22 Décembre 2016
« Abinia, tu es du côté des chanceux. Un jour, c'est peut-être toi qui veillera sur nous. »
Publié en 2010 aux Etats-Unis ; en 2016 en France (pour la présente édition)
Titre original : The Kitchen House
Editions Pocket
528 pages
Résumé :
Etats-Unis, 1791. Lavinia, jeune orpheline irlandaise, se retrouve domestique dans une plantation de tabac. Placée avec les esclaves noirs de la cuisine, sous la protection de Belle, la fille illégitime du maître, elle grandit dans la tendresse de cette nouvelle famille.
Cependant, Lavinia ne peut faire oublier la blancheur de sa peau : elle pénètre peu à peu dans l'univers de la grande maison et côtoie deux mondes que tout oppose. Jusqu'au jour où une histoire d'amour fait tout basculer...
Le petit monde de la plantation est mis à feu et à sang, de dangereuses vérités sont dévoilées, des vies sont menacées...
Ma Note : ★★★★★★★★★★
Mon Avis :
En 1791, la petite Lavinia McCarten arrive en Amérique, après avoir traversé l'Atlantique depuis son pays natal, l'Irlande. Durant la traversée, ce qui arrive souvent, ses deux parents sont morts et, à leur arrivée en Amérique, les enfants McCarten ont été séparés. Son frère a été vendu tandis que Lavinia, malade, a été gardée par le capitaine du bateau, propriétaire de la plantation de Tall Oaks en Virginie, où il l'emmène. Désormais, c'est là que la petite Lavinia va grandir, entourée des soins attentifs des serviteurs du capitaine Pyke. Son statut est assez particulier puisqu'elle est Blanche mais est considérée malgré tout comme une domestique de la famille, au même titre que le personnel noir.
Lavinia, à Tall Oaks, va faire l'expérience d'une existence qu'elle n'aurait peut-être jamais imaginée et découvrir, par la même occasion, ce qu'est le système des plantations américaines, basées sur l'esclavage. Nous sommes à la fin du XVIIIème siècle et l'esclavage n'est alors pas remis en question. Au contraire, il est un système, contestable et contesté aujourd'hui, certes, mais considéré comme nécessaire à cette époque, notamment dans les États du Sud. Il n'en est pas moins particulièrement inique. À Tall Oaks, deux catégories d'esclaves se côtoient, ceux sous l'autorité directe du maître, qui sont à son service exclusif et à celui de sa famille et qui ont un traitement finalement assez privilégié sans être affranchis pour autant. Puis, à l'écart, vivent les autres esclaves, sous l'autorité particulièrement cruelle du contremaître, qui n'hésite pas à se montrer violent et injuste, allant même parfois jusqu'à priver les esclaves de nourriture. À la maison vivent donc le capitaine James Pyke, son épouse Martha et leurs enfants. Plus âgé que son épouse, le capitaine a des secrets et un passé, qu'il cache à son épouse, particulièrement fragile et mélancolique. Si, dans les années qui suivent l'arrivée de Lavinia à Tall Oaks, les esclaves ne seront pas épargnés par les ennuis et les tragédies, il en sera de même pour la famille Pyke, qui finira par voler en éclats.
Entre ces deux mondes, séparés par un fossé infranchissable, entre le monde des Blancs et celui des Noirs, se situe Lavinia, qui n'appartient ni complètement à l'un ni complètement à l'autre. De par sa naissance, elle est Blanche, couleur de peau qui ne peut être remise en question. Mais de part l'éducation qui lui sera donnée à Tall Oaks et les quelques années qu'elle passera au sein de la famille de Papa George et Mama Mae, Lavinia, petit à petit, devient Noire, parce qu'elle a trouvé une famille de substitution auprès des esclaves, parce qu'elle leur est redevable, en un mot parce qu'elle les aime comme s'ils étaient sa vraie famille...
En parallèle, la tragédie ultime que l'on pressent depuis le prologue se prépare doucement et on la sent d'ailleurs planer au dessus de nous tout au long de la lecture de La Colline aux Esclaves...
