7 Août 2024
« Elle verse des larmes sincères, celles d'une fille qui a haï son père pour ce qu'il était, celles d'une fille qui a aimé son père en dépit de ce qu'il était, celles d'une fille qui n'a jamais pu dire à son père qu'elle l'aimait, celles d'une fille à qui son père n'a jamais dit qu'il l'aimait. Ces mots si simples, qu'elle a attendu en vain toute sa vie, ces mots jamais prononcés, dont l'absence l'a marquée au fer rouge de l'indifférence, ces mots absents qui ont amputé sa vie. »

Publié en 2023
Éditions Pocket
504 pages
Résumé :
Le bouleversant destin de Flor de Oro Trujillo, la fille d'un des plus sinistres dictateurs que la terre ait portés.
1915. Flor de Oro naît à San Cristóbal en République dominicaine. Son père, Rafael Trujillo, petit truand devenu militaire, vise la tête de l'Etat. Déterminé à faire de sa fille une femme à la hauteur de sa propre ambition, il l'envoie en France, dans le très chic pensionnat de Bouffémont.
Quand il prend le pouvoir, Flor de Oro rentre dans son île et rencontre celui qui deviendra le premier de ses neuf maris, Porfirio Rubirosa, un play-boy au profil trouble, mi-gigolo, mi-diplomate-espion, qu'elle épouse à dix-sept ans. Mais Trujillo entend contrôler la vie de sa fille comme celle de tous les Dominicains entièrement soumis au Bienfaiteur de la Patrie.
Marquée par l'emprise de ces deux hommes à l'amour nocif, de mariages en exils, de l'Allemagne nazie aux États-Unis, de grâce en disgrâce, Flor de Oro luttera toute sa vie pour se libérer de leur joug.
Ma Note : ★★★★★★★★★★
Mon Avis :
Flor de Oro naît en 1915, dans un petit village de la République dominicaine. Sa mère est une issue d'une famille assez modeste, son père quant à lui est un jeune militaire en formation. Mais Rafael Trujillo n'est pas que ça : un peu truand sur les bords, doté d'une ambition démesurée qui le fait regarder haut, très haut...jusqu'au sommet de l’État.
Dès l'âge de cinq ans, Flor de Oro attend déjà désespérément son père : elle veut se faire voir, se faire aimer de lui, mais Trujillo a mieux à faire, il n'a pas le temps. Le devoir l'appelle. Et Flor de Oro devient une petite fille négligée, obsédée par l'idée de faire plaisir à son père. Parce que lui faire plaisir, c'est s'en faire aimer.
A l'age de neuf ans, Flor de Oro est envoyée en France pour poursuivre son éducation : ni l'enfant, ni même sa mère n'ont leur mot à dire. Trujillo n'est pas encore président de la République dominicaine, mais sa grande ambition l'a sorti du ruisseau. Rien n'est trop beau pour sa fille, à qui il paie une éducation faramineuse, dans un établissement huppé de la région parisienne. Déracinée, Flor de Oro passe huit ans au pensionnant de Bouffémont, où elle croise les filles de dignitaires internationaux, comme la fille de Molotov mais aussi des princesses iraniennes imbues de leur rang. Elle, n'est que la fille d'un petit dictateur d'une république bananière perdue dans les Caraïbes : un jour, invitée chez une amie issue de la bourgeoisie française, elle entend ce jugement lapidaire de la part du père de la jeune fille. Mais si Trujillo est peut-être le simple président - déjà autoritaire - d'une petite république en apparence insignifiante, il a de grandes idées pour son pays et dispense l'argent et les promotions à tour de bras, développant le clientélisme et devenant par là-même un homme influent et craint. Entre 1930, date de son accession au pouvoir et 1961, date de son assassinat et fin de son règne, il va développer un pouvoir réactionnaire, abusif, une dictature effroyable sous laquelle il écrasera son pays, l'étouffant d'une main de fer. Et ses proches aussi, par la même occasion.

