30 Juillet 2022
« Une autre naïveté dans ces représentations frappe Noam : elles racontent Babel comme une fin. Pourtant Babel constituait un début. La Tour s'est effondrée, pas le désir de la Tour. Avec celui-ci point l'hubris, l'outrance, la boursouflure. L'homme franchit une limite en se dressant au-dessus de la nature, en ignorant sa place dans l'univers, en s'estimant supérieur à tout ce qui n'est pas lui ; il crée des villes, il invente l'écriture, les sciences, les hiérarchies sociales et, malgré les défaites ou les impasses, ne reviendra jamais en arrière. Babel ne s'est pas terminée avec Babel, Babel n'a jamais cessé de gratter le ciel, Babel renaît, se transforme perpétuellement. L'échec accompagne l'ambition, il ne l'interrompt pas. De dépassement en dépassement, l'aventure folle se poursuit. L'avenir reste un chantier ouvert. »

Publié en 2021
Éditions Albin Michel
581 pages
Deuxième tome de la saga La Traversée des Temps
Résumé :
L'éternité n'empêche pas l'impatience : Noam cherche fougueusement celle qu'il aime, enlevée dans de mystérieuses conditions. L'enquête le mène au Pays des Eaux douces - la Mésopotamie - où se produisent des événements inouïs, rien de moins que la domestication des fleuves, l'irrigation des terres, la création des premières villes, l'invention de l'écriture, de l'astronomie.
Noam débarque à Babel où le tyran Nemrod, en recourant à l'esclavage, construit la plus haute tour jamais conçue. Tout en symbolisant la grandeur de la cité, cette Tour permettra de découvrir les astres et d'accéder aux Dieux, offrant une véritable « porte du ciel ».
Grâce à sa fonction de guérisseur, Noam s'introduit dans tous les milieux, auprès des ouvriers, chez la reine Kubaba, le roi Nemrod et son architecte, son astrologue, jusqu'aux pasteurs nomades qui dénoncent et fuient ce monde en train de s'édifier.
Que choisira Noam ? Son bonheur personnel ou les conquêtes de la civilisation ?
Dans ce deuxième tome de la saga La Traversée des temps, Eric-Emmanuel Schmitt met en jeu les dernières découvertes historiques sur l'Orient ancien, pour nous plonger dans une époque bouillonnante, exaltante, prodigieuse, à laquelle nous devons tant.
Ma Note : ★★★★★★★★★★
Mon Avis :
Fort de son immortalité, Noam parcourt les siècles, à la recherche de celle qu’il a aimée jadis. Pourquoi Noura disparaît-elle à chaque fois qu’ils sont réunis ?
Cette fois, sa quête effrénée le mène dans une partie du monde appelée à devenir le « berceau de la civilisation », autrement dit la Mésopotamie, ou « Pays des Eaux douces ». Dans ce pays vert et fertile, au confluent de deux fleuves majestueux, le Tigre et l’Euphrate, va se développer l’une des créations humaines vouée à se diffuser dans tout le monde connu dans les siècles qui vont suivre : l’écriture. C’est en effet au Proche-Orient qu’apparaît l’écriture cunéiforme et l’alphabet. Noam quitte la préhistoire et la protohistoire pour entrer dans l’Histoire, celle que l’on fait traditionnellement commencer, dans les chronologies, par l’invention de l’écriture il y a près de 5000 ans.
Sa quête le mène vers la florissante cité de Babel (la future Babylone de la Bible), dirigée par le tyran Nemrod, qui s’est mis en tête de faire construire une immense Tour qui tutoierait les nuages et le domaine des dieux. Noam, né avant le Déluge dans un petit village lacustre de cueilleurs néolithiques, pas dénués de mœurs, de coutumes ni même de société, découvre la démesure d’une cité qui ne cesse de s’agrandir, de gagner sur la nature environnante, de la domestiquer, de corrompre les hommes… En parallèle, des peuples encore nomades refusent ce système social et continuent de vivre comme leurs ancêtres, considérant la ville non comme un progrès mais comme une déviance : Noam rencontrera ainsi le mystérieux Abram et sa superbe femme Saraï. Ces personnages apparaissent dans les textes sacrés des trois religions monothéistes : ainsi, chez les chrétiens, on retrouve Abram et Saraï dans l’Ancien Testament, sous les noms d’Abraham et Sarah, connus pour avoir enfanté Isaac à un âge canonique (près de quatre-vingt-dix ans pour Sarah). Abraham, patriarche des Hébreux, sera celui qui conduira les siens vers l’opulent pays de Canaan.
