n'hésite pas longtemps : elle accepte la proposition de mariage de Scarron. Elle devient une figure incontournable du salon réputé que son mari tient ouvert à Paris, où elle croise Madame de Lafayette, Madame de Sévigné, Ninon de Lenclos ou encore, l'amant de cette dernière, Louis de Villarceaux, dont on dit qu'il aurait également été celui de Françoise, mais sans certitude.
En 1660, Paul Scarron meurt : s'il a légué à Françoise de solides connaissances, il lui laisse aussi ses dettes. Mais Françoise sait désormais comment activer son réseau et parmi ses connaissances, certaines vont solliciter la reine-mère Anne d'Autriche afin qu'elle vienne au secours de la jolie veuve Scarron, qui se voit alors pensionnée de 2000 livres. A la mort de la reine-mère en 1666, la pension de Françoise est maintenue à la demande de la marquise de Montespan, qui a eu l'occasion de croiser Françoise Scarron chez le maréchal d'Albret, où les jeunes femmes se sont liées.
L'année suivante, la beauté de la marquise de Montespan est remarquée par le roi. Louis XIV a un tempérament sensuel, comme son grand-père Henri IV. Grand amoureux, dans sa jeunesse il s'est enflammé pour Marie Mancini, la nièce de Mazarin avant de se résoudre à se séparer d'elle, dont il voulait pourtant faire sa reine. Pour des raisons d'Etat, le roi a épousé l'une de ses cousines espagnoles, la discrète Marie-Thérèse d'Autriche. Ce mariage ne satisfait pas Louis XIV mais lui permet d'avoir une descendance légitime. A côté de cela, il continue d'entretenir des relations extra-conjugales et sa maîtresse en titre est alors une jeune tourangelle très éprise de lui, Louise de la Vallière. Mais cette dernière ne peut rivaliser devant le tempérament volcanique de Madame de Montespan, qui séduit entièrement Louis XIV. Bien vite, les assiduités du roi envers la marquise portent leurs fruits : celle-ci se trouve enceinte mais elle est mariée, le roi aussi. Le double-adultère est alors un terrible scandale et la marquise craint les foudres de son époux. Il lui faut donc accoucher discrètement puis confier ses bâtards à une personne de confiance. Celle que l'on n'appelle plus qu'Athénaïs à la Cour songe alors à Françoise Scarron pour prendre en charge les enfants qui naîtront de sa relation avec le roi. Elle connaît sa discrétion, qui en fait la personne idéale. La veuve Scarron accepte cette tâche. Installée dans une maison de Vaugirard, à la périphérie de Paris, elle va alors accueillir les fils et filles de Louis XIV nés de Madame de Montespan : parmi eux, Françoise se prend surtout d'intérêt pour l'aîné, le petit duc du Maine né en 1670 et qui présente des problèmes de santé. Elle ira jusque dans les Pyrénées avec lui pour lui faire prendre les eaux et tenter de le soigner. Si Madame de Montespan n'est pas une mère très attentive, Françoise comble assurément cette lacune maternelle, soignant et dorlotant les petits comme s'ils étaient les siens. Louis XIV n'oublie pas ses bâtards et, en père attentif, il va souvent leur rendre visite. D'abord assez indifférent à l'obscure veuve Scarron, il commence finalement à la remarquer lorsqu'il s'aperçoit du zèle et du dévouement de la gouvernante envers ses jeunes pupilles. Et en 1672 lorsque l'un d'eux succombe en bas âge, d'une quelconque maladie, les larmes de Françoise sont sincères, quand Madame de Montespan la réconforte d'une sentence lapidaire et froide : « N'ayez crainte, nous vous en ferons d'autres ». Le roi, songeur, aurait alors dit qu'il y'aurait bien du plaisir à être aimé d'une telle femme.
Car si la faveur de Madame de Montespan est encore éclatante, les querelles et les disputes entre les amants sont violentes. Le roi, à la fin des années 1670, commence même à se détourner d'elle après une dizaine d'années d'idylle. Il noue une liaison avec une jeune femme tout droit arrivée de sa province : plutôt sotte mais jolie, la jeune Marie-Angélique de Scorailles, bientôt titrée duchesse de Fontanges devient la rivale de Madame de Montespan qui n'hésite pas à lui faire les pires crasses. Dans l'ombre, Françoise Scarron guette et attend son heure. Mais elle n'est pas épargnée par les foudres de son ancienne confidente, qui a bien remarqué l'intérêt du roi pour Françoise, née notamment de son dévouement pour les enfants. Ainsi, en 1680 Françoise Scarron qui, entre-temps a acheté la terre de Maintenon en Normandie et se fait ainsi appeler (les courtisans ne s'y trompent pas en l'appelant Madame de Maintenant), se voit attribuer la charge de seconde « dame d’atours » de la dauphine Marie-Anne de Bavière, tout spécialement créé pour elle. Elle continue malgré tout de veiller sur les petits bâtards qui sont encore jeunes, formant réellement avec le roi le couple parental des enfants, dont le dernier, le comte de Toulouse a vu le jour en 1678. Et tandis que l'étoile de la Montespan pâlit, définitivement ternie par l'Affaire des Poisons qui éclate à la fin des années 1670, celle de Madame de Maintenon grandit au firmament de la Cour. Qui aurait pu parier que celle qui, à treize ans, mendiait dans les rues de La Rochelle, deviendrait en 1683 l'épouse secrète du Roi-Soleil ? Au mois de juillet de cette année-là, la reine Marie-Thérèse meurt subitement à l'âge de quarante-cinq ans d'un abcès mal soigné sous le bras. Le roi, dont la descendance est assurée, répugne à contracter une nouvelle alliance stratégique. A quarante-cinq ans, le Roi-Soleil assagi, souhaite se marier par inclination. Au mois d'octobre 1683, probablement dans la nuit du 9 au 10 octobre, il épouse morganatiquement Madame de Maintenon. Cela signifie que cette dernière ne peut prétendre au titre de reine et aux prérogatives qui en découlent. Mais elle sera la compagne de la fin du règne, la compagne de l'âge mûr et de la vieillesse. On lui a imputé, probablement à tort la religiosité du roi dans les dernières décennies de son règne. Elle sera cependant pour lui un soutien sans faille, le roi n'hésitant pas à recevoir ses ministres dans les appartements de son épouse secrète, lui demandant alors en souriant : « Qu'en pense votre solidité ? » Madame de Maintenon se consacre aussi à la création à Saint-Cyr d'une école pour les jeunes filles pauvres de la noblesse. Pourtant, ses relations avec les membres de la famille royale ne sont pas toujours très bonnes. Ainsi, la duchesse d'Orléans qui n'a pas sa langue dans sa poche ne la surnomme pas autrement que la guenon, la vieille « ripopée », la vieille salope ou bien encore, la vieille tout court. Au décès de Madame de Maintenon en 1719, elle ne lui accordera dans sa correspondance que cette épitaphe laconique : « La vieille a enfin crevé ».
Pourtant, Madame de Maintenon s'avère un soutien dans toutes les épreuves qui marqueront les dernières années du règne de Louis XIV, des défaites de la guerre de Succession d'Espagne jusqu'aux décès successifs de ses héritiers entre 1711 et 1712 laissant de la florissante famille du roi de France un unique et fragile rameau, le petit duc d'Anjou, futur Louis XV. Lorsque le roi se plaint au cours de l'été 1715, des premières douleurs de la gangrène qui finira par l'emporter deux semaines plus tard, c'est encore Françoise qui est près de lui. Elle le veillera presque jusqu'au bout mais n'assistera pas à sa mort, le 1er septembre 1715. Alors retirée à Saint-Cyr, elle y passera les quatre dernières années de sa vie et s'y éteint en avril 1719 à l'âge de 83 ans. Elle a survécu et triomphé de sa rivale, Madame de Montespan, définitivement disgraciée dans les années 1680. Celle-ci s'est retirée d'abord au couvent Saint-Joseph de Paris mais revient de loi en loin à la Cour, où elle continue de voir ses enfants. A partir de 1691, elle se retire non loin de Fontevraud où sa sœur est abbesse et séjourne aussi dans son château voisin d'Oiron. Elle passe les dernières années de sa vie dans la dévotion et meurt en 1707 à Bourbon-l'Archambault. Elle sera inhumée au couvent des Cordeliers de Poitiers.
- Pour aller plus loin :
- Madame de Maintenon, Jean-Paul Desprat. Biographie.
- Madame de Montespan, Jean-Christian Petitfils. Biographie.
- Le siècle de Louis XIV, Jean-Christian Petitfils (dir). Essai historique.
- L'allée du roi, Françoise Chandernagor. Roman historique.
Eugénie de Montijo et Virginia de Castiglione
1849. Élu l'année précédente président de la République, Louis-Napoléon Bonaparte n'est pas encore marié et les fonctions de Première Dame sont remplies par sa cousine, la princesse Mathilde, dont il est très proche. Mais cette année-là, le neveu de Napoléon, qui n'est pas connu pour être très sage quand il s'agit des femmes, remarque une belle jeune femme qui fréquente les salons de la princesse Mathilde puis les réceptions à l'Elysée. Cette belle Andalouse aux cheveux bruns et aux yeux clairs a tôt fait de faire chavirer le cœur du président. Elle s'appelle Maria Eugena Ignacia Agustina de Palafox y Kirkpatrick, mais on l'appelle plus couramment Eugénie de Montijo. Née le 5 mai 1826, elle est d'origine espagnole par son père et écossaise par sa mère. La jeune femme se laisse courtiser par Louis-Napoléon et semble accepter ses faveurs mais est inflexible quand il s'agit de succomber. Elle résiste et refuse de coucher avec lui. Lorsque le prince-président un jour lui demande quel est le chemin de sa chambre, elle lui répond sagement mais avec esprit qu'il lui faut passer par la chapelle, lui faisant ainsi comprendre qu'il ne pourra la rejoindre dans son lit qu'après un mariage en bonne et due forme. Louis-Napoléon finit par se décider et, le 29 janvier 1853, à 20 heures, le mariage civil est célébré aux Tuileries. Le lendemain, le mariage religieux a lieu à Notre-Dame de Paris. Eugénie devient, non pas Première Dame de France mais impératrice des Français car entre-temps, son époux a à la faveur d'un coup d’État dans la plus pure tradition bonapartiste, renversé le pouvoir à son profit et rétabli l'Empire. Le couple est au départ assez uni et Napoléon III se montre amoureux de son épouse. Ils mènent une vie privée presque bourgeoise, familiale, à plus forte raison lorsque leur fils naît en mars 1856. Dès lors, le couple entoure de beaucoup d'attentions celui que l'on appelle le Prince impérial. Eugénie brille lors des fêtes données à Paris ou lors des réceptions organisées au château de Compiègne. Elle est aussi mécène, protectrice des arts et des lettres et fait œuvres de charité : ainsi, elle refuse lors de son mariage le cadeau de la ville de Paris, un somptueux collier et demande que la somme soit employée à la création d'un orphelinat.
Mais Napoléon III est un incorrigible séducteur et ne peut rester fidèle bien longtemps, au grand dam de son épouse, qui lui fait parfois des scènes homériques. La lune de miel est de courte durée et l'impératrice doit s'accoutumer à la vie dissolue de son époux.