Flor de Oro Trujillo (1915-1978)
Flor de Oro devient un pion, un instrument, un jouet dans les mains d'un père castrateur et liberticide. Son premier mariage, à dix-sept ans, est instrumentalisé par le « Jefe » lui-même, qui couvre son gendre, Porfirio Rubirosa, d'argent et de dignités fabuleuses. Le jeune couple voyage un peu partout dans le monde mais Flor de Oro déchante : cet homme dont elle s'était entichée est noceur, violent, adultère...ce qu'elle veut, son père l'obtient : Flor divorce de Porfirio Rubirosa, mais elle ne l'oubliera jamais vraiment. Après lui, viendront huit autres maris. La moindre aventure de Flor est sue par son père, qui la somme alors de se marier. Peu à peu, à mesure qu'elle grandit, Flor ouvre les yeux sur les activités de son père, instigateur d'un pouvoir abusif et pervers, ouvertement raciste, qui se fait respecter par la peur et n'hésite pas à faire assassiner ses opposants. Mais dans le cœur de Flor, le « Jefe » reste son père, son « papi », celui dont l'indifférence est si blessante, si incompréhensible. Comment l'aimer alors qu'elle hait l'homme politique, l'homme public qu'il hait ? Comment lui pardonner d'avoir quitté ignominieusement sa mère, Aminta, et d'avoir multiplié les maîtresses et les bâtards, des enfants qui, pour certains, pourraient être ceux de Flor, à quelques années près ? Autre drame personnel, comment tolérer la paternité triomphante de Trujillo quand elle-même s'aperçoit qu'elle ne pourra jamais avoir d'enfants, jamais de famille à elle ?
La valse des maris continue, des déceptions et des divorces...et la sombre descente aux enfers s'amorçe : Flor souffre de dépression chronique, qui s'accompagne d'une addiction à l'alcool, aux drogues. Flor n'est pas heureuse mais comment pourrait-elle l'être ? Même si elle met des milliers de kilomètres entre elle et lui, le « Jefe » la retrouve toujours.
La vie de Flor sera un drame continuel. Après son père, c'est de son premier mari, Porfirio Rubirosa, au profil trouble lui aussi, dont elle sera dépendante, ne pouvant jamais vraiment se séparer de lui. La mort du « Jefe » comme de Rubirosa, quatre ans plus tard, n'y changera rien. Flor ne pourra jamais se remettre, se relever, c'est trop tard. Flor a brûlé la vie par les deux bouts, elle ne pourra pas se relever de la sévère dépression qui la ronge depuis tant d'années. Flor est détruite. Par la faute de son père, par la faute des hommes. Le destin de Flor, morte en 1978, est une tragédie, celui d'une femme qui n'a pu vivre ni pour, ni par elle-même.
Comme à son habitude, Catherine Bardon tisse autour d'événements historiques avérés une trame romancée des plus réussies. Le livre est richement documenté, fruit de plusieurs décennies de recherches afin de reconstituer la vie de Flor de Oro. Celle-ci est une oubliée de l'Histoire, gratifiée de quelques lignes lapidaires dans les livres consacrés à la République dominicaine. Elle est la fille aînée de Trujillo, une jeune femme instable, dépressive et alcoolique. Voilà, en gros, ce que l'on retenu d'elle.
Dans le roman de Catherine Bardon, on fait la connaissance d'une jeune femme au sourire lumineux, immense, qui lui mange le visage. Flor de Oro est brune, légèrement métisse : la goutte de sang haïtien des ancêtres de Trujillo ressort chez Flor, peut-être trop pour son père notoirement raciste, qui accorde des visas pour les Juifs expulsés d'Europe d'une main et massacre les immigrés haïtiens de l'autre. Est-ce pour cela que le père cherchera toujours à dominer la fille ? Est-ce pour cela qu'il l'aimera toujours aussi mal ? Ou bien est-il tout simplement incapable d'aimer qui que ce soit, même sa première enfant ?
On a désespérément envie d'aimer cette femme, de devenir son amie un moment, juste pour lui tendre la main et lui dire qu'elle n'est pas seule. Pourtant, Flor reste effroyablement seule toute sa vie, malgré les amis, malgré l'argent, malgré les maris.
La vie de Flor est une tragédie grecque. Elle ne peut pas finir bien, on le sent dès le début. La course à l'abîme s'amorce dès lors que Trujillo commence à tourner le regard vers le pouvoir : il va s'y brûler les ailes, poussant les outrances aussi loin qu'il le peut, se pavanant en uniforme ridicule dans des palais kitsch mais aussi y entraîner tous ceux qui le côtoient de près ou de loin, ses épouses, ses enfants...Flor n'est pas la seule victime du « Jefe », elle le sera au même titre que les Dominicains, mais deux fois plus qu'eux, parce qu'en plus d'être sujette, elle était fille aussi. Une double-peine.
A l'instar des Déracinés, ce roman est soigné, travaillé, maîtrisé. Si les événements peuvent s'avérer parfois un peu nauséeux dans leur répétition rapide - on finit par perdre le compte des mariages de Flor, dans un sentiment un peu pénible de déjà-vu -, ils sont évidemment nécessaires pour reconstruire le puzzle et bien comprendre de quoi il retourne.
La fille de l'ogre n'est pas un roman très joyeux, au contraire. Il nous montre ce que l'humain peut faire de pire. Il nous interroge aussi sur nos propres zones d'ombre, sur la part sombre que l'on a certainement tous en nous mais que certains répriment, tandis que d'autres lui laissent libre cours - les dictateurs de la pire espèce font partie de cette seconde catégorie. Trujillo n'a ainsi rien à envier à Hitler, Mussolini, Staline ou encore, Franco ou Batista...
Mais quelque part, il est passionnant. Comme Les Déracinés, il témoigne du profond attachement de l'autrice Catherine Bardon pour la République dominicaine, pays qu'elle connaît bien et qu'elle sait si bien mettre en valeur. Si l'Histoire avec un grand H est moins présente que dans sa quadrilogie en forme de fresque familiale dans La fille de l'ogre, il est intéressant par bien d'autres aspects. Contrairement à certains autres lecteurs, je ne regrette pas de n'avoir pas eu plus d'informations sur le pouvoir de Trujillo ou encore, ses conséquences. Pour moi, ce n'est pas le propos. Ce roman est là pour remettre en lumière Flor de Oro et c'est réussi.

Flor de Oro et son père, à New York
En Bref :
Les + : la triste vie de la fille du dictateur dominicain. Oubliée de l'Histoire, Flor de Oro Trujillo revit ici, sous la plume de Catherine Bardon, dont l'attachement à la République dominicaine transparaît dans ce roman, très bien écrit.
Les - : pas vraiment de points négatifs à soulever. Le roman peut s'avérer parfois un peu répétitif mais la vie de Flor l'est, donc c'est assez logique finalement.
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