11 Août 2022
« Je suis heureux. Quelque chose en moi remercie tout ce qui existe. »

Publié en 2014
Éditions Folio
Date de parution originale : 1905
189 pages
Résumé :
TOBY-CHIEN : Elle me saisit par la peau du dos, comme une petite valise carrée, et de froides injures tombèrent sur ma tête innocente : « Mal élevé. Chien hystérique. Saucisson larmoyeur. Crapaud à coeur de veau. Phoque obtus... »
Tu sais le reste. Tu as entendu la porte, le tisonnier qu'elle a jeté dans la corbeille à papier, et le seau à charbon qui a roulé béant, et tout...
KIKI-LA-DOUCETTE : J'ai entendu. J'ai même entendu, ô Chien, ce qui n'est pas parvenu à ton entendement de bull simplet. Ne cherche pas. Elle et moi, nous dédaignons le plus souvent de nous expliquer.
Ma Note : ★★★★★★★★★★
Mon Avis :
Avec Dialogues de bêtes, le talent de Colette s’incarne avec brio dans le théâtre : eh oui, elle qui nous avait habitués aux romans, nouvelles et autres souvenirs autobiographiques, nous emmène ici dans un genre auquel elle n’a pas accoutumé ses lecteurs mais dans lequel on retrouve sa plume vive et alerte, toujours aussi talentueuse pour traduire les sentiments, qu’ils soient humains ou animaux.
Dialogues de bêtes est une courte pièce de théâtre (mais pas que) mettant en scène les animaux qui partagent la vie de Colette et de son premier époux Willy, au début des années 1900 : Toby-Chien, petit bull noir avec lequel Colette a été de nombreuses fois photographiée et l’altier Kiki-la-Doucette, chat angora de Willy, qui, comme son nom ne l’indique pas, est un mâle. Les deux animaux échangent sur leur vie auprès du couple (Elle et Lui) et on sent bien le plaisir de Colette, qui vivait entourée d’animaux depuis son enfance bourguignonne, de leur prêter vie et de les douer de parole.
Des lecteurs se sont plaints de l’anthropomorphisme trop poussé dans cette pièce : personnellement, cela ne m’a pas gênée, bien au contraire. Kiki-la-Doucette et Toby-Chien se retrouvent certes nantis de traits humains mais qui décrivent malgré tout assez bien leur état respectif de chien et de chat : Toby-Chien est proche des humains, ressent leurs émotions, s’en inquiète. Il est très attaché à Colette (Elle), même lorsque ses propos envers lui sont un peu vifs. Kiki-la-Doucette lui, est un chat hautain, qui vit certes près des humains mais sait aussi les manipuler et les manœuvrer afin de se faciliter la vie. Sa fidélité est bien différente de celle de Toby, qu’il méprise d’ailleurs un petit peu.
Mais Toby-Chien n'est pas qu'un petit animal timoré s'inquiétant de tout (un bruit dans la maison, un arrêt du train en gare qui lui fait présager à chaque fois un malheur) : pour certains biographes de Colette, il serait une manière pour elle, alors que déjà le divorce avec Willy se profile, de s'émanciper de sa figure tutélaire. Toby est en quelque sorte le porte-parole de sa maîtresse, une manière pour elle de prendre son indépendance et sa distance avec celui qui fut son mentor et son époux.
Les échanges entre eux sont assez drôles et toujours bien écrits, avec ce style inimitable qui est celui de Colette. J’ai aussi retrouvé avec plaisir son sens de la description, qui nous fait ressentir ses mots comme palpables : j’ai retrouvé dans Dialogues de Bêtes ce que j’avais aimé dans Sido, Les Vrilles de la Vigne ou encore, les Claudine. Une description d’un paysage d’automne ou d’hiver chez Colette et vous sentez l’odeur piquante de la gelée, celle lourde et forte de l’humus et des feuilles en décomposition, celle d’un orage et il vous semble voir les nuages noirs monter et le tonnerre gronder à l’horizon. En somme, quand on lit un livre de Colette, on y est. On n'est pas simplement spectateur mais partie prenante de l'histoire qui se déroule sous nos yeux, par tous nos sens sollicités.

Willy, Colette et Toby Chien, au début des années 1900
Ces scènes de la vie animale m’ont donc ravie pendant mes quelques jours de lecture. J’ai retrouvé la Colette que j’aime et son univers qui m’a toujours tant plu. Dialogues de bêtes, bien que différent de ses autres productions, s’y inscrit parfaitement et y trouve naturellement sa place.
Mention spéciale, dans ce recueil, à la courte nouvelle qui, en fin de volume, nous décrit de manière poignante la relation d’un Poilu et de sa fidèle chienne de berger, Vorace (si le texte initial a été publié en 1904, le recueil a été travaillé, étoffé jusqu'au début des années 1930, bien après le divorce de Willy et Colette) : j’ai eu l’impression de relire La Chatte et les émotions que cette si courte nouvelle ont fait naître en moi étaient assez similaires à celles ressenties lors de la lecture de La Chatte - Vorace est le pendant canin de la chatte Saha. La relation entre l’homme et l’animal y est d’une beauté rare et on retrouve là encore chez Colette la petite campagnarde accoutumée à vivre auprès des animaux et à les connaître, suffisamment bien en tous les cas pour parvenir à décrire avec nos mots leurs sentiments et leurs comportements.
Pour moi, une réussite, mais si vous n’aimez pas Colette, il est clair que Dialogues de bêtes vous laissera de marbre. On se laisse glisser dans ce petit texte truculent et surprenant si on connaît bien l’auteure et son univers.

Kiki-la-Doucette, illustration de Jacques Nam pour une édition de Dialogues de bêtes
En Bref :
Les + : une expérience inédite pour moi, qui connaissais surtout Colette au travers de ses souvenirs de jeunesse, les Claudine ou encore, ses romans.
Les - : si je dis que c'était trop court, ça compte comme un point négatif ou pas ? ^^

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