La porte du ciel, deuxième volume de La traversée des temps, s’inscrit dans la droite ligne du premier tome, Paradis perdus. Si vous avez aimé le premier, vous aimerez forcément celui-ci ; à l’inverse, si Paradis perdus ne vous a pas enthousiasmé, ne tentez pas l’aventure avec La porte du ciel.
Pour autant, comme d’autres lecteurs, je dois dire que j’ai préféré le premier tome : est-ce l’effet de surprise, l’attraction de la découverte d’un univers aussi original et particulier – même si, entre nous, on n’en attend pas moins d’Eric-Emmanuel Schmitt ?
Attention, je ne suis pas en train de vous dire que je n’ai pas aimé La porte du ciel : j’y ai trouvé mon compte et j’ai passé neuf plaisants jours de lecture avec ce récit. On retrouve l’écriture puissante, racée, unique de Schmitt, celle que j’ai eu tant de plaisir à retrouver dans Paradis perdus après avoir beaucoup aimé La part de l’autre et L’évangile selon Pilate, il y a plusieurs années. On retrouve aussi cet univers passionnant, qui part d’un postulat pour le moins décalé : l’immortalité d’un personnage qui traverse ainsi les siècles et découvre l’évolution de l’humanité depuis son Néolithique natal. Noam, le Noé de la Bible, reste donc notre fil conducteur dans cette histoire romancée de l’humanité qui semble bien partie pour marquer durablement de son empreinte le monde de la littérature.
Donc, j’ai préféré le premier tome. Pourquoi ? Peut-être parce qu’avec La porte du ciel, l’effet de surprise s’est dissipé. Nous retrouvons des personnages que nous connaissons déjà, même si la découverte est au rendez-vous : celle de l’âge d’or de la Mésopotamie. Et surtout, j’ai ressenti pas mal de longueurs, même si je ne me suis pas ennuyée au cours de ma lecture. Est-ce que certains passages étaient superflus ? Peut-être. J’avoue aussi avoir moins compris l’importance des chapitres plus contemporains dans ce tome-ci, alors qu’ils avaient toute leur place dans le premier ; je les ai trouvés plus anecdotiques ici et, pour moi, ils n’apportent pas forcément un plus au récit, hormis lorsqu’ils permettent à Noam de connecter son présent à son passé immémorial.

L'une des représentations les plus célèbres de la Tour de Babel date de la Renaissance : on la doit au peintre flamand Bruegel vers 1560
Mais à côté de ça, c’est dense, c’est riche, c’est bien écrit et cohérent…le travail de recherches, évidemment immense, disparaît habilement dans un récit romancé bien mené. Le personnage de Noam ne cesse d’évoluer, d’apprendre et de changer, utilisant à bon escient son immortalité qui, si elle peut faire rêver au premier abord – qui n’a jamais rêvé de l’être ou que ses proches le soient ? – s’avère souvent être bien plus un fardeau qu’une bénédiction.
Mélangeant habilement histoire scientifique de l’humanité et histoire religieuse – biblique, talmudique, coranique – Éric-Emmanuel Schmitt nous amène à la rencontre de ces siècles fondateurs, aux confins de la lointaine Antiquité et qui sont à l’origine de nos civilisations, de nos moyens de communication, de certains liens sociaux et sociétaux qui se sont développés et sont devenus des acquis de l’humanité.
Peut-être un scientifique, spécialiste de cette époque, lèverait-il les yeux au ciel devant les interprétations de Schmitt, devant la modernité du langage, la modernité de Noam aussi, censé être né dans un village de cueilleurs de la fin du Néolithique ? Pour autant, une histoire si ambitieuse pourrait donner une somme des plus ennuyeuses pour le commun des mortels, alors que Schmitt y apporte, dans cette saga qui s’avère d’ores et déjà dense et prometteuse, le souffle épique du récit romancé.
En Bref :
Les + : dense, riche et foisonnant, ce roman qui aborde la civilisation mésopotamienne, marquée par la figure grandiose et violente du roi Nemrod constitue d'ores et déjà le socle, avec Paradis perdus, d'une saga historique originale et prometteuse, qui fera sans doute date dans l'histoire de la littérature.
Les - : des longueurs qui ont un peu cassé mon rythme de lecture.
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