La grande rivale de l'impératrice sera une Italienne, arrivée en France dans le sillage de Cavour, plénipotentiaire auprès de Napoléon III et partisan de la réunification du pays (le Risorgimento). On peut même dire que Cavour va faire de cette femme un outil, connaissant les appétits de l'empereur des Français pour le beau sexe. Virginia Oldoïni, plus connue sous le nom de Comtesse de Castiglione est la cousine de Cavour et est connue comme étant la plus belle femme de son époque, ce qui n'est pas rien. Né à Florence en 1837, elle est missionnée par Cavour pour séduire ni plus ni moins l'empereur et en faire son amant, ce que la belle comtesse va s'empresser de mener à bien. Le 25 décembre 1855, accompagnée de son époux et de son jeune fils né quelques semaines plus tôt, la belle comtesse de dix-huit ans s'installe à Paris. Le 9 janvier suivant, elle est officiellement présentée à Napoléon III lors d'un bal chez la princesse Mathilde. L'impératrice, alors enceinte de sept mois, est absente. Le charme de la belle Piémontaise fait son effet et Napoléon III se montre assez vite séduit par elle. Le premier acte du plan de Cavour semble sur le point de son conclure. Ce n'est qu'au mois de juin suivant cependant que la relation charnelle entre Napoléon III et la Castiglione se concrétise réellement, au grand dam d'Eugénie, qui n'est pas folle et a remarqué l'attrait de son époux pour l'Italienne. Le 27 juin, la Cour se trouve au château de Villeneuve-l'Etang à Marnes-la-Coquette. Napoléon III fait ouvertement la cour à la comtesse, qui n'est évidemment pas insensible, au grand scandale des courtisans pour qui ce double-adultère est difficilement acceptable. C'est ce scandale qui pousse finalement le comte de Castiglione à quitter Paris et sa femme pour revenir en Italie, où il est contraint de vendre ses biens pour rembourser les dettes contractées par la dispendieuse comtesse. Ce jour-là, sous les yeux médusés des courtisans et de l'impératrice, Napoléon III entraîne la comtesse dans le parc du château, où ils s'isolent pendant des heures. Lorsqu'ils reviennent, on ne manque pas de remarquer le désordre dans la tenue de la jeune femme et l'impératrice est furieuse. Elle ne manque pas une occasion d'adresser des piques à sa rivale et, lors d'un bal où la comtesse arrive déguisée en Dame de Cœur (le message est assez évident), de gros cœurs rouges cousus sur sa robe, dont un au niveau du pubis, l'impératrice lance que, décidément chez la comtesse, le cœur est placé bien bas, provoquant les rires de son entourage.
Mais la relation est fugace est s'interrompt en 1857. La Castiglione va ensuite sillonner l'Europe et, jalouse de sa beauté, la faire immortaliser par la photographie naissante, ce qui nous permet aujourd'hui de savoir à quoi elle ressemblait exactement. A-t-elle véritablement influencé l'empereur au point de lui faire signer le traité de Plombières en 1858 ? Nul ne le sait. Toujours est-il que c'est Eugénie qui sortira vainqueur de cette rivalité, se muant après le désastre de 1870 en compagne de tous les instants et soutien indéfectible pour un Empereur humilié, souffrant (il meurt en 1873 de calculs rénaux), devant supporter la blessure de l'exil en Angleterre. L'impératrice déchue réorganisera autour de son époux une vie familiale et presque bourgeoise dans leur exil anglais où se côtoient les fidèles bonapartistes. Elle survit à son époux mais aussi à leur fils, qu'elle a la douleur de perdre en 1879. Morte à 94 ans en 1920, elle survit aussi à son éternelle rivale qui a fait de sa grande beauté son capital : la Castiglione meurt en effet à Paris à l'âge de soixante-deux ans, en 1899.
- Pour aller plus loin :
- Eugénie, la dernière impératrice, Jean des Cars. Biographie.
- Ils ont fait et défait le Second Empire, Eric Anceau. Biographie.
- La Castiglione, Alain Decaux. Biographie.
© Le texte est de moi, je vous demanderais donc de ne pas le copier, merci.