Attention ! Mettre le nez dans un roman comme celui-ci, c'est prendre le risque de ne plus arriver à l'en sortir ! Après un début un peu confus, notamment parce que je n'arrivais pas à situer qui était qui par rapport à qui, je me suis vite laissée prendre à l'intrigue assez dérangeante mais en même temps très captivante, qui est au centre de ce récit. Dès les premières pages, on comprend qu'une chose affreuse va se produire... À part la date, 1810, nous n'en savons pas plus... dans ce prologue, on fait connaissance avec une Lavinia adulte, qui assiste, visiblement impuissante, à un événement tragique. Puis nous faisons un bond dans le temps de dix-neuf ans et revenons en 1791, à l'arrivée de la petite Irlandaise en Virginie. Toutes les années qui la séparent alors de cette fatale année 1810 sont relatées dans des chapitres qui alternent les voix.... le récit est toujours à la première personne mais a deux narratrices : Lavinia, bien sûr, qui est sans conteste le personnage principal et Belle, la jeune métisse qui travaille à la cuisine de Tall Oaks et prend Lavinia sous son aile à son arrivée à la plantation. Je les ai vraiment aimées toutes les deux et finalement, chaque personnage m'a semblé intéressant à sa manière... Certains lecteurs ont déploré un aspect assez manichéen du roman... c'est vrai que, quand on commence à traiter un sujet aussi sensible que l'esclavage, l'écueil du manichéisme se profile vite et il est parfois difficile de le contourner, d'autant plus qu'on est souvent tenté de juger des événements passés par rapport à nos propres convictions et, dans ce domaine-là, le lecteur du XXIème siècle est tenté de prendre le parti des esclaves au détriment des planteurs... Personnellement, je n'ai pas vraiment ressenti ce côté manichéen du roman, bien au contraire, et pourtant, je le gardais à l'esprit, ayant lu ces remarques avant de commencer le livre. Bien sûr, il y'a le contremaître sadique, personnage qu'on retrouve souvent, sous différentes formes mais jamais très sympathiques. Pour les autres personnages, j'ai trouvé qu'ils étaient tous bien travaillés, maîtrisés par l'auteure, ce qui fait que les esclaves ne sont pas que de pauvres créatures opprimées et les Blancs de méchants planteurs sans scrupules. D'autres lecteurs ont trouvé que le roman était stéréotypé ainsi que ses personnages, personnellement, ce n'est pas mon avis. Il y'a bien plus convenu, comme littérature.

Esclaves dans une plantation de Virginie, fin XVIIIème siècle (illustration tirée du livre The Old Plantation, 1790)
J'ai aussi aimé l'idée de départ du livre, expliquée par l'auteure en fin de roman. Il faut savoir que Kathleen Grissom n'est pas Américaine de naissance mais Canadienne. Puis, avec son mari, elle a acheté une maison en Virginie, une ancienne plantation, sur laquelle elle a fait des recherches... au cours de ces recherches pour retracer l'histoire du domaine, elle a trouvé une photo ancienne sur laquelle on pouvait voir un panneau avec cette inscription : La Colline des Nègres. Intriguée, elle s'est renseignée auprès d'historiens de la région qui lui ont expliqué que ce panneau avait dû être apposé suite à une tragédie survenue sur ce domaine. Elle nous narre ensuite la manière très spontanée dont est né le prologue du roman, alors qu'elle écrivait dans son journal. On sent chez cette auteure une vraie sincérité et un investissement véritable ainsi qu'un intérêt certain pour l'époque qu'elle traite. L'esclavage fait partie de l' Histoire de bien des pays et n'est pas spécialement propre aux colonies des Antilles ou aux États-Unis. Et ce n'est pas parce qu'on en parlerait pas que ça n'existerait plus. C'est un fait : il faut vivre avec son Histoire et faire en sorte de ne pas oublier. Si aujourd'hui on peut considérer, dans nos sociétés occidentales, comme honteux le passé esclavagiste de nos pays il ne faut pas pour autant le renier, on peut même s'y intéresser, au contraire et essayer de comprendre pourquoi, il n'y a pas si longtemps, des Hommes ont assujetti d'autres Hommes, sur le simple principe d'une différence de couleur de peau.
Kathleen Grissom a réussi son pari : parler de l'esclavage sans tomber dans le pathos ou la mièvrerie. Personnellement, je n'ai rien ressenti de tel, au contraire. Chaque personnage est, à mon avis, suffisamment complexe pour justement éviter de tomber dans le stéréotype.
Je pense que le style est bien restitué par la traduction. On n'est pas ici dans quelque chose de compliqué, mais d'efficace. Un style formidable ne rattrapera pas forcément une intrigue pas top. Ici, le style est clair et sert bien le récit. Le seul bémol que je soulèverais, c'est, parfois, des confusions dans la chronologie, qui naissent au cours de la lecture... parfois j'ai eu le sentiment soudain d'être un peu perdu parce que je ne savais plus en quelle année je me trouvais ! Certains chapitres sont datés et d'autres non, quelques indications sont parfois données au cours du récit mais peut-être, une fois happé dans l'intrigue, n'y fait-on plus attention d'où cette confusion qui peut alors apparaître...il est vrai que j'aime bien aussi, lorsque je lis un roman, savoir exactement à quelle époque je me situe, peut-être que cela ne gênera pas tout le monde...enfin ce n'est vraiment rien de bien grave !
Ce roman est le deuxième livre des éditions Charleston que je lis cette année, après La Plantation de Leila Meacham et c'est encore une fois une bonne surprise. La Colline aux Esclaves a su me convaincre... pour mon plus grand plaisir !
En Bref :
Les + : un bon roman, une idée de départ intéressante, des personnages travaillés, bref, une très belle découverte !
Les - : parfois, une chronologie soudain un peu floue, mais rien de